DE LOUVILLE
Jacques -EuGÈ>E d'Alloville , chevalier de Louville , naquit le 14 juillet 1O7 î , de Jacques d'Allonvillc , chevalier- seigneur de Louville , et de Catherine de Moyencourt. Il v avait au moins trois cents ans que ses ancêtres possédaient la terre et seigneurie de Louville dans le pays Char train.
Jl était cadet ; il fut destiné à l'église , et on lui en donna l'habit, qui assez souvent accoutume les enfaus à croire qu'ils v sont appelés. Pour lui il ne se laissa pas peisuader si aisément; et quand il fut question de k tonsurer a sept ans , il attendit le jour de la cérémonie pour déclarer en quatre paroles avec une fermelé
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froide, inébranlable et fort au-dessus de son âge , qu'il ne voulait point être ecclésiastique. 11 fil ses études d'une manière assez commune, et il ne se distingua que par un caractère plus sérieux et plus sensé que celui de ses pareils , et par son dédain pour leurs diverlissemens. Le hasard lui fit tomber entre les mains ce qu'il lui fallait, et qu'il eut cherché, s'il en eût eu quelque idée, les élémens d'Euclide par Henry on. Il n'avait que douze ans , et les lisant seul il les entendit d'un bout à l'autre sans difficulté. C'est de lui que l'on tient ce fait; mais ceux qui l'ont connu n'ont pas hésité à l'en croire sur sa parole.
Sa naissance ne lui laissait plus d'autre parti à prendre que celui de la guerre, qui d'ailleurs s'accordait assez avec son goût pour les mathématiques. Il entra d'abord dans la marine , et se trouva à la bataille de la Hogue en 1690. De là , il passa au service de terre , et fut capitaine dans le régiment du roi à la fin de 1700.
Le marquis de Louville , son frère aîné , gentilhomme de la manche du duc d'Anjou , suivit en Espagne ce prince devenu roi de cette grande monarchie , et bientôt après il fit venir le chevalier dans une cour où toutes sortes d'agrémens l'attendaient. Il les y trouva en eifet : il fut brigadier des armées du roi d'Espagne , il eut un brevet d'une pension assez considérable sur lÂssiente , mais qui lui demeura inutile. Au bout de quatre ans il fut obligé, par de malheureux événemens qui ne sont que trop connus, à repasser en France , où il reprit le service. Il fut pris à la bataille d'Oudenarde , absolument dépouillé de tout, et envoyé prisonnier en Hollande: d'où il ne sortit qu'au bout de deux ans qu'il fut échangé. Quand la paix se
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fit , il avait un brevet de colonel à la suite des dragons de la reine , avec une pension de 4000 livres accordée par le feu roi.
Le peu de temps qxi'une vie agitée et tumultueuse lui avait permis jusques-là de donner aux mathématiques, n'avait fait qu'irriter sa passion pour elles; mais on entrait alors dans une paix qui ne pouvait être que longue , et qui lui assurait en même temps et beaucoup de loisir, et une fortune honnête. Naturellement il devait se contenter de cette situation , du moins jusqu'à une nouvelle guerre : cependant il voulut absolument rompre avec tout ce qui n'appartenait pas à son goût dominant; et malgré les remontrances de sa famille et de ses amis , malgré une brèche considérable qu'il faisait à son revenu, il alla avec cette fermeté invincible dont il avait déjà donné un essai en refusant la tonsure , remettre entre les mains du ministre de la guerre son brevet de colonel et les appointemens.
Maître enfin de lui-même , il se dévoua aux mathématiques , et principalement à l'astronomie. Il alla à Marseille en 1718 ou 17 14, dans le seul dessein d'v prendre exactement la hauteur du pôle, qui lui était nécessaire pour lier avec plus de sûreté ses observations à celles de Pythéas, anciennes d'environ deux mille ans.
En 1715 , il fit le voyage de Londres , exprès pour \ voir l'éclipsé totale du soleil, et il n'eut point de regret à un contrat de 8000 livres sur la ville , que cette curiosité lui coûta, et qui n'était pas un fort petit objet da?ns sa fortune.
Il n'y a guère dans Paris d'autre habitation que l'observatoire qui puisse parfaitement convenir à un astro
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nome. 11 lui faut un grand horizon, des lieux d'une disposition particulière, et qu'il ne soit pas obligé de quitter selon les intérêts ouïe caprice d'autrui. Le chevalier de Louville, très porté d'ailleurs à la retraite par son caractère, fixa son séjour dans une petite maison de campagne qu'il acheta en 17 17 à un quart de lieue d'Orléans : ce lieu s'appelle Carré. La nature lui offrait là tout ce qu'il pouvait désirer de commodités astronomiques, et il sut bien s'y procurer celles qui dépendaient de lui. 11 était de l'académie dès 1714, et cette demeure éloignée ne s'accordait pas tout-à-fait avec nos règles ; mais les astronomes sont rares. 11 promit d'apporter tous les ans à Paris les fruits de sa retraite, et s'en acquitta régulièrement.
On aura peut-être peine à croire combien dans ce siècle-ci, en France , à trente lieues de Paris , un astronome , avec tout son équipage et ses pratiques ordinaires, fut un spectacle étonnant aux. yeux de tout le canton de Carré. Nous ne rapporterions pas ces bagatelles, si elles n'étaient de quelque utilité pour l'histoire des connaissances du genre humain, et si elles ne faisaient voir avec quelle extrême lenteur les nations en corps cheminent vers les vérités les plus simples. Les éclipses de soleil et les comètes, qui effrayaient le peuple de Paris, il n'y a pas cent ans, lui sont devenues indifférentes. Mais encore aujourd'hui les paysans d'auprès d'Orléans ne peuvent pas prendre une autre idée d'un homme qu'ils voient observer le ciel, sinon que c'est un magicien. Quand leurs vignes ont manqué, ils l'en accusent. Un màt de trente ou trente-cinq pieds, qu'il a planté dans son jardin pour y attacher une lunette de trente pieds, est destiné à
lui faire voir les étoiles de plus près , et plusieurs Tout vu se faire hisseï- au haut du inàt , et y rester longtemps. Les honnêtes gens du pays, trop éclairés pour donner dans la magie, viennent de toutes parts lui demander quel temps il fera, ou si la récolte sera abondante. Il est vrai que Paris même n'est pas encore bien parfaitement désabusé de faire le même honneur à messieurs de l'observatoire.
Le chevalier de Louville eût été accablé par le nombre excessif de visites qu'une folle curiosité lui amenait , comme s'il eût été un brachmane ou un gvmnosophiste ; mais il y mit ordre le mieux qu'il put par la manière dont il savait les recevoir. Il avait établi qu'on pouvait venir dîner avec lui, mais à condition d'y dîner seulement. Quand on arrivait avant l'heure, on prenait un livre dans la bibliothèque pour s'amuser, ou bien on allait se promener dans un jardin assez agréable ei bien tenu; on était le maître : mais lui, il ne sortait de son cabinet que pour se mettre à table ; et le repas fini il rentrait dans ce cabinet , laissant à ses hôtes la même liberté qu'auparavant. On voit assez combien il gagnait de temps par un retranchement si rigoureux et si hardi de toutes les inutilités ordinaires de la société.
Il faisait de ses propres mains, dans ses instrumens astronomiques, tout ce qu'il y avait de plus fin et de plus difficile, tout ce que les plus habiles ouvriers n'osent faire dans la dernière perfection, parce qu'il leur en coûterait un temps et des peines dont on ne pourrait pas se résoudre à leur tenir assez de compte. Pour lui, il ne les épargnait point, fort satisfait d'en être payé par lui-même , si ses observations en étaient plu.^
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justes. Nous avons donné, en 1724' , un exemple assez remai'quable de toutes les attentions scrupuleuses et presque vétilleuses qu'il avait apportées à la détermination de la grandeur des diamètres du soleil, point fondamental pour la théorie de cet astre , dont il donna de nouvelles tables imprimées dans le volume de 1720'. Nous y avons expliqué les principes de leur construction, qui demandait également et une fine recherche de spéculation , et une grande exactitude de pratique. Les calculs astronomiques, qui ne roulent que sur des à peu près, quoique extrêmement approchans, il les voulait amener à être des calculs algébriques exempts de tout tâtonnement. L'astronomie acquérait par là une certaine noblesse, et devenait plus véritablement science. Ce que nous avons dit en 1724% sur sa nouvelle méthode do calculer les éclipses, explique suffisamment ses pensées sur ce sujet.
Il en avait une plus singulière et plus sujette à contestation sur l'obliquité de l'écliptique par rapport à l'équateur. Tous les astronomes la posent constante, et il la croyait décroissante, mais seulement d'une minute en cent ans ; de sorte que dans un temps très long, qui se détermine aisément, l'écliptique viendrait à se mettre dans le plan de l'équateur, et les deux pôles verraient ensemble le soleil pendant quelques années. De Louville se donna la peine de ramasser de tout côtés, et depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nous, tout ce qui pouvait appartenir à ce sujet directement ou indirectement; et à quelque exception près, tout
i Pag. fil et suiv.
' Pag. 80 et 104.
^ ^oj)e: l'Histoire lie 1714 1 p^S- "4 ^'^ suiv.
aboutissait à rendre l'obliquité de l'écliptiquc décroissante, souvent assez juste selon la proportion posée. Il crut même pouvoir prouver dans certaines circonstances heureuses , que ce décroissement ' , qui ne peut être que d'une extrême lenteur , avait été cinq ans précisément des trois secondes qu'il fallait. Il n'ignorait pas que cette grandeur est en astronomie un infiniment petit ; mais le soin singulier qu'il mettait à ses observations pouvait justifier une confiance qu'il ne se fut pas permise autrement.
Quoiqu'il parût s'être renfermé dans l'astronomie , il se mêla dans la célèbre question àe?, forces vives. 11 fut le plumier de l'académie qui osât se déclarer contre Leibnitz\ Quel nom! quelle autorité! Mais si le géomètre par lui-même est fait pour ne pas déférer aux noms et aux autorités , le caractère de Louville le rendait à cet égard plus géomètre qu'un autre. Il continua en 1728' la même entreprise, et de Mairan se joignit à lui avec une nouvelle théorie. C'était alors l'illustre Bernoulli qu'ils attaquaient. Le procès àes, forces vives n'est pas encore jugé en forme. Il ne faut pas s'attendre qu'il sorte du monde savant une voix générale qui le décide; mais dans la suite du temps les géomètres , que des occasions inévitables forceront à prendre un parti, tomberont dans le bon par l'enchaînement des vérités, et l'autre demeurex^a oublié. Il y a eu , et il y aui'a encore de ces décisions sourdes du public.
Au commencement de septembre 1782, le chevalier
> Voyez THistoire de 1714.nng.6S; «le 1716, pag. !\%; «le i7'>\. i>;.S. 65.
' /'"ores l'Histoire de 179.1 . pag. 81 el suiv. ^ T'oyez rHisloiiP de 1728 , pag. 78 elsniv.
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de Louville eut deux accès de fièvre léthargique qui ne rétonnèrent point. Il avait coutume de regarder ses maux comme des phénomènes de physique, auxquels il ne s'intéressait que pour en trouver l'explication. Il continuait sa vie ordinaire lorsque la même fièvre revint, et l'emporta le lo du mois au bout de quarante heures, pendant lesquelles il fut absolument sans connaissance.
Il avait l'air d'un parfait stoïcien , renfermé en luimême , et ne tenant k rien d'extérieur ; bon ami cependant, officieux , généreux , mais sans ces aimables dehors qui souvent suppléent à l'essentiel , ou du moins le font extrêmement valoir. Il était fort taciturne, même quand il était question de mathématiques; et s'il en parlait, ce n'était pas pour faire parade de son savoir, mais pour le communiquer à ceux qui l'en priaient sincèrement. Le savant , qui ne parle que pour instruire les autres, et qu'autant qu'ils veulent être instruits , fait une grâce ; au lieu que lorsqu'il ne parle que pour étaler, on lui fait une grâce si on l'écoute. Dans les lectures que Louville faisait à nos assemblées , il ne manquait pas de s'arrêter tout court dès qu'on l'interrompait : il laissait avec un flegme parfait un cours libre à l'objection , et quand il l'avait désarmée ou lassée par son silence, il reprenait tranquillement où il avait quitté : apparemment il faisait ensuite ses réflexions, mais il ne l'avait seulement pas promis. On prétend que ce stoïcien, si austère et si dur , ne laissait pas d'avoir sur sa table , sur ses habillemens, certaines délicatesses, certaines attentions raffinées , qui le rapprochaient un peu des philosophes du parti opposé.
Thomas Fantet de Lagny naquit à Lyon , de Pierre Fantet, secrétaire du roi à la chancellerie de Grenoble, et de Jeanne d'Azy , fdle d'un docteur en médecine de Montpellier. Il fut élevé dans sa première jeunesse par un oncle paternel , chanoine et doyen de Jouarre , et continua ses études aux grands jésuites de Lyon , toujours le premier de sa classe. Il composait des vers grecs dès la quatrième , lorsqu'à peine ses camarades savaient lire le grec. Il ne saisissait pas seulement mieux que les autres l'instruction générale qu'on leur donnait à tous, il la prévenait souvent, et les leçons qu'il avait reçues lui faisaient deviner celles qui allaient suivre. Il acheta un jour par hasard, ou par instinct, si on veut, l'Euclide du P. Fournier , et l'algèbre de Jacques Pelletier du Mans. Dès qu'il eut vu de quoi il s'agissait dans ces deux livres là , il ne s'occupa plus d'autre chose, mais secrètement. La grande avance qu'il avait dans ses classes, le don de retenir par cœur ce qu'il avait entendu réciter une fois , celui de composer en latin à mesure qu'on lui dictait le sujet de la composition en français , tout cela lui faisait trouver beaucoup de temps pour sou plaisir , c'est-àciire povu' cette étude cachée, bien plus dificile que l'autre.
S'il sacrifiait les belles-lettres aux mathématiques.
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on peut aisément juger qu'il ne traita pas mieux la philosophie de l'école, au moins celle de ce temps là, d'autant plus insupportable à un esprit géomètre , qu'elle prétend raisonner; au lieu que l'éloquence et la poésie ne prétendent guère que flatter ou remuer l'imagination. La jurisprudence à laquelle on le destinait, car quel est le père qui aimât assez peu ses enfans pour les destiner aux mathématiques? la jurisprudence n'eut pas plus d'attraits pour lui. Après avoir fait trois années de droit à Toulouse, il résista aux promesses les plus flatteuses d'une puissante protection que lui fit M. de Fieubet, premier président de ce parlement, pour l'attacher à son barreau. Il résolut de se livrer entièrement à son goût, et de venir à Paris, où il avait en vue une place dans l'académie des sciences.
Il était déjà digne d'y penser. A l'âge de dix-huit ans , avec les deux livres élémentaires que nous avons nommés , et que l'on ne connaît presque plus , parce que d'autres, plus parfaits et plus instructifs , ont pris leur place, sans aucun autre guide, sans maître , sans un ami à qui il pût seulement parler sur ces matières, il avait jeté les fondemens des grandes théories qu'il a depuis étendues et perfectionnées, d'une nouvelle méthode pour la résolution des équations réductibles du troisième et du quatrième degré de la quadrature du cercle infiniment approchée de la cubature de certaines portions sphériques. 11 est vrai que quand il lui fut ensuite permis d'avoir des livres , et qu'après avoir étudié la géométrie il étudia les géomètres , il trouva , peut-être avec autant de joie que de déplaisir, qu'il avait été prévenu , mais seulement en partie , sur quelques unes de ses découvertes. La gloire en était un
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peu diminuée, mais non pas le mérite; et il apporta toujours à Paris ce fonds qui avait tant produit de luimême , et qui ne pouvait que devenir plus fécond par les secours étrangers.
Les talens dénués de fortune aspirent tous à Paris ; ils s'y rendent presque tous , et s'y unissenl les uns aux autres. Il arrive le plus souvent qu'on y trouve toutes les places prises. De Lagny ne put entrer dans l'académie qu'en 1690 : mais parce que son poste pouvait être encore long-temps infructueux , l'abbé Bignon , le protecteur général des lettres , le fit nommer en 1697 professeur royal d'hydrographie à Rochefort. 11 se défendit d'abord d'accepter cet emploi, en représentant qu'il n'entendait pas la marine : mais son bienfaiteur , qui sentit bien le prix d'un refus si modeste et si désintéressé, le rassura contre sa prétendue ignorance , et lui garantit qu'il l'aurait bientôt surmontée. Cependant de Lagny , pour une plus grande sûreté , et par un extrême scrupule sur ses devoirs , demanda au roi la permission de faire une campagne sur mer , afin de connaître par lui-même le pilotage. Le roi la lui accorda; et de plus, respectant en quelque sorte un génie né pour de plus grands objets que l'hydrographie, il eut la bonté de lui donner un autre hydrographe, qui travailla sous lui; c'est le même qui dans la suite lui a succédé.
