FLORIAN ET SON ŒUVRE XV
retrouver avec un nuage au front. Cependant au milieu de ces plaisirs Florian qui en était l'âme, et qui redoublait pour en donner à chacun les saillies de sa gaîté communkative, s'arrêtait quelquefois tout rêveur en disant : « Croyez-moi; nous paierons bien cher ces jours heureux ».
Il se montra prophète; sans retard la Terreur lui donna raison.
Cependant depuis deux ans, depuis 1791, époque de la création di.s Gardes nationales en France, Florian, ancien officier de cavalerie, était commandant de la garde nationale de Sceaux et n'avait cessé de se consacrer avec zèle à ces fonctions. Il se tenait à l'écart de toute politique et avait embrassé avec enthousiasme la cause du peuple. Mais les temps s'étaient assombris; les haines s'accumulaient. On venait de promulguer ie décret du 16 avril 1794, qui exilait à dix lieues de Paris les ci-devant nobles devenus suspects.
Il se voyait à regret obligé de quitter la ville de Sceaux, où il se plaisait dans sa retraite, dont il était le bienfaiteur. Pour obtenir la faveur d'être autorisé à rester à Paris, d'être mis en réquisition pour qu'il pût continuer ses utiles travaux, il s'adressa à Boissy d'Anglas qui plaida sa cause. Fatale imprudence!
Un citoyen Bouquier, qui faisait partie du Comité d'instruction publique chargé d'instruire sur ces cas, fulmina contre Florian. L'illustre citoyen Bouquier n'aimait pas les gens de lettres :
« Ils sont tous aristocrates et contre-révolutionnaires, hurla-t-il à la réunion; on ne pourra jamais rien en faire de bon. Ce Voltaire, dont on parle tant, il était royaliste et aristocrate, et il aurait émigré un des premiers s'il avait vécu. Et Rousseau? il n'y a qu'à lire ses écrits pour voir qu'il aurait été fédéraliste et modéré : ton Florian ne vaut pas mieux, malgré ses histoires et ses phrases. »
En conséquence, le 13 juillet, Florian fut arrêté dans sa maison par ordre du Comité de sûreté générale et incarcéré à Paris dans la prison de la Bourbe, dite Port-Libre, située rue d'Enfer.
Une fois dans les serres du comité de salut public, il ne put s'échapper. En vain Guillaume Tell prouvait son civisme; en vain ses lettres étaient éloquentes; il eut beau s'écrier : « Un fabuliste, un berger, le chantre de Galatée et d'Estelle peut-il commettre des crimes, peut-il seulement en concevoir? Si l'on me croit coupable qu'on méjuge; mais si je suis innocent que l'on me rende à la liberté, à mes ouvrages, à mes ouvriers d'imprimerie, que j'ai fait vivre depuis quinze ans et que ma détention empêche de poursuivre une très grande entreprise. »
On ne l'écouta pas. Durant de longs jours il vécut à la Bourbe, au milieu de six cents prisonniers dont les plus illustres étaient, chaque matin, appelés par le geôlier pour monter sur la charrette destinée au charnier populaire. La fièvre le saisit; nulle réponse à de nouveaux appels à la justice. Ses nuits se passaient dans l'agitation, dans le désespoir. Il fléchissait, lui si brave, devant cette horrible torture, à cette époque terrible que Michelet a ainsi décrite :
« La situation devenait épouvantablement tendue. On pouvait le reconnaître à l'abattement des Jacobins.
« Le chiffre des prisonniers avait dépassé huit mille. On en avait entassé deux mille dans la seule enceinte, fort étroite, des Quatre- Nations (aujourd'hui l'Institut). Parmi les prisonniers étaient les noms les plus populaires de la France, Florian, Parny; les plus glorieux, Hoche et Kellermann; les plus patriotes, Antonnelle. Qui pouvait se vanter d'être plus avancé que le chef du jury de 93 ?
De révolte aucune apparence. Extrême était l'abattement. La guillotine roulait à son heure, faisait son repas. Les charrettes de cette boucherie venaient lui apporter sa viande; le tombereau retournait plein. C'était une sorte de routine, une mécanique arrangée. Chacun semblait