DE DES BILLETTES
Gilles Filleau des Billettes naquit à Poitiers en 1684, de Nicolas Filleau , écuyer , et d'une dame qui était d'une bonne noblesse de Poitou. L'aïeul paternel de Nicolas Filleau était sorti de la ville d'Orléans avec sa famille , dans le temps que les calvinistes y étaient les plus forts ; il se déroba à leur persécution , qu'il s'était attirée par son zèle pour la religion catholique , et il abandonna tout ce qu'il avait de bien dans l'Orléanois. Le père de des Billettes, établi à Poitiers, entra dans les affaires du roi, et y fit une fortune assez considérable, quoique parfaitement légitime. Il eut trois garçons, et deux filles mariées dans deux des meilleures maisons de la haute et basse Marche.
Les deux frères de des Billettes, qui étaient ses aînés, ont été de la Chaise et de Saint-Martin, tous deux connus par deux ouvrages fort différens , l'un par la vie de saint Louis, l'autre par la traduction de do» Quichotte. Les trois frères avaient un esprit héréditaire de religion, des mœurs irréprochables, de l'amour pour les sciences; et tous trois étant venus vivre
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à Paris , ils s'attachèrent à madame de Longueville , au duc de Roanez, à un certain nombre de personnes dont l'esprit et les lumières n'ont pas été contestés , et dont les mœui's ou les maximes n'ont été accusées que d'être trop rigides.
Des Eillettes , né avec xine entière indifférence pour la fortune , soutenu dans cette disposition par un grand fonds de piété , a toujours vécu sans ambition , sans aucune de ces vues qui agitent tant les hommes , occupé de la lecture et des études , où son goût le portait, et encore plus des pratiques prescrites par le christianisme. Telle a été sa carrière d'un bout à l'autre; une de ses journées les représentait toutes. La religion seule fait quelquefois des conversions surprenantes et des changemens miraculeux; mais elle ne fait guère toute une vie égale et uniforme , si elle n'est entée sur un naturel philosophe.
Il était fort versé dans l'histoire , dans les généalogies des grandes maisons de l'Europe , même dans la connaissance des livres, qui fait une science à part. Il avait dressé le catalogue d'une bibliothèque générale, bien entendue , économisée et complète, pour qui n'eût voulu que bien savoir. Surtout il possédait le détail des arts , ce prodigieux nombre d'industries singulières inconnues à tous ceux qui ne les exercent pas , nullement observées par ceux qui les exercent, négligées par les sa vans les plus universels , qui ne savent pas même qu'il y ait rien là k apprendre pour eux, et cependant merveilleuses et ravissantes , dès qu'elles sont vues avec des yeux éclairés. La plupart des espèces d'animaux , comme les abeilles, les araignées , les castors, ont chacune un art particulier, mais unique, et qui
n'a point parmi eux de premier inventeur; les hommes ont une infinité d'arts difFérens qui ne sont point nés avec eux, et dont la gloire leur appartient. Comme l'académie avait conçu le dessein d'en faire la description, elle crut que des Billettes lui était nécessaire, et elle le choisit pour être un de ses pensionnaires mécaniciens, à son renouvellement en 1699. Il disait qu'il était étonné de ce choix ; mais il le disait simplement, rarement , et à peu de personnes , ce qui attestait la sincérité du discours : car s'il l'eût fait sonner bien haut, et beaucoup répété, il n'eût cherché que des contradicteurs. Les descriptions d'arts qu'il a faites paraîtront avec un grand nombre d'autres dans le recueil que l'académie en doit donner au public. Aucun ouvrage de des Billettes n'aura été imprimé qu'après sa mort , et c'est une circonstance convenable à son extrême modestie.
Un régime exact, et même ses austérités , lui valurent une santé assez égale. Elle s'affaiblissait peu à peu par l'âge , mais elle ne dégénérait pas en maladies violentes. Il conserva jusqu'au bout l'usage de sa raison, et le 10 août 1720 il prédit sa mort pour le i5 suivant, où elle arriva en effet. Il était âgé de quatre-vingt-six ans. Il s'était marié deux fois , et toutes les deux à des demoiselles de Poitou. Il n'en a point laissé d'enfans vivans.
Une certaine candeur qui peut n'accompagner pas de grandes vertus , mais qui les embellit beaucoup , était une de ses qualités dominantes. On sentait dans ses discours , dans ses manières, le vrai orné de sa plus grande simplicité. Le bien public, Tordre, ou plutôt tous les didércns élablisscincns particuliers d'ordre
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que la société demande, toujours sacrifiés sans scrupule , et même violés par une mauvaise gloire, étaient pour lui des objets d'une passion vive et délicate. 11 la portait à tel point, et en même temps cette sorte de passion est si rare , qu'il est peut-être dangereux d'exposer au public, que quand il passait sur les marches du Pont-Neul , il en prenait les bouts qui étaient moins usés, afin que le milieu, qui l'est toujours davantage, ne devint pas trop tôt un glacis, ftlais une si petite attention s'ennoblissait par son principe ; et combien ne serait-il pas à souhaiter que le bien public fût toujours aimé avec autant de superstition? Personne n'a jamais mieux su soulager et les besoins d'autrui, et la honte de les avouer. Il disait que ceux dont on refusait le secours avaient eu l'art de s'attirer ce refus, ou n'avaient pas eu l'art de le prévenir, et qu'ils étaient coupables d'être refusés. Il souhaitait fort de se pouvoir dérober à cet éloge funèbre , dont l'usage est établi parmi nous; et en effet, il a eu si bien l'adresse de cacher sa vie, que du moins la brièveté de l'éloge répondra à son intention.
