CINQUIÈME ÉGLOGUE
APtCAS, PALEMON, TIMANTE.
Arcas et Palemon , tous deux d'un âge égal , L'un pour l'autre tous deux concurrens redoutables. Se répondant tous deux par des chansons semblables,
» Formaient un combat pastoral.
» Ce n'était point la méprisable gloire, Ou du chant, ou des vers , qui piquait leurs esprits. » Ils disputaient un plus illustre prix ; n Chacun prétendait la victoire » Pour la beauté dont il était épris.
» Timante les jugeaient; Timante Qui dans ses jeunes ans enflatnrna tant de cœurs,
» Qu'une expérience savante Rendait en fait d'amour Foracle des pasteurs ,
)) Et dont la vieillesse galante Souvent par ses avis se plaisait à former
» Quelque beauté simple et naissante, Qui n'eût su qu'être aimable et non s?, faire aimer.
> Le berger qui des deux aurait le moins su plaire,
< Ne devait point payer deux chevreuils et leur mère » A son rival victorieux ,
> Dans des temps plus grossiers peine assez ordinaire
» Il fallait , ô loi plus sévère !
TOM. v. 7
» Et que n'eût- il pas aimé mieux ?
j> Que du berger vainqueur il chantât la bergère. » Aussi de quel beau feu ne furent-ils pas pleins ? » Quels efforts des deux parts ! O toi , muse rustique , >• Qui , laissant à tes sœurs la trompette héroïque , » N'enfles que des pipeaux assemblés par tes mains, "^ » Toi , qui du superbe Parnasse
» Négligeant les lauriers sacrés , » Te couronnes le front avec autant de grâce
«• Des simples fleurs qui naissent dans les prés , *» Redis-moi le combat ardent , quoique paisible ,
» Que se livrèrent les bergers.
» Tu n'as jamais connu de combat plus terrible , » Tes héros n'ont jamais couru d'autres dangers.
ARCAS
Au parti de Philis tu dois la préférence , Amour; elle n'a point de mépris pour tes lois.
PALEMON.
Si Daphné n'aime pas , tu sais en récompense , Amour , combien Daphné fait aimer dans ces bois.
ARCAS
De Vénus quelquefois avez-vous vu l'image ? Klle a les cheveux blonds , et ma bergère aussi.
PALEMON.
Avec ses cheveux noirs Daphné plaît davantage ; Pardonne-moi , Vénus , mon cœur en juge ainsi.
ARCAS
Quand Philis a mêlé des fleurs dans sa coiffure , Quel charme pour les yeux, quel péril pour les cœurs!
PALEMON.
Quand Daphné se fait voir sans aucune parure , Elle sait mieux charmer qu'une autre avec des fleurs.
ARCAS
L'enjoument de Philis la rend encor plus belle , Et de jeux et de ris une troupe la suit.
PALEMON,
Daphné dans sa langueur a les grâces pour elle , Et les grâces toujours ne font pas tant de bruit.
ARCAS
D'une foule d'amans Philis est entourée ,
Et je vois que mon choix s'est trop fait approuver.
PALEMON.
Daphné fuit ses amans , elle vit retirée : Heureux qui lui j^ourrait fournir de quoi rêver !
ARCAS
Pour gagner tous les cœurs , le ciel fit ma bergère ; Sa beauté, sa douceur, tout plaît au même instant.
PALEMON.
Lorsque l'on voit Daphné douce ensemble et sévère, On n'oserait l'aimer , mais on l'aime pourtant.
ARCAS
N'est-ce pas à Philis que tous les vœux s'adressent , S'il vient en ce hameau des pasteurs étrangers ?
PALEMON.
Oui, pendant leur séjour autour d'elle ils s'empressent; Daphné n'est pas si propre aux amans passagers.
ARCAS
Dans le cristal des eaux souvent Philis se mire, ' Et là contre mon cœur elle apprête des traits. Ruisseaux , peignez-lui bien la beauté qui m'attire , Philis en croira mieux les sermens que je fais.
PALEMON.
Daphné ne cherche point le cristal des fontaines Le soin de sa beauté ne l'inquiète pas.
,oi POÉSIES
Soupirs que j'ai poussés, doux lourmens , tendres peines,
Vous seuls vous instruisez Daphné de ses appas.