Supérieur à son emploi autant qu'il Tétait, il eut tout le temps nécessaire pour de plus hautes spéculations. Il envoyait ses découvertes à l'académie, dont il était toujours membre; mais les circonstances , quoique légères , ont toujours un certain pouvoir dans les choses mêmes qui sembleraient en devoir être les plus
indépendantes. On lisait ses mémoires avec moins d'attention que si on les lui avait entendu lire. C'était assez sa coutume de supposer dans un mémoire ce qui était établi dans un autre que Ton n'avait pas : tout était bien lié, mais seulement pour lui , et on suspendait son jugement; on arrêtait l'impression naturelle que chaque partie aurait faite, jusqu'à ce qu'on eût vu le tout ensemble. Il m'a plusieurs fois avoué luimême que ce tout ensemble , il eût eu bien de la peine à le former. Ses nouvelles idées étaient en trop grand nombre, liop vives, trop impatientes de se placer, pour souffrir un arrangement bien régulier et bien tranquille. Enfin , dans le temps du séjour de M. de Lagny à Rochefort, l'académie commençait à s'occuper beaucoup de la géométrie nouvelle; et tout ce qu'il donnait appartenait à l'ancienne , quoique poussée plus loin : il ne parlait que de choses dont les autres avaient parlé ; et quoiqu'il en parlât fort différemment , la curiosité était moins piquée que si les choses elles-mêmes avaient été plus neuves. La nouveauté ne perd guère ses droits sur nous ; et il faut convenir qu'elle en avait en cette occasion des plus forts qu'elle puisse jamais avoir.
Lagny , ennuyé de Pvochefort , malgré les occupations de sa place, malgré ses études particulières , malgré le yjlaisir d'y réussir selon ses souhaits , car le moyen qu'il ne se sentit toujours propre à un plus grand théâtre? faisait de temps en temps des vovages à Paris , pour épier les occasions d'y rester. Ce ne fut qu'au commencement de la régence, que feu le duc d'Orléans l'y arrêta, en le faisant sous-directeur de la banque générale, de la même manière à peu près, et
par les mêmes motifs que l'on donna en An^e terre la direction de la monnaie de Londres à Newton. On jugea , et là et ici , que la grande science du calcul, ordinairement assez stérile par rapport à l'utilité des états, serait tournée avantageusement vers ce grand objet, et qu'en même temps les deux géomètres à qui elle avait coûté de long travaux , en seraient récompensés par dte semblables postes. Tous deux se trouvèrent tout à coup dans une richesse qui leur était nouvelle , transportés du milieu de leurs livres sur des tas d'argent ; et tous deux y conservèrent leurs anciennes mœurs , cet esprit de modération et de désintéressement , si naturel à ceux qui ont cultivé les lettres. Mais la fortune de Newton fut durable , et celle de Lagny ne le fut pas : les affaires changèrent en France, la banque cessa, mais avec honneur pour Lagny ; tous ses billets furent acquittés , et il laissa dans Vordre le plus exact tout ce qui avait appartenu à son administration. Le philosophe fut heureux de n'avoir pas perdu dans une situation passagère le goût de simplicité qui lui devait être d'un plus long usage.
Rendu entièrement à l'académie , il ne lui fut pas difficile d'en bien remplir les devoirs. Il se trouvait riche de plus de vingt gros porte-feuilles in-fclio, pleins de ses réflexions , de ses recherches , de ses calculs , de ses nouvelles théories ; il n'avait qu'à y choisir ce qu'il lui plairait, et à l'en détacher. Tout cela tendait principalement à une réforme ou refonte entière de l'arithmétique, de l'algèbre et de la géométrie commune. Il s'était rencontré avecJLeibnitz, car les preuves de la rencontre ont été bien faites , sur l'idée singulière d'une arithmétique qui n'aurait que deux chiffres, au
lieu que la nôtre en a dix. L'algèbre sans comparaison plus étendue et plus compliquée, et qui l'est d'une manière à effrayer , changeait entièrement de forme entre ses mains ; tout se résolvait par des progressions arithmétiques de son invention, qui naissaientdeséquations proposées ; le fameux cas irréductible, ce nœud gordien, cet écueilqui subsistait depuis la naissance de l'algèbre, ou disparaissait, ou n'embarrassait plus. Lamesure des angles, dont il faisait une science à part sous le nom de goniométrie , méritait cet honneur parla nouveauté de la théorie qui l'établissait; et de là se tirait une trigonométrie beaucoup plus simple que celle dont on se contente jusqu'à présent, et délivrée de toutes ces tables de sinus, tangentes etsécantes, attirail incommode, toujours borné, quelque vaste qu'il soit, et qui demande qu'on se repose avec une confiance aveugle sur le travail d'autrui. Enfin , un des grands objets de Lagny était sa cyclométrie, ou mesure du cercle. Il la trouvait par des séries ou suites infinies de nombres, telles que leurs sommes, si on eût pu les avoir, l'eussent donnée exactement , ou que du moins chacun de leurs termes , ou les sommes d'un nombre fini de ces termes, la donnaient toujours avec moins d'erreur , de sorte que l'erreur diminuait tant qu'on voulait. Il s'était encore rencontré avecLeibnitz sur une série donnée en cette matière par ce grand géomètre, et qui fit du bruit en son temps: mais, quoique ingénieuse , elle a le défaut d'être trop lente dans tout son cours ; au lieu que le mérite de ces sortes de séries consiste à être fort rapides dans leur marche à leur origine , et ensuite si lentes vers leur extrémité, qu'on puisse sans erreur sensible négliger tous leurs deîiiiers termes, quoiqu'en nombre infini. Il
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avait souverainement l'art de former ces séries avec facilité , de leur donner une certaine élégance dont elles sont susceptibles, et qui est une espèce d'agrément de surérogation ; de leur faire prendre enfin, selon les différens besoins , différentes formes sans en altérer le fond. Comme les médiocres géomètres ont souvent le malheur de trouver la quadrature exacte du cercle refusée aux autres , et qu'ils ne manquent pas d'apporter à l'académie leurs magnifiques assertions , Lagny les réprimait dans le moment , en leur faisant voir , par le moyen de ses séries , des quadratures plus exactes que les leurs, et plus exactes à l'infini.
Il avait peut-être mal pris son temps de ne travailler qu'à de nouveaux fondemens du grand édifice de la géométrie , quand on ne songeait presque plus qu'à en construire le comble par la sublime et fine théorie de l'infini. Mais ce comble une fois mis, il semble que les fondemens posés par Lagny conviendraient mieux à tout l'édifice tel qu'il sera alors. Non-seulement toutes les vues qu'il a données se lieraient facilement avec l'infini , elles y percent déjà et y entreraient, quand même il ne l'aurait pas voulu.
Nous avons rendu un compte assez détaillé de ses travaux , à chaque occasion qu'il nous en a donnée dans nos volumes , où il s'agit si souvent de lui. Pour rapporter cependant quelques traits particuliers de son génie , assez courts pour trouver place ici , nous en choisirons deux, sans prétendre qu'ils soient absolument préférables à beaucoup d'autres.
Il a donné à l'académie en 1700' l'expression algé-
' f^nyez l'Histoire . pag. 99 pI s\Ù\
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brique de la série infinie des tangentes de tous les arcs ou angles multipliés d'un premier arc ou angle quelconque connu , et cela d'une manière si simple , qu'il n'avait besoin que de deux propositions très élémentaires d'Euclide. Descartes a dit que ce qu'il avait le plus désiré de savoir dans la théorie des courbes, était la méthode générale d'en déterminer les tangentes qu'il trouva; et je sais de Lagny qu'il avait eu le même désir de trouver le théorème énoncé, dont il voyait l'utilité extrême pour toute sa goniométrie et sa cyclométrie. La fameuse joie d'Archimède s'est de temps en temps renouvelée chez les géomètres , plus souvent pour la vivacité du sentiment , mais assez souvent aussi pour la beauté et l'importance des découvertes.
La cubature de la sphère , ou la cubature des coins et des pyramides sphériques que l'on démontre égales à des pyramides rectilignes ' est encore un morceau de Lagnv, neuf, singulier, et qui seul prouverait un géomètre. Il l'eût choisi pour orner son tombeau , qui en eût imité plus parfaitement celui d'Archimède, où la sphère entrait aussi.
Quand ses forces baissèrent assez sensiblement, il demanda la vétérance , qu'il avait bien méritée. On faisait alors un recueil général des anciens ouvrages de l'académie ; on jugea à propos d'y faire entrer un grand traité d'algèbre manuscrit qu'il avait fait, beaucoup plus étendu , plus complet et plus neuf que celui qu'il avait publié en 1697. Mais il fallut que ce fût un de ses amis, l'abbé Richer, chanoine de Provins, fort au fait de ces matières, et plein des vues de Lagnv , qui se
' Voyez les Mémoires de 1714^ pag i^O
chargeât du soin de revoir ce traité , d'éclaircir ce qui en avait besoin, de perfectionner l'ordre de tout, et même il y ajouta beaucoup du sien.
Lagny mourut le 12 avril 1784. Dans les derniers momens où il ne connaissait plus aucun de ceux qui étaient autour de son lit , quelqu'un, pour faire une expérience philosophique , s'avisa de lui demander quel était le carré de douze : il répondit dans l'instant, et apparemment sant savoir qu'il répondait, cent quarante-quatre. Il n'avait point cette humeur sérieuse ou sombre qui fait aimer l'étude , ou que l'étude elle-même produit. Malgré son grand travail , il avait toujours assez de gaieté ; mais cette gaieté était celle d'un homme de cabinet. Elle eut cet avantage , que comme elle était fortifiée par des principes acquis dans ce cabinet même, elle fut indépendante non-seulement d'une plus grande ou moindre fortune , mais encore des événemens littéraires , si sensibles à ceux qui n'ont point d'autres événemens dans leur vie. Il voyait fort tranquillement que la plupart des géomètres, qu'un certain torrent emportait loin de lui dans des régions où il n'avait pas pris la peine de pénétrer, en fussent moins touchés de ce qu'il produisait; et jamais il ne partit de lui aucun trait , ni de chagrin , ni de malignité contre la nouvelle géométrie. Se fùt-il possédé jusqu'à ce point là, si son âme eût reçu quelque atteinte? Nous laissons l'éloge d'une autre qualité de son âme aux regrets de quelques pauvres familles que la médiocrité de sa fortune ne l'empêchait pas de soutenir.
Il a été honoré de l'amitié particulière du chancelier, et du duc de Noailles, aujourd'hui maréchal de France , deux noms qu'il suffit de prononcer.
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Le duc d'Orléans lui fit l'honneur de s'aider de ses lumières , et de plusieurs travaux qu'il lui ordonna , lorsqu'il voulut s'instruire à fond sur tout ce qui regarde le commerce , les changes, les monnaies , les banques, les finances du royaume; connaissances qui ne seraient pas moins nécessaires à ceux qui sont k la tète de tout , qu'à ceux mêmes chez qui elles paraissent jusqu'ici presque entièrement renfermées, et qui en savent tirer tant d'utilité.
Lagny a été marié deux fois , et n'a laissé qu'une fille, qui est du premier lit.
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Jean-Baptiste Deschiens DE Pressons naquit k Châlons en Champagne le 24 juin 1660 , de Pierre Deschiens, secrétaire du roi, et de Marie Maurisset. Son père, qui était fort riche, le destina aux emplois qui du moins conservent la richesse : mais la nature le destinait à un autre où le patrimoine est fort exposé , sans compter la vie. A. dix-sept ans il se déroba de la maison paternelle pour entrer dans les mousquetaires noirs; il en fut tiré par force , et ne demeura chez son père qu'autant de temps qu'il lui fallut pour ménager une seconde évasion. Il se jeta dans le régiment de Champagne où il eut bientôt une lieutenance, et d'où il fut encore arraché. Enfin , pour finir ce combat perpé-
tuel entre sa famille et lui , en la mettant plus hors de portée de le poursuivre , il alla à Toulon , et y fut reçu dans la marine en i683 volontaire à brevet.
Cette inclination invincible pour la guerre promettait beaucoup , et elle tint tout ce qu'elle promettait ; une valeur signalée , de l'ardeur à rechercher les occasions, de l'amour pour les périls honorables. Il servit avec éclat dans les bombardemens de Nice , Alger , Gènes , Tripoli , Roses , Palamos , Barcelonne , Alicanle. Dès l'an 1693 , dix ans après son entrée dans la marine, il était parvenu à être capitaine de vaisseau , élévation rapide où la faveur et l'intrigue n'eurent cependant aucune part.
Il y a une infinité de gens de guerre qui sont des héros dans l'action , et hors de là ne font guère de réflexions sur leur métier. En général le nombre des hommes qui pensent est petit, et l'on pourrait dire que tout le genre humain ressemble au corps humain , où le cerveau , et apparemment une très petite partie du cerveau, est tout ce qui pense; tandis que toutes les autres parties, beaucoup plus considérables par leur masse, sont privées de cette noble fonction , et n'agissent qu'aveuglément. Ressens s'était particulièrement adonné à l'artillerie : il ne se contenta pas d'en pratiquer les règles dans toute leur exactitude, il en voulut approfondir les principes , et examiner de plus près tous les détails ; et quand un bon esprit prend cette route en quelque genre que ce soit, il est étonné lui-même de voir combien on a laissé encore à faire à ses recherches et à son industrie. Dans l'art de tirer les bombes, dont tant d'habiles gens se sont mêlés, Ressons compta jusqu'à vingt-cinq défauts de pratique
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qu'il corrigea avec succès en différentes rencontres'. Le duc du Maine, grand-maître de l'artillerie, voulut avoir dans ce corps qu'il commande , un homme qui y convenait si bien. Il le détermina à quitter le service de mer pour celui de terre sur la fin de 1704, et fit créer en sa faveur une dixième charge de lieutenantgénéral d'artillerie sur terre. A tout ce qui l'animait auparavant, il se joignit ce choix si flatteur, et les bontés d'un si grand prince. Ainsi nous supprimons tout le détail de sa vie militaire pendant la guerre de la succession d'Espagne; il ne pouvait ni manquer d'occasions, ni leur manquer.
Dans les temps de paix , cet homme , qui n'avait respiré que bombardemens , qui ne s'était occupé qu'à faire forger ou à lancer des foudres , faisait ses délices de la culture d'un assez beau jardin qu'il s'était donné. Il avait assurément fait plus de ravages que ces premiers consuls ou dictateurs romains, plus célèbres par leur retour aux fonctions du labourage après leurs triomphes , que par leurs triomphes mêmes. Ces sortes de plaisirs si simples et si peu apprêtés , qu'on ne goûte que dans la solitude, ne peuvent guère être que ceux d'une âme tranquille , et qui ne craint point de se voir et de se reconnaître. Il faut être bien avec ceux avec qui l'on vit, et bien avec soi quand on vit avec soi.
Ressons porta dans son jardin le même esprit d'observation et de recherche dont il avait fait tant d'usage dans l'artillerie; et quand il fut entré en 17 16 dans l'académie en qualité d'associé libre , tantôt il nous
' /^oicz les Mémoires de I 716 , j;ag. igelsuiv.
donna ce que nous avons déjà rapporté sur les bombes , ou de nouvelles manières d'éprouver la poudre ' ; tantôt de nouvelles pratiques d'agriculture , comme celle de garantir les arbres de leur lèpre ou de la mousse*, alternativement guerrier et laboureur, ou jardinier, toujours citoyen.
Il avait des idées particulières sur le salpêtre ; il en tirait de certaines plantes, et prétendait faire une composition meilleure que la commune ; et à meilleur marché. On dit que le prince-régent , dont le suffrage ne sera ici compté , si l'on veut, que pour celui d'un habile chimiste , avait assez approuvé ses vues. L'académie , accoutumée aux discussions rigoureuses , lui fit des objections qu'elle savait bien mettre dans toute leur force. Il les essuya avec une douceur qui aurait pu servir d'exemple à ceux qui ne sont que gens de lettres; mais il cessa de s'exposer a des espèces de combats auxquels il n'était pas assez exercé. Il a laissé un ouvrage considérable manuscrit sur le salpêtre et la poudre.
Dans les dernières années de sa vie , il tomba dans un grand affaiblissement , qui ne fut pourtant pendant un temps assez long que celui de ses jambes dont il ne pouvait plus se servir : tout le reste était sain. Il n'avait point attendu l'âge ou les infirmités pour se tourner du côté de la religion ; il en était bien pénétré , et je sais de lui-même qu'il avait écrit sur ce sujet. Je ne doute pas que la vive persuasion et le zèle ne fussent ce qui dominait dans cet ouvrage ; mais si la religion pou-
^oj-ci l'Histoire de 1^50 , jiag. 112.
^o>c3 THistoirc de 17 16, pag. Si.
vait se glorifier de ce que les hommes font pour elle, peut-être tirerait-elle autant de gloire des faibles efforts d'un homme de guerre en sa faveur , que les plus savantes productions d'un théologien. Il mourut le 3i janvier 1730, âgé de soixante-quinze ans, ayant fait tout le chemin qu'un bon officier devait faire par de longs services ; seulement peut-être un meilleur courtisan aurait-il été plus loin.
Son caractère était assez bien peint dans son extérieur; cet air de guerre hautain et hardi, qui se prend si aisément, et qu'on trouve qui sied si bien , était surmonté ou même effacé par la douceur naturelle de son âme; elle se marquait dans ses manières, dans ses discours, et jusques dans son ton. A peine toute la bienséance d'un état absolument difiFérent du sien aurait-elle demandé rien de plus.
