‹ Œuvres de Fontenelle (volume 4)Chapitre 99 sur 256 · AMAÎST DE LA PRAIRIE · texte numérisé non relu

AMAÎST DE LA PRAIRIE

J'ai fait pour vous trouver un assez long voyage, Mon aimable prairie ; enfin je viens à vous; Recevez un ruisseau , dont le sort le plus doux Sera de voir ses eaux couler pour votre usage.

C'est dans ce seul espoir que , sans aucun repos ,

Depuis que j'ai quitté ma source , J'ai toujours jusqu'ici continué ma course ,

Toujours roulé mes petits flots.

D'un COUPS précipité j'ai passé des prairies, Où tout autre ruisseau s'amuse avec plaisir ; Je n'ai point serpenté dans leurs routes fleuries ; Je n'en avais pas le loisir.

Tel que vous me voyez , sachez , ne vous déplaise , (Car il est bon de se Taire valoir)

Que plus d'une prairie aurait été bien aise De me donner passage et de me recevoir.

Mais ce n'était pas là mon compte ; J'en fusse arrivé un peu plus tard en ce lieu ;

Et par une fuite assez prompte , Gazouillant finement, je leur disais adieu.

lî faut vous dire tout, la feinte est inutile , J'en trouvais la plupart dignes de mes refus; Les unes, entre nous, sont d'accès si facile, Que tous ruisseaux y sont les bien venus.

Elles veulent toujours en avoir un grand nombre , Et moi dans le grand nombre aussitôt je me perds ; D'autres sont dans des lieux un peu trop découverts. Et moi j'aime à couler à l'ombre.

J'étais bien inspiré de me garder pour vous , Vous êtes bien mon fait , je suis assez le vôtre ; Mais aussi moi reçu , n'en recevez point d'autres , Car je suis un ruisseau jaloux.

A cela près , qui n'est pas un grand vice ,

J'ai d'assez bonnes qualités.

Ne craignez pas que jamais je tarisse ,

Je puis défier les étés.

Je sais que certaines prairies D'un ruisseau comme moi ne s'accommodent pas , Il leur faut ces torrens qui font tant de fracas; Mais fort souvent on voit leurs eaux taries.

Mon cours en tout temps est égal , Je suis tranquille et doux, ne fais point de ravage; De plus, je viens vous faire hommage D'une eau pure comme cristal.

Il est telle prairie, et peut-être assez belle, A qui le plus petit ruisseau , Suivant sa pente naturelle, N'irait jamais porter deux gouttes d'eau ; A moins que détourné par un chemin nouveau, Elle n'en amenait quelqu'un jusques chez elle.

Mais pour vous , sans vous mettre efi frais , Sans vous servir d'un pareil artifice , Vous voyez des ruisseaux qui viennent tout exprès Vous faire offres de leur service , Et le tout pour vos intérêts.

A présent, je l'avoue, on vous trouve agréable,

Vous donnez du plaisir aux yeux; Mais avec un ruisseau , rien n'est plus véritable

Que vous en vaudrez beaucoup mieux.

De cent fleurs qui naîtront , vous vous verrez ornée ; Je vous enrichirai de ces nouveaux trésors ; Et vous tenant environnée , Avec mes eaux , je munirai vos bords.

Reposez-vous sur moi du soin de les défendre ; A quoi plus fortement puis-je m'inléresser ? Déjà même en deux bras je m'apprête à me fendre , Pour tâcher de vous embrasser.

Mes ondes lentement de toutes parts errantes , Ne pourront de ce lieu se résoudre à partir ; Et quand j'aurai semé cent routes différentes, Je me perdrai chez vous plutôt que d'en sortir. Je sens , je sens mes eaux qui bouillonnent de joie : De les tant retenir à la fin je suis las : Elles vont se répandre et se faire une voie ; Il n'est plus temps à vous de ne consentir pas.

DIVERSES, a5f)

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