‹ Œuvres de Florian: Les fables, illustrées d'un port. de FlorianChapitre 6 sur 54 · XII FLORIAN ET SON ŒUVRE · texte numérisé non relu

XII FLORIAN ET SON ŒUVRE

n'avait que trente-trois ans. Peu d'écrivains ont eu ce privilège. Le fauteuil lui fut chaudement disputé par le savant Vicq-d'Aiir, niais il dut son élection à la renommée de son premier protecteur, Voltaire, et à l'influence de son bienfaiteur le duc de Penthièvre. Il remplaça le cardinal de Luynes. Boissy d'Anglas, La Harpe, Marmontel avaient chaudement défendu sa candidature.

D'autres joies l'attendaient en cette heureuse année. Il fut élu en mars et il écrit à cette époque : « Depuis le mois de janvier je n'ai pas respiré un instant. J'ai été écrasé de bonheurs.... J'ai obtenu en trois semaines le brevet de lieutenant-colonel, la croix de Saint-Louis, mon fauteuil académique et une abbaye à six lieues de Paris, pour une tante à moi, religieuse à Arles. » A la fois sensible et rusé, Florian savait se créer des relations et s'en servir. « C'était un berger, mais un peu Normand, comme l'ont été bien des bergers. Sa passion pour la pastorale ne l'empêcha à aucun moment de savoir comment on réussit et l'on fait son chemin dans la littérature et dans la société. »

Ses succès, qui devaient être suivis, hélas! des plus cruelles épreuves, n'interrompirent pas ses travaux. C'est en 1788 qu'il publia son autre œuvre de prédilection, Estelle, qu'avait précédée l'adaptation de la Galatée de Michel Cervantes.

Cette pastorale dont le style est châtié, dont le charme est réel, obtint le plus vif succès. « Toutes les jeunes femmes, tous les amoureux en raffolèrent; les sévères critiques eux-mêmes furent fléchis. »

Ils ont changé d'avis depuis cette époque, et se sont montrés injustement cruels. On a dit que les Pastorales étaient un genre fade et faux auquel était attaché le nom de Florian ; qu'il fallait lire Estelle à quatorze ans et demi; qu'à quinze ans il était trop tard. Il n'en est pas moins vrai que beaucoup se sentent encore tendrement émus au récit des amours du tendre Némorin et de la naïve Estelle.

Malgré la férocité des sarcasmes de Rivarol, et l'épigramme de Le Brun qui voulait un loup dans cette bergerie, l'ouvrage est à jamais célèbre et mérite d'être relu à tous les âges de la vie.

Trois femmes ont passé pour en être les inspiratrices : la duchesse d'Orléans, fille du duc de Penthièvre; Mme Gonthier, actrice des Italiens et du théâtre Favart, dont Florian était fort épris, et qu'il aimait au point de lui donner des coups de cravache; enfin une jeune femme du monde dont le poète entendait ménager la modestie. Le malin auteur se plut à laisser croire à chacune qu'elle était la véritable inspiratrice de la chaste héroïne dont l'illustre Buffon, alors à la fin de sa vie, se montra le fervent admirateur. « La douce, l'aimable, l'intéressante Estelle, écrit-il à Florian, a suspendu mes maux. L'intérêt qu'elle m'inspire me faisait désirer d'arriver à la fin de chaque livre, et cependant je regrettais d'avoir un plaisir de moins à espérer. Mille grâces vous soient rendues de m'avoir procuré de si doux moments au milieu de mes souffrances. »

Sainte-Beuve, moins enthousiaste, après avoir laissé de côté le "Priât

lue sur 1rs Maures qui est en tète de G..;; floue, déclara

que c'est à ses Fable; seulement qu'il veut s'attacher, car, selon lui,

c'est par là uniquement ut par son Théâtre que le nom de Florian

a mérité de vivre.