Il avait épousé Anne-Catherine Berrier , fille de Jean-Babtiste Berrier de la Perrière, doyen des doyens des maîtres des requêtes, et de marie Potier de Novion. Il en a eu deux enfans.
Joseph Sal"ri>' naquit en 1609 à Courtaison, dans la principauté d'Orange. Pierre Saurin , ministre calviniste à Grenoble, eut trois garçons , qu'il destina tous trois au ministère , et dont il fut le seul précepteur , depuis l'alphabet jusqu'à la théologie et à l'hébreu.
Joseph était le dernier des trois ; et il fui reçu, quoique
fort jeune, ministre à Eure en Dauphiné.
Beaucoup d'esprit naturel, et , ce qui est encore plus important, beaucoup de logique naturelle; un caractère vif, ferme, noblement audacieux, et qui rendait l'éloquence plus impérieuse ; un extérieur agréable et animé , qui s'accordait au discours , et le soutenait ; ce furent les talens qu'il apporta à la prédication, et qui ne manquèrent pas d'être applaudis par son parti , dans un temps principalement où le calvinisme, visiblement menacé d'une ruine prochaine en France , avait besoin plus que jamais d'orateurs véhémens. Saurin ne le fut apparemment que trop ; il s'échappa dans un sermon à quelque chose de hardi ou d'imprudent; et il fut obligé de quitter le royaume , et de se retirer à Genève , d'où il passa dans l'état de Berne , qui le reçut avec toutes les distinctions dues à sa grande réputation naissante, et à son zèle pour la cause commune.
Si ses sermons ne lui avaient pas été volés avec d'autres effets qu'ils accompagnaient , nous pourrions parler avec encore plus de sûreté du genre de son éloquence ; mais nous savons d'ailleurs quels étaient ses principes sur cette matière. Il rejetait sans pitié tous lesornemens; il ne voulait que le vrai rendu dans toute sa force , exposé avec sa seule beauté naturelle. Une éloquence si sévère est assurément plus chrétienne, plus digne d'hommes raisonnables; mais ne parle-t-on pas toujours à des hommes?
MM. de Berne donnèrent à Saurin, quoiqu'étranger, une cure considérable dans le bailliage d'Yverduii. Il était bien établi dans ce poste , lorsque la révocation de
l'édit de Nantes, arrivée en 1686, dispersa dans tous les états protestans presque tous ses confrères Français, fugitifs, errans, incertains du sort qui les attendait. IMais le bonheur dont il jouissait en couiparaison d'eux, ou du moins sa tranquillité, ne fut pas de longue durée.
Les questions de la prédestination et de la grâce excitent des divisions et des tempêtes parmi les protestans comme parmi nous. Ils ont comme nous deux systèmes théologiques, l'un plus dur, l'autre plus doux. Le plus dur est le plus ancien chez eux; c'est celui de Calvin, et c'est de là que tous ses sectateurs sont parlis d'abord. Mais la raison naturelle résiste trop à ce système; et comme il faut que malgré l'extrême lenteur de son opération elle produise enfin quelque effet , elle a ramené avec le temps un grand nombre de théologiens calvinistes au système le plus doux. Les défenseurs de l'autre ont pour eux l'ancienneté , révérée dans le besoin même chez les novateurs, le nom imposant ou plutôt foudroyant de leur premier chef, et l'autorité de la magistrature assez constante à suivre ses anciennes voies. Ils ont obtenu en Suisse un formulaire absolument dans leur goût, que tous ceux qui y exercent le ministère ecclésiastique sont obligés de signer.
Les théologiens dominans , aussi durs dans la pratique qu'ils l'étaient dans leur théorie, demandèrent la signature du formulaire aux ministres français réfugiés , dont on savait assez que le sentiment n'y était pas conforme , et dont la malheureuse situation méritait quelques ménagemens particuliers. D'abord tous les Français refusèrent de signer : mais il s'agissait de
^o ELOGE
demeurer exclus de toute fonction utile, et le premier emportement de courage céda peu à peu à cette considération bien pesée ; tous les jours il se détachait quelqu'un qui allait signer.
Saurin ne fut pas de ce nombre; il éluda la signature par toutes les chicanes à peu près raisonnables qu'il put imaginer pour gagner du temps , résolu , quand il ne pourrait plus se défendre, à quitter une place qui était toute sa fortune , et à se retirer en Hollande. Toutes ses mesures étaient déjà prises pour cette courageuse retraite , lorsqu'un ancien ministre fort accrédité en Suisse, fort son ami, et qui ne voyait qu'avec douleur que la Suisse allait le perdre , trouva l'expédient de lui donner un certificat absolu qu'il avait droit de donner, mais sur une signature qu'on ne verrait point, conçu en des termes dont toute la délicatesse de conscience de Saurin s'accommoderait. Heureusement cet ami était d'un caractère aussi ferme et aussi vigoureux que Saurin lui-même , qui ne se fût pas livré à la conduite d'un homme dont les principes différens des siens lui auraient paru dangereux.
Il demeura donc tranquille dans son état, et ce fut pendant ce temps si convenable qu'il épousa à l'âge de vingt-six ou vingt-sept ans une demoiselle de l'ancienne et noble famille de Crouzas dans le pays de Vaux , bien alliée dans toute la Suisse. Un étranger ne possédant pour tout bien qu'une cure, plus considérable à la vérité que plusieurs autres, mais au fond d'un revenu très médiocre, n'était pas en droit de penser à un pareil mariage ; mais son mérite personnel fut compté pour beaucoup. Les pays les plus sensés sont ceux où ce n'est pas là une si grande merveille.
DE SAURI>. 341
Il n'était en repos que parce qu'il paraissait avoir signé le fatal formulaire. Les modifications secrètes apaisaient sa conscience , mais l'apparence d'une lâcheté blessait sa gloire; il voulait l'honneur d'avoir eu plus de courage que les autres, et il fit quelques confidences indiscrètes de la manière dont tout s'était passé. Il prêcha même contre le sentiment théologique qu'il n'approuvait pas , et quoiqu'il eut pris des tours extrêmement adroits, on pouvait l'entendre; et l'on sait combien des ennemis ont l'intelligence fine. Il a réparé ces fautes en les racontant dans un écrit public, C'est le chef-d'œuvre de la plus sincère modestie que d'avouer de l'orgueil, et les imprudences de cet orgueil.
Un orage violent se formait contre lui ; toute la protection qu'il pouvait espérer de l'alliance qu'il avait prise , ne l'aurait pas dérobé aux coups de théologiens inexorables ; il le savait : mais ce n'était pas là sa plus grande peine ; il était dans le fond du cœur fort ébranlé sur la religion qu'il professait. Il en avait fait toute son étude, et toujours dans le dessein de s'v affermir : mais un bon esprit n'est pas autant qu'un autre le maître de penser comme il voudrait ; peut-être aussi avait-il déjà trop souffert d'une autorité ecclésiastique, qui pour n'être que purement humaine, et pour ne prétendre à rien de plus , n'en est pas moins absolue ni moins rigoureuse. Mais une femme estimable qu'il aimait, et dont il était aimé, était un nouveau lien qui l'attachait à cette religion dont il commençait à se désabuser? Quel parti prendre dans une situation si embarrassante et si cruelle?
Après bien des agitations qui n'admettaient aucun TOM. ir. 22
confident , bien des irrésolutions qui n'étaient ni éclairées , ni soulagées par un conseil étranger, il se détermina à passer en Hollande , sur un prétexte qui , quoique vrai , trompait sa femme^guil laissait en Suisse. Les entretiens qu'il eut avec les plus habiles ministres de Hollande , le confirmèï^ent d'autant moins dans leur parti , qu'ils étaient apparemment moins précautionnés avec un confrère ; et enfin il écrivit à l'illustre Bossuet, évêque de Meaux , le dessein ou plutôt le besoin où il était de conférer avec lui sur la religion. Les sauf-conduits nécessaires , car on était alors dans la guerre qui commença en 1688 , furent bientôt expédiés , toutes les difficultés du voyage aplanies. Le zèle de ce grand prélat égalait ses lumières , et en peu de temps le voilà tête à tête dans sa maison de Germini avec le jeune ministre calviniste fort instruit, plein de feu dans la dispute, nullement dressé à la politesse d'un monde qu'il n'avait pas encore vu , ne reconnaissant rien de supérieur à lui que la raison, secrètement animé encore, comme on le peut soupçonner, par la gloire de paraître à M. de Meaux une conquête digne de lui. Il se rendit à la fin , et il fit son abjuration entre les mains du vainqueur le 21 septembre 1690 , âgé de trente-un ans.
Le secret lui était absolument nécessaire par rapport à sa femme : mais un malheureux hasard le fit découvrir; et dès que la nouvelle en fut portée à Berne, il est aisé de s'imaginer le cri universel qui s'éleva contre lui. De là partirent des bruits qui attaquaient violemment son honneur; et comme ils n'ont pas été appuyés par la conduite qu'il a tenue depuis en France , on peut juger que le zèle de religion produisit alors , ainsi qu'il le fait quelquefois, ce que la religion désapprouve le plus.
Il s'agissait de tirer de Suisse madame Saurin , et , ce qui était incomparablement plus difficile , de la convertir. Le voyage de Saurin déguisé , ses entrevues secrètes avec sa femme, les reproches qu'il eut à soutenir, les larmes qu'il eut à essuyer, l'art qui lui fut nécessaire pour amener seulement la proposition du monde la plus révoltante, le refus absolu qu'on lui fit d'abord de le suivre , les combats de l'amour et du préjugé de religion qui succédèrent à ce premier refus, la victoire de l'amour , encore imparfaite cependant , et suivie de nouveaux combats , enfin une victoire entière, et la résolution désormais ferme de suivre un mari , leur départ bien concerté , la détention du mari sur la frontière , séparé alors de sa femme , détention k laquelle, par le crédit de M. de Meaux, le roi même s'intéressa; c'est ce que Saurin appelait le rcman de sa vie. Il n'a pas voulu par cette raison le donner au public dans un grand détail , et nous l'abrégeons encore infiniment en parlant à l'académie des sciences.
Saurin, arrivé à Paris, eut l'honneur d'être présenté par M. de Meaux au roi , qui le reçut avec une extrême bonté, et sur le témoignage du prélat , l'honora aussitôt de Ses bienfaits. C'est là où commence la partie de son histoire qui nous intéresse le plus.
Libre désormais , et tranquille dans Paris , il n'eut plus qu'à se déterminer sur le choix d'une occupation ; son esprit et sa fortune en avaient également besoin. Il délibéra entre la géométrie et la jurisprudence; la géométrie l'emporta. Il sortait d'une théologie toute contenlieuse; il serait tombé dans la jurisprudence, qui l'est encore davantage. Il conçut qu'en se donnant à la géométrie, il habiterait une région où la vérité est
moins sujette à se couvrir de nuages , et où sa raison ,
trop long- temps agitée, jouirait avec sûreté d'un
certain repos. De plus , il avait l'esprit naturellement
géométrique, et il eût été géomètre jusques dans le
barreau.
Dès l'an 1708, c'est-à-dire après douze ans tout au plus d'application aux mathématiques , il s'y trouva assez fort pour oser défendre le système des tourbillons de Descartes contre une objection de l'illustre Huyghens , sous laquelle tous les cartésiens avaient succombé , et qu'ils avaient le déplaisir de voir souvent répétée comme victorieuse. Huyghens avait prouvé que, selon Descartes, les corps pesans auraient dû tendre, non au centre de la terre , comme ils y tendent tonjours, mais à différens points de l'axe de la terre ; et Saurin démontra fort simplement même , et fort naturellement, qu'ils tendraient toujours au centre. L'objection ne reparaît plus depuis la réponse.
Après ce coup d'essai ; il donna encore dans la même année la solution d'un problème proposé par le marquis de l'Hôpital dès 1692 aux géomètres , comme mérilanl leur recherche, et qui certainement n'avait pas été dix ou onze ans sans être tâté, et même bien toUrné de tous les sens par les plus habiles, mais inutilement. Saurin étant alors le géomètre de la petite société choisie qui travaillait au journal des savans-, ornait ce journal de tout ce qu'il voulait publier dans le genre qui lui appartenait.
Ensuite il se trouva engagé dans la fameuse dispute des infiniment petits ; il semblait que , quoique réfugié dans le sein de la géométrie , la controverse allât l'y chercher. Son adversaire était Rolle , le plus profond
de nos algébristes, et en même temps subtil, artificieux, fécond en certains stratagèmes, dont on ne croirait pas trop que des sciences démonstratives fussent susceptibles. Avec la bonne cause en main, c'était bien tout ce qu'on pouvait faire que de le suivre de retranchement en retranchement , et de se sauver de tous les pièges qu'il savait tendre sur son chemin. Saurin las d'avoir passé bien du temps à cet exercice , las de ses avantages mêmes, s'adressa a l'académie dont RoUe était membre , pour lui demander une décision , déclarant que si elle ne jugeait pas dans un certain temps , il tiendrait RoUe pour condamné puisque toute la faveur de la compagnie devait être pour lui. L'académie ne jugea entre eux qu'en adoptant Saurin en 1707, et avec des distinctions flatteuses. Il eut l'assurance de ne demeurer que fort peu de temps dans un petit grade par où la rigueur de l'usage établi voulait qu'il passât; et quand il parvint à celui qui lui convenait, il fut préféré à des concurrens dont on ne put s'empêcher de faire l'éloge dans le temps qu'on ne les choisissait pas. La géométrie des infiniment petits n'avait pas besoin d'une décision plus formelle.
Saurin débuta dans l'académie par d'importans mémoires sur les courbes de la plus vite descente; question que les illustres frères Bernoulli avaient chargée à l'envi de difficultés pour s'embarrasser mutuellement , et à plus forte raison ceux qui oseraient toucher après eux à cette matière. Nous en avons rendu un compte assez ample en 1709'.
Il avait entrepris un traité sur la pesanteur selon le
' Adores l'Histoire , pag. 68 cl sui».
système cartésien , et il en donna un morceau dans la même année. Il se trouvait en tète le redoutable iNewton, et quoique animé par son succès avec Huyghens , il n'en était pas enflé au point d'attaquer sans beaucoup de crainte ce nouvel adversaii'e. Il propose des vues ingénieuses , mais il ne les donne pas pour démontrées quand elles ne le sont pas ; il ne se dissimule rien de ce qui est contre lui, et sauve du moins sa gloire : mais au milieu des difficultés dont il se sent environné , il paraît toujours bien convaincu que les vrais philosophes doivent faire tous leurs efforts pour conserver les tourbillons de Descartes; sans que i , dit-il , en se Irouverail replcnçé dans les anciennes lénèlres diipéripatétisme , dent le ciel veuille nous préserver. On entend assez qu'il parle des attractions newtoniennes. Eût-on cru qu'il fallut jamais prier le ciel de préserver des Français d'une prévention trop favorable pour un système incompréhensible , eux qui aiment tant la clarté; et pour un système né en pays étranger , eux qu'on accuse tant de ne goûter que ce qui leur appartient?
Le principal et presque l'unique divertissement de Saurin était d'aller tous les jours à un café où s'assemblaient des gens de lettres de toutes les espèces , et là se forma le plus cruel orage qu'il ait jamais essuyé.' Nous n'en renouvellerons point l'histoire en détail; elle fut long-temps l'entretien de Paris el des provinces. Il se répandit dans ce café des chansons contre tous ceux qui y venaient, ouvrage digne des trois Furies, si elles ont de l'esprit. On en soupçonna violemment Rousseau, illustre par son talent poétique, et celui-ci en accusa juridiquement Saurin, à qui personne ne pensait , et qui ne faisait point de vers. Cependant sur
l'accusation du poète, le géomètre fut arrêté en 1711 pour avoir fait les chansons. Il écrivit de sa prison à des personnes d'un grand crédit, qui protégeaient hautement et vivement Piousseau , des lettres fort touchantes , et où le vrai se faisait bien sentir. Il publia sur le même ton des requêtes adiessées au public autant qu'aux juges , des mémoires où il faisait le parallèle de sa vie et de ses mœurs avec la vie et les mœurs de son accusateur ; et c'est de laque sont tirées quantité de particularités que nous avons rapportées. Toutes ces pièces sont assez bien écrites et assez bien tournées pour faire beaucoup d'honneur à quelqu'un qui aurait recherché cette gloire. Enfin le parlement termina l'affaire par un arrêt du 7 avril 17 12, Saurin fut pleinement justifié , et Rousseau banni à perpétuité du royaume, et condamné a des dépens et dommages très considérables. La France perdit un poète dont le génie et la réputation lui firent encore de grands et de respectables protecteurs dans les pays étrangers , où il pouvait appeler de l'arrêt du parlement.
Cette interruption d'études dans la vie de Saurin, toujours fort cruelle malgré l'événement , fut aussi fort longue, et on ne voit reparaître son nom dans nos volumes annuels qu'en 17 16 '.Un ébranlement violent dure encore après que la cause en a cessé; et une âme long-temps agitée , bouleversée en quelque sorte par de vives passions , ne recouvre pas sitôt la tranquillité nécessaire pour reprendre le fil délié des spéculations mathématiques qu'elle avait entièrement perdu. Saurin les recommença par une question importante, déjà
' ^ores l'Histoire de 1716 , pag. ^~ et sniv.
entamée par Kolle , sur la nouvelle méthode des tangentes des courbes. Il faisait voir que l'ingénieuse application qu'en avait faite BernouUi à un sujet différent en apparence , était plus étendue que n'avait cru BernouUi lui-même; et il en montrait aux yeux toute l'universalité par certaines colonnes de différentes grandeurs qui répondaient aux différens cas. La géométrie va jusqu'à avoir de l'agrément, quand elle donne de ces sortes de spectacles dont l'ordonnance et pour ainsi dire l'architecture plaisent à l'esprit.