Makc-René de Voyer de Paulmy d'Argexsox naquit à Venise, le 4 novembre 16.02, de René de Voyer de Paulmy, chevalier, comte dWrgenson, cl de dame
Marguerite Houllier de la Poyade , la plus riche héritière d'Angoumois.
La maison de Voyer remonte, par des titres et par des filiations bien prouvées , jusqu'à Etienne de Voyer, sire de Paulmy, qui accompagna saint Louis dans ses deux voyages d'outre -mer. Il avait épousé Agathe de Beauvau. Depuis lui , en voit toujours la seiguevirie de Paulmy en Touraine, possédée par ses descendans , toujours des charges militaires , des gouvernemens de villes ou de provinces, des alliances avec les plus grandes maisons , telles que celles de Montmorency, de Laval , de Sancerre, de Conflans. Ainsi nous pouvons négliger tout ce qui précède cet Etienne , et nous dispenser d'aller jusqu'à un Basile, chevalier grec , mais d'origine française , qui , sous l'empire de Charles-le-Chauve , sauva la Touraine de l'invasion des Normands, et eut de l'empereur la terre de Paulmy pour récompense. S'il y a du fabuleux dans l'origine des grandes noblesses , du moins il y a une sorte de fabuleux qui n'appartient qu'à elles , et qui devient luimême un litre.
Au commencement du règne de Louis XIII , René de Yover, fils de Pierre, chevalier de Tordre et grandbailli de Touraine, et qui avait pris le nom d'Argenson d'une terre entrée dans sa maison par sa grand mère paternelle , alla apprendre le métier de la guerre en Hollande , qui était alors la meilleure école militaire de l'Europe. Mais l'aulorilé de sa mère , Elisabeth Huraut de Chiverny , nièce du chancelier de ce nom, les conjonctures des affaires générales et des siennes, des espérances plus flatteuses et plus prochaines qu'on lui fit voir dans le parti de la robe, le déterminèrent a
l'embrasser. Il fut le premier magistrat de son nom , mais presque sans quitter l'épée ; car ayant été reçu conseiller au parlement de Paris en 1620, âgé de vingtquatre ans , et bientôt après ayant passé à la charge de maître des requêtes , il servit en qualité d'intendant au siège de la Rochelle , ei dans la suite il n'eut plus ou que des intendances d'armées , ou que des intendances des provinces dont il fallait réprimer les mouvemens excités , soit par les seigneurs , soit par les calvinistes. Les besoins de l'Etat le firent souvent changer de poste , et l'envoyèrent toujours dans les plus difficiles. Quand la Catalogne se donna à la France , il fut mis à la tète de celte nouvelle province, dont l'administration demandait un mélange singulier, et presque unique, de hauteur et de douceur, de hardiesse et de circonspection. Dans un grand nombre de marches d'armées, de retraites, de combats, de sièges , il servit autant de sa personne, et beaucoup plus de son esprit qu'un homme de guerre ordinaire. L'enchaînement des affaires l'engagea aussi dans des négociations délicates avec des puissances voisines, surtout avec la maison de Savoie, alors divisée. Enfin, après tant d'emplois et de travaux, se croyant quitte envers sa patrie, il songea à un retraite qui lui fut plus utile que tout ce qu'il avait fait; et comme il était veuf, il se mit dans l'état ecclésiastique : mais le dessein que la cour forma de ménager la paix du Turc avec Venise le fit nommer ambassadeur extraordinaire vers cette république ; et il n'accepta l'ambassade que par un motif de religion; et à condition qu'il n'y serait pas plus d'un an , et que quand il en sortirait , son fils , que l'on faisait dès lors conseiller d'état, lui succéderait. A peine était-il arrivé
à Venise, en i65i , qu'il fut pris, en disant la messe , d'une fièvre violente , dont il mourut en quatorze jours. Son fils aine, qui avait eu à vingt-un ans l'intendance d'Angoumois , Aunis et Saiutonge , se trouva a vingt-sept ans ambassadeur à Venise. Il fit élever à son père , dans l'église de SaintvJob , un mausolée qui était un ornement même pour une aussi superbe ville , et le sénat s'engagea , par un acte public , à avoir soin de le conserver.
Pendant le cours de son ambassade , qui dura cinq ans , naquit à Venise M. d'Argenson. La république voulut être sa marraine , lui donna le nom de Marc, le fit chevalier de Saint-Marc, et lui permit à lui et à toute sa postérité , de mettre sur le tout de leurs armes celles de l'État avec le cimier et la devise, témoignages authentiques de la satisfaction qu'on avait de l'ambassadeur.
Son ambassade finie, il se retira dans ses terres, peu satisfait delà cour, et avec une fortune assez médiocre , et n'eut plus d'autres vues que celles de la vie à venir. Le fils, ti'op jeune pour une si grande inaction, voulait entrer dans le service : mais des convenances d'affaires domestiques lui firent prendre la charge de lieutenantgénéral au présidial d'Angoulème , qui lui venait de son aïeul maternel. Les magistrats que le roi envoya tenir les grands jours en quelques provinces, le connurent dans leur voyage , et sentirent bientôt que son génie et ses talens étaient trop à l'étroit sur un si petit théâtre. Ils l'exhortèrent vivement à venir à Paris, et il y fut obligé par quelques démêlés qu'il eut avec sa compagnie. La véritable cause n'en était peut-être que cette même supériorité de génie et de talens , un peu trop mise au jour et trop exercée.
