‹ Œuvres de Fontenelle (volume 2)Chapitre 37 sur 86 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Première raison pourquoi les anciens Chrétiens ont cru que les Oracles étaient rendus par les De'mons. Les histoires surprenantes qui couraient sur le fait des Oracles et des Génies.

L'antiquité est pleine de je ne sais combien d'histoires surprenantes et d'oracles qu'on croit ne pouvoir attribuer qu'à des génies. Nous n'en rapporterons que quelques exemples, qui représenteront tout le reste.

Tout le monde sait ce qui arriva au pilote Thamus. Son vaisseau étant un soir vers de certaines îles de la mer Egée, le vent cessa tout-à-fait. Tout les gens du vaisseau étaient bien éveillés; la plupart même passaient le temps à boire les uns avec les autres, lorsqu'on entendit tout d'un coup une voix qui venait des lies, et qui appelait Thamus. Thamus se laissa appeler deux fois sans répondre ; mais à la troisième il répondit. La voix lui commanda que , quand il serait arrivé à un certain lieu, il criât que le grand Pan était mort. 11 n'y eut personne dans le navire qui ne fût saisi de frayeur et d'épouvante. On délibérait si Thamus devait obéir à la voix : mais Thamus conclut que si, quand ils seraient arrivés au lieu marqué, il faisait assez de vent pour passer outre, il ne fallait rien dire; mais que si un calme les arrêtait là, il fallait s'acquitter de l'ordre qu'il avait reçu. Il ne manqua point d'être surpris d'un calme à cet endroit là, et aussitôt il se mit à crier de toute sa force que le grand Pan était mort. A peine avait-il cessé de parler, que l'on entendit de tous côtés des plaintes et des gémissemens ,

comme d'un grand nombre de personnes surprises et affligées de celte nouvelle. Tous ceux qui étaient dans le vaisseau furent témoins de l'aventure. Le bruit s'en répandit en peu de temps jusqu'à Rome; et l'empereur Tibère ayant voulu voir Thamus lui-même, assembla des gens savans dans la théologie païenne , pour apprendre d'eux qui était ce grand Pan ; et il fut conclu que c'était le fds de Mercure et de Pénélope. C'est ainsi que, dans le dialogue où Plutarque traite des oracles qui ont cessé, Cléombrote conte cette histoire, et dit qu'il la tient d'Épithersès, son maître de grammaire^ qui était dans le vaisseau de Thamus , lorsque la chose arriva.

Thulis fut un roi d'Egypte, dont l'empire s'étendait jusqu'à l'Océan. C'est lui , à ce qu'on dit , qui donna le nom de Thulé à l'ile qu'on appelle présentement Islande. Comme son empire allait apparemment jusques là, il était d'une belle étendue. Ce roi, enflé de ses succès et de sa prospérité , alla à l'oracle de Sérapis, et lui dit :

« Toi qui es le maitre du feu , et qui gouvernes le » cours du ciel, dis-moi la vérité. Y a-t-il jamais eu et » y aura-t-il jamais quelqu'un aussi puissant que moi?»

L'oracle lui répondit :

« Premièrement Dieu, ensuite la parole et l'esprit n avec eux , tous s'assemblant en un, dont le pouvoir » ne peut finir. Sors d'ici promptement, mortel, dont » la vie est toujours incertaine. »

Au sortir de là, Thulis fut égorgé.

Eusèbe a tiré des écrits mêmes de Porphyre, ce grand ennemi des chrétiens, les oracles suivans :

« I. Gémissez, Trépics. Apollon vous quitte; il

» vous quille , forcé par une lumière célesle. Jupiter » a été ; il est, et il sera. O grand Jupiter ! hélas ! mes » fameux oracles ne sont plus.

» 2. La voix ne peut revenir à la prétresse : elle » est déjà condamnée au silence depuis long -temps. o Faites toujours à Vpollon des sacrifices dignes d'un » Dieu.

» 3. Malheureux prêtre , disait Apollon à son prêtre, » ne m'interroge plus sur le divin père, ni sur son fils » unique , ni sur l'esprit qui est l'àme de toutes choses. » C'est cet esprit qui me chasse à jamais de ces lieux. »

Auguste, déjà vieux, et songeant à se choisir un successeur, alla consulter l'oracle de Delphes. L'oracle ne répondait point, quoique Auguste n'épargnât pas les sacrifices. A la fin cependant il en tira cette réponse :

« L'enfant hébreux, à qui tous les dieux obéissent, » me chasse d'ici , et me renvoie dans les enfers. Sors » de ce temple sans parler. »

Il est aisé de voir que sur de pareilles histoires , on n'a pas pu douter que les démons ne se mêlassent des oracles. Ce grand Pan qui meurt sous Tibère , aussi bien que Jésus-Christ, est le maître des démons, dont l'empire est ruiné par cette mort d'un Dien si salutaire à l'univers ; ou si cette explication ne vous plait pas, car enfin on peut , sans impiété , donner dessens contraires à une même chose, quoiqu'elle regarde la religion, ce grand Pan est Jésus-Christ lui-même, dont la mort cause une douleur et une consternation générales parmi les démons , qui ne peuvent plus exercer leur tyrannie sur les hommes. C'est ainsi qu'on a trouvé moyen de donner à ce grand Pan deux faces bien diffe' rjentes.

L'oracle rendu au roi Thulis, un oracle si positif sur la sainte Trinité , peut-il être une fiction humaine ? Comment le prêtre de Sérapis aurait-il deviné un si grand mystère, inconnu alors à toute la terre, et aux juifs mêmes ?

Si ces autres oracles eussent été rendus par des prêtres imposteurs , qui obligeait ces prêtres à se décréditer eux-mêmes , et à publier la cessation de leurs oracles ? N'est-il pas visible que c'étaient des démons que Dieu même forçait à rendre témoignage à la vérité? De plus, pourquoi les oracles cessaient-ils, s'ils n'étaient rendus que par des prêtres ?

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