Saurin traita encore cette matière en 1728 '; et nonseulement il continuait de répondre a Rolle qu'il était à propos de poursuivre jusqu'au bout , mais il donna des éclaircissemens sur quelques autres points de la nouvelle géométrie , qui n'avaient pas été bien saisis par d'habiles gens; car ce n'a été qu'avec le temps qu'on a appris à bien manier un instrument si fin et si délicat. Ici j'hésite à lui donner un témoignage public de ma reconnaissance , où l'on pourra bien croire que ma vanité aura la principale part. Il annonça à cette occasion , dans les termes les plus obligeans , un ouvrage manuscrit sur la eécmétrie à l'injini qu'il avait entre les mains, et qui fut imprimé quatre ans après en 1727. Il épuisa enfin en 172Ô'' tout ce sujet qu'il avait tant approfondi, et rectifia encore quelques idées d'un bon géomètre.
Les intérêts du système des tourbillons ne lui étaient pas moins chers que ceux de la nouvelle géométrie : mais il procédait partout de bonne foi. Il aurait bien souhaité, pour se débarrasser entièrement d'une terri-
' J^oyez I«'.s Mémoires , pag. 'iii.
^ Voyez les Mémo i 10s , pag. 2 38.
]JE SAUR IN. 34o
ble objection de Newton , que des fluides plus subtiles eussent eu par eux-mêmes moins de force pour le choc : mais il se convainquit malgré lui par ses propres lumières, que cela n'était pas; et il en donna en 1718 ' une démonstration si simple et si naturelle , qu'elle en marquait encore plus combien il avait eu tort. Cependant , et il le savait bien , cette difficulté même pourra être résolue d'ailleurs : d'autres aussi invincibles en apparence ont déjà été surmontées ; tout commence à s'éclaircir , et il est permis de croire que l'univers cartésien , violemment ébranlé et étrangement défiguré, se raffermira et leprendra sa forme.
On n'a eu qu'un échantillon de remarques de Saurin sur l'art de l'horlogerie % dont il avaitentrepris un examen général. Il avait beaucoup de peine à se contenter lui-même, et par conséquent il expédiait peu , et finissait difficilement. Il n'est pas impossible qu'un peu de paresse ne se cache sous d'honnêtes apparences; mais c'est dommage qu'il ait abandonné cette entreprise qui demandait beaucoup de finesse d'esprit. Ce sont des ouvriers, mais habiles, qui, conduits moins par des principes scientifiques que par des observations bien faites et des expériences bien suivies, ont formé à la longue un art si merveilleux. Il s'agit maintenant pour les savans de développer ce qu'on peut y avoir mis sans trop savoir qu'on l'v mettait, et de découvrir de la géométrie etde la mécanique où elles ne sont pas visibles pour tous les géomètres et pour tous les mécaniciens.
Nous ne nous arrêterons plus sur quelques morceaux
' /^o>e- les Mémoires , pag. 191.
' Ployez rHisloire de 1720 , jiag 106 el suiv.
35o ELOGE
de géométrie , presque tous dans le goût de recherches fines, que Saurin a semés dans nos volumes , jusqu'à ce qu'enfin il demandât et obtint lavétérance en 1781. Il commençait à ressentir les infirmités de l'âge avancé ; il devenait sujet ^"de fréquens accès de fièvre, qui paraissaient venir de son naturel toujours ardent. Le temps de son repos fut occupé tantôt par des consultations qu'on lui faisait d'ouvrages importans, auquel il avait le loisir de se prêter ; tantô t par de simples lectures dont il laissait le choix à son goût seul , et , si l'on veut, aux caprices de son goût. Pousserons-nous assez loin la sincérité que nous nous sommes toujours prescrite, pour oser dire ici qu'il lisait jusqu'à des romans, et y prenait beaucoup de plaisir? Cependant, si l'on y fait réflexion , on trouvera que cette lecture frivole peut assez accommoder les deux extrémités de la vie ; la jeunesse , infiniment moins touchée du simple vrai que d'un merveilleux toujours passionné ; la viellesse, qui devenue moins sensible au vrai , assez souvent douteux ou peu utile , a besoin d'être réveillée par le merveilleux.
Saurin mourut d'une fièvre léthargique le 29 décembre 1737. Son caractère est déjà presque entièrement représenté dans ce qui a été dit; d'un côté un esprit élevé , lumineux , qui pensait en grand , et ajoutait du sien à toutes les lumières acquises, un grand talent pour toutes les opérations d'esprit et qui n'attendait que son choix pour se déterminer entre elles ; d'un autre côté , du courage , de la vigueur d'âme , qui devaient rendre aussi les passions plus difficiles à maîtriser. Il avait cette noble fierté qui rend impraticables les voies de la fortune , qui sied si bien et est si nuisible ,
DE BOERHAAVE. 35i
et qui, par conséquent, n'est guère permise qu'à un homme isolé dont la conduite ne tire à conséquence que pour lui. La famille de Saurin a recueilli après sa mort quelque fruit de son nom et de son mérite .: mais elle l'aurait peut-être manqué sous un ministre moins persuadé de l'espèce de droit qu'elle avait , et moins sensible à la manière ingénieuse dont il fut appuyé par le fils du défunt. Les soins de Saurin vivant auraient dû naturellement avoir des effets plus considérables. Il ne cherchait pas à se faire beaucoup de liaisons , et jusqu'à sa forme de vie tout s'y opposait; il travaillait toute la nuit, et dormait le jour. Ses principaux amis ont été M. de Meaux, M. de l'Hôpital, le P. Malebranche ; on y peut joindre la Motte, digne d'entrer dans une liste si noble et si courte.
Hermam Boerhaave naquit le dernier de décembre 1668 à Noorhout, près de Leyde , de Jacques Boerhaave , pasteur de ce petit village, et d'Agar Paalder. Sa famille était originaire de Flandres, anciennement établie à Leyde, et d'une fortune très médiocre. Dès l'âge de cinq ans il perdit sa mère , qui laissait encore trois autres enfans. Un an après , le père se remaria , et six nouveaux enfans augmentèrent sa famille. Heureux les pays où le luxe et des mœurs trop délicates n'en font point craindre le nombre! Il arriva encore
une chose qui serait assez rare clans d'autres pays et dans d'autres mœurs; la seconde femme devint la mère commune de tous les enfans de son mari , également occupée de tous , tendrement aimée de tous.
Le père, et par un amour naturel, et par une économie nécessaire, était le précepteur des garçons aussi long-temps qu'il pouvait l'être. Il reconnut bientôt dans Herman des dispositions excellentes ; et il le destina à remplir une place comme la sienne. Son ambition ne prenait pas un plus grand vol. Il lui avait déjà appris à l'âge de onze ans beaucoup de latin , de grec , de belleslettres : et dans le même temps qu'il lui formait l'esprit, il avait soin de lui fortifier le corps par quelque exercice modéré d'agriculture ; car il fallait que la bonne éducation ne coûtât pas.
Cependant vers l'âge de quatorze ans le jeune Boerhaave fut attaqué d'un ulcère malin à la cuisse gauche; il fut tourmenté pendant près de quatre ans et du mal et des remèdes : enfin , après avoir épuisé tout l'art des médecins et des chirurgiens, il s'avisa de se faire de fréquentes fomentations avec de l'urine où il avait dissous du sel, et il se guérit lui-même; présage, si l'on veut, de l'avenir qui l'atlendait.
Cette longue maladie ne nuisit presque pas au cours de ses études. Il avait pour son goût naturel trop d'envie de savoir , et il en avait trop besoin par l'état de sa fortune. 11 entra à quatorze ans dans les écoles publiques de Leyde , passait rapidement d'une classe dans une plus élevée, et partout il enlevait les prix. Il n'avait que quinze ans quand la mort de son père le laissa sans secours , sans conseil , sans bien.
Quoique dans ses études il n'eût pour dernier c\
principal objet que la théologie , il s'était permis des écarts assez considérables vers une autre science extrêmement différente, vers la géométrie, qu'il aurait presque dû ne connaître que de nom. Peut-être certains esprits faits pour le vrai savent-ils par une espèce d'instinct , qu'il doit y avoir une géométrie qui sera quelque chose de bien satisfaisant pour eux : mais enfin , Boerhaave se sentit forcé à s'y appliquer, sans aucune autre raison que celle du charme invincible qui l'attirait. Heureusement ce fut là pour lui , après la mort de son père, une ressource qu'il n'avait pas prévue. Il trouva moyen de subsister à Leyde , et d'y continuer ses études de théologie , en enseignant les mathématiques à de jeunes gens de condition.
D'un autre côté , la maladie dont il s'était guéri lui fit faire des réflexions sur l'utilité de la médecine, et il entreprit d'étudier les principaux auteurs dans ce genre, à commencer par Hippocrate, pour qui il prit une admiration vive et passionnée. Il ne suivit point les professeurs publics, il prit seulement quelques unes des leçons du fameux Drelincourt; mais il s'attacha aux dissections publiques, et en fit souvent d'animaux en son particulier. Il n'avait besoin que d'apprendre des faits qui ne se devinent point;, et qu'on ne sait qu'imparfaitement sur le rapport d'autrui ;, tout le reste il se l'apprenait lui-même en lisant.
Sa théologie ne laissait pas d'avancer, et cette théologie c'était le grec , l'hébreu , le chaldéen, la critique de l'ancien et du nouveau testament , les anciens auteurs ecclésiastiques , les commentateurs modernes. Comme on le connaissait capable de beaucoup de choses à la fois , on lui avait conseillé d'allier la médecine
à la théologie ; et en effet , il leur donnait la même application , et se préparait à pouvoir remplir en même temps les deux fonctions les plus indispensablement nécessaires à la société.
Mais il faut avouer que , quoique également capable de toutes les deux, il n'y était pas également propre. Le fruit d'une vaste et profonde lecture dans les matières théologiques avait été de lui persuader que la religion très simple au sortir, pour ainsi dire, de la bouche de Dieu, était présentement défigurée par de vaines , ou plutôt par de vicieuses subtilités philosophiques , qui n'avaient produit que des dissentions éternelles, et les plus fortes de toutes les haines. Il voulait faire un acte public sur cette question : Pourquoi le christianisme , prêché autrejcis par des iffnorans , avait fait tant de progrès , et en faisait aujourd'hui si peu , prêché par des savans? On voit assez où ce sujet , qui n'avait pas été pris au hasard, devait le conduire, et quelle cruelle satire du ministère ecclésiastique en général y était renfermée.
PouVait-il, avec une façon de penser si singulière, exercer ce ministère tel qu'il le trouvait? Pouvait-il espérer d'amener un seul de ses collègues à son avis? N'était-il pas sur d'une guerre générale déclarée contre lui , et d'une guerre théologique?
Un pur accident, où il n'avait rien à se reprocher, se joignit apparemment à ces réflexions , et le détermina absolument à renoncer au ministère et à la théologie. Il voyageait dans une barque , où il prit part à une conversation qui roulait sur le Spinosisme. Un inconnu , plus orthodoxe qu'habile , attaqua si mal ce système , que Boerhaave lui demanda s'il avait lu Spi-
nosa. Il fut obligé d'avouer que non : mais il ne pardonna pas à Boerhaave. 11 n'y avait rien de plus aisé que de donner pour un zélé et ardent défenseur de Spinosa, celui qui demandait seulement que l'on connut Spinosa quand on l'attaquait ; aussi le mauvais raisonneur de la barque n'y manqua-t-il pas : le public, non -seulement très susceptible, mais avide de mauvaises impressions , le seconda bien , et en peu de temps Boerhaave fut déclaré Spinosiste. Ce Spinosiste cependant a été toute sa vie fort régulier à certaines pratiques de piété , par exemple , à ses prières du matin et du soir. Il ne prononçait jamais le nom de Dieu , même en matière de physique , sans se découvrir la tête; respect qui à la vérité peut paraître petit, mais qu'un hypocrite n'aurait pas le front d'affecter.
Après son aventure, il se résolut à n'être désormais théologien qu'autant qu'il le fallait pour être bon chrétien, et il se donna entièrement à la médecine. Il n'eut point de regret à la vie qu'il aurait menée, à ce zèle violent qu'il aurait fallu montrer pour des opinions fort douteuses et qui ne méritaient que de la tolérance , à cet esprit de parti dont il aurait du prendre quelques apparences forcées, qui lui auraient coûté beaucoup et peu réussi.
Il fut reçu docteur en médecine l'an 1698, âgé de vingt-cinq ans , et ne discontinua pas ses leçons de mathématiques, dont il avait besoin, en attendant les malades qui ne viennent pas sitôt. Quand ils commencèrent à venir, il mit en livres tout ce qu'il pouvait épargner, et ne se crut plus à son aise que parce qu'il était plus en état de se rendre habile dans sa profession. Par la même raison qu'il se faisait peu à peu une
bibliothèque, il se fit aussi un laboiatoire de chimie ; et quoiqu'il ne pût pas se donner un jardin , il étudia beaucoup la botanique.
Si l'on rassemble tout ce qui a été dit jusqu'ici, on sera sans doute étonné de la quantité de connaissances différentes qui s'amassaient dans une seule tête. Que serait-ce donc, si nous osions dire qu'il embrassa jusqu'à la jurisprudence et à la politique? Il y a des esprits à qui tout ce qui peut être su convient , et qu'une grande facilité de compréhension , une mémoire heureuse , une lecture continuelle mettent en état d'apprendre tout. Peut-être ne feront-ils guère qu'apprendre, que savoir ce qui a été su par d'autres : mais ils sauront eux seuls ce qui a été su par un grand nombre d'autres séparément ; et il ne leur arrivera pas, comme à ceux du caractère opposé, d'être d'un côté de grands hommes , et de l'autre des enfans.
Sa réputation augmentait assez vite , et sa fortune fort lentement. Un seigneur qui était dans la plus intime faveur de Guillaume III, roi d'Angleterre, le sollicita par de magnifiques promesses à venir s'établir chez lui à la Haye : mais le jeune médecin craignit pour sa liberté , quoique peut-être avec peu de raison , et il refusa courageusement. Les lettres, les sciences forment assez naturellement des âmes indépendantes, parce qu'elles modèrent beaucoup les désirs.
Boerhaave eut dès lors trois amis de grande considération , Jacques Trigland , célèbre professeur en théologie, et MM. Daniel Alphen et Jean Vanden-Berg, tous deux élevés aux premières magistratures qu'ils exerçaient avec beaucoup d'honneur. Ils avaient presque deviné le mérite de Boerhaave, et ce fut pour eux une
gloire dont ils eurent lieu dans la suite de se savoir bon gré, et pour lui un sujet de reconnaissance qu'il sentit toujours vivement. Vanden-Berg lui proposa de songer à une place de professeur en médecine dans l'université de Leyde , et l'effraya par cette proposition qu'il jugea aussitôt trop téméraire et trop ambitieuse pour lui ; mais cet ami habile et zélé , qui se crut assez fort par son crédit, et encore plus par le sujet pour qui il agirait, entreprit l'affaiie, et elle fut faite en
Devenu professeur public, il fit encore chez lui des cours particuliers, qui sont et plus instructifs, et plus fréquentés, et pour tout dire , plits utiles au maître. Le succès de ces leçons fut tel, que sur un bruit qui courut qu'il devait passer ailleurs , les curateurs de Tuniversité de Leyde lui augmentèrent considérablement ses appointemens, à condition qu'il ne les quit- ^terait point. Leur sage économie savait calculer ce qu'il valait à leur ville par le grand nombre de ses écoliers.
Les premiers pas de sa fortune une fois faits , les suivans furent rapides. On lui donna encore deux places de professeur, l'une en botanique, l'autre en chimie ; et les honneurs qui ne sont que des honneurs, comme les rectorats , ne lui furent point épargnés.
Ses fonctions multipliées autant qu'elles pouvaient l'être, attirèrent à Leyde un concours d'étrangers qui aurait presque suffi pour enrichir la ville , et assurément les magistrats ne se repentirent point d'avoir acheté cher l'assurance de posséder toujours un pareil professeur. Tous les états de l'Europe lui fournissaient des disciples, l'Allemagne principalement, et même
358 ï:loge
l'Angleterre, toute- fière qu'elle est, et avec justice , de
l'état florissant où les sciences sont chez elle.
Quoique le lieu où il tenait chez lui ses cours particuliers de médecine ou de chimie fût assez grand , souvent pour plus de sûreté on s'y faisait garder une place comme nous faisons ici aux spectacles qui réussissent le plus.