A Paris, il fut bientôt connu de M, de Pontchartrain , alors contrôleur-général , qui , pour s'assurer de ce qu'il valait, n'eut besoin ni d'employer toute la finesse de sa pénétration, ni de le faire passer par beaucoup d'essais sur des affaires de finances dont il lui confiait le soin. On l'obligea à se faire maître des requêtes sur la foi de son mérite; et, au bout de trois ans, il fut lieutenant-général de police de la ville de Paris , en 1 697 . Les citoyens d'une ville bien policée jouissent de l'ordre qui y est établi , sans songer combien il en coûte de peines à ceux qui l'établissent ou le conservent, à peu près comme tous les hommes jouissent de la régularité des mouvemens célestes sans en avoir aucune connaissance, et même plus l'ordre d'une police ressemble par son uniformité à celui des corps célestes, plus il est insensible, et par conséquent il est toujours d'autant plus ignoré qu'il est plus parfait. Mais qui voudrait le connaître et l'approfondir en serait effrayé. Entretenir perpétuellement dans une ville telle que Paris une consommation immense, dont une infinité d'accidens peuvent toujours tarir quelques sources ; réprimer la tyrannie des marchands à l'égard du public, et en même temps animer leur commerce ; empêcher les usurpations mutuelles des uns sur les autres , souvent difficiles à démêler; reconnaître dans une foule infinie tous ceux qui peuvent si aisément y cacher une industrie pernicieuse , en purger la société, ou ne les tolérer qu'autant qu'ils lui peuvent être utiles par des emplois dont d'autres qu'eux ne se chargeraient pas, ou ne s'acquitteraient pas si bien ; tenir les abus nécessaires dans les bornes précises de la nécessité qu'ils sont toujours prêts à franchir ; les renfermer dans Tob-
scurité à laquelle ils doivent être condamnés , et ne les en tirer pas même par des chàtimens trop éclatans; ignorer ce qu'il vaut mieux ignorer que punir, et ne punir que rarement et utilement; pénétrer, par des conduits souterrains , dans l'intéi-ieur des familles, et leur garder les secrets qu'elles n'ont pas confiés, tant qu'il n'est pas nécessaire d'en faire usage ; être présent partout sans être vu ; enfin mouvoir ou arrêter à son gré une multitude immense et tumultueuse , et être l'âme toujours agissante et presque inconnue de ce grand corps : voiià quelles sont en général les fonctions du magistrat de la police. Il ne semble pas qu'un homme seul y puisse suffire, ni par la quantité des choses dont il faut être instruit, ni par celle des vues qu'il faut suivre, ni par l'application qu'il faut apporter, ni par ia variété des conduites qu'il faut tenir et des caractères qu'il faut prendre : mais la voix publique répondra si d'Argenson a suffi à tout.
Sous lui , la propreté , la tranquillité, l'abondance, la sûreté de la ville furent portées au plus haut degré. Aussi le feu roi se reposait-il entièrement de Paris sur ses soins. Il eût rendu compte d'un inconnu qui s'y serait glissé dans les ténèbres : cet inconnu, quelque ingénieux qu'il fût à se cacher, était toujours sous ses yeux; et si enfin quelqu'un lui échappait, du moins, ce qui fait presque un effet égal, personne n'eût osé se croire bien caché. Il avait mérité que dans certaines occasions importantes, l'autorité souveraine et indépendante des formalités appuyât ses démarches; car la justice serait quelquefois hors d'étal d'agir, si elle n'osait jamais se débarrasser de tant de sages liens dont elle s'est chargée elle-même.
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Environné et accablé , dans ses audiences , d'une foule de gens du menu peuple, pour la plus grande partie peu instruits même de ce qui les amenait, vivement agités d'intérêts très légers et souvent très mal entendus , accoutumés à mettre à la place du discours un bruit insensé ; il n'avait ni l'inattention ni le dédain qu'auraiei\t pu s'attirer les personnes ou les matières; il se donnait tout entier aux détails les plus vils, ennoblis à ses veux par leur liaison nécessaire avec le bien public : il se conformait aux façons de penser les plus basses et les plus grossières ; il parlait à chacun sa langue, quelque étrangère qu'elle lui fût; il accommodait la raison à l'usage de ceux qui la connaissaient le moins; il conciliait avec bonté des esprits farouches, et n'employait la décision d'autorité qu'au défaut de la conciliation. Quelquefois des contestations peu susceptibles, ou peu dignes d'un jugement sérieux, il les terminait par un trait de vivacité plus convenable et aussi efficace. Il s'égayait à lui-même , autant que la magistrature le permettait, des fonctions souverainement ennuveuses et désagréables , et il leur prêtait de son propre fonds de quoi le soutenir dans un si rude travail.