C'est au duc de Penthièvre que l'écrivain doit donc son immortalité,

FLORIAN ET SON CEUVRE Xi li

car il écrivit les fables comme il avait composé son théâtre pour plaire à son bienfaiteur et obéir à son désir.

11 ne cessa de remettre sur le métier, de ciseler avec amour ces petits poèmes dont quelques-uns sont parfaits, jusqu'à la fin de sa vie pour ainsi dire, car le recueil ne parut que deux ans avant sa mort, en 1792.

Tous les sujets ne sont pas de son invention. « J'ai lu, nous dit-il dans un court préambule, beaucoup de fabulistes, et lorsque j'ai trouvé des sujets qui me convenaient, qui n'avaient pas été traités par La Fontaine, je ne me suis fait aucun scrupule de m'en emparer. J'en dois quelques-uns à Esope, à Bidpaï (ou Pilpay), à Gay, aux fabulistes allemands, beaucoup plus à un Espagnol nommé Yriarte, poète dont je fais le plus grand cas, et qui m'a fourni mes apologues les plus heureux. »

Dans ses Fables, le talent de Florian se montre au complet avec son naturel gracieux, sa diction facile et spirituelle, avec une morale aimable et bienveillante, mais qui n'exclut ni la raillerie, ni la malice. Il avait cette malice en causant; il excellait à railler et à contrefaire. — Ces deux qualités se tiennent, a remarqué M. Arnault, bon juge en fait d'apc/logue et aussi de causticité. Et il nous représente Florian non pas du tout en doux Abel au teint blanc, avec des yeux bleus, mais au teint basané, avec une physionomie très peu sentimentale, animée par des yeux noirs et scintillants : « Ce n'étaient pas ceux du loup devenu berger, mais peut-être ceux du renard; la malice y dominait ».

Un peu affadi par le protectorat du duc de Penthièvre, Florian se dédoublait. — On ne retrouve rien dans ses écrits de cette vivacité de ton qui lui faisait dire au sujet de la place de gentilhomme qu'on sollicitait pour lui : « Il y a trop longtemps que je suis laquais (c'est-àdire page) pour vouloir devenir valet de chambre ». Car le doux Florian s'exprimait ainsi en causant; on ne s'en douterait point à le lire. Florian, pour réussir dans le monde et saisir la veine du moment, avait eu à choisir dans ses propres goûts ; il y avait en lui un coin de pastoureau et de troubadour langoureux, qu'il s'était plu à développer exclusivement, plume en main; sa réalité plus mêlée et plus vive valait mieux que cet idéal-là. M. Lacretelle a peint ce Florian réel qui avait le privilège d'inspirer partout la joie par ses bons mots, ses contes et ses chansons. « Plus jeune, il avait osé rire et pleurer à la fois dans ses Arlequinades pour Mme Gonthier, l'actrice des Italiens dont il était éperdument épris; plus mûr et un peu enhardi par les débuts de la Révolution, il osa être piquant, gai, malin, en même temps que moral encore et bienveillant, dans ses Fables. »

Certes il ne faut pas lui demander la perfection absolue de La Fontaine, mais la postérité s'accorde à lui assigner au second rang une très estimable place; ses poèmes ingénieux et faciles sont admirablement composés; il possède naturellement les qualités du fabuliste, l'invention, le style imagé, la moralité juste; il est, ajouterons-nous, plus facilement saisissable que son maître et mieux à la portée de la jeunesse. Combien de ses moralités sont devenues des proverbes que chacun cite :

— Chacun son métier, les vaches seront bien gardées.

— Que ne fait-on passer avec un peu d'encens ?

— Le mérite se cache, il faut l'aller trouver.

— Comptez sur la reconnaissance quand l'intérêt vous eu répond.

— Il n'avait oublié qu'un point; c'était d'éclairer sa lanterne.

— A quoi bon tant d'amis? Un seul suffit, quand il vous aime. Eufant de la Révolution, disciple de Voltaire, il a ajouté à ces locutions proverbiales des revendications justes, des remarques hardies.

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