Il n'est pas étonnant que dans les siècles où les étabîissemens publics , destinés aux faibles sciences d'alors, étaient fort rares, on se soit rendu de tous les pays de l'Europe auprès d'un docteur devenu célèbre ; que quelquefois même on l'ait suivi jusques dans des solitudes , lorsqu'il était chassé des villes par la jalousie et la rage de ses rivaux. Mais aujourd'hui que tout est plein de collèges , d'universités , d'académies, de maîtres particuliers , de livres qui sont des maîtres encore plus sûrs , quel besoin a-t-on de sortir de sa patrie pour étudier en quelque genre que ce soit? Trouverat-on ailleurs un maître si supérieur à ceux que l'on avait chez soi? Sera-t-on suffisamment récompensé du voyage? Il n'e§t guère possible d'imaginer sur ce point d'autre cause que les taleiis rares et particuliers d'un professeur.
Il ne sera point obligé à inventer des systèmes nouveaux ; mais il le sera a posséder parfaitement tout ce qui a été écrit sur sa science ; à porter de la lumière partout où les auteurs originaux auront, selon leur coutume , laissé beaucoup d'obscurité , à rectifier leurs erreurs, toujours d'autant plus dangereuses, qu'ils sont plus estimables, enfin, à refondre toute la science, si on peut espérer, comme on le peut presque toujours , qu'elle sera plus aisée à saisir sous une forme
nouvelle. C'est ce qu'a lait Boerhaave sur la chimie , dans les deux volumes in-4" qu'il en a donnés en 1782. Quoiqu'on l'eût déjà tirée de ces ténèbres mystérieuses où elle se retranchait anciennement, et d'où elle se portait pour une science unique qui dédaignait toute communication avec les autres, il semblait qu'elle ne se rangeait pas bien encore sous les lois générales de la physique, et qu'elle prétendait conserver quelques droits et quelques privilèges particuliers. Mais Boerhaave l'a réduite à n'être qu'une simple physique claire et intelligible. 11 a rassemblé toutes les lumières acquises depuis un temps, et qui étaient confusément répandues en mille endroits difFérens, et il en a fait, pour ainsi dire , utie illumination' bien ordonnée qui offre à l'esprit un magnifique spectacle.
Il faut avouer cependant que dans cette physique ou chimie si pure et si lumineuse , il y admet l'attraction ; et, pour agir avec plus de franchise que l'on ne fait 'assez souvent sur cette matière, il reconnaît bien formellement que cette attraction n'est point du tout un principe mécanique. Peut-être la croirait-on plus supportable en chimie qu'en astronomie , à cause de ses mouvemens subits, violens, impétueux, si cohimuns dans les opérations chimiques; mais en quelque occasion que ce soit , aura-t-on dit quelque chose , quand on aura prononcé le mot d'attraction ? On l'accuse d'avoir mis dans cet ouvrage des opérations qu'il n'a point faites lui-même , et dont il s'est trop fié à ses artistes.
Outre les qualités essentielles aux grands professeurs, Boerhaave avait encore celles qui les rendent aimables à leurs disciples. Ordinairement on leur jette à la léte
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une certaine quantité de savoir , sans se mettre aucu" nement en peine de ce qui arrivera. On fait son devoir avec eux précisément et sèchement, et on est pressé d'avoir fait. Pour lui, il leur faisait sentir une envie sincère de les instruire ; non-seulement il était très exact à leur donner tout le temps promis , mais il ne profitait point des accidens qui auraient pu légitimement lui épargner quelque leçon , il ne manquait point de la remplacer par une autre. 11 s'étudiait à reconnaître les talens ; il les encourageait, les aidait par des attentions particulières.
Il faisait plus ; si ses disciples tombaient malades , il était leur médecin , et il \es> préférait sans hésiter aux pratiques les plus brillantes et les plus utiles. Il regardait ceux qu'il avait à instruire comme ses enfans adoptifs à qui il devait son secours ; et en les traitant , il les instruisait encore plus efficacement que jamais.
Il avait trois chaires de professeur , et les remplissait toutes trois de la même manière. Il publia, en 1707, ses Inslitnticnes medicœ, et, en 1708, ses Aphcrismi de ccenoscendis et curandis mcrlis. Nous ne parlons que des premières éditions , qui ont toujours été suivies de plusieurs autres. Ces deux ouvrages, et principalement les Institutions, sont fort estimés de ceux qui sont en droit d'en juger : il se propose d'imiter Hippocrate. A son exemple , il ne se fonde jamais que sur l'expérience bien avérée , et laisse à part tous les systèmes qui peuvent n'être que d'ingénieuses productions de l'esprit humain, désavouées par la nature. Cette sagesse est encore plus estimable aujourd'hui que du temps d'Hippocrate, où les systèmes n'étaient ni en si grand nombre, ni aussi séduisans. L'imitation d'Hippocratc paraît
DE BOERHAAVE. 36i
encore dans le style serré et nerveux de ses ouvrages. Ce ne sont en quelque sorte que des germes de vérités extrêmement réduites en petjt, et qu'il faut étendre et développer, comme il le faisait par ses explications.
Pourra-t-on croire que les institutions de médecine et les aphorismes de Boerhaave aient eu un assez grand succès pour passer les bornes de la chrétienneté , pour se répandre jusqu'en Turquie , pour y être traduits en arabe , et par qui? par le Mufti lui-même. Les plus habiles Turcs entendent-ils donc le latin? Entendront-ils une infinité de choses qui ont rapport à notre physique, à notre anatomie , à notre chimie d'Europe, et qui en supposent la connaissance? comment sentirontils le mérite d'ouvrages qui ne sont à la portée que de nos savans? ^Malgré tout cela, Albert Schultens, très habile dans les langues orientales, et qui, par ordre de l'université de Leyde , a fait l'oraison funèbre de Boerhaave , y a dit qu'il avait vu cette traduction arabe il y avait alors cinq ans; que l'ayant confrontée à l'original, il l'avait trouvée fidèle, et qu'elle devait être donnée à la nouvelle imprimerie de Constantinople.
Un autre fait qui regarde les instituticns n'est guère moins singulier, quoique d'un genre très différent. Lorsqu'il réimprima ce livre en 1718, il mit à la tête une épitre dédicatoire à Abraham Drolenvaux , sénateur et échevin de Leyde , où il le remercie très tendrement, et dans les termes les plus vifs, de s'être privé de sa fille unique pour la lui donner en mariage. C'était au bout de trois ans que venait ce remercîment , et qu'il faisait publiquement à sa femme une déclaration d'amour.
Il avait du goût pour ces sortes de dédicaces, et il
aimait mieux donner uue marque flatteuse d'amitié a son égal , que de se prosterner aux pieds d'un grand, dont à peine peut-être aurait-il été aperçu. 11 dédia son cours de chimie à son frère Jacques Boerhaave , pasteur d'une église, qui , destiné par leur père à la médecine, l'aA-ait fort aidé dans toutes les opérations chimiques auxquelles il se livrait, quoique destiné à la théologie. Ils firent ensuite entre eux un échange de destination.
?sous n'avons point encore parlé de Boerhaave comme professeur en botanique. 11 eut cette place en 1709, année si funeste aux plantes par toute l'Europe , et l'on pourrait dire que du moins Leyde eut alors une espèce de dédommagement. Le nouveau professeur trouva dans le jardin public trois mille plantes; il avait doublé ce nombre des 1720. Heureusement il avait pris de bonne heure , comme nous l'avons déjà dit , quelque habitude d'agriculture , et rien ne convenait mieux et à sa santé et à son amour pour la vie simple, que le soin d'un jardin et l'exercice corporel qu'il demandait. D'autres mains pouvaient travailler, mais elles n'eussent pas été conduites par les mêmes yeux. Il ne manqua pas de perfectionner les méthodes déjà établies pour la distribution et la ncmenclalure des plantes.
Après qu'il avait fini un de ses trois cours , les étrangers qui avaient pris ses leçons, sortaient de Leyde, et se dispersaient en ditférens pays, où ils portaient son nom et ses louanges. Chacune des trois fonctions fournissait un flot qui partait, et cela se renouvelait d'année en année. Ceux qui étaient revenus de Leyde, y en envoyaient d'autres, et souvent en plus grand nom-
bre. On ne peut imaginer de moyen plus propre à lormer promptement la réputation d'un particulier , et à l'étendre de toutes parts. Les meilleurs livres sont bien lents en comparaison.
Ln grand professeur en médecine et un grand médecin peuvent être deux hommes bien dilTérens , tant il est arrêté à l'égard de la nature humaine , que les choses qui paraissent les plus liées par elles-mêmes , y pourront être séparées. Boerhaave fut ces deux hommes à la fois. Il avait surtout le prcncstic admirable-; et pour ne parler ici que par laits, il attira à Leyde outre la foule des étudians , une autre foule presque aussi nombreuse de ceux qui venaient de toutes parts le consulter sur des maladies singulières , rebelles à la médecine commune, et quelquefois même par un excès de confiance, sur des maux ou incurables, ou qui n'étaient pas dignes du voyage. J'ai ouï dire que le pape Benoit XIII le fit consulter.
Après cela , on ne sera pas surpris que des souverains Oiii se trouvaient en Hollande , tels que le czar Pierre I^»", et le duc de Lorraine , aujourd'hui grandduc de Toscane , l'aient honoré de leurs visites. Dans ces occasions, c'est le public qui entraine ses maîtres, et les force à se joindre à lui.
En i-Si , l'académie des sciences choisit Boerhaave pour être l'un de ses associés étrangers, et quelque temps après il fut aussi membre de la société royale de Londres. Nous pourrions peut-être nous glorifier un peu de l'avoir prévenue , quoique la France eût moins de liaison avec lui que l'Angleterre.
Il se partagea également entre les deux compagnies, en envoyant à chacune la moitié de la relation d'un
grand travail ', suivi nuit et jour et sans interruption pendant quinze ans entiers sur un même feu, doù il résultait que le mercure était incapable de recevoir aucune vraie altération, ni par conséquent de se changer en aucun autre métal. Cette opération ne convenait qu'à un chimiste fort intelligent et fort patient, et en même temps fort aisé. Il ne plaignit pas la dépense pour empêcher, s'il était possible , celles où l'on est si souvent et si malheureusement engagé par les alchimistes.
Sa vie était extrêmement laborieuse, et son tempérament, quoique fort et robuste, y succomba. Il ne laissait pas de faire de l'exercice , soit à pied , soit à cheval ; et quand il ne pouvait sortir de chez lui , il jouait de la guitarre, divertissement plus propre que tout autre h succéder aux occupations sérieuses et tristes, mais qui demande une certaine douceur d'âme que les gens livrés à ces sortes d'occupations n'ont pas, ou ne conservent pas toujours. Il eut trois grandes et cruelles maladies, l'une en 1722 , l'autre en 1727 ; et enfin la dernière qui l'emporta le 28 septembre
Schultens , qui le vit en particulier trois semaines avant sa mort, atteste qu'il le trouva au milieu de ses mortelles souffrances dans tous les sentimens , non-seulement de soumission, mais d'amour pour tout ce qui lui venait de la main de Dieu. Avec un pareil fonds il ^est aisé de juger que ses mœurs avaient toujours été très pures. Use mettait volontiers en la place des autres, ce qui produit l'équité et l'indulgence; et il mettait
' Voyez THistoirp de 1 734 , pag. 55 cl suiv.
volontiers aussi les autres en sa place , ce qui prévient ou réprime l'orgueil. Il désarmait la médisance et la satire en les négligeant ; il en comparait les traits à ces étincelles qui s'élancent d'un grand feu , et s'éteignent aussitôt quand on ne souffle pas dessus.
Il a laissé un bien très considérable, et dont on est surpris quand on songe qu'il n'a été acquis que par les moyens les plus légitimes. Il s'agit peut-être de plus de deux millions de florins , c'est-à-dire de quatre millions de notre monnaie. Et qu'auraient pu faire de mieux ceux qui n'ont jamais rejeté aucun moyen , et qui sont partis du même point que lui ? Il a joui long-temps de trois chaires de professeur; tous ses cours particuliers produisaient beaucoup ; les consultations, qui lui venaient de toutes parts, étaient payées sans qu'il l'exigeât, et sur le pied de l'importance des personnes dont elles venaient , et sur celui de sa réputation. D'ailleurs, la vie simple dont il avait pris l'habitude, et qu'il ne pouvait ni ne devait quitter, nul goût pour des dépenses de vanité et d'ostentation, nulle fantaisie, ce sont encore là de grands fonds; et tout cela mis ensemble , on voit qu'il n'y a pas eu de sa faute à devenir si riche. Ordinairement les hommes ont une fortune proportionnée, non à leurs vastes et insatiables désirs, mais à leur médiocre mérite. Boerhaave en a eu une proportionnée à son grand mérite , et non à ses désirs très modérés. Il a laissé une fdle unique héritière de tout ce grand bien.
EusTACHio Maïvfredi naquit à Bologne le 20 septembre 1674 , d'Alphonse Manfredi , notaire dans cette ville, et d'Anne Fiorini. Il eut trois frères et deux sœurs.
Son esprit fut toujours au-dessus de son âge. Il fit des vers dès qu'il put savoir ce que c'était que des vers, et il n'en eut pas moins d'intelligence ou moins d'ardeur pour la philosophie. Il faisait même dans la maison paternelle de petites assemblées de jeunes philosophes , ses camarades ; ils repassaient sur ce qu'on leur avait enseigné dans leur collège , s'y affermissaient, et quelquefois l'approfondissaient davantage. Il avait pris naturellement assez d'empire sur eux pour leur persuader de prolonger ainsi leurs éludes volontairement. Il acquit dans ces petits exercices l'habitude de bien mettre au jour ses pensées , et de les tourner selon le besoin de ceux à qui ou parle.
Cette académie d'enfans , animés par le chef et par les succès , devint avec un peu de temps une académie d'hommes, qui des premières connaissances générales s'élevèrent jusqu'à l'anatomie , jusqu'à l'optique , et enfin reconnurent d'eux-mêmes l'indispensable et agréable nécessité de la physique expérimentale. C'est de celte origine qu'est venue l'académie des sciences de Oologne , qui se licul présentement dans le palais de
l'institut ; elle a pris naissance dans le même lieu que Manfredi, et elle la lui doit.
Il eût été trop heureux s'il eut pu se livrer entièrement à son goût, soit pour la poésie , soit pour la philosophie , soit pour toutes les deux ensemble, et s'il n'eût pas eu d'autres besoins à satisfaire que ceux de son esprit. Il fut obligé de s'adonner aussi au droit civil et au droit canonique, plus utiles en Italie , et plus nécessaires que partout ailleurs. Heureusement il avait une grande vivacité de conception , et une mémoire excellente. Il faisait aisément des acquisitions nouvelles , et les conservait aussi aisément. Il fut fait docteur en l'un et l'autre droit à l'âge de dix-huit ans, presque encore enfant par rapport à ce grade là, qu'il ne pouvait pas tenir de la faveur ni de la brigue. On se tromperait de croire que les vers qu'il faisait alors fussent pour lui un simple délassement; c'était une occupation selon son cœur, et qui le consolait de la jurisprudence.
Dans le pays où il était, l'astrologie judiciaire ne pouvait manquer de se présenter à lui , et d'attirer sa curiosité; mais elle ne le séduisit pas, et il lui eut bientôt rendu justice. Elle lui laissa seulement l'envie d'étlidier la géographie , dans laquelle il devint fort habile. Il en posséda parfaitement la partie historique , qui fournissait beaucoup d'exercice , et par conséquent de plaisir à sa grande mémoire.
La guomonique succéda à la géographie ; et après que quelques sciences mathématiques, par l'étroite liaison qu'elles ont ensemble , se le furent ainsi envoyé les unes aux autres , comme de main en main , elles le conduisirent enfin toutes jusqu'à la géométrie pure , leur ori-
gine commune. Il en apprit les principes du fameux
Guglielmini. Mais le moyen de s'arrêtera la géométrie
même ? L'algèbre est encore au-delà ; il remonta jusqu'à
l'algèbre, quoique peu cultivée alors en Italie, quia
cependant été le lieu de sa naissance, du moins pour
l'Europe.
Manfredi sentit si vivement le charme des mathématiques, et s'y livra avec tant d'ardeur, qu'il en abandonna entièrement cette jurisprudence qui lui devait être si utile; mais il est vrai qu'il n'abandonna pas la poésie , si inutile pour la fortune , et peut-être plus qu'inutile. De plus, les mathématiques pouvaient plutôt s'accorder avec la jurisprudence qu'avec la poésie. Ce grand amour qu'il eut pour elle, celle préférence si marquée, mérilent que nous ne négligions pas de le considérer de ce côté-là.
L'Italie moderne s'était fait un goût de poésie assez différent de celui de l'Italie ancienne. On ne se con tentait plus du vrai que la nature fournit dans tous les sujets qu'on entreprend de traiter; on allait chercher de l'esprit bien loin de là , des traits ingénieux et forcés , qui coûtaient peut-être beaucoup et ne représentaient rien.
Il faut convenir que ce vrai dont il s'agit est l»ien loin aussi pour la plupart des gens ; il ne se trouve que dans la nature finement et délicatement observée ; on ne l'aperçoit que par un sentiment exquis : mais enfin c'est là ce qu'il faut apercevoir , ce qu'il faut trouver. Du reste, on s'attachait beaucoup à une certaine pompe de vers, à une harmonie, qui ont effectivement leur prix. Manfredi composa d'abord dans le ton de ceux qu'il voyait réussir, et il eut un succès des plus bril-
lans; mais la droiture de sa raison, fortifiée peut-être parles mathématiques, ne lui permit pas d'être longtemps satisfait de lui-même; il s'aperçut contre son propre intérêt que le goût de son siècle était faux , et il eut le courage de se croire injustement applaudi. Il se rapprocha donc désormais des modèles anciens pour le fond de la composition , et conserva d'ailleurs cette magnificence de style poétique que les modernes aimaient, et à laquelle il était naturellement porté. Ce milieu, cet accommodement concilia to«t, et il n'y eut qu'une voix en faveur de Manfredi. Nous parlons sur le témoignage qu'en rend Zanotti, secrétaire de l'institut de Bologne, fameux lui-même dans la poésie aussi bien que dans les sciences.