La cherté étant excessive dans les années 1709 et 17 10, le peuple, injuste parce qu'il souffrait, s'en prenait en partie à d'Argenson , qui cependant tâchait, par toutes sortes de voies, de i-emédier a cette calamité. Il y eut quelques émotions qu'il n'eût été ni prudent ni humain de punir trop sévèrement. Le magistrat les calma , et par la sage hardiesse qu'il eut de les braver , et par la confiance que la populace, quoique furieuse, avait toujoui's en lui. Un jour, assiégé dans une mai-
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son où une troupe nombreuse voulait mettre le feu , il en fit ouvrir la porte , se présenta, parla et apaisa tout. 11 savait quel est le pouvoir d'un magisti-at sans armes; mais on a beau le savoir, il faut un grand courage pour s'y fier. Cette action fut récompensée ou suivie de la dignité de conseiller d'état.
Il n'a pas seulement exercé son courage dans des occasions où il s'agissait de sa vie autant que du bien public, mais encore dans celles où il n'y avait pour lui aucun péril que volontaire. Tl n'a jamais manqué de se trouver aux incendies, et d'y arriver des premiers. Dans ces momens si pressans et dans cette affreuse confusion , il donnait les ordres pour le secours , et en même temps il en donnait l'exemple, quand le péril était assez gi'and pour le demander. A l'embrasement des chantiers de la porte Saint - Bernard , il fallait, pour prévenir un embrasement général, traverser un espace de chemin occupé par les flammes. Les gens du port et les détachemens du régiment des gardes hésitaient à tenter ce passage. D'A.rgcnson le franchit le premier, et se fil suivre des plus braves , et l'incendie fut arrêté. Il eut une partie de ses habits brûlés, et fut plus de 20 heures sur pied dans une action continuelle. Il était fait pour être Romain, et pour passer du sénat à la tête d'une armée.
Quelqu'étendue que fîit l'administration de la police, le feu roi ne permit pas que d'Argenson s'y renfermât entièrement ; il l'appelait souvent à d'autres fonctions plus élevées et plus glorieuses, ne fût-ce que par la relation immédiate qu'elles donnaient avec le maître, relation toujours si précieuse et si recherchée. Tantôt il s'agissait d accommodemeni entre personnes
importantes, dont il n'eût pas été à propos que les contestations éclatassent dans les tribunaux ordinaires, et dont les noms exigeaient un certain respect auquel le public eût manqué. Tantôt c'était des affaires d'état qui demandaient des expédiens prompts , un mystère adroit et une conduite déliée. Enfin d'Argenson vint à exercer règlement auprès du roi un ministère secret et sans titre, mais qui n'en était que plus flatteur, et n'en avait même que plus d'autorité.
Comme la juridiction de la police le rendait maître des arts et métiers que l'académie a entrepris de décrire et de perfectionner, ce qui la mettait dans une relation nécessaire avec lui pour les détails de l'exécution , et que d'ailleurs il avait pour les sciences tout le goût, et leur accordait toute la protection que leur devait un homme d'autant d'esprit et aussi éclairé, la compagnie voulut se l'acquérir, et elle le nomma en 1716 pour un de ses honoraires. Bientôt après , comme si une dignité si modeste en eût dû annoncer de plus brillantes, le régent du royaume, qui avait commencé par l'honorer de la même confiance et du même ministère secret que le feu roi, le fit entrer dans les plus importantes affaires; et enfin, au commencement de 1718, le fit garde des sceaux et président du conseil des finances. 11 avait été lieutenant de police vingt-un ans , et depuis long-temps les suffrages des bons citoyens le nommaient à des places plus élevées : mais la sienne était trop difficile à remplir; et la répuJation singulière qu'il s'y était acquise, devenait un obstacle à son élévation. 11 fallait un effort de justice pour le récompenser dignement. ^^
Jl fut donc chargé à la fois de deux ministères, dont
chacun demandait un grand homme, el tous ses talens se trouvèrent d'un usage heureux. L'expédition des affaires du conseil se sentit de sa vivacité ; il accorda ou refusa les grâces qui dépendaient du sceau , selon sa longue habitude de savoir placer la douceur et la sévérité; surtout il soutint avec sa vigueur et sa fermeté naturelle l'autorité royale, d'autant plus difficile ù soutenir dans les minorités , que ce ne sont pas toujours des mal-intentionnés qui résistent. Sa grande application à entrer dans le produit effectif des revenus du roi , le mit en état de faire payer, dès la première année qu'il iut à la tète des finances; seize millions d'arrérages des rentes de la ville, sans préjudice de l'année courante ; et outre le crédit qu'il redonnait aux affaires , il eut le plaisir de marquer bien solidement aux habitans de Paris l'affection qu'il avait prise pour eux en les gouvernant. Dans cette même année, il égala la recelte et la dépense ; équation, pour parler la langue de cette académie, plus difficile que toutes celles de l'algèbre. C'est sous lui qu'on a appris à se passer des traités à forfait, et à établir des régies qui font recevoir au roi seul ses revenus, et le dispensent de les partager avec des espèces d'associés. Enfin , il avait un projet certain pour diminuer par des remboursemens effectifs les dettes de l'État : mais d'autres vues, et qui paraissaient plus brillantes , traversèrent les siennes ; il céda sans peine aux cQnjonctures , et se démit des finances au commencement de 1720.
Rendu tout entier h la magistrature, il ne le fut encore que pour peu de temps ; mais ce peu de temps valut à l'État un règl^meni utile. Les bénéfices» tombés une fois entre les mains des réguliers, y circulaient
ensuite perpétuellement à la laveur de certains artifices ingénieux , qui trompaient la loi en la suivant h la lettre. D'Argcnson remédia à cet abus par deux déclarations qui préviennent , si cependant on ose l'assurer , surtout en cette matière , tous les stratagèmes de l'intérêt.
