A. MONSIEUR
» Le berger' qui jadis hérita le hautbois
» Du grand ' pasteur de Syracuse ,
» Et dont même aujourd'hui la muse >' De l'aimable Mantoue enorgueillit les bois , » Voulait que des forêts la demeure sauvage, " D'un consul quelquefois fût un digne séjour.
» J'entreprends un plus grand ouvrage , » Moi qui voudrais rendre digne d'un sage ,
" Des forêts où règne l'amour.
» Pourquoi non cependant ? Ces sages de la Grèce y. » Ces Thaïes, ces Bias, grands et superbes nors,
» L'emportent-ils pour îa sagesse
» Sur nos Tyrcis et nos Damons ?
» J'en doute. Dans nos champs la vertu toute pure
» Agit sans dessein d'éclater ; » Tout l'art de la raison ne saurait imiter » De nos bergers l'innocente droiture ;
» Ils ne se laissent point flatter
» Aux plaisirs remplis d'imposture ,
» Que sans l'aveu de la nature
» L'opinion ose inventer.
» Ce n'est point chez eux qu'on achète » Un bien imaginaire aux dépens d'un vrai bien :.
» Mais pour la sagesse parfaite ,
* Virgile.
- The'ocrite.
ïo8 POÉSIES
» Il leur manque des mots , un sévère maintien ^
» Et par malheur ils orit une houlette. » Encore un grand défaut, ils sont toujours amans; » De je ne sais quels feux qui leur semblent charmans,
» Leur âme est sans cesse remplie.
» Mais quoi ! tous les humains sont fous par quelque endroit. » Et l'amour n'est-ii pas la pKis sage folie » Dont on puisse payer le tribut que Ton doit ? » Vous donc que la sagesse admet dans ces mj^stères ; » Qui , simple spectateur des passions vidgaircs , » De leurs ressorts en nous considérez le jeu , » Prenez des yeux qui ne soient point austères » Pour un berger qui vous ressemble peu. « Ne riez pas de voir sa raison égarée j' Par tant d'états divers passer en un seul jour.
» Un amant est chose sacrée , w Et qui par un vrai sage est toujours révérée; » Le sage tant qu'il vit est en prise à l'amour. »
Les oiseaux qui du jour annoncent la naissance,
Laissaient encor les champs dans un profond silence ,
Lorsqu'Eraste s'éveille , et croit qu'à son réveil
Déjà Thétis s'apprête à rendre le soleil.
Il court de sa cabane ouvrir une fenêtre
Il regarde le ciel ; mais il ne voit paraître ,
]Si les vives couleurs que l'aurore produit ,
Ni ce douteux éclat qui se joint à la nuit.
La mère des amours à peine renaissante ,
Commençait à jeter sa lumière perçante ,
Dont tous les autres feux n'ont point le doux brillant ;
Eraste entre en courroux contre le jour trop lent.
Iris lui voulait bien parler dans un bocage ,
Quand le soir renverrait les troupeaux au village ;
Et pour cet entretien Eraste est éveillé
Avant que sur leS monts le soleil ait brillé.
Quelques momens après il appelle Tityre :
Depuis que le berger pour son Iris soupire ,
Tityre a pris le soin des troupeaux du berger ;
Ils allaient tous périr sans ce maître étranger.
Eraste ose lui faire un injuste reproche :
Vous dormez, lui dit-il, lorsque le jour approche ;
Les troupeaux devraient être aux plaines d'alentour ;
Partez. En le hâtant , il croit hâter le jour.
Le jour est loin encore aux yeux d'Eraste même ;
Il ne découvre rien ! quelle lenteur extrême !
Quel siècle jusqu'au soir! Il mesure des yeux
Le tour que le soleil doit faire dans les cieux ;
Il faut que sur ces monts ce grand astre renaisse ,
S'élève lentement, et lentement s'abaisse ,
Et se perde il la fin derrière ces grands bois ;
Il mesure ce tour , et frémit mille fois.
Le jour si souhaité , le jour enfin arrive :
Mais son inquiétude en est encor plus vive ;
Ses désirs , ses transports, ses divers mouvemens,
Lui font de tout ce jour sentir tous les momens.
Souvent pour modérer cette ardeur empressée,,
Il voudrait éloigner Iris de sa pensée ;
Tantôt de ses troupeaux tâchant à s'occuper ,
Tantôt dans ses vergers s'amusant à couper
D'un arbre trop chargé l'inutile branchage ,
Tantôt de joncs tissus commençant quelque ouvrage ,
En vain , toujours ïris , toujours cet heureux soir ,
L'agitent malgré lui par un trop doux espoir.
Il vaut mieux qu'à l'amour tout son cœur s'abandonne ;
Il prend ce doux hautbois qui sans cesse résonne
De l'excès de sa flamme et des beautés d'Iris ;
iio POÉSIES
Il chante ou le teint vif, ou les yeux qui l'ont pris.
Il repasse des airs qu'il a faits pour la belle ;
Imprudence d'amant ! Il se remplit trop d'elle ,
Le jour en est plus long , il en souffre : mais quoi!
Peut-il en l'attendant se faire un autre emploi?
A peine le soleil commençait à descendre ,
Au bocage déjà le berger va se rendre ;
Il se flatte qu'Iris, conduite par l'amour ,
Y pourra bien venir avant la fin du jour ;
Et quelquefois il craint que trop indifférente ,
Iris , la même Iris ne trompe son attente.
Elle vient à la lin , il n'était point trop tard :
Son air marque à demi qu'elle vient par hasard ;
Elle vient , mille amours arrivent avec elle .
Qui de ce rendez-vous apprenant la nouvelle ,
D'un désir curieux avaient été touchés.
Les uns près des amans sous un buisson cachés
Prêtent à leurs discours une oreille attentive ;
D'autres à qui de loin la voix à peine arrive ,
Sur des arbres touffus , montés de toutes parts y
Pour savoir ce qu'on dit, observent les regards.
Dans le bocage alors Eraste et la bergère
Respirèrent cet air qu'on respire à Cythère ,
Et par les doux transports dont ils furent atteints ,
Sentirent les amours dont ces lieux étaient pleins.
Combien en se voyant, Dieux! combien ils s'aimèrent!
Es s'aimaient encor plus quand ils se séparèrent ;
Mais Iris , appliquée à déguiser son feu ,
Croyait avoir trop dit , et le berger trop peu.
PASTORALES. n
LIGDAMIS.