QUATRIÈME ÉGLOGUE
Quittons , mes chers moutons , le cours de la rivière L'herbe sera meilleure aux lieux que j'aperçois ; Vous m'allez désormais occuper tout entière ; Myrtille , qui m'aimait , ne songe plus à moi.
Hélas! j'allais l'aimer, je n'en suis que trop sûre ; Déjà je prononçais son nom avec plaisir , Déjà je pensais moins à vous qu'à ma parure , Déjà pour vous garder je manquais de loisir.
Moi , qui fus toujours rigoureuse , Je ne l'étais presque plus que par art, Qu'afin de redoubler son ardeur amoureuse : Puisqu'il m'a dû quitter, ciel ! que je suis heureuse Qu'il ne m'ait pas quittée un peu plus tard !
Encore quelques soins , il n'était plus possible Que mon cœur ne se rendît pas ;
J'en eusse été touchée, et maintenant, hélas!
Ce cœur regretterait cVavoir été sensible ;
J'éprouverais mille chagrins jaloux :
Quel péril j'ai couru! cependant abusée Par des commencemens trop doux , Je ne soupçonnais pas que j'y fusse exposée. Je tremble encore en songeant aujourd'hui Que j'ai pensé dire à Myrtille La chanson que je fis pour lui , Quoiqu'à faire des vers je ne sois pas habile.
La crainte que j'avais qu'elle ne fût pas bien ,
Peut-être encore une autre honte , Empêcha que ma langue alors ne fût trop prompte ,
Et par bonheur je ne dis rien.
J'en mourrais si je l'avais dite ; Quoi donc , il la saurait ! et pour mieux m'insulter ,
Celle pour qui l'ingrat me quitte ,
Corinne oserait la chanter.'' Je connais maintenant ce que l'amour prépare
Aux faibles cœurs dont il s'empare ; Je connais ce que c'est qu'un tendre engagement : Mais lorsque mon printemps à peine encor commence , Faut-il avoir acquis , par mon premier amant ,
Une si triste expérience î* Profitons-en pourtant , évitons les pasteurs , Leurs danses , leurs chansons, leurs fêtes dangereuses ,
Mais surtout leurs discours flatteurs ; Fuyons aussi les bergères heureuses :
Si d'un pareil bonheur je formais le souhait , Mon cœur en deviendrait plus facile à surprendre.
Et ne dois-je pas bien comprendre Que ce n'est pas pour moi qu'un sort si doux est fait.
Inutile et vaine jeunesse , Toi qui devais m'amener de beaux jours , Qu'ai "je affaire de toi pour sentir la tristesse De vivre loin des jeux, des plaisirs, des amours ?
Hàle , précipite ton cours , Tu ne saurais voler avec trop de vitesse.
Venez remplir ces jours dont je crains le danger, Soins de ma bergerie , amusemens utiles ; Vous n'êtes pas touchans , mais vous êtes tranquilles : Ah ! ne me laissez pas le loisir de songer
Que Ton puisse avoir un berger.
Fontaines, fleurs, oiseaux, charmes pleins d'innocence, Aidez à m'occuper , j'aurai recours à vous ; Sauvez-moi de l'amour : hélas ! pour ma défense Sera-ce assez que vous conspiriez tous ?
D'où vient que je suis effrayée
Des efforts qu'il me va coûter ?
N'en serais-je pas bien payée , Et le repos peut-il trop s'acheter ?
Les plus tendres bergers , et Myrtille lui-même ,
N'ébranleraient pas mon dessein.
Non , Myrtille à mes pieds l'entreprendrait en vain : Quand on a le cœur tendre, il ne faut pas qu'on aime.
Atns[ parla Délie ; alors du dieu du jour Le char penchait un peu vers la fin de son tour ; Mais le char de la nuit n'avait pas pris sa place Que Délie à Myrtille avait déjà fait grâce. Il n'était point volage : il avait seulement Eprouvé sa bergère, et feint un changement; Crime qu'avec plaisir on pardonne au coupable , Après que d'un plus grand on l'a jugé capable.
Universif^ BIBLIOTHECA
,oo POÉSIES
]M\ rlille en peu de temps se vit assez aimé , Pour savoir le dessein que l'on avait formé. Il ne demeura pas tout-à-fait inutile ; Quelquefois il fit rire et Délie et Myrtille.
u Ce présent pastoral doit-il être pour vous ?
w Hélas ! je ne vous trouve aucun trait de bergère.
» Vous n'avez point ce tendre caractère , » Des belles de nos bois l'agrément le plus doux ;
» ÎNlais vous avez en récompense » Dans l'air, dans le visage assez de majesté, » Dans l'humeur assez de fierté , V Et peut-être un peu d'inconstance ; » Enfin vous êtes nymphe, à ce que font juger » Vos appas , vos défauts , trop bizarre mélange , « Et trop capable encor de plaire et d'engager : 1. Vous êtes nymphe , et moi , qui sous vos lois me range ,
» Je ne suis qu'un simple berger.
» Tendresse qui jamais n'étale ses services , » Délicatesse sans caprices , » Soins plus amoureux que brillans , » Timidité flatteuse, ardeurs toujours égales , » Transports qui sont ensemble et doux et violens , « Respect , constance , enfin les vertus pastorales , )) Voilà quels sont tous mes talens.
» Mais toute nymphe que vous êtes , j> Que vous faut-il de plus que des flammes parfaites ; » Un berger fidèle a de quoi » Payer le cœur des nymphes même , V Et qui d'un certain ton peut dire , je vous aime, » Ne voit rien au-dessus de soi.
» Je ne crois pas qu'on vous irrite » En vous tenant ce superbe discours;
Chacun , autant qu'il peut , fait valoir son mérite , Les bergers ne sauraient vanter que leurs amours, i