Le bien des affaires générales, qui changent si souvent de face , parut désirer qu'il remit les sceaux; il les remit au commencement de juin 1720. Il conservait pleinement l'estime et l'affection du prince dont il les avait reçus, et il gagnait de la tranquillité pour les derniers temps de sa vie. 11 n'eut pas besoin de toutes les ressources de son courage pour soutenir ce repos; mais il employa, pour en bien user, toutes celles de la religion. Il mourut le 8 mai 1721 .
Il avait une gaieté naturelle , et une vivacité d'cspril heureuse et féconde en traits, qui seuls auraient fait une réputation à un homme oisif. Elles rendaient témoignage qu'il ne gémissait pas sous le-poids énorme qu'il portait. Quand il n'était question que de plaisir, on eut dit qu'il n'avait étudié toute sa vie que l'art si difficile, quoique frivole, des agrémens et du badinage. Il ne connaissait point à l'égard du travail la distinction des jours et des nuits; les affaires avaient seules le droit de disposer de son temps, et il n'en donnait à tout le reste que ce qu'elles lui laissaient de momens vides , au hasard et irrégulièrement. Il dictait à trois ou quatre secrétaires à la fois, et souvent chaque lettre eût mérité par sa matière d'être faite k part, et semblait l'avoir été. Il a quelquefois accommodé à ses propres dépens des procès, même considérables; et un trait rare en fait de finances , c'est d'avoir refusé à un re-
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nouvellement de bail cent mille éciis qui lui étaient dus par un usage établi : il les fit porter au trésor royal, pour être employés au paiement des pensions les plus pressées des officiers de guerre. Quoique les occasions de faire sa cour soient toutes, sans nulle distinction , infiniment chères à ceux qui approchent les rois, il en a rejeté un grand nombre , parce qu'il se fût exposé au péril de nuire plus que les fautes ne méritaient. Il a souvent épargné des événcmens désagréables à qui n'en savait rien, et jamais le récit du service n'allait mendier de la reconnaissance. Autant que par sa sévérité , ou plutôt par son apparence de sévérité, il savait se rendre redoutable au peuple dont il faut être craint, autant par ses manières et par ses bons offices , il savait se faire aimer de ceux que la crainte ne mène pas. Les personnes dont j'entends parler ici sont en si grand nombre et si importantes , que j'affaiblirais son éloge en y faisant entrer la reconnaissance que je lui dois , et que je conserverai toujours pour sa mémoire.
Il avait épousé dame Marguerite le Fèvre de Caumartin , dont il a laissé deux fils , l'un conseiller d'état et intendant de Maubeuge , l'autre son successeur dans la charge de la police ; et une fille mariée à M. de Colande , maréchal de camp , et commandeur de l'ordre de Saint-Louis.
Claude-Antoiîse Couplet naquit à Paris le 20 avril 1B42, d'Antoine Couplet, bourgeois de Paris. Son père le destina au barreau , sans consulter, et apparemment sans connaître ses talens et son goût qui le portaient aux mathématiques, et principalement av.\ mécaniques. Elles lui causèrent beaucoup de distraction dans ses études. Cependant il fut reçu avocat , mais il cniitta bientôt cette profession forcée; et se donna entièrement à celle que la nature lui avait choisie.
11 chercha de l'instruction et du secours dans le commerce de Buhot, cosmographe et ingénieur du roi, qui , après avoir reconnu .ses dispositions, se (il un plaisir de les cultiver : il voulut même serrer par une alliance la liaison que la science avait commencée entre eux; éten i66ô , il fit épouser sa l)elle-fille à son élève , âgé alors de 24 ans.
En 16B6 , fut formée l'académie des sciences. Buhot iut choisi par Colbert pour en être , et quelque temps après, Couplet y entra : on lui donna un logement à Tobservatoire, et la garde du cabinet des machines. Il semble qu'un certain respect doive être attaché aux noms de ceux qui ont les premiers composé celte compagnie.
En i(;7o, Couplet acheta de Buhot la charge de professeur de malliématiqucs de la grande écurie II
était obligé d'aller fort souvent à Versailles, et dans ces temps-là le feu roi y fit faire ces grandes conduites d'eau qui l'ont tant embelli. La science des eaux et des nivellemens fut perfectionnée au point qu'elle en devint paesque toute nouvelle ; et Couplet , qui ne demandait qu'à s'instruire et à s'exercer, en eut des occasions à souhait. Nous avons parlé en 1699 [paç. 112 et suiv.) d'un niveau qu'il s'était en quelque manière rendu propre , en le rendant d'une exécution beaucoup plus facile.
Employé souyent à des ouvrages de particuliers, il s'y conduisait toujours d'une manière dont sa famille seule pouvait^se plaindre ; il ne voulait que réussir, et il mettait de son propre argent pour hâter ou pour perfectionner les travaux : loin de faire valoir ses soins et ses peines, il en parlait avec une modestie qui enhardissait à le récompenser mal; et ce n'était jamais un tort avec lui. que le peu de reconnaissance.
