‹ Œuvres de Fontenelle (volume 4)Chapitre 21 sur 256 · TROISIÈME ÉGLOGUE · texte numérisé non relu

TROISIÈME ÉGLOGUE

ATIS,LICLDAS.

ATIS,

« Ou vas-tu, Licidas?

LICIDAS.

» Je traverse la plaine , » Et vais même monter la colline prochaine.

ATlS.

>i La course est assez longue.

LICIDAS.

» Ah! s'il était besoin » Pour le sujet qui me mène , w J'irais encor plus loin.

ATIS.

» Il est aisé de t'entendre; » Toujours de l'amour ?

LICIDAS.

» Toujours.

» Que faire sans les amours ?

w Qui viendrait me les défendre ,

» Je finirais là mes jours, j) Au hameau d'où je suis tout le monde s'engage , » En aucun auti e L'eu l'amour n'est mieux servi : « Bergères et bergers nous lui rendons hommage ;

» Il n'est point parmi nous d'usage » Plus ancien ni mieux suivi.

ATIS.

" Et n'est-ce pas chez nous la même chose ?

Un berger rougirait de n'être pas amant ;

Au doux péril d'aimer de soi-même on s'expose.

» Qu'il arrive un événement , »> Il n'en faut pas chercher bien loin la cause ;

» C'est l'amour , c'est lui sûrement.

»> Par nos Iris et nos Sylvies

» Tous nos destins sont décidés.

Les troupeaux , il est vrai , sont assez mal gardés :

» Mais les belles sont bien servies.

LICIDAS.

Dans tout notre hameau nous ne pouvions compter Qu'une jeune beauté qui fût indifférente ; Maintenant c'en est fait , Silvanire est amante , L'amour n'a point voulu qu'on la pût excepter.

ATlS.

» Dis-moi, Berger, par quelle voie » Il l'a soumise à son pouvoir :

>» Je suis curieux de savoir » Les divers moyens qu'il emploie.

Aussi bien je suivrai la roule que tu tiens » Pendant un assez long espace ; ^> Dans de semblables entretiens , » Tu sais comme le temps se passe.

LICIDAS.

» Mais, Berger, tu me conteras » De too hameau quelque histoire pareille.

ATIS.

.l'y consens ; ce serait une grande merveille j» S'il ne nous en fournissait pas. »

LICIDAS.

SiLVANiRE vivait sans avoir de tendresse , Elle perdait le temps d'une aimable jeunesse ; Et, ce qui méritait de plus grands châtimcns, Elle le faisait perdre à deux ou trois amans. Souvent contre l'amour, même contre sa mère,. Contre l'aimable troupe adorée en Cythère , Elle tint des discours offensanstt hardis ; Je serais bien fâché de les avoir redits. Elle quitta pourtant sa fierté naturelle Non sur de nouveaux soins qu'un amant eut pour elle L'amour n'en fit pas tant , et la réduisit bien : Toute cette fierté cessa presque sur rien. Un jour elle épia Mirène avec Zélide : Tandis que le soleil brûlait la terre aride , Sous un ombrage épais ces amans retirés , Du reste des mortels se croyaient délivrés. Un buisson les trahit aux yeux de Silvanire ; D'un entretien d'amans elle eut dessein de rire , Plaisir (jui lui devait sans doute être interdit. Dieux ! quels discours charmans Silvanire entendit ! Devine-les, Atis, toi qui sais comme on aime ; C'étaient de ces discours dictés par l'amour même , Que les indifférens ne peuvent imiter , Qu'un amant hors de là ne saurait répéter. Ils étaient quelquefois suivis par un silence; Au défaut de la voix , les yeux d'intelligence , Confondaient des regards vifs, quoique languissans, Et craintifs et flatteurs , doux ensemble et perçans. Zélide en rougissait; et cette honte aimable Exprimait mieux encore un amour véritable , Et INlirène charmé lisait , dans sa rougeur, Pes secrets qu'à demi cachait encor son cœur-

Tantôt de leurs amours l'histoire est retracée : La rencontre où d'abord leur âme fut blessée , Le lieu , même l'habit que Zélide avait pris ; Rien n'est indifférent à des cœurs bien épris. Les premières rigueurs qu'eut à souffrir Mirène , Dont la bergère alors ne convenait qu'à peine , Mille riens amoureux pour eux seuls importans , Quels sujeîs d'entretien à des amans contens? Ils s'occupent tantôt d'un simple badinage , Qui des tendres amours est le charmant partage , Que le respect pourtant accompagne toujours ; Doux respect , qui lui-mcme aide aux tendres amours. Mais pour les amuser , ce qui pouvait suffire , Par quel art , cher Atis , se pourrait-il décrire ? Quelque débat entre eux survenu pour un chant , Que chacun croyait rendre encore plus touchant , Quelque fleur que Mirène arrachait à la belle , Et dans le mouvement que causait la querelle , Une main de Zélide ou bien un bras baisé, Un vain courroux d'amante aussitôt apaisé : Que sais-je ? mille jeux que l'amour autorise , Une innocente offense , une feinte surprise , D'une liberté douce effets pleins d'agrémens , Voilà ce qui changeait leurs heures en momens. Silvanire conçut qu'elle était moins heureuse ; De ce lieu solitaire elle sortit rêveuse : Les [)lus beaux de ses jours , quoiqu'exempts de souci, Tranquilles, fortunés, ne coulaient point ainsi. Elle croyait toujours voir Zélide et Mirène , Toujours de leurs discours sa mémoire était pleine , Présage d'une ardeur qui s'allait allumer ; Elle sentit enfin qu'il lui manquait d'aimer. Bientôt de ses amans Lisis le plus aimable ,

9f POÉSIES

A ses vœux empressés la trouva favorable ;

Bientôt mais qu'ai-je encore, Atis , à te conter?