ARCAS
Souviens-toi de quel air Philis entre en la danse , D'un éclat tout nouveau ses yeux sont allumés : Il brille sur son front une aimable assurance ; Elle sait que les cœurs vont tous être charmés.
PALEMON.
Daphné danse encor mieux , et n'en est pas si sûre : Soudain elle rougit , sa rougeur lui sied bien : De louanges en vain elle entend un murmure : Tous les cœurs sont charmés , seule elle n'en sait rien.
ARCAS
Aux soupirs d'Alcidon Philis était sensible ; Mais quel est mon bonheur, de voir que chaque jour Je détruis auprès d'elle un rival si terrible ! J'y perdrais si Philis n'avait point eu d'amour.
PALEMON.
Je n'ai point le plaisir de rendre méprisable Un rival pour qui seul on avait eu des yeux : Daphné n'aima jamais, elle en est plus aimable ; .le puis même espérer qu'elle en aimera mieux.
ARCAS
Alcidon l'autre jour au milieu d'une foide , Prit la main de Philis qu'il serrait tendrement : Soudain, sans qu'il me vit, près d'elle je me coule; Elle me donna l'autre et sourit finement.
PALEMON.
En ma faveur Daphné ne s'est point déclarée , J'espère cependant avoir un jour sa foi ; Non pas que j'en jurasse encor par Cythérée : Mon cœur me le promet , c'est mon cœur que j'en croi.
PASTORyVLES.
ARCAS
Ma Philis fait des vers cVun tendre caractère ; Elle en fera pour moi , je l'ai trop mérité : C'est toujours le ber»er qui chante la bergère ; Quel plaisir que lui-même en soit aussi chante !
PALEMON.
De la voix de Daphné que le doux son me touche ! Je ne puis plus souffrir les hûtes de ces bois ; On sent aller au cœur ce qui sort de sa bouche. O Dieu! et j'entendrais \'aime de cette voix!
ARCAS
Tu dois bien t'offenser , Philis ; on te compare , Philis , c'est à Daphné ; quel étrange rapport ! Se peut il jusques là que Palemon s'égare ? Moi qui prends ton parti , ne t'ai-je point fait tort i*
PALEMON.
Daphné , quoiqu'on ces lieux nulle autre ne l'égale , Ne viendrait pas plutôt à savoir nos débats, Qu'elle voudrait céder le prix à sa rivale ; Mais Timante, je crois , ne le permettrait pas.
ARCAS
Punis de Palemon l'insupportable audace ; A t'aimer sans espoir fais qu'il soit condamné : Philis , je te connais des regards pleins de grâce , Qui détruiraient soudain l'empire de Daphné.
PALEMON.
Daphné , n'entreprends pas une telle vengeance ; Laisse Arcas comme il est , et mes vœux sont remplis. Sa Philis lui fera sentir son inconstance ; Tes rigueurs vaudraient mieux que l'amour de Philis.
TIMANTE
Bergers , c'en est assez , je vois que votre zèle Pousserait trop loin la querelle ;
lob POÉSIES
Vous ne parleriez bientôt plus Du mérite de l'une et de l'autre bergère ; Vous perdriez le temps en discours superflus ;
Conclusion trop ordinaire.
Ecoutez-moi , Bergers ; voici mon jugement.
Pbilis est la plus agréable.
PALEMON.
AhîTimante!
TIMANTE
Ecoutez, Bergers, tranquillement.
Mais je crois Daphné plus aimable.
ARCAS
Et c'est ainsi . . • j
TIMANTE
Bergers, je me sers de mes droits; Et mon autorité doit être ici suivie.
Il vaudrait mieux aimer Pbilis pour quelques mois ,
Et Daphné pour toute sa vie.
Vous , Arcas , préparez quelque chant pour Daphné. Mais comme elle n'a pas aussi tout l'avantage ,
Je veux que de la main du berger qu'elle engage , A Philis sa rivale un bouquet soit donné. L'air sera tendre et doux , les fleurs seront nouvelles ; Les fleurs valent leur prix , mais elles valent moins Qu'un air qui veut du temps , de la peine et des soins : Ce partage convient assez juste aux deux belles.