Ce qu'il a fait de plus considérable a été à Cculanees la Vineuse , petite ville de Bourgogne, à trois lieues d'Auxerre. Coulanges est riche en vins, et de là vient son épitlîète , qui loi convient d'autant mieux, qu'elle n'avait que du vin , et point d'eau. Les habitans étaient réduits à des mares; et comme elles étaient souvent à sec, ils allaient fort loin chercher un puits qui tarissait aussi , et les renvoyait à une fontaine éloignée de là d'une lieue. Afin que l'on ne manquât pas d'eau dans les incendies , chaque habitant était obligé , par ordonnance de police, à avoir à sa porte un tonneau toujours plein ; et malgré cette précaution, la ville avait eu trois grands incendies en trente ans , et à l'un on avait été obligé de jelcr du vin sur le feu. Ils avaient obtenu en
1616 un arrêt du conseil qui leur permettait de lever sur chaque pièce de vin qui sortirait de leur territoire, un impôt dont le produit serait employé à chercher de Teau , et à toutes les dépenses nécessaires : mais tous les ingénieurs qui avaient tenté cette entreprise, l'avaient tentée sans succès , quoique vivement animés , et par l'utilité et par la gloire.
• D'Aguesseau, alors procureur-général, et aujourd'hui chancelier de France , ayant acquis le domaine de cette ville , voulut faire encore un effort, ne lùt-ce que pour s'assurer qu'il n'en fallait plus faire ; et en 1700 , il s'adressa à Couplet , qui partit pour Coulanges au mois de septembre. Ce mois est ordinairement un des plus secs de toute l'année : 1706 fut une année fort sèche, et si l'on pouvait alors trouver de l'eau , il n'était pas à craindre qu'on en manquât jamais.
En une infinité d'endroits de la terre, il court des veines d'eau qui ont effectivement quelque rapport avec le sang qui coule dans nos veines. Si ces eaux trouvent des terres sabloneuses , elles se filtrent au travers , et se perdent; il faut des fonds qui les arrêtent, tels que sont des lits de glaise. Elles sont en plus grande quantité selon la disposition des terrains. Si , par exemple, une grande plaine a une pente vers un coteau, et s'y termine, toutes les eaux que la plaine recevra du ciel seront déterminées à couler vers ce coteau , qui les rassemblera encore , et elles se trouveront en abondance au pied. Ainsi la recherche et la découverte des eaux dépend d'un examen de terrain fort exact et assez fin ; il faut un coup d'oeil juste, et guidé par une longue expérience.
Couplet, arrivé a quelque dislance de Coulanges,
mais sans la voir encore , et s'ctant seulement lait montrer vers quel endroit elle était, mit toutes ses connaissances en usage, et enfin promit hardiment cette eau si désirée , et qui s'était dérobée a tant d'autres ingénieurs. Il marchait son niveauà la main ; et dès qu'il put voir les maisons de la ville , il assura que l'eau serait plus haute. Quelques uns des principaux habitans , qui par impatience ou par curiosité étaient allés au-devant de lui, coururent porter celte nouvelle à leurs concitoyens , ou pour leur avancer la joie , ou pour se donner une espèce de part à la gloire de la découverte. Cependant Couplet continuait son chemin en marquant avec des piquets les endroits où il fallait fouiller, et en prédisant dans le même temps à quelle profondeur précisément on trouverait l'eau ; et au lieu qu'un autre eut pu prendre un air imposant de divination, il expliquait naïvement les principes de son art, et se privait de toute apparence de merveilleux. Il entra dans Coulanges , où il ne vit rien qui traversât les idées qu'il avait prises; et il repartit pour Paris après avoir laissé les instructions nécessaires pour les travaux qui se devaient faire en son absence. Il restait à conduire l'eau dans la ville par des tranchées et par des canaux, à lui ménager des canaux de décharge en cas de besoin , et tout cela emportait mille détails de pratique sur quoi il ne laissait rien à désirer; il promit de revenir au mois de décembre pour mettre à tout la dernière main. Il revint en effet, et enfin, le 21 décembre l'eau arriva dans la ville. Jamais la plus heureuse vendange n'y avait répandu tant de joie. Hommes, femmes, enfans , tous couraient h celte eau pour en boire , cl ils eussent voulu s'v pouvoir baigner. Le premier juge de
la ville , devenu aveugle, n'en erut que le rapport de ses mains, qu'il y plongea plusieurs fois. On chanta un Te Deum, où les cloches furent sonnées avec tant d'emportement, que la plus grosse fut démontée; Tallégresse publique fit cent folies. La ville auparavant toute défigurée par des maisons brûlées qu'on ne réparait point, a pris une face nouvelle : on y bâtit; on vient même s'y établir , au lieu qu'on l'abandonnait peu à peu ; et pour tout cela Couplet n'a pas fait 3,ooo liv. de dépense à cette même ville qui aurait été ravie de se charger d'un impôt perpétuel : aussi crut-elle bien lui devoir une inscription et une devise. L'inscription est ce disque latin :
Non erat antèjluens ijopulis sUieiitibus unda ; Ast dedii œternas arle Cuplelus aquas-
La devise représente un Moïse qui tire de l'eau d un rocher entouré de ceps de vignes, avec ces mots : utile dulci.
