‹ Œuvres de Fontenelle (volume 4)Chapitre 20 sur 256 · A MONSIEUR · texte numérisé non relu

A MONSIEUR

« Quand je lis d'Amadis ks faits inimitables, » Tant de châteaux forcés , de géans pourfendus ,

TOW. v, 6

8f. POÉSIES

» De chevaliers occîs , d'enchanteurs confondus , ^ Je n'ai point de regret que ce soient là des fables ; » jMais quand je lis TAstrée, où dans un doux repos >' L'amour occupe seul de plus charmans héros ,

» Où Famour seul de leur destin décide, » Où la sagesse même a l'air si peu rigide ,

* Qu'on trouve de l'amour un zélé partisan

- Jusques dans Adamas , le souverain druide ; » Dieux! que je suis fâché que ce soit un roman! n J "irais vous habiter, agréable contrée,

» Où je croirais que les esprits

» Et de Céladon et d'Astrée » Iraient encore errans , des mêmes feux épris ;

• Où le charme secret , produit par leur présence ,

n Ferait sentir à tous les cœurs

» Le mépris des vaines grandeurs ,

« Et les plaisirs de Tinnocence.

» O rives de Lignon ! ô plaines de Forez !

» Lieux consacrés aux amours les plus tendres , » Montbrison, Marcilli, noms toujours pleins d'altiaii^ » Que n'êtes-vous peuplés d'Hylas et de Silvandres ! » jNlais pour nous consoler de ne les trouver pas ,

» Ces Silvandres et ces H) las , »> Remplissons nos esprits de ces douces chimères, » Faisons-nous des bergers propres îi nous charmer; » Et puisque dans ces champs nous voudrions aimer,

» Faisons-nous aussi des bergères.

» Souvent en s'attachant à des fantômes vains , » Notre raison séduite avec plaisir s'égare , » Elle-même jouit des plaisirs qu'elle a feints ; » Et cette illusion pour quelque temps répare » Le défaut des vrais biens que la nature avare

» îS'a pas accordés aux humains.

« Ami , dans ce dessein je f offie cet ouvrage ; >• Nous avon^ eu du ciel l'un et Tautre en partage

» Le même goût pour les bergers.

» Nous n'imiterons pas du héros de Cervantes

» Dans de ridicules dangers

» Les prouesses extravagantes.

" Sans doute nos esprits ne seront point blesses >• Du fol entêtement de la chevalerie , » Jamais par nous des torts ne seront redresses ; » Mais pour cette puissante et douce rêverie , » Qui fit errer Lisis dans les plaines de Brie , » Avec quelques moutons à peine ramassés,

" Rétablissant la bergerie

» Dans l'éclat des siècles passés ,

» Cher ami , sans plaisanterie ,

» N'en sommes-nous point menacés ? »

Les bergers d'un hameau célébraient une fcte ; Chacun d'eux plus paré méditait sa conquête ; Ne respirait qu'amour , et n'était appliqué Qu'au soin de voir , de plaire et d'être remarqué. Ce soin , mais plus secret , occupait les bergères ; On avait pris conseil des ondes les plus claires, On avait dérobé des fleurs aux prés naissans ; Rien n'était oublié des secours innocens Qu'en ces lieux la nature , et si simple et si belle , Peut recevoir d'un art presqu'aussi simple qu'elle. Ici , sous des rameaux exprès entrelacés , Où jouaient les rayons dont ils étaient percés , On formait tour à tour des danses différentes : Heureux ceux qui tenaient la main de leurs amintes! Là, dans une campagne on disputait un prix ; L'amour plus que la gloire anime les esprits .

Les belles aux bergers inspirent de l'adresse :

Heureux qui met le prix aux pieds de sa maîtresse!

Tout Tair retentissait du bruit confus et doux

Des flûtes, des hautbois , et des oiseaux jaloux;

Il naissait mille amours , ce temps les favorise ;

Ils étaient moins craintifs , ce temps les autorise ;

De toutes parts enfin , par mille jeux divers ,

A la joie , au plaisir les cœurs étaient ouverts ;

Alcandre , Alcandre seul n'en était point capable ;

A peine il reconnut un jour si remarquable ;

En voyant ce spectacle , il s'en trouva surpris ;

Triste , mais tendre effet de l'absence d'Iris.

Il se dérobe, il fuit une importune foule;

Par des chemins couverts en secret il se coule.

Aussitôt qu'il arrive au milieu d'un coteau

D'où les yeux aisément découvrent le hameau.

Il y voit l'allégresse en tous lieux répandue ,

Pour un amant qui souffre insupportable vue.

Il s'arrête , et pressé de ses vives douleurs :

Tout rit , tout est en joie ; et moi , dit-il , je meurs.

Deux fois du sein des eaux la lumière est sortie,

Depuis que du hameau ma bergère est partie ;

Je faisais de la voir le plus doux de mes soins ;

Si je ne la voyais , je la cherchais du moins;

L'amour me conduisait, et je ne manquais guère

A découvrir les lieux qui cachaient la bergère.

Mais maintenant, hélas! j'erre en ces mêmes lieux,

Plein d'elle, et sans espoir qu'elle s'offre à mes yeux.

Ciel ! que le soleil marche à pas lents sur nos têtes !

Quels jours! quelle tristesse! et l'on songe à des fêtes!

On danse en ce hameau ! que je me tiens heureux

D'être ici solitaire, éloigné de ces jeux!

Et qu'y ferais-jei' quoi! je pourrais voir Doride

De louanges toujours et de douceurs avide , Et Madonte qui croit qu'Iris ne la vaut pas , Et Stelle qui jamais n'a loué ses appas, Y briller en sa place , y triompher de joie ! Goûtez bien le bonheur que le ciel vous envoie , Bergères ; jouissez de mille vœux offerts Dans l'absence d'Iris , les monieus vous sont chers. Qu'elle eût orné les jeux! que d'yeux tournés sur elle! Et qu'on m'eût rendu fier en la trouvant si belle ! Elle eût mis cet habit qu'elle-même a filé, Chef-d'œuvre de ses doigts qu'on n'a point égalé : Souvent à cet ouvrage un peu trop attachée , Il semblait de mon chant qu'elle fût moins touchée. 11 est vrai cependant que , pour mieux m'écouter, La belle quelquefois voulait bien le quitter. Elle aurait mis en nœuds sa longue chevelure , La jonquille à ces nœuds eût servi de parure; Elle est jaune , Iris brune , et sans doute l'emploi De cueillir cette fleur ne regardait que moi. Peut-être dans les jeux elle eût bien voulu prendre Le moment d'un regard mystérieux et tendre , Qu'avec un air timide elle m'eût adressé , Et de tous mes tourmens j'étais récompensé. Peut-être qu'à l'écart si je l'eusse trouvée. D'une troupe jalouse un peu moins observée , Elle m'eût, en fuyant, dit quelques mots tout bas, Avec sa douce voix et son doux embarras. Elle l'a déjà fait aux noces de Sylvie , Ce plaisir imprévu pensa m'oler la vie ; Mon cœur se trouble encore à ce seul souvenir. Quel moment! ah! grands Dieux! s'il pouvait revenir! Alcandre, que dis-tu? La bergère est absente. Peut-être pour long-temps , peut-être peu constante ;

go POESIES

Et jusqu'à ses faveurs tu portes ton espoir ?

Tu serais trop heureux seulement de la voir.

SILVANIRE ET DELPHIRE.

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