Manfredi était un grand imitateur, non pas imitateur forcé à l'être par la nature, toujours asservi à copier quelqu'un; mais imitateur libre et de dessein formé, qui prenait le caractère de tel poète qu'il voulait, et ne le prenait point sans s'y rendre supérieur à son original même. Je tiens encore ceci d'un Italien, excellent connaisseur , occupé en France des fonctions les plus importantes.
Les sonnets sont beaucoup plus à la mode en Italie que chez nous. Manfredi en a fait un grand nombre, et sur toutes sortes de sujets. Il y en a de simple galanterie , d'amour passionné , de dévotion , sur les événemens des guerres d'Italie de son temps , à la louange des princes , des généraux , des grands prédicateurs. Ces sonnets ne se piquent point, comme les nôtres, de finir toujours par quelque trait frappant; il leur suffit d'être bien travaillés et riches en expressions poétiques. Dans un autre genre que nous n'avons point . et
que les Italiens appellent Canzoni , Manfredi a fait un des plus beaux ouvrages qui soientjamais sortis de l'Italie ; nous ne craignons pas de le dire après Zanotti. Le sujet en est une très belle personne , Giulia Yandi qui se fit religieuse.
Le poète commence par dire qu'il a vu ce que des veux mortels, toujours couverts d'un voile trop épais, ne sauraient voir, tout ce qu'il y a de céleste dans Giulia. La nature et l'amour s'étaient unis pour former sa beauté à l'envi l'un de l'autre: et ils ont été étonnés de leur propre ouvrage quand ils l'ont vu fini. L'âme choisie pour habiter ce beau corps y descend du ciel , entraînant avec elle tout ce qu'il y a de plus pur et de plus lumineux dans les différentes sphères par où elle passe. Elle ne se montre aux humains que pour leur faire voir par l'éclat dont elle brille , le lieu de son origine, et le chemin qui les y conduira. Après avoir rempli chez eux cette noble destination , elle les quitte ; et tandis que tout retentit des concerts des anges qui lui applaudissent, elle s'enfonce dans une lumière immense , où elle disparaît. Au milieu de tout cela l'auteur a eu l'adresse de parler de lui , et en termes fort passionnés. Aurait-il eu de l'amour pour Giulia? On le croirait, si l'on ne connaissait chez les auteurs illustres beaucoup d'exemples d'un certain amour platonique et poétique , qui ne demande qu'une matière à dire de belles choses.
Une autre Canzcne de Manfredi , où il invite des nymphes et des pasteurs à danser toute la nuit, est plus dans le goût de la simplicité antique, et même dans le nôtre ; car les Français peuvent-ils s'empêcher de rapporter ton ta leur goût? ce sont de petits vers qui
ont un refrain , foi't coupés , fort légers , fort vifs , qui semblent danser. H y a là toute la grâce, toute la gentillesse que nous pourrions désirer dans des paroles faites pour léchant.
En voilà beaucoup sur un poète et sur la poésie dans une académie des sciences : mais il n'était guère connu dans cette académie que comme grand mathématicien, et il importe à sa mémoire qu'il le soit aussi comme grand poète. L'académie de la Crusca , dont il était en cette qualité , uniquement occupée, comme l'académie française de sa langue et des belles-lettres , aura sans doute permis qu'on le louât chez elle sur cet autre genre dont elle ne se pique point. Si l'une des deux parties de son mérite était ignorée, il y perdrait beaucoup plus que la moitié de sa gloire; car outre les deux talens pris séparément, il a fallu encore pour les unir un autre talent plus rare , et supérieur aux deux. Ce fut en vertu de cette union qu'il osa chanter dans ce même petit poème qu'il fit pour Giulia , les tourbillons de Descartes, inconnus jusques-là aux muses italiennes.
La fameuse méridienne de Bologne, entreprise et finie en i65o par feu Cassini', ce merveilleux Gnomon, le plus grand, et par conséquent le plus avantageux que l'astronomie eût jamais eu, et qu'elle pût même espérer, demeurait abandonné, négligé dans l'église de Saint-Petrone; il manquait des astronomes à ce bel instrument. Manfredi , âgé peut-être de vingtdeux ans , résolut de le devenir, pour ôter à sa patrie cette espèce de tache , et il fut secondé par Stancari, son ami particulier , et digne de l'être. Ils se mirent à
■ Voyez l'Hisloirede I7i« , pag. 8q etsuiv.
étudier de concert, des livres d'astronomie : bientôt ils passèrent les nuits a observer avec les meilleurs instrumens qu'ils purent obtenir de leurs ouvriers, et ils furent peut-être les premiers en Italie qui eurent une horloge à cycloïde.
Ils s'étaient fait un petit observatoire chez Manfredi, où venaient aussi ses trois frères, tous gens d'esprit, devenus astronomes , ou du moins observateurs, apparemment pour lui plaire. Le premier , mais le moins assidu , était de la compagnie de Jésus, célèbre prédicateur dans la suite ; le second , Gabriel , dans un âge peu avancé , auteur d'un livre sur l'analyse des courbes, traité à la manière de M. de l'Hôpital; le troisième, médecin et grand philosophe. Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que les deux sœurs allaient aussi à l'observatoire, non par une curiosité frivole qui aurait été bientôt satisfaite et dégoûtée , mais pour observer , pour apprendre , pour s'instruire dans l'astronomie. Ils étaient là six frères ou sœurs attachés a suivre ensemble et à découvrir les mouvemens célestes : jamais une famille entière et aussi nombreuse ne s'était unie pour un semblable dessein. Ordinairement les dons de l'esprit et les inclinations louables sont semés par la nature beaucoup plus loin à loin.
Au milieu de ces exercices particuliers , Manfredi fut fait , à la fin de 1698 , lecteur public de mathématiques dans l'université de Bologne. Peu âj0 temps après , il lui survint des chagrins domestiques , dont le détail serait inutile à son éloge , et n'y peut appartenir que par la fermeté dont on assure qu'il les soutint. Son père fut obligé de quitter Bologne , lui laissant des affaires en fort mauvais état , et une famille dont tout
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le poids tombait sux' lui , parce qu'il était i'ainé , et qu'il avait le cœur bien fait. Dans cette situation, il s'en fallait beaucoup que sa place de lecteur pût suffire à tous ses besoins ; et il recueillit le fruit, non pas tant de ses talens pour la poésie et pour les mathématiques , que de son caractère , qui lui avait acquis l'amitié de beaucoup d'honnêtes gens ; car pour recevoir des services d'une certaine espèce et d'une certaine durée, il ne suffit pas tout-a-fait d'être estimé, il faut pour le plus sûr plaire et être aimé. Le marquis Orsi , qui s'est distingué par plusieurs. ouvrages d'esprit, se distingua encore plus glorieusement dans cette occasion par sa générosité. Les affaires de Manfredi se rétablirent, et il recommença à jouir delà tranquillité qui lui était si nécessaire.
Nous avons dit dans les éloges de Viviani ' , Guglielmini% et Cassini % quels sont les embarras et les contestations que les rivières causent dans toute la Lombardie , même au-delà. Il semble que si on y laissait la nature en pleine liberté , tout ce grand pays ne deviendrait à la longue qu'un grand lac ; et il faut que ses habitans travaillent sans cesse à défendre leur terrain contre quelque rivière qui les menace de les inonder.. Par malheur ce pays est partagé en plusieurs dominations différentes, et chaque état veut renvoyer les inondations ou le péril sur un état voisin qui n'est pas obligé de les souffrir. Il faudi'ait s'accorder ensemble pour le bien commun , trouver quelque expédient général qui convînt à tout le monde : mais il faudrait
' Histoire de 1703 , pag. 141.
''■ Histoire de 1710, pag. 1 54- ^ Histoire de 171 2 , pag. 91 .
donc aussi que tout le monde se rendît à la raison, les puissans comme les faibles; et est-ce là une chose possible ? Bologne et Ferrare , ^ni , quoique toutes deux sujettes du pape , sont deux ëtals séparés , avaient ensemble à cette occasion un ancien différend, qui étant devenu plus vif que jamais , Bologne crut ne pouvoir mieux faire que de donner à Manfredi , par un décret public, l'importante charge de surintendant des eaux : ce fut en 1704. L'astronomie en souffrit un peu, mais l'hydrostatique en profita ; il y porta de nouvelles lumières , même après le grand Guglielmini.
La contestation de Bologne et de Ferrare intéressa aussi Mantoue, Modène, Venise. Cette énorme complication d'intérêts qu'il avait à manier en même temps , et à concilier , s'il était possible , lui coûta une infinité de peines, d'inquiétudes, de recherches fatigantes, de lectures désagréables , quelquefois inutiles et indispensables malgré leur inutilité , d'écrits qu'il fallait composer avec mille attentions gênantes. S'il en fut récompensé par la grande réputation qu'il se fît, cette réputation devint pour lui une nouvelle source de travaux delà même espèce. Les démêlés de l'Etat eccclésiastique avec la Toscane sur la Chiana, dont nous avons parlé en 17 10', les anciens différends de la Toscane et de la république de Lucques , les frayeurs continuelles de Lucques sur le voisinage de la rivière du Serchio, la réparation des ports, le dessèchement des marais, tout ce qui regardait les eaux en Italie vint à lui , tout eut besoin de lui.
Comme il ne se contentait pas des spéculations du
' ^ojiei IVndroit rite plus hani.
cabinet , il voulait voir par ses propres yeux les elFets de la nature; et cet excès d'exactitude pensa un jour lui coûter la vie. Il avait grimpé avec une peine infinie sur une roche escarpée , pour voir de là le cours du Serchio, et la corrosion qu'il causait à ses rives; il était posé de manière à ne pouvoir absolument ni continuer de monter, ni redescendre , ni demeurer longtemps là. S'il n'eût eu un prompt secours, qui pouvait bien lui manquer, et si son courage naturel n'eût empêché que la tète ne lui tournât , il retombait dans le iiioment et se brisait.
La plus grande partie de ce qu'il a écrit sur les eaux a été imprimée à Florence en 172.3, dans un recueil qu'on y a fait de pièces qui appartiennent à une matière si intéressante pour l'Italie , et d'excellentes notes qu'il ajoutait à Guglielmini s'imprimaient quand il mourut. 11 ne tiendra pas à l'hydrostatique et aux sciences que tout ne s'arrange pour le plus grand bien du public : mais il est plus facile de dompter les rivières que les intérêts particuliers.
Dans la même année , Manfredi fut fait surintendant des eaux du Bolonais ; il fut mis aussi à la tête du collège de Montalte , fondé à Bologne par Sixte V , pour des jeunes gens destinés à l'église, qui auraient au moins dix-huit ans. Ils avaient avec le temps secoué le joug, et des études ecclésiastiques qui devaient être leur unique objet , et des bonnes mœurs encore plus nécessaires. Ils faisaient gloire d'avoir triomphé des règles et de la discipline. Leur nouveau recteur eut besoin avec eux de l'art qu'ont employé les fondateurs des premiers états. Il ramena ces rebelles à l'étude par des choses agréables qu'il leur présenta, d'abord par la géo-
graphie, qui fut un degré pour passer à la chronologie: et de là il les conduisit à l'histoire ecclésiastique , et enfin à la théologie et aux canons , dernier terme où il fallait arriver. On dit même que de plusieurs de ces jeunes gens il en fit de bons poètes , faute d^en pouvoir rien faire de mieux. C'était toujours les appliquer; et l'oisiveté avait été une des principales causes de leurs déréglemens.
On connaît partout aujourd'hui l'institut des sciences de Bologne. Nous en avons fait l'histoire en i73o', et nous avons dit que Manfredi v eut la place d'astronome. Ce fut en 171 1 , et dès lors il renonça absolument au collège pontifical , à la poésie même qu'il avait toujours cultivée jusques-là; et il est glorieux pour elle que cette renonciation soit une époque si remarquable dans une pareille vie.
Quatre ans après, il publia deux volumes d'éphémérides dédiés au pape Clément XI. Il l'assure fort qu'il n'y a point fait entrer d'astrologie judiciaire , quoique de grands personnages , tels que Régioraontanus , Magin , Kepler , se soient laissés entraîner au torrent de la folie humaine. 11 paraît par là que si on ne donne plus aujourd'hui dans l'astrologie , du moins on daigne encore dire qu'on n'y donne pas. Le premier volume tout entier est une introduction aux éphémérides en général, ou plutôt à toute l'astronomie , dont il expose et développe à fond les principes. Le second volume contient les éphémérides de dix années , depuis 1 7 1 5 , jusqu'en 1725, calculés sur les tables non imprimées de Cassini , et le plus souvent sur les observations de
I Pag. 1 39 el suiv.
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Paris. Manfredi se fiait beaucoup à ces tables et à ces observations. Ses éphémérides embrassent bien plus de choses que des éphémérides n'avaient coutume d'en embrasser. On v trouve le passage des planètes pjw le méridien, les éclipses des satellites de Jupiter, les conjonctions de la lune avec les étoiles les plus remarquables , les cartes des pays qui doivent être couverts par l'ombre de la lune dans les éclipses solaires.
Il parut ensuite deux nouveaux volumes de ces éphémérides ; l'un, qui va depuis 1726 jusqu'en 1737, et l'autre depuis 1788 jusqu'en 1700. Cet ouvrage s'est répandu, s'est rendu nécessaire dans tous les lieux où l'on a quelque idée de l'astronomie. Nos missionnaires de la Chine s'en servent pour prouver aux Chinois le génie européen , qu'ils ont bien de la peine à croire égal seulement au leur. Ils devraient à la vérité, par beaucoup de circonstances particulières, avoir un grand avantage sur nous en fait d'astronomie : jusques-là ils auront raison ; mais cela même leur donnerait ensuite un extrême désavantage dans le paraljèle qu'on ferait des deux nations.
Manfredi n'a pas manqué d'apprendre au public les noms de ceux qui l'avaient aidé dans la fatigante composition de ses éphémérides. Cependant il a certainement reçu des secours qu'il a dissimulés ; et on le lui reprocherait avec justice , si la raison qu'il a eue de les dissimuler ne se présentait dès que l'on sait de qui ils venaient. C'était de ses deux sœurs qui ont fait la plus grande partie des calculs de ses deux premiers tomes. S'il y a quelque chose de bien directement opposé au caractère des femmes, de celles surtout qui ont de l'esprit, c'est l'attention sans relâche, et la patience in-
vincible que demandent des calculs très désagréables par eux-mêmes, el aussi longs que désagréables; et pour mettre le comble à la merveille , ces deux calculatrices Car il faut faire un mot pour elles) brillaient quelquefois dans la poésie italienne.
En 1728, le 9 novembre, il y eut une conjonction de Mercure avec le Soleil, d'autant plus précieuse aux astronomes , qu'on avait déjà espéré inutilement deux conjonctions pareilles, l'une en 1707, l'autre en 1720'. Celle-ci fut, comme on le peut aisément juger, observée avec un extrême soin par Manfredi dans l'observatoire de l'institut, qui à peine venait d'être achevé, et dont l'ouverture se faisait presque par ce rare et important phénomène. L'observation fut publiée par son auteur en 1724, avec toutes ses curieuses dépendances.
Il fut choisi en 1726 pour associé étranger de cette académie. Le nombre de ces étrangers n'est que de huit. Certainement tous ceux qui seraient dignes de cette place n'v peuvent pas être; mais du moins ceux qui y sont en doivent être bien dignes. Il fut reçu aussi en 1729 dans la société royale de Londres, dont les places sont toujours très honorables malgré leur grand nombre.
Vers ces temps là il se fit en Angleterre une découverte nouvelle, et tout-à-fait imprévue , dans l'astronomie; celle des aherratic-ns ou écarts des étoiles fixes , qui toutes, au lieu d'être parfaitement fixes les unes à l'égard des autres, comme on l'avait toujours cru, c\>angent déposition jusqu'à un certain 'point. Ces aberrations ont été exposées plus au long". Sur le bruit qui s'en
' f^oyez rKistoiie de i^aS , pag. 76 el suiv. » /^o>'ez l'Histoire de 1737, pag. 76.
répandit dans le monde savant, Manfredi se mit à étudier le ciel plus soigneusement que jamais par rapport à cette nouveauté, qui demandait les observations les plus assidues et les plus délicates, puisqu'elle avait échappé depuis tant de siècles à tant d'yeux si ciairvoyans. Il publia sur ce sujet en 1729 un ouvrage dédié au cardinal de Yia , où il rendait compte et de ses observations, et des conclusions qu'il en tirait. 11 reçut ensuite ce qu'on avait donné , soit en Angleterre , soit ailleurs sur cette même matière; et il le traita en 1 780 dans un nouvel ouvrage , mais plus court , adressé à l'illustre Leprotti, premier médecin du pape.