Silvanire en chemin ne doit pas s'arrêter ;

Bientôt sur tous les soins que la tendresse inspire ,

On ne distingua plus Zélide et Silvanire.

De l'amour cependant admire les attraits ;

Le mal se prend à voir deux amans de trop près.

ATlS.

•r LiciDAs , tu ne saurais croire

» Quel plaisir m'a fait ton histoire.

» Je suis ravi , lorsque j'entends '■ Que notre commun maître obtient une victoire. » Viens m'en redemander le détail dans vingt ans,

» Et tu verras si j'ai bonne mémoire.

» Je pourrais bien les soirs oublier quelquefois » Combien on a mené de mes moutons au bois ;

» J'oublierai bien des secrets qu'on m'enseigne » Pour guérir un troupeau qui périt chaque jour ;

» Mais il ne faut pas que l'on craigne » De me voir oublier une histoire d'amour.

LICIDAS.

» Puisque ta mémoire est si bonne , » Acquitte-toi , Berger , de ce que tu me dois.

ATIS.

» Tu ne perdras rien de tes droits ; » Vois si je sais payer les plaisirs qu'on me donne. «

Trois jours s'étaient passés , trois jours qu'avaient perdus Et Delphire et Damon , qui ne s'étaient point vus ; Leurs troupeaux, jusqu'alors confondus dans la plaine. Tristement séparés, ne paissaient qu'avec peine. Tandis que le berger ne songeait qu'à choisir

Les lieux , les sombres lieux où Ton rêve à loisir ; La bergère affectait de paraître suivie Des plus jeunes bergers dont elle fût servie ; Mais elle était distraite , et des soupirs secrets Allaient après Damon jusqu'au fond des forêts. Vois de quelle rigueur était cette bergère. Damon lui déroba quelque faveur légère , Delphire le bannit dans un premier courroux; Peut-être un peu plus tard Tordre eût été plus doux. Un soir que les troupeaux , sortant du pâturage , D'un pas tardif et lent marchaient vers le village , Et que tous les bergers chantaient à leur retour Les douceurs du repos qui suit la fm du jour, Delphire qui , malgré l'ombre déjà naissante , Vit Damon d'aussi loin que peut voir une amante , S'arrêta sur sa route , et prit soin d'y chercher L'endroit le plus obscur où l'on se pût cacher- Rêveur, plein d'une triste et sombre nonchalance, Tel qu'on peut souhaiter un amant dans l'absence, Il laissait ses brebis errer en liberté , Et son hautbois oisif pendait à son côté. Delphire en fut touchée , et pour être aperçue , Elle fit quelque bruit : il détourna la vue ; Et quand vers la bergère il adressa ses pas , Elle le reçut mal , mais elle ne fuit pas. Que ne lui dit-il point ? les nymphes du bocage IN 'entendirent jamais de plus tondre langage ; L'écho , qui des bergers C(mnaît tous les amours , Ne répéta jamais de plus tendres discours. Tantôt il c(mdanmait lui-même son audace. D'un ton do suppliant il demandait sa grâce; Et tantôt moins soumis , il trouvait trop cruel Qu'un léger attentat l'eût rendu criminel.

Par quels soins assidus, et par quelle constance

Avait-il prévenu cette amoureuse offense ?

Et combien voyait-on d'amans moins empressés,

Moins ardens qu'il n'était, et mieux récompensés?

A la fin cependant il revenait à dire

Qu'il était trop content, puisqu'il aimait Delpliire ;

Et que sans ses faveurs , sans cet heureux secours ,

Il conserverait bien d'éternelles amours.

Plein de sa passion, alors Damon lui jure

Que la simple amitié ne serait pas plus pure ;

Il semble que ses yeux le jurent à leur tour :

L'amour fait qu'il renonce à tous les biens d'amour;

Et dans le même instant qu'avec tant de tendresse

Il tâche à réparer son trop de hardiesse ,

Au milieu des sermens de ne prétendre rien ,

Poussé par un transport qu'il ne connaît pas bien ,

Troublé par des i-e^ards dont la douceur l'attire y

Il s'approche , il avance , il embrasse Delphire.

On dit que le berger , lorsqu'on l'avait banni ,

Pour un moindre sujet avait été puni ;

Et, sans savoir pourquoi, Delphire moins sévère.

Sur ce crime nouveau n'entre point en colère.

Lie [D A s.

« Je te l'avoue , Atis , tu t'es bien acquitté. » J'aime Delphire et sa fierté.

ATIS.

» Ton goût est assez raisonnable ,

» Berger; et je ne doute pas » Que Ton ne te prépare une fierté semblable

" Aux lieux où tu tournes tes pas.

» Mais je t'y laisse aller , il faut que je te quitte . » Adieu.

LïCîDAS.

» Je vois d'ici ce que ton cœur médite ; Ton voyage, Berger, ressemble assez au mien.

ATIS.

» A dire vrai , cela se pourrait bien.

Va, puisses-tu jamais ne trouver de cruelles!

LICIDAS.

» Les cruelles ne me sont rien , » Je ne crains que les infidèles. »

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