‹ Œuvres de Fontenelle (volume 4)Chapitre 19 sur 256 · PREMIÈRE ÉGLOGUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ÉGLOGUE

» Dans un bois qu'arrose la Seine , » «le marchais sans tenir une route certaine ,

» Et rêvais presque sans objet ; » Un beau jour , un ruisseau, les fleurs de nos prairies » Suffisent pour causer de douces rêveries, » J'entendis quelques voix que je crus reconnaître ; « C'était Lise et C loris , qui toutes deux font naître » De nos hameaux les plus tendres amours :

» J'écoutai sans vouloir paraître,

» Trahison qui se fait toujours » Aux belles dont on veut surprendre les discours.

» Non, disait Cloris, j'ensuis sûre, » C'était une déesse , et tu lui fais injure

» D'être d'un avis différent.

>> D'une divinité les marques naturelles » Eclatent dans cet air qui touche et qui surprend ;

» Lise , as-tu donc vu des mortelles

» Avoir l'air si noble et si grand ?

» Tu ne peux à sa vue avoir été frappée » D'un respect plus profond que moi , » Répondait Lise ; et cependant je croi , » Ma Cloris , que tu t'es trompée , » El que j'en juge mieux que toi.

Les déesses , toujours fières et méprisantes , Ne rassureraient point les berger es tremblantes , Par d'obligeans discours , par des souris gracieux : » Mais tu l'as vu : cette auguste personne

» Qui vient de paraître en ces lieux , Prend soin de rassurer au moment qu'elle étonne. Sa bonté descendant sans peine jusqu'à nous , Semblait , par ses regards , nous faire des caresses.

» Cloris , as-tu vu des déesses » Avoir un air si facile et si doux ?

Alors je me présente aux yeux des deux bergères ,

» Qui ne traitaient point ces mystères Que des témoins cachés sont ravis d'écouter ; Je ne dois pas , leur dis-je, avoir beaucoup de gloire En devinant ici qui vous fait disputer;

» Ce ne peut être que Victoire.

» Pour vous dire ce que j'en croi , Je suis, je l'avoûrai, du sentiment de Lise ; Mais Cloris , car il faut parler de bonne foi ,

» Cloris ne s'est guère méprise.

Comment en sais-tu tant, toi qui n'es qu'un berger, Dit Cloris? à quel droit prétends-tu nous juger? Bergère, je consens, repris-je, à vous l'apprendre. Quoique simple berger , j'ai voulu voir la cour , Cette cour , d'où LOUIS prend plaisir à répandre Les biens dont est comblé ce rustique séjour. N'attendez pas de moi que je vous représente Combien de ces beaux lieux la pompe est éclatante ; Je fus , à leur aspect , interdit , ébloui ; Cent prodiges divers ont troublé ma mémoire ; ' Et de plus , tout doit bien s'en être évanoui : ' Mes yeux furent long-lemps attachés sur Victoire.

Car, le croiriez- vous bien ? on me vit là chantant

» Ces airs d'une muse champêtre , » Ces mêmes airs que vous connaissez tant. Victoire le voulut , se délassant peut-être De ces airs plus polis que sans cesse elle entend. Je tremblais devant elle , et je chantai pourtant.

» O ciel ! qu'elle fit bien connaître Jusqu'où va son esprit , jusqu'où son goût s'étend ! Les endroits dont je crois qu'on peut êtrç content, » Un souris fin , qui venait à paraître ,

» Les marquait dans le même instant.

» Quand un berger qui vous adore , » Chante des vers qui furent faits pour vous , Vous devez bien savoir s'ils sont touchans et doux ,

» Victoire le sait mieux encore.

» Puisqu'elle daigne m'écouter , « Toujours mes chants seront jugés par elle.

» Et pourquoi ne la pas chanter , î> Me direz-vous? La matière est si belle! » Je le sais bien ; mais un simple hautbois , » A votre avis , y pourrait-il suffire ?

» Phœbus lui-même avec sa lyre ,

» Y penserait plus d'une fois. »

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