‹ Œuvres de Fontenelle (volume 4)Chapitre 25 sur 256 · ADRASTE, HYLAS · texte numérisé non relu

ADRASTE, HYLAS

ADRASTE

Tu connais Ligdamis ?

HYLAS

» Qui ne le connaît pas?

C'est lui qui de Climène adore les appas.

ADRASTE

Lui-même.

HYLAS

» Quel berger ! il est du caractère Dont un amant m'eût plu , si j'eusse été bergère ; Une connaît nul art en aimant, que d'aimer ; Son cœur ne fut jamais trop prompt à s'enflammer. Il aime, mais forcé par les yeux d'une belle; Et son amour devient un éloge pour elle. Le bonheur d'être aimé n'est pour lui qu'un bonheur, Il en sent le plaisir , et renonce à l'honneur. Il n'en prend point le droit d'augmenter son audace , Les faveurs qu'on lui fait sont toujours une grâce.

ADRASTE

As-tu vu de ses vers ?

HYLAS

» Je les sais presque tous.

O ciel ! qu'il en chantait de tendres et de doux , Quand Climène à la ville allait faire un voyage ! Je n'en sais point de lui que j'aime davantage.

ADRASTE

Moi, je ne les sais point, j'étais alors absent.

ita POÉSIES

» Que tu me trouverais un cœur reconnaissant ,

>' Si tu prenais la peine, Hylas , de me les dire!

IIYLAS.

» Je t'obéis, écoute un amant qui soupire. »

Vous allez donc quitter , pour la première fois, De ces hameaux la demeure tranquille ?

Soyez quelques momens attentive à ma voix.

Climène , vous partez , vous allez à la ville ;

Climène , il vous sera peut-être difficile De retrouver du plaisir dans nos bois.

Là , d'illustres amans vous rendront leurs hommages; Leur rang , ou leur adresse à vous faire la cour , Tout vous éblouira dans ce nouveau séjour. Que deviendrai-je , hélas ! au fond de nos bocages ,

Moi qui n'ai pour tous avantages

Qu'une musette et mon amour?

Ils vous mettront sans doute au-dessus de leurs belles, Ils vous prodigueront un encens dangereux : Leurs éloges sont doux, mais souvent infidèles ; Cependant vous viendrez à mépriser pour eux

Ces louanges si naturelles Que vous donnaient mes regards amoureux. Tout ce qu'ils vous diront , je vous l'ai dit , Climène; Mais ils vous le diront d'un air plus assuré , Avec un art flatteur des bergers ignoré : Moi, je ne vous l'ai dit qu'en trouble, qu'avec peine ,

D'une voix craintive , incertaine ;

Je l'ai dit , et j'ai soupiré.

N'allez pas quitter , pour leur plaire , Los manières qu'on piend dans nos petits hameaux, Rapportez-moi cette rougeur sincère ,

Ce timide embarras , enfin tous ces défauts D'une jeune et simple bergère ; Rapportez-moi jusqii à cet air sévère Que vous avez pour moi comme pour mes rivaux. Vous verrez à la ville un exemple contraire ; Mais de votre rigueur Je ne veux vous défaire , Que par la pitié de mes maux.

J'ai vu la même ville où vous allez paraître , Pour la belle Climène , elle a vu mes langueurs ; Parmi tous les plaisirs qui flattaient tant de cœurs,

J'y regrettais notre séjour champêtre,

Et votre vue , et même vos rigueurs.

Non, je n'ai garde de prétendre

Que tout vous y semble ennuyeux ; Mais de quelque côté que vous tourniez les yeux, Dites , et ne craignez jamais de vous méprendre , Et dites , s'il se peut, d'une manière tendre :

C'est ici que l'on aima mieux

S'occuper de moi , que de prendre

Tous les plaisirs de ces beaux lieux!

ADRASTE

« O Pan ! ou si c'est toi qu'il faut que l'on implore, » Phœbus, ou toi plutôt que l'un et l'autre adore , » Amour, donne à mes vers cet air doux, naturel,, » Et je vais de mes dons enrichir ton autel.

