A MONSIEUR
« Quand je lis d'Amadis ks faits inimitables, » Tant de châteaux forcés , de géans pourfendus ,
TOW. v, 6
8f. POÉSIES
» De chevaliers occîs , d'enchanteurs confondus , ^ Je n'ai point de regret que ce soient là des fables ; » jMais quand je lis TAstrée, où dans un doux repos >' L'amour occupe seul de plus charmans héros ,
» Où Famour seul de leur destin décide, » Où la sagesse même a l'air si peu rigide ,
* Qu'on trouve de l'amour un zélé partisan
- Jusques dans Adamas , le souverain druide ; » Dieux! que je suis fâché que ce soit un roman! n J "irais vous habiter, agréable contrée,
» Où je croirais que les esprits
» Et de Céladon et d'Astrée » Iraient encore errans , des mêmes feux épris ;
• Où le charme secret , produit par leur présence ,
n Ferait sentir à tous les cœurs
» Le mépris des vaines grandeurs ,
« Et les plaisirs de Tinnocence.
» O rives de Lignon ! ô plaines de Forez !
» Lieux consacrés aux amours les plus tendres , » Montbrison, Marcilli, noms toujours pleins d'altiaii^ » Que n'êtes-vous peuplés d'Hylas et de Silvandres ! » jNlais pour nous consoler de ne les trouver pas ,
» Ces Silvandres et ces H) las , »> Remplissons nos esprits de ces douces chimères, » Faisons-nous des bergers propres îi nous charmer; » Et puisque dans ces champs nous voudrions aimer,
» Faisons-nous aussi des bergères.
» Souvent en s'attachant à des fantômes vains , » Notre raison séduite avec plaisir s'égare , » Elle-même jouit des plaisirs qu'elle a feints ; » Et cette illusion pour quelque temps répare » Le défaut des vrais biens que la nature avare
» îS'a pas accordés aux humains.
« Ami , dans ce dessein je f offie cet ouvrage ; >• Nous avon^ eu du ciel l'un et Tautre en partage
» Le même goût pour les bergers.
» Nous n'imiterons pas du héros de Cervantes
» Dans de ridicules dangers
» Les prouesses extravagantes.
" Sans doute nos esprits ne seront point blesses >• Du fol entêtement de la chevalerie , » Jamais par nous des torts ne seront redresses ; » Mais pour cette puissante et douce rêverie , » Qui fit errer Lisis dans les plaines de Brie , » Avec quelques moutons à peine ramassés,
" Rétablissant la bergerie
» Dans l'éclat des siècles passés ,
» Cher ami , sans plaisanterie ,
» N'en sommes-nous point menacés ? »
Les bergers d'un hameau célébraient une fcte ; Chacun d'eux plus paré méditait sa conquête ; Ne respirait qu'amour , et n'était appliqué Qu'au soin de voir , de plaire et d'être remarqué. Ce soin , mais plus secret , occupait les bergères ; On avait pris conseil des ondes les plus claires, On avait dérobé des fleurs aux prés naissans ; Rien n'était oublié des secours innocens Qu'en ces lieux la nature , et si simple et si belle , Peut recevoir d'un art presqu'aussi simple qu'elle. Ici , sous des rameaux exprès entrelacés , Où jouaient les rayons dont ils étaient percés , On formait tour à tour des danses différentes : Heureux ceux qui tenaient la main de leurs amintes! Là, dans une campagne on disputait un prix ; L'amour plus que la gloire anime les esprits .
Les belles aux bergers inspirent de l'adresse :
Heureux qui met le prix aux pieds de sa maîtresse!
Tout Tair retentissait du bruit confus et doux
Des flûtes, des hautbois , et des oiseaux jaloux;
Il naissait mille amours , ce temps les favorise ;
Ils étaient moins craintifs , ce temps les autorise ;
De toutes parts enfin , par mille jeux divers ,
A la joie , au plaisir les cœurs étaient ouverts ;
Alcandre , Alcandre seul n'en était point capable ;
A peine il reconnut un jour si remarquable ;
En voyant ce spectacle , il s'en trouva surpris ;
Triste , mais tendre effet de l'absence d'Iris.
Il se dérobe, il fuit une importune foule;
Par des chemins couverts en secret il se coule.
Aussitôt qu'il arrive au milieu d'un coteau
D'où les yeux aisément découvrent le hameau.
Il y voit l'allégresse en tous lieux répandue ,
Pour un amant qui souffre insupportable vue.
Il s'arrête , et pressé de ses vives douleurs :
Tout rit , tout est en joie ; et moi , dit-il , je meurs.
Deux fois du sein des eaux la lumière est sortie,
Depuis que du hameau ma bergère est partie ;
Je faisais de la voir le plus doux de mes soins ;
Si je ne la voyais , je la cherchais du moins;
L'amour me conduisait, et je ne manquais guère
A découvrir les lieux qui cachaient la bergère.
Mais maintenant, hélas! j'erre en ces mêmes lieux,
Plein d'elle, et sans espoir qu'elle s'offre à mes yeux.
Ciel ! que le soleil marche à pas lents sur nos têtes !
Quels jours! quelle tristesse! et l'on songe à des fêtes!
On danse en ce hameau ! que je me tiens heureux
D'être ici solitaire, éloigné de ces jeux!
Et qu'y ferais-jei' quoi! je pourrais voir Doride
De louanges toujours et de douceurs avide , Et Madonte qui croit qu'Iris ne la vaut pas , Et Stelle qui jamais n'a loué ses appas, Y briller en sa place , y triompher de joie ! Goûtez bien le bonheur que le ciel vous envoie , Bergères ; jouissez de mille vœux offerts Dans l'absence d'Iris , les monieus vous sont chers. Qu'elle eût orné les jeux! que d'yeux tournés sur elle! Et qu'on m'eût rendu fier en la trouvant si belle ! Elle eût mis cet habit qu'elle-même a filé, Chef-d'œuvre de ses doigts qu'on n'a point égalé : Souvent à cet ouvrage un peu trop attachée , Il semblait de mon chant qu'elle fût moins touchée. 11 est vrai cependant que , pour mieux m'écouter, La belle quelquefois voulait bien le quitter. Elle aurait mis en nœuds sa longue chevelure , La jonquille à ces nœuds eût servi de parure; Elle est jaune , Iris brune , et sans doute l'emploi De cueillir cette fleur ne regardait que moi. Peut-être dans les jeux elle eût bien voulu prendre Le moment d'un regard mystérieux et tendre , Qu'avec un air timide elle m'eût adressé , Et de tous mes tourmens j'étais récompensé. Peut-être qu'à l'écart si je l'eusse trouvée. D'une troupe jalouse un peu moins observée , Elle m'eût, en fuyant, dit quelques mots tout bas, Avec sa douce voix et son doux embarras. Elle l'a déjà fait aux noces de Sylvie , Ce plaisir imprévu pensa m'oler la vie ; Mon cœur se trouble encore à ce seul souvenir. Quel moment! ah! grands Dieux! s'il pouvait revenir! Alcandre, que dis-tu? La bergère est absente. Peut-être pour long-temps , peut-être peu constante ;
go POESIES
Et jusqu'à ses faveurs tu portes ton espoir ?
Tu serais trop heureux seulement de la voir.
SILVANIRE ET DELPHIRE.