‹ Œuvres de Fontenelle (volume 4)Chapitre 24 sur 256 · A. MONSIEUR · texte numérisé non relu

A. MONSIEUR

» Le berger' qui jadis hérita le hautbois

» Du grand ' pasteur de Syracuse ,

» Et dont même aujourd'hui la muse >' De l'aimable Mantoue enorgueillit les bois , » Voulait que des forêts la demeure sauvage, " D'un consul quelquefois fût un digne séjour.

» J'entreprends un plus grand ouvrage , » Moi qui voudrais rendre digne d'un sage ,

" Des forêts où règne l'amour.

» Pourquoi non cependant ? Ces sages de la Grèce y. » Ces Thaïes, ces Bias, grands et superbes nors,

» L'emportent-ils pour îa sagesse

» Sur nos Tyrcis et nos Damons ?

» J'en doute. Dans nos champs la vertu toute pure

» Agit sans dessein d'éclater ; » Tout l'art de la raison ne saurait imiter » De nos bergers l'innocente droiture ;

» Ils ne se laissent point flatter

» Aux plaisirs remplis d'imposture ,

» Que sans l'aveu de la nature

» L'opinion ose inventer.

» Ce n'est point chez eux qu'on achète » Un bien imaginaire aux dépens d'un vrai bien :.

» Mais pour la sagesse parfaite ,

* Virgile.

- The'ocrite.

ïo8 POÉSIES

» Il leur manque des mots , un sévère maintien ^

» Et par malheur ils orit une houlette. » Encore un grand défaut, ils sont toujours amans; » De je ne sais quels feux qui leur semblent charmans,

» Leur âme est sans cesse remplie.

» Mais quoi ! tous les humains sont fous par quelque endroit. » Et l'amour n'est-ii pas la pKis sage folie » Dont on puisse payer le tribut que Ton doit ? » Vous donc que la sagesse admet dans ces mj^stères ; » Qui , simple spectateur des passions vidgaircs , » De leurs ressorts en nous considérez le jeu , » Prenez des yeux qui ne soient point austères » Pour un berger qui vous ressemble peu. « Ne riez pas de voir sa raison égarée j' Par tant d'états divers passer en un seul jour.

» Un amant est chose sacrée , w Et qui par un vrai sage est toujours révérée; » Le sage tant qu'il vit est en prise à l'amour. »

Les oiseaux qui du jour annoncent la naissance,

Laissaient encor les champs dans un profond silence ,

Lorsqu'Eraste s'éveille , et croit qu'à son réveil

Déjà Thétis s'apprête à rendre le soleil.

Il court de sa cabane ouvrir une fenêtre

Il regarde le ciel ; mais il ne voit paraître ,

]Si les vives couleurs que l'aurore produit ,

Ni ce douteux éclat qui se joint à la nuit.

La mère des amours à peine renaissante ,

Commençait à jeter sa lumière perçante ,

Dont tous les autres feux n'ont point le doux brillant ;

Eraste entre en courroux contre le jour trop lent.

Iris lui voulait bien parler dans un bocage ,

Quand le soir renverrait les troupeaux au village ;

Et pour cet entretien Eraste est éveillé

Avant que sur leS monts le soleil ait brillé.

Quelques momens après il appelle Tityre :

Depuis que le berger pour son Iris soupire ,

Tityre a pris le soin des troupeaux du berger ;

Ils allaient tous périr sans ce maître étranger.

Eraste ose lui faire un injuste reproche :

Vous dormez, lui dit-il, lorsque le jour approche ;

Les troupeaux devraient être aux plaines d'alentour ;

Partez. En le hâtant , il croit hâter le jour.

Le jour est loin encore aux yeux d'Eraste même ;

Il ne découvre rien ! quelle lenteur extrême !

Quel siècle jusqu'au soir! Il mesure des yeux

Le tour que le soleil doit faire dans les cieux ;

Il faut que sur ces monts ce grand astre renaisse ,

S'élève lentement, et lentement s'abaisse ,

Et se perde il la fin derrière ces grands bois ;

Il mesure ce tour , et frémit mille fois.

Le jour si souhaité , le jour enfin arrive :

Mais son inquiétude en est encor plus vive ;

Ses désirs , ses transports, ses divers mouvemens,

Lui font de tout ce jour sentir tous les momens.

Souvent pour modérer cette ardeur empressée,,

Il voudrait éloigner Iris de sa pensée ;

Tantôt de ses troupeaux tâchant à s'occuper ,

Tantôt dans ses vergers s'amusant à couper

D'un arbre trop chargé l'inutile branchage ,

Tantôt de joncs tissus commençant quelque ouvrage ,

En vain , toujours ïris , toujours cet heureux soir ,

L'agitent malgré lui par un trop doux espoir.

Il vaut mieux qu'à l'amour tout son cœur s'abandonne ;

Il prend ce doux hautbois qui sans cesse résonne

De l'excès de sa flamme et des beautés d'Iris ;

iio POÉSIES

Il chante ou le teint vif, ou les yeux qui l'ont pris.

Il repasse des airs qu'il a faits pour la belle ;

Imprudence d'amant ! Il se remplit trop d'elle ,

Le jour en est plus long , il en souffre : mais quoi!

Peut-il en l'attendant se faire un autre emploi?

A peine le soleil commençait à descendre ,

Au bocage déjà le berger va se rendre ;

Il se flatte qu'Iris, conduite par l'amour ,

Y pourra bien venir avant la fin du jour ;

Et quelquefois il craint que trop indifférente ,

Iris , la même Iris ne trompe son attente.

Elle vient à la lin , il n'était point trop tard :

Son air marque à demi qu'elle vient par hasard ;

Elle vient , mille amours arrivent avec elle .

Qui de ce rendez-vous apprenant la nouvelle ,

D'un désir curieux avaient été touchés.

Les uns près des amans sous un buisson cachés

Prêtent à leurs discours une oreille attentive ;

D'autres à qui de loin la voix à peine arrive ,

Sur des arbres touffus , montés de toutes parts y

Pour savoir ce qu'on dit, observent les regards.

Dans le bocage alors Eraste et la bergère

Respirèrent cet air qu'on respire à Cythère ,

Et par les doux transports dont ils furent atteints ,

Sentirent les amours dont ces lieux étaient pleins.

Combien en se voyant, Dieux! combien ils s'aimèrent!

Es s'aimaient encor plus quand ils se séparèrent ;

Mais Iris , appliquée à déguiser son feu ,

Croyait avoir trop dit , et le berger trop peu.

PASTORALES. n

LIGDAMIS.

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