HYLAS

» Il t'en peut coûter moins , et Ligdamis lui-même '> IN 'offre rien aux autels de l'amour, mais il aime ; >> II aime , et fait ces vers que tu trouves charmans.

AnrcASTE.

» Ce charme ne suit pas tous les vers des amans.

» Ligdamis même en fit au retour de Climène ,

« Qui cèdent à ceux-ci , quoiqu'ils cèdent à peine.

» Peut-être on chante mieux un départ qu'un retour ,

» Peut-être un air content ne sied pas à l'amour.

HYLAS

» Et ces vers là , Berger, tu les sais ?

ADRASTE

» Oui , sans doute.

HYLAS

» Tu peux donc me payer ceux que j'ai dits.

ADRASTE

» Ecoute, w

Ma bergère revient , c'est demain que ces lieux

S'embellissent par sa présence ; J'irai , j'irai m'offrir le premier à ses yeux.

Ah ! ciel , si de quelque distance Elle me reconnaît à mon impatience ,

Que mon sort sera glorieux!

Oui, je serai le seul dont la joie éclatante , Par d'assez vifs transports , marquera ce beau jour ; J'aurai seul une ardeur digne de son retour : Elle ne pourra plus paraître indifférente ,

Je lui prépare trop d'amour.

Que dis-je ? cette ardeur est-elle donc nouvelle ? N'ai-je encor rien senti d'aussi vif en aimant ? Quand j'étais une heure, un moment, Un moment seul , éloigné de ma belle ,

Pour me retrouver auprès d'elle , IS'avais-je pas le même empressement?

Vous n'aurez que mes soins , mes transports ordinaires; Mais maintenant, Ciimène , ils devraient vous charmer;

PASTORALES. ii

Vos yeux depuis long-temps n'ont vu d'amans sincères , Et pourraient-ils jamais s'en désaccoutumer ? Ceux qu'à la ville ils viennent d'enflammer , Par leurs faibles ardeurs , par leurs amours légères , Auraient bien dû vous apprendre à m'aimer.

La ville est pleine de contrainte , De faux sermens et de vœux indiscrets.

Que ne l'avez-vous vu exprès , Pour savoir de quel prix est cet amour sans feinte

Qui se trouve dans nos forêts ; De quel prix sont nos bois pour s'y parler sans crainte , Et ma voix pour chanter une amoureuse plainte , Et mon cœur pour sentir vos traits ?

Revenez plus bergère encore

Que vous n'étiez en nous quittant ; Songez qu'il est au monde un cœur qui vous adore. Une belle au milieu des soupirs qu'elle entend , Au milieu d'une cour dont sa fierté s'honore ,

N'en peut pas toujours dire autant.

HYLAS

« Adraste , j'avoûrai que ma suprise est grande , » Que contre de tels chants Climène se défende.

ADRASTE

» Et pourquoi le crois-tu ? Les vers par leurs attraits

» Ont soumis les lions , entraîné les forêts ;

» Après cela , je crois , le moins qu'ils puissent faire

» C'est d'adoucir le cœur d'une jeune bergère.

» L'amour les a fait naître , et les vers à leur tour

M Ne manquèrent jamais à bien servir l'amour.

UYLAS.

» Mais Climène , dit-on , est fière , inexorable.

uG POÉSIES

ADRASTE

» Mais , Berger , Ligdamis est amoureux , aimable.

HYLAS

w N'a-t-on jamais poussé des soupirs superflus?

ADRASTE

» Hé bien , je te dirai quelque chose de plus.

« Nous étions l'autre jour sous l'orme de Silène ,

» Une assez grosse troupe , où se trouva Ciimène ;

» On loua Ligdamis , chacun en dit du bien ;

» Prends Lien garde , Berger, seule elle n'en dit rien :

» JMais dès les premiers mots jetés à l'aventure ,

» Elle se détourna rajustant sa coiffure ,

» Où je ne voyais rien qui fût à rajuster,

w Et feignit cependant de ne pas écouter.

HYLAS

» Je me rends.

ADRASTE

» Je remporte une grande victoire , >' Une belle est sensible , et tu veux bien le croire. »

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