On crut d'abord que l'aberration des fixes , qui certainement n'est qu'apparente, viendrait de ce que la terre change de distance à l'égard des fixes par son mouvement annuel , et c'eût été là une démonstration complète et absolue de ce mouvement. Les Italiens, qui n'osent le reconnaître, se seraient abstenus de toucher à ce sujet, et l'embarras où ils se trouvent si souvent dans l'astronomie physique , en aurait considérablement augmenté. Mais heureusement l'aberration mieux observée n'était point telle que le mouvement de la terre la demandait, et Manfredi s'engagea sans crainte dans cette recherche. Bradley , célèbre philosophe anglais , trouva enfin un système de l'aberration très ingénieux , et peut-être aussi vraisemblable , où , à la vérité , le mouvement annuel de la terre entrait encore , mais nécessairement combiné avec le mouvement successif de la lumière , découvert ou proposé, il y a déjà du temps , par MxM. Roëmer et Cassini. Manfredi fit bien encore , ainsi qu'il le devait, quelque légère résistance à ce système ; mais il n'en imagina point
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d'autre. Il s'en servit comme s'il l'eût embrassé avecplus de chaleur, et n'en prouva que mieux la nécessité de s'en servir.
En 1786, il donna un ouvrage sur la méridienne de Saint-Petrone , sa première école d'astronomie. Elle avait besoin de quelques réparations que l'état voulut bien faire ; on lui en donna la direction , et l'on compta bien que c'était plus que sa propre affaire.
Il était trop fidèle à tous ses engagemens , poun ne se pas croire obligé de contribuer aux travaux d'une académie qui l'avait adopté. Il a envoyé ici deux mémoires, dont l'un est dans le volume de 17-34', l'autre dans celui de 1788% tous deux d'une fine et subtile astronomie. On y voit le grand astronome bien familier avec le ciel; et on y sent l'homme d'esprit qui sait penser par lui-même.
L'académie dut lui savoir d'autant plus de gré de ces deux écrits , que dans ce temps là il était surchargé d'occupations nouvelles. Bianchini , mort en 1729', avait laissé une grande quantité d'observations astronomiques et géographiques dans un désordre et dans une confusion dont la seule vue effrayait et faisait désespérer d'en tirer jamais rien. Il l'entreprit cependant par zèle pour les sciences, et pour la mémoire d'un illustre compatriote; il parvint à faire un choix qui fut bien reçu du public. Il avait toujours conservé la fatigante surintendance des eaux du Bolonais; mais de j)lus, la cour de Rome voulut qu'il entrât en connaissiince d'un différend du Ferrarais avec l'état de \e-
' Voyez THistoirc , pag- Sg et suiv.
^ /^ojez THistoirc . pag. 75 et suiv.
^ jP^oyec l'Histoire , pag. loaelsuiv.
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nise, et rejeta sur lui un fardeau de la même espèce que celui quHl portait déjà avec tant de peine. H fut accablé de vieux titres et d'actes difficiles à déchiffrer et à entendre , de cartes anciennes et modernes ; et enfin en 1730 le résultat de ses recherches fut imprimé à Rome.
Dans cette affaire du Ferrarais, aussi bien que dans le débrouillement des papiers de Bianchini on retrouve encore ses deux sœurs, qui lui furent infiniment utiles, surtout pour toute la manœuvre désagréable de ces sortes de travaux. Avec beaucoup d'esprit, elles étaient propres a ce qui demanderait presque une entière privation d'esprit. ,
Sans ce secours domestique, il ne fut jamais venu à bout de tout ce qu'il fit dans les cinq ou six dernières années de sa vie , pendant lesquelles il fut tourmenté de la pierre. Il soutint ce malheureux état avec tant de courage, qu'à peine sa gaieté naturelle en fut altérée. Quelquefois au milieu de quelque discours plaisant qu'il avait commencé , car il réussissait même sur ce ton là , il était tout à coup interrompu par une douleur vive et piquante , et après quelques momens il reprenait tranquillement le fil de son discours, et jusqu'au visage qui y convenait, .l'ai ouï dire cette même particularité de notrei grand poète burlesque : mais celui-ci était plus obligé à être toujours gai ; il eût perdu son principal mérite dans le monde, s'il eût cessé de l'être.
Le mal de Manfredi alla toujours en augmentant, et en ne lui laissant que de moindres intervalles de repos ; et enfin , après dix-huit jours de douleurs continuelles, il mourut le i) février i'Bg, non pas seulement avec la constance d'un philosophe, mais avec celle d'un vé-
ri table chrétien. .Son corps fut accompagné à la sépulture avec une pompe extraordinaire par les sénateursprésidens de l'institut de Bologne , par les professeurs de cet institut, et par les deux universités d'écoliers. L'Italie et l'Angleterre savent rendre aux hommes illustres les honneurs iunèbres.
Il avait une taille médiocre , assez d'embonpoint, le teint vermeil, les yeux vifs, beaucoup de physionomie, beaucoup d'âme dans tout l'air de son visage. 11 n'était ni sauvage comme mathématicien , ni fantasque comme poète. 11 aimait fort, surtout dans sa jeunesse , l^s plaisirs de la table ; et pour être exempt de toute contrainte , il ne les .voulait qu'avec ses amis. Ce n'est pas qu'il n'observât dans la société toutes les règles de la politesse, tout le cérémonial italien , plus rigoureux que le nôtre; il y était même d'autant plus attentif, qu'il se sentait plus porté à y manquer, par le peu de cas qu'il en faisait naturellement : mais enfin il valait encore mieux éviter les occasions qui rendaient nécessaires ces faux respects et ces frivoles déférences. Aussi était-il plus incommodé qu'honoré des visites ou de gens de marque , ou d'étrangers que son nom lui attirait de toutes parts.
Pour la vraie politesse , il la possédait. Il cédait volontiers l'avantage de parler à tous cetix qui en étaient jaloux. Quand il v avait lieu de contredire quelqu'un dans la conversation , ce qui assurément n'était pas rare , il prenait le parti de se taire , plutôt que de relever des erreurs sous prétexte d'inslruction. Il est fort douteux qu'on instruise , et il est sûr qu'on choquera. Un sentiment contraire au sien , et qui avait quelque apparence, l'arrêtait tout court, et lui faisait craindre
de s'être trompé ; au lieu que d'ordinaire on commence par s'élever vivement contre ce qui s'oppose à nous , et on se met hors d'état de revenir à la raison. Personne ne sentait mieux le mérite d'autrui, il allait presque jusqu'à s'y complaire. Le fond de tout cela est qu'il avait sincèrement peu d'opinion de lui-même, disposition qu'on pourrait nommer héroïque.
Il était d'une confrérie qui assiste et console les criminels que l'on conduit au supplice. Il n'en put faire son devoir que très rarement, et il en souffrit tant, qu'il s'était déterminé à y renoncer pour toujours. Les fonctions de la compassion étaient arrêtées en lui par l'excès de la compassion.
Avec une àme si tendre il ne pouvait manquer d'être bienfaisant, officieux, libéral autant que sa fortune le pouvait permettre. Quand il s'agissait d'une dette, et qu'il y avait quelque incertitude sur la quantité, il aimait mieux courir le risque de payer trop que trop peu.
Les qualités de son cœur ont fait l'effet qu'elles devaient , il a été généralement aimé , et, nous pouvons nous contenter d'un exemple qui certainement suffira , il s'est vu honoré de l'amitié du cardinal Lambertini, son archevêque, prélat d'un mérite rare, et qui a un grand nom jusques dans les lettres. On donne souvent des louanges à de grands hommes par pure estime , mais à celles que j'ai entendu donner à Manfredi , j'ai toujours remarqué qu'on y ajoutait un sentiment d'affection beaucoup plus flatteur.
Charles-François de Cisternay du Fay naquit à Paris le 14 septembre 1698 , de Charles- Jérôme de Cisternay, chevalier, et de dame Elisabeth Landais, d'une très ancienne famille originaize de Touraine. Celle de Cisternay était noble , et avait fait profession des armes sans discontinuation depuis la fin du quinzième siècle. Elle pourrait se parer de quelque ancienne alliance avec une maison souveraine d'Italie; mais elle se contente de ce qu'elle est naturellement, sans rechercher d'illustration forcée.
L'aïeul paternel de du Fay mourut capitaine des gardes du prince de Conti , frère du grand Condé. Il avait servi long-temps dans le régiment de ce prince, etquoiqu'homme de guerre , il s'entêta de la chimie, dans le dessein à la vérité de parvenir au grand œuvre. Il travailla beaucoup, dépensa beaucoup , avec le succès ordinaire.
Le père de du Fay étant lieutenant aux gardes , eut une jambe emportée d'un coup de canon au bombardement de Bruxelles en 1 690 : il n'en quitta pas le service ; il obtint une com.pagnie dans le régiment des gardes , mais il fut obligé àv renoncerpar les incommodités qui lui survinrent, et par l'impossibilité de montera cheval. Heureusement il aimait les lettres, et elles fnrmt
sa ressource. Il s'adonna à la curiosité en fait de livres, curiosité qui ne peut qu'être accompagnée de beaucoup de connaissances agréables pour le moins. Il rechercha avec soin les livres en tout genre , les belles éditions de tous les pays , les manuscrits qui avaient quelque mérite outre celui de n'être pas imprimés, et se fit à la fin une bibliothèque bien choisie et bien assortie, qui allait bien à la valeur de 20,000 écus. Ainsi il se trouva dans Paris un capitaine aux gardes en commerce avec tous les fameux libraires de l'Europe , ami des plus illustres savans, mieux fourni que la plupart d'entre eux des instrumensde leur profession, plus instruit d'une infinité de particularités qui la regardaient.
Lorsque du Fay vint au monde , son père était déjà dans ce nouveau genre de vie. Les enfans , et surtout les enfans de condition n'entendent parler de science qu'à leur précepteur, qui , dans une espèce de réduit séparé, leur enseigne une langue ancienne, dont le reste de la maison fait peu de cas. Dès que du Fay eut les yeux ouverts , il vit qu'on estimait les savans , qu'on s'occupait de recueillir leurs productions, qu'on se faisait un honneur de les connaître , et de savoir ce qu'ils avaient pensé, et tout cela sans préjudice, comme on le peut bien croire, du ton et des discours militaires, qui devaient toujours dominer chez un captaine aux gardes. Cet enfant, sans qu'on en eût expressément formé le projet, fut également élevé pour les armes et pour les lettres , presque comme les anciens Romains.
Le succès de l'éducation fut à souhait. Dès l'âge de quatorze ans, en 1712, il entra lieutenant dans Picardie, et à la guerre d'Espagne, en 17 18, il se trouva
aux sièges de Saint-Sébastien et de Fonlarabie, où il se fit de la réputation dans son métier, et, ce qui devait encore arriver plus sûrement , des amis ; car dans une seule campagne il pouvait manquer d'occasions de paraître , mais non pas d'occasions de plaire à ceux avec qui il avait à vivre. c
Pour remplir ces deux vocations , il se mit dans ce temps là à étudier en chimie. Peut-être le sang de cet aïeul dont nous venons de parler agissait-il en lui ; mais il se trouva corrigé dans le petit-fils , qui n'aspira jamais au grand œuvre. Il avait une vivacité qui ne se serait pas aisément contentée des spéculations paresseuses du cabinet; elle demandait que ses mains travaillassent aussi bien que son esprit.
Il eut une occasion agréable d'aller à Rome; il s'agissait d'y accompager le cardinal de Rohan, dont il était fort connu et fort goûté. Tout le mouvement nécessaire pour bien voir Rome , pour en examiner le détail immense, ne fut que proportionné à son ardeur de savoir, et aux forces que lui fournissait cette ardeur. Il devint antiquaire en étudiant les superbes débris de cette capitale du monde , et il en rapporta ce goût de médailles , de bronzes , de monumens antiques , où l'érudition semble être embellie par je ne sais quoi de noble qui appartient à ces sortes de sujets.
Apparemment il avait eu en vue dans ses études chimiques une place de chimiste de l'académie des sciences, il y parvint en l'SS, et quoique capitaine dans Picardie , il l'emporta sur des concurrens, qui par leur état devaient être plus chimistes que lui.
Sa constitution était aussi faible que vive, et sa prompte mort ne Ta que trop prouvé. Tout le monde prévoyait
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une longue paix , fort contvjnre à l'avancement des gens de guerre. Plus il connaissait racadémie, plus il aimait ses occupations , et plus il se convainquait en même temps qu'elles demandaient un homme tout entier, et le méritaient. Toutes ces considérations jointes ensemble le déterminèrent a quitter le service, et il ne fut plus qu'académicien.
Il le fut si pleinement , qu'outre la chimie , qui était la science dont il tirait son titre particulier , il embrassa encore les cinq autres qui composent avec elle l'objet total de l'académie , l'anatomie , la botanique , la géométrie, l'astronomie, la mécanique. Il ne les embrassait pas toutes avec la même force dont chacune , en particulier, est embrassée par ceux qui ne s'attachent qu'à elle, mais il n'v en avait aucune qui lui fût étrangère, aucune chez laquelle il n'eût beaucoup d'accès, et qu'il n'eût pu se rendre aussi familière qu'il eût voulu. Il est jusqu'à présent le seul qui nous ait donné dans tous les six genres des mémoires que l'académie a jugé dignes d'être présentés au public : peut-être s'étaitil proposé celte gloire, sans oser trop s'en déclarer. Il est toujours sûr que depuis sa réception il ne s'est passé aucune année où il n'ait fait parler de lui dans nos histoires, et qu'aucun nom n'y est plus souvent répété que le sien.
Dans ce que nous avons de lui , c'est la physique expérimentale qui domine. On voit dans ses opérations toutes les attentions délicates , toutes les ingénieuses adresses, toute la patience opiniâtre, dont on a besoin pour découvrir la nature , et se rendre maître de ce Pro'tée , qui cherche à se dérober en prenant mille formes différentes. Après avoir débuté par le phospore du
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baromètre ' , par le sel de la chaux , inconnu jusques-lii aux chimistes", il vint à des recherches nouvelles suil'aimant'; et enfin , car nous accourcissons le dénombrement, à la matière qu'il a le plus suivie, et qui le méritait le mieux, à l'électricité".
Il l'avait prise des mains de Gray , célèbre philosophe anglais , qui y travaillait. Loin que Gray trouvât mauvais qu'on allât sur ses brisées , et prétendît avoir un privilège exclusif pour l'électricité , il aida de ses lumières du Fay , qui , de son côté , ne fut pas ingrat, et lui donna aussi des vues. Ils s'éclairèrent , ils s'animèrent mutuellement, et arrivèrent ensemble à des découvertes si surprenantes et si inouies, qu'ils avaient besoin de s'en attester et de s'en confirmer l'un à l'autre la vérité; il fallait, par exemple , qu'ils se rendissent réciproquement témoignage d'avoir vu l'enfant devenu lumineux pour avoir été électrisé. Pourquoi l'exemple de cet Anglais et de ce Français qui se sont avec tant de bonne foi et si utilement accordés dans une même recherche , ne pourrait-il pas être suivi en grand par l'Angleterre et par la France? Pourquoi s'élève-t-il entre les deux nations des jalousies , qui n'ont d'autre effet que d'arrêter, ou au moins de retarder le progrès des sciences ?
La réputation de du Fay sur l'art de bien faire les expériences de physique , lui attira un honneur parti-
' Voyez l'Histoire de 1723 , pag. i 3.
* ^oye- l'Histoire de 1724 > p^^g. Sg.
^ Voyez les Histoires de 1 728 , pag. i ; de 1 730 , pag. 1 5 et de 1731, j»ag. i5.
4 ^oj-es les Histoires de i733, pag. !\\àe. 1734 , pag. i ; et de 1737. pag. 1.
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cuiicr. Le roi voulut qu'on travaillât à un règlement, par lequel toutes sortes de teintures, tant en laine qu'en soie , seraient soumises à certaines épreuves , qui feraient juger de leur bonté , avant qu'on les reçût dans le commerce. Le conseil crut ne pouvoir mieux faire que de nommer du Fay pour examiner par des opérations chimiques , et déterminer quelles devaient être ces épreuves. L'arrêt du conseil est du 12 février 1781. De là est venu un mémoire que du Fay donna en 1737' sur le mélange de quelques couleurs dans la teinture. Toutes les expériences dont il avait besoin sont faites , et on les a trouvées mises en un corps auquel il manque peu de choses pour sa perfection.
Nous avons fait dans l'éloge de feu Fagon en 1718% une petite histoire du jardin royal des clames. Comme la surintendance en était attachée à la place de premier médecin, avons-nous dit en ce temps là , et que ce qui dépend et un seul homme dépend aussi de ses goûts , et a une destinée fort changeante, un premier médecin, peu touché de la botanique, avait néffliç'é ce jardin , et heureusement Pavait assez négligé pour le laisser tomber dans un état où l'on ne pouvait plus le /cM^vV. Il était arrivé précisément la même chose une seconde fois , et par la même raison , en 1782,3 la mort d'un autre premief médecin. Ce n'est pas que d'excellens professeurs en botanique, que MM. de Jussieu n'eussent toujours fait leurs leçons avec la même assiduité , et d'autant plus de zèle , que leur science , qui n'était plus soutenue que par eux, en avait plus de besoin; mais enfin toutes les influences favorables
' /^^o>'cc: rHisloirc (le I ^37.