Auxerre et Courson , qui sont dans le voisinage de Coulanges , se sentirent aussi de son voyage ; il donna à Auxerre les moyens d'avoir de meilleure eau , et à Courson ceux de retrouver une source perdue. ^
C'est dans ces sortes de fonctions et dans celles qu'il devait à l'académie et à sa charge qu'il a passé une vie toujours occupée et toujours laborieuse. Une complexion d'une force singulière le soutenait dans ses fatigues. Enfin, âgé de soixante-dix-neuf ans , il eut une première attaque d'apoplexie , et quelque temps après une seconde, auxquelles succéda une paralysie, qui tomba particulièrement sur la langue et sur l'œsophage, de sorte qu'il ne pouvait ni ])arler ni avaler sans beau-
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coup de peine. Il fut deux ans à languir , mais avec courage. Il employa toujours à des prières et à des discours édifians le peu qui lui restait d'usage de la parole, et il mourut le 2.5 juillet 1722, âgé de quatrevingt-un ans.
Ce qu'on appelle précisément bonté était en lui à un haut point, et avec cet avantage qu'elle était sensiblement marquée dans sa physionomie , dans son air, dans ses manières ; on se lût fié à lui sans autres garans que ceux-là. Heureuses, du moins par rapport aux effets extérieurs, les vertus dont la preuve est courte et prompte ! Il était trésorier de l'académie , titre trop fastueux et assez impropre : il était plutôt le contraire d'un trésorier; il n'avait point dé fonds entre les mains, mais il faisait des avances assez considérables par rapport à sa fortune , et ne les retirait pas sans peine. Il a laissé un fils , qui lui a succédé dignement dans cette place.
Jean Mery naquit à Vatan en Berri , le G janvier 164Ô , de Jean Mery , maître chirurgien , et de Jeanne Mores. On lui fit commencer ses études; mais il s'en dégoûta bientôt par le peu de secours qu'il trouva dans de mauvais maîtres , par le peu d'émulation , apparemment aussi par le peu d'iiiclination naturelle. 11 ne
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passa pas la quatrième , et s'attacha uniquement à la profession de son père. Il vint à Paris à dix-huit ans s'instruire à THôtel-Dieu , la meilleure de toutes les écoles pour de jeunes chirurgiens. Non content de ses exercices de jour , il dérohait subtilement un mort quand il le pouvait , l'emportait dans son lit, et passait la nuit à le disséquer en grand secret.
En 1681 , il fit, à la prière de Lamy , docteur en médecine , qui donnait une seconde édition de son livre sur VAme sensitive , une description de l'oreille. 11 reconnaît dans une lettre préliminaire adressée à ce docteur , et imprimée aussi , qu'il n'est qu'wn simple chirurgien de V H ciel-Dieu ; et par là il insinue qu'il est bien hardi d'oser décrire une partie aussi délicate que l'oreille, et aussi inconnue aux plus habiles anatomistes ; qu'on ne le croira pas en droit de faire des découvertes : mais si on veut bien ne s'en pas tenir à des pi'éjugés ordinairement si concluans, il s'engage à convaincre tout incrédule les pièces à la main. Dans la même année, il fut pourvu d'une charge de chirurgien de la feue reine.
En i683 , M. de Louvois le mit aux Invalides en qualité de chirurgien-major.
L'année suivante , le roi de Portugal ayant demandé au feu roi un chirurgien capable de donner du secours à la reine sa femme , qui était à l'extrémité , M. de LouVoisy envoya Mery en poste ; mais la reine mourut avant son arrivée. Il n'y eut à Lisbonne aucun malade qui ne voulut le consulter , quelque peu digne qu'il en fût par son mal , ou au contraire , quelque désespéré qu'il fût. On lui fit les offres les plus avantageuses pour l'arrêter en Portugal; on en fit autant en Espagne
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à son pasage : mais rien ne put vaincre Tamour de la
patrie.
A son retour , M. de Louvois le fit entrer dans l'académie des sciences, en 1684.
Cette même année, la cour allant à Chambor , le roi demanda à Fagon un chirurgien qu'il put mettre , pendant le voyage , auprès du duc de Bourgogne , encore enfant. Fagon fit choix de Mer y. On ne peut pas mettre en doute s'il s'acquitta de cet emploi avec toute l'application et tout le zèle possible : mais il se trouvait encore plus étranger à la cour qu'il ne l'avait été en Portugal et en Espagne ; et il revint, aussitôt qu'il le put, respirer son véritable air naturel , celui des Invalides et de l'académie.
En 1692 , il fit un voyage en x^ngleterre par ordre de la cour, et ce qui paraîtra sans doute surprenant, on en ignore absolument le sujet. Peut-être s'est-on déjà aperçu que les faits rapportés jusqu'ici ont été assez dénués de circonstances , assez décharnés ; c'est la faute de celui qu'ils regardent. Après qu'il avait rempli dans la dernière exactitude ses fonctions nécessaires, il se renfermait dans son cabinet, où il étudiait, non pas tant les livres que la nature même : il n'avait de commerce qu'avec les morts , et cela dans un sens beaucoup plus étroit qu'on ne le dit d'ordinaire des savans. Il s'instruisait donc infiniment ; mais personne n'en eût rien su, si les opérations (^pi'il faisait tous les jours n'eussent trahi le secret de son habileté. Ceux qui sont fortement occupés à exercer une profession ou un talent, parlent du moins plus volontiers dans l'intérieur de leur famille, soit de leurs occupations présente», soit de leurs projets; on esl obligé de les écouter , et ils
ont une liberlé entière de se faire valoir ; mais il n'usait point (le ses droits à cet égard ; on ne le voyait qu'aux heures des repas , et il n'y tenait point de discours inutiles. Enfin , je le répète , on ne sait rien du voyage d'Angleterre , dont il aurait dû , au moins à sa femme et à ses enfans, vanter ou excuser le succès. Tout était enseveli dans un profond silence , et il est presque étonnant que ÎMery ait été connu. Il n'a rien mis du sien dans sa réputation , que son mérite , et communément il s'en faut beaucoup que ce soit assez.