^ Pag. Ç)\ cl siiiv.
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qui ne pouvaient Venir que d'en-haut, manquaient absolument , et tout s'en ressentait; les plantes étrangères s'amaigrissaient clans des serres mal entretenues et qu'on laissait tomber : quand ces plantes avaient péri, c'était pour toujours; on ne les renouvelait point, on ne réparait pas même les brècbes des murs de clôture: de grands terrains demeuraient en friche.
Tel était l'état du jardin en 1782. La surintendance alors vacante par la mort du premier médecin fut supprimée , et le premier médecin déchargé d'une fonction qu'effectivement il ne pouvait guère exercer comme il l'eut fallu , à moins que d'avoir pour les plantes une passion aussi vive que Fagon. La direction du jardin fut jugée digne d'une attention particulière et continue, et le roi la donna sous le nom d'intendance à du Fay. Elle se trouva aussi bien que l'académie des sciences dans îe département de la cour et de Paris, qui est à M, le comte de Maurepas ; et comme le nouvel intendant était de cette académie, le jardin roval commença h s'incorporer en quelque sorte avec elle.
Du Fay n'était pas botaniste comme ]\IM. de Jussieu, mais il le devint bientôt avec eux autant qu'il était nécessaire. Ils gémissaient sur les ruines de ce jardin qu'ils habitaient , et ne désfVaient pas moins ardemment que lui de les voir relevées. Ils le mirent au fait de tout , ne se rései-vèrent rien de leurs connaissances les plus particulières , lui donnèrent les conseils qu'ils auraient pris pour eux-mêmes, et cette bonne intelligence qui subsista toujours entre eux, ne leur fut pas moins glorieuse qu'utile au succès. L'Angleterre et la Hollande ont chacune un jardin des plantes. Du Fay lit ces deux voyages, et celui d'Angleterre avec de
.Tussieu le cadel, pour voir des exemples, et prendre des idées dont il profiterait , et surtout pour lier avec les étrangers un commerce de plantes. D'abord ce commerce était à notre désavantage; nous étions dans la nécessité humiliante ou d'acheter, ou de recevoir des présens : mais on en vint dans la suite à faire des échanges avec égalité, et même fcnfin avec supériorité. Lne chose qui y contribua beaucoup , ce fut une autre correspondance établie avec des médecins ou des chirurgiens, qui, ayant été instruits dans le jardin par MM. de Jussieu , allaient de là se répandre dans nos colonies.
A mesure que le nombre des plantes augmentaitpar la boithe administration, on construisait de nouvelles serres pourles loger ; et àla fin ce nombre étant augmenté de six ou sept mille espèces, il fallut jusqu'à une cinquième serre. Elles sont construites de façon à pouvoir représenter diflerens climats puisqu'on veut y faire oublier aux différentes plantes leurs climats naturels ; les degrés de chaleur v sont conduits par nuances depuis le plus fort jusqu'au tempéré , et tous les raffinemens que la physique moderne a pu enseigner à cet égard , ont été mis en pratique. De plus, du Fây avait beaucoup de goût pour les choses de pur agrément, et il a donné à ces petits édifices toute l'élégance que le sérieux de leur destination pouvait permettre.
A la fin il était parvenu à faire avouer unanimement aux étrangers que le jardin royal était le plus beau de l'Europe ; et si l'on fait réflexion que le prodigieux changement qui y est arrivé s'est fait en sept ans, on conviendra que l'exécution de toute l'entreprise doit avoir été menée avec une extrême vivacité. Aussi était-
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ce là un des grands talens de du Fay. L'activité, toute opposée qu'elle est au génie qui fait aimer les sciences et le cabinet, il l'avait transportée de la guerre à l'académie.
Mais toute l'activité possible ne lui aurait pas suffi pour exécuter, en si peu de temps, tousses desseins sur le jardin, en n'y employant que les fonds destinés naturellement, à cet établissement; il fallait obtenir, et obtenir souvent des grâces extraordinaires de la cour. Heureusement il était fort connu des ministres, il avait beaucoup d'accès chez eux, et une espèce de liberté et de familiarité à laquelle un homme de guerre ou un homme du monde parviendra plus aisément qu'un simple académicien. De plus, il savait se conduire avec les ministres, préparer de loin ses demandes, ne les faire qu'à propos, et lorsqu'elles étaient presque déjà faites, essuyer de bonne grâce les prem iers refus, toujours à peu près infaillibles, ne revenir à la charge que dans des momens bien sereins, bien exempts de nuages; enfin, il avait le don de leur plaire ; et c'est déjà une grande avance pourpersuader; mais ils savaient aussi qu'ils n'avaient rien à craindre de tout son art, qui ne tendait qu'à des fins utiles au public, et glorieuses pour eux-mêmes.
Il était quelquefois obligé d'aller au-delà des sommes qu'on lui avait accordées ; et il n'hésitait pas à s'engager dans des avances assez considérables. Sa confiance n'a pas été trompée par ceux qu'elle regardait, mais elle pouvait l'être par des événemens imprévus. Il risquait, mais pour ce jardin qui lui était si cher.
Devons-nous espérer qu'on nous croie, si nous ajoutons que tout occupé qu'il était et de l'académie et du jardin, il l'était encore dans le même temps d'une affaire
de nature toute différente, très longue, très embarrassée, très difficile à suivre, dont la seule idée aurait fait horreur à un homme de lettres, et qui aurait été du moins un grand fardeau pour l'homme le plus exercé, le plus rompu aux manœuvres du palais et de la finance toutensemble? Landais, trésorier général de l'artillerie, mourut en 1729, laissant une succession modique pour un trésorier , et qui était d'ailleurs un cahos de comptes à rendre, un hvdre de discussions renaissantes les unes des autres. Elle devait être partagée entre la mère de du Fay, et trois sœurs qu'elle avait; et il fut lui seul chargé de quatre procurations, seul k débrouiller le cahos et à combattre l'hvdre. Malgré toute son activité naturelle, qui lui fut alors plus nécessaire que jamais, il ne put voir une fin qu'au bout de dix années, les dernières de sa vie , et on assure que sans lui les quatre héritières n'auraient pas eu le quart de ce qui leur appartenait. Il est vrai que la réputation d'honneur et de probité que son oncle avait laissée , et celle qu'il avait acquise lui-même , durent lui servir dans des occasions où il s'agissait de fidélité et de bonne foi; mais cela ne va pas à une épargne considérable des soins ni du temps. Cette grande affaire ne souffrit point de son attachement pour l'académie et pour le jardin royal, et ni l'un ni l'autre ne souffrirent d'une si violente distraction. Il conciliait tout et multipliait le temps par l'industrie singulière avec laquelle il savait le distribuer. Les grands plaisirs changent les heures en momens , mais l'art des sages peut changer les momens en heures.
Comme on savait que l'on ne pouvait trop occuper du Fay , on l'avait admis depuis environ deux ans aux assemblées de la grande police , composées des premiers
magistrats de Paris, qu'on tient toutes les semaines chez le premier président. Là, il était consulté sur plusieurs choses qui intéressaient le public, et pouvaient se trouver comprises dans la variété de ses connaissances. Il était presque le seul qui, quoique étranger à ces respectables assemblées , y fût ordinairement appelé.
Son dernier travail pour l'académie, qui, quoiqu'il ne soit pas entièrement fini, est en état d'élre annoncé ici , et peut être publié , a été sur le cristal de roche et celui d'Islande. Ces cristaux , ainsi que plusieurs autres pierres transparentes , ont une double réfraction qui a été reconnue de Bartholin , Huvghens et Newton, et dont ils ont tâché de trouver la mesure et d'expliquer la cause. Mais ni leurs mesures ne sont exactes , ni leurs explications exemptes de grandes difficultés. Il était arrivé par un grand nombre d'expériences à une mesure juste, et à des faits généraux, qui du moins pouvaient tenir lieu de principes , en attendant la première cause physique encore plus générale.
Il avait découvert , par exemple , que toutes les pierres transparentes dont les angles sont droits, n'ont qu'une seule réfraction ; et que toutes celles dont les angles ne sont pas droits, en ont une double , dont la mesure dépend de l'inclination de leurs angles.
Il tomba malade au mois de juillet dernier, et dès qu'on s'aperçut que c'était la petite-vérole , il ne voulut point attendre qu'on vînt avec des tours préparés lui parler de la mort sa)is en prononcer le nom ; il s'y condamna lui-même pour plus de sûreté , et demanda courageusement ses sacremens , qu'il reçut avec une entière connaissance.
11 fit son testament , dont c'était presque une partie
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qu'une lettre qu'il écrivit k M. de Maurepas, pour lui indiquer celui qu'il croyait le plus propre a lui succéder dans rinlendance du jardin royal. Il le prenait dans l'académie des sciences à laquelle il souhaitait que cette place fut toujours unie ; et le choix de BufFon qu'il proposait était si hon, que le roi n'en a pas voulu faire d'autre.
Il mourut le 16 juillet, après six ou sept jours de maladie.
Par son testament il donne au jardin royal une collection de pierres précieuses , qui fera partie d'un grand cabinet d'histoire naturelle , dont il était presque le premier auteur, tant il lui avait procuré par ses soins d'augmentations et d'embellissemens. Il obtint même que le roi y fit transporter ses coquilles.
L'exécuteur testamciitaire, choisi par du Fay, est Hellot, chimiste de cette académie. Toujours le jardin royal, toujours l'académie, autant qu'il était possible.
Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans son testament, c'est d'avoir fait madame sa mère sa légataire universelle. Jamais sa tendresse pour elle ne s'était démentie. Ils n'avaient point discuté juridiquement leurs droits réciproques , ni fait de partages ; ce qui convenait à l'un lui appartenait, et l'autre en était sincèrement persuadé. Quoique ce fils si occupé eût besoin de divertissement, quoiqu'il les aimât, quoique le monde où il était fort répandu lui en offrît de toutes les espèces, il ne manquait presque jamais de llnir ses journées par aller tenir compagnie à sa mère avec le petit nombre de personnes qu'elle s'était choisies. Il est vrai., car il ne faut rien outrer, que les gens naturellement doux et gais , comme il était, n'ont pas besoin de plaisirs si vifs.
Mais ne court-on pas souvent à ces plaisirs là sans en avoir besoin , et par la seule raison que d'autres y courent ? La raison du devoir et de l'amitié , plus puissante sur lui , le retenait.
Il était extrêmement connu , et personne ne l'a connu qui ne l'ait regretté. Je n'ai point vu d'éloge funèbre fait par le public , plus net , plus exempt de i^eslrictions et de modifications que le sien.
Aussi les qualités qui plaisaient en lui , étaient précisément celles qui plaisent le plus généralement : des mœur^ douces , une gaieté fort égale, une grande envie de servir et d'obliger ; et tout cela n'était mêlé de rien qui déplût , d'aucun air de vanité, d'aucun étalage de savoir, d'aucune malignité ni déclarée ni enveloppée. On ne pouvait pas regarder son extrême activité comme l'inquiétude d'un homme qui ne cherchait qu'à se fuir lui-même par les mouvemens qu'il se donnait au dehors : on en voyait trop les principes honorables pour lui, et les effets souvent avantageux auxautres.
L'académie a été plus touchée de sa mort que le i^este du public. Quoique occupée des sciences les plus élevées au-dessus de la portée ordinaire des hommes, elle ne laisse pas d'avoir des besoins et des intérêts, pour ainsi dire , temporels , qui l'obligent à négocier avec des hommes ; et si elle n'v emplovait que des agens qui ne sussent que la langue qu'elle parle , elle ne serait pas si bien servie par eux, que par d'autres qui parleraient et sa langue et celle du monde. Du Fay était une espèce d'amphibie propre à vivre dans l'un et l'autre élément, et à les faire communiquer ensemble. Jamais il n'a manqué l'occasion de parler ou d'agir pour l'académie , et comme il était partout , elle était sure d'à-
voir partout un agent habile et zélé , sans même qu'il eût été chargé de rien. Mais ce qu'elle sent le plus , c'est d'avoir perdu un sujet déjà distingué par ses talens, destiné naturellement à aller fort loin , et arrêté au milieu de sa course.
Claude Perrault, de l'académie royale des sciences, et médecin de la faculté de Paris, est mort le neuvième octobre de la présente année, âgé de soixante-quinze ans. C'était un homme né pour les sciences , et particulièrement pour les beaux arts, qu'il possédait presque tous sans les avoir jamais appris d'aucun maître. Il savait parfaitement l'architecture; et Colbert ayant pris des dessins pour la façade du devant du Louvre de tous les plus fameux architectes de France et d'Italie le dessin que Perrault donna fut préféré à tous les autres , et il a été entièrement exécuté tel qu'on le voit aujourd'hui sur les profils et sur les mesures qu'il en a donnés. C'est aussi sur ses dessins qu'a été bâti l'observatoire de Paris , avec toutes les commodités qui s'y trouvent pour observer ; et cet édifice est d'autant plus à estimer, qu'il est d'une espèce toute singulière, qui a demandé beaucoup de génie et d'invention. Perrault fit aussi le grand modèle de l'arc de triomphe , et une partie considérable du même arc de triomphe a été construite sur ses dessins.
Colbert, qui aimait l'architecture, et qui voulait
donner le moyen aux architectes de France de s'y perfectionner, lui ordonna de faire une traduction nouvelle de Yitruve , et de l'éclaircir avec des notes ; en quoi l'on peut dire qu'il a réussi au-delà de tous ceux qui l'ont précédé dans ce travail, parce que jusqu'à lui ceux qui s'en étaient mêlés n'étaient ou que des savans qui n'étaient pas architectes, ou que des architectes qui n'étaient pas savans. Pour lui , il était grand architecte, et très savant. Il avait une grande connaissance de toutes les choses dont parle \ itruve par rapport à l'architecture, comme de la peinture, de la sculpture, de la musique, des horloges, et principalement de la médecine et de la mécanique , dont l'une était sa profession particulière, et l'autre son inclination dominante. Il avait un génie extraordinaire pour les machines , et joignait à cela une grande adresse de la main pour dessiner et faire des modèles; jusques-là que tous les connaisseurs ont remarqué que les dessins de sa main, sur lesquels on a gravé les planches de son Vitruve, sont beaucoup plus exacts, plus justes et plus finis que les planches mêmes, quoiqu'elles soient d'une beauté extraordinaire.
Après avoir donné son Yitruve, il en fit un abrégé pour la commodité de ceux qui commencent à étudier l'architecture, il a fait encore un autre livre sur la même matière, intitulé : Ordcnnamc des cinq espèces de colonnes selcn la métkcde des anciens , où il donne les véritables proportions que doivent avoir les cinq ordres d'architecture.
Quand l'académie des sciences fut établie , il fut nommé des premiers pour en être , et pour y travailler sur les matières de physique. 11 n'était pas possible
qu'il ne les entendît parfaitement bien, puisqu'il avait l'esprit de la mécanique au suprême degré. 11 en a donné .des preuves dans ses essais de physique , où l'on a trouvé beaucoup de systèmes très ingénieux et de pensées nouvelles. Ses traités de la circulation de la sève dans les plantes , du son , el de la mécanique des animaux , excellent entre tous les autres. 11 imprimait, quand il est mort, un quatrième tome de ses essais de physique ; et il sort présentement de dessous la presse. On n'en dira rien , parce que cet ouvrage n'a pas encore été jugé par le public. 11 travaillait aussi , dans le temps qu'il est tombé malade, à mettre en ordre un recueil de diverses machines de son invention.il ne reste qu'à les graver, à quoi on a déjà commencé de travailler. Son frère , de l'académie française , très semblable à feu Perrault par le génie des beaux arts , mais plus connu dans le monde du côté des belles-lettres , prendra soin de cette édition , et donnera aussi au public ce qui en paraîtra digne parmi les papiers qui sont présentement passés entre ses mains.
Perrault avait le soin de dresser les mémcires peur servir à l'histcire naturelle des animaux , à laquelle l'académie des sciences travaille sur les dissections qu'elle fait. Ces mémoires ont été imprimés à diverses fois, et depuis on en a fait une édition au Louvre en un seul volume en 1676.
Ce génie de mécanique et de phvsique n'empêchait point dans Perrault celui des belles-lettres. Il possédait à fond les auteurs anciens grecs et latins , et eût pu se distinguer par cet endroit là , s'il ne se fût pas trouvé un mérite plus considérable. Il allait même jusqu'à faire agréablement des vers latins et français. Enfin on
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peut dire qu'il serait très difficile de trouver un homme qui eût rassemblé plus de difFérens talens. Mais ce qu'il y avait en lui de plus estimable, c'est qu'il ne tirait aucune vanité de ce qui en aurait donné beaucoup a d'autres. Tout grand physicien qu'il était, il n'était nullement entêté de la physique, et il ne regardait ses propres systèmes que comme des probabilités qui étaient, à la vérité , le sujet le plus raisonnable sur lequel l'esprit humain pût s'exercer , mais qui ne méritaient pas une créance entière. On peut s'imaginer combien cela le préservait de l'air dogmatique si insupportable dans presque tous les savans , et combien sa conversation en était plus aisée et plus agréable. Quand on a bien du mérite , c'en est le comble que d'être fait comme les autres.