Et 1 700 , M. de liarlay , premier président , le nomma premier chirurgien de l'Hotel-Dieu. 11 n'accepta cette place que quand il fut bien siir qu'elle n'était pas incompatible avec celle de l'académie, et je lui ai ouï dire que les deux ensemble remplissaient toute son ambition ; aussi l'ont-elles uniquement occupé. Des malades, quelqu'importans qu ils fussent , et quelqu'utiles qu'ils dussent être , n'ont jamais pu le faire sortir de chez lui. Tout au plus a-t-il traité quelques amis, mais en amis , et en leur faisant très peu de chose. Des étrangers qui souhaitaient passionnément qu'il leur fit des cours particuliers d'anatoraie , n'ont pu le tenter par les promesses les plus magnifiques et les plus sûres. Il ne voulait point d'une augmentation de forlune qui lui eût coûté un temps destiné à de nouveaux progrès dans sa science.
Mais ce même temps, qu'il estimait plus que la richesse , il ne l'épargnait point à ses devoirs; il conçut volontairement le dessein d'en donner à l'Hôtel-Dieu beaucoup plus qu'il ne lui en demandait , selon l'usage établi. Les jeunes chirurgiens qui venaient y apprendre leur métier, n'y prenaient des leçons qu'au gï*é du
hasard , qui leur meltait sous les yeux tantôt une opération , tantôt une autre ; rien de suivi , rien de méthodique ne dirigeait leurs connaissances. 11 obtint de M. de Harlay que l'on construisît un lieu où il leur ferait des cours réglés d'anatomie. S'il eût pris cette occasion de demander des appointemens plus forts , s'il ne l'eût même fait naître que dans cette vue, on ne l'eût pas blâmé d'accorder son intérêt avec celui du public. D'ailleurs le premier président l'honorait d'une affection particulière ; et comme ce grand magistrat. avait beaucoup d'esprit , peut-être l'aimait-il d'autant plus qu'il fallait de la pénétration pour sentir tout ce qu'il valait; mais Mery ne songea , dans son nouvel établissement, qu'à l'utilité publique , et il se tint heureux qu'on lui eut accordé un surcroit considérable d'assuiétissement et de travail.
Son génie était d'apporter une extrême exactitude à l'observation, et de se bien assurer de la simple vérité des choses. Il ne se pressaitpoint d'imaginer pourquoi telle disposition, telle structure; il voyait les faits d'autant plus sûrement, qu'il ne les voyait point au travers d'un système déjà formé qui eût pu les changer à ses yeux. Son cabinet anatomique , auquel il avait travaillé une bonne partie de sa vie , ce nombre prodigieux de dissections faites .de sa main , avec une patience étonnante , avaient apparemment aidé à lui faire prendre cette habitude ; il avait été si long-temps appliqué à ne faire que voir, qu'il n'avait pas eu le loisir tie songer tant à deviner; mais on doit convenir qu'il n'y a pas moins de sagacité d'esprit à bien voir en cette matière qu'à deviner ; aussi n'avait-on pas h craindre que ce qu'il faisait voir aux autres il le leur déguisât, ou
l'embellît trop par ses discours : h peine se pouvait-il résoudre à l'expliquer ; il fallait presque que les pièces de son cabinet parlassent pour lui.
On yen compte jusqu'à quatre-vingts d'importantes , soit squelettes entiers , soit parties d'animaux. Trente de ces pièces regardent l'homme ; et celles où sont tous les nerfs, conduits depuis leur origine jusqu'à leurs extrémités , a du lui coûter des trois ou quatre mois de travail. Une adresse singulière , et une persévérance infatigable, ont été nécessaires pour finir ces ouvrages ; aussi était-ce là ce qui l'enlevait à tout. Il était toujours pressé de rentrer dans ce lieu où toutes ces machines démontées et dépouillées de ce qui nous les cache , en les revêtant , lui présentaient la nature plus à nu, et lui donnaient toujours à lui-même de nouvelles instructions. Cependant , pour ne se pas trop glorifier de la connaissance qu'il avait de la structure des animaux, il faisait réflexion sur l'ignorance où l'on est de l'action et du jeu des liqueurs. Nous autres anatomisLes , m'a-t-il dit une fois , nous scmvies ccmme les crccheleurs de Paris , qui en ccnnaissent tentes les rues jiiscjii aux plus petites et aux plus écartées ; mais qui ne savent pas ce qui se passe dans les maiscns.
On a vu de lui dans nos volumes quantité de morceaux sur ce que devient*l'air entré dans les poumons, sur l'iris de l'œil , sur la choroïde , etc. Il a donné une nouvelle structure au nerf optique, et a osé avancer qu'un animal se multiplie sans accouplement; c'est la moule d'étang , dont il a donné la singulière et bizarre anatomie' ; mais ce qui a fait le plus de bruit dans
• Voyez l'Histoire de 1710, pag. 3o et suiv.