ADRASTE, HYLAS
ADRASTE
Tu connais Ligdamis ?
HYLAS
» Qui ne le connaît pas?
C'est lui qui de Climène adore les appas.
ADRASTE
Lui-même.
HYLAS
» Quel berger ! il est du caractère Dont un amant m'eût plu , si j'eusse été bergère ; Une connaît nul art en aimant, que d'aimer ; Son cœur ne fut jamais trop prompt à s'enflammer. Il aime, mais forcé par les yeux d'une belle; Et son amour devient un éloge pour elle. Le bonheur d'être aimé n'est pour lui qu'un bonheur, Il en sent le plaisir , et renonce à l'honneur. Il n'en prend point le droit d'augmenter son audace , Les faveurs qu'on lui fait sont toujours une grâce.
ADRASTE
As-tu vu de ses vers ?
HYLAS
» Je les sais presque tous.
O ciel ! qu'il en chantait de tendres et de doux , Quand Climène à la ville allait faire un voyage ! Je n'en sais point de lui que j'aime davantage.
ADRASTE
Moi, je ne les sais point, j'étais alors absent.
ita POÉSIES
» Que tu me trouverais un cœur reconnaissant ,
>' Si tu prenais la peine, Hylas , de me les dire!
IIYLAS.
» Je t'obéis, écoute un amant qui soupire. »
Vous allez donc quitter , pour la première fois, De ces hameaux la demeure tranquille ?
Soyez quelques momens attentive à ma voix.
Climène , vous partez , vous allez à la ville ;
Climène , il vous sera peut-être difficile De retrouver du plaisir dans nos bois.
Là , d'illustres amans vous rendront leurs hommages; Leur rang , ou leur adresse à vous faire la cour , Tout vous éblouira dans ce nouveau séjour. Que deviendrai-je , hélas ! au fond de nos bocages ,
Moi qui n'ai pour tous avantages
Qu'une musette et mon amour?
Ils vous mettront sans doute au-dessus de leurs belles, Ils vous prodigueront un encens dangereux : Leurs éloges sont doux, mais souvent infidèles ; Cependant vous viendrez à mépriser pour eux
Ces louanges si naturelles Que vous donnaient mes regards amoureux. Tout ce qu'ils vous diront , je vous l'ai dit , Climène; Mais ils vous le diront d'un air plus assuré , Avec un art flatteur des bergers ignoré : Moi, je ne vous l'ai dit qu'en trouble, qu'avec peine ,
D'une voix craintive , incertaine ;
Je l'ai dit , et j'ai soupiré.
N'allez pas quitter , pour leur plaire , Los manières qu'on piend dans nos petits hameaux, Rapportez-moi cette rougeur sincère ,
Ce timide embarras , enfin tous ces défauts D'une jeune et simple bergère ; Rapportez-moi jusqii à cet air sévère Que vous avez pour moi comme pour mes rivaux. Vous verrez à la ville un exemple contraire ; Mais de votre rigueur Je ne veux vous défaire , Que par la pitié de mes maux.
J'ai vu la même ville où vous allez paraître , Pour la belle Climène , elle a vu mes langueurs ; Parmi tous les plaisirs qui flattaient tant de cœurs,
J'y regrettais notre séjour champêtre,
Et votre vue , et même vos rigueurs.
Non, je n'ai garde de prétendre
Que tout vous y semble ennuyeux ; Mais de quelque côté que vous tourniez les yeux, Dites , et ne craignez jamais de vous méprendre , Et dites , s'il se peut, d'une manière tendre :
C'est ici que l'on aima mieux
S'occuper de moi , que de prendre
Tous les plaisirs de ces beaux lieux!
ADRASTE
« O Pan ! ou si c'est toi qu'il faut que l'on implore, » Phœbus, ou toi plutôt que l'un et l'autre adore , » Amour, donne à mes vers cet air doux, naturel,, » Et je vais de mes dons enrichir ton autel.
HYLAS
» Il t'en peut coûter moins , et Ligdamis lui-même '> IN 'offre rien aux autels de l'amour, mais il aime ; >> II aime , et fait ces vers que tu trouves charmans.
AnrcASTE.
» Ce charme ne suit pas tous les vers des amans.
» Ligdamis même en fit au retour de Climène ,
« Qui cèdent à ceux-ci , quoiqu'ils cèdent à peine.
» Peut-être on chante mieux un départ qu'un retour ,
» Peut-être un air content ne sied pas à l'amour.
HYLAS
» Et ces vers là , Berger, tu les sais ?
ADRASTE
» Oui , sans doute.
HYLAS
» Tu peux donc me payer ceux que j'ai dits.
ADRASTE
» Ecoute, w
Ma bergère revient , c'est demain que ces lieux
S'embellissent par sa présence ; J'irai , j'irai m'offrir le premier à ses yeux.
Ah ! ciel , si de quelque distance Elle me reconnaît à mon impatience ,
Que mon sort sera glorieux!
Oui, je serai le seul dont la joie éclatante , Par d'assez vifs transports , marquera ce beau jour ; J'aurai seul une ardeur digne de son retour : Elle ne pourra plus paraître indifférente ,
Je lui prépare trop d'amour.
Que dis-je ? cette ardeur est-elle donc nouvelle ? N'ai-je encor rien senti d'aussi vif en aimant ? Quand j'étais une heure, un moment, Un moment seul , éloigné de ma belle ,
Pour me retrouver auprès d'elle , IS'avais-je pas le même empressement?
Vous n'aurez que mes soins , mes transports ordinaires; Mais maintenant, Ciimène , ils devraient vous charmer;
PASTORALES. ii
Vos yeux depuis long-temps n'ont vu d'amans sincères , Et pourraient-ils jamais s'en désaccoutumer ? Ceux qu'à la ville ils viennent d'enflammer , Par leurs faibles ardeurs , par leurs amours légères , Auraient bien dû vous apprendre à m'aimer.
La ville est pleine de contrainte , De faux sermens et de vœux indiscrets.
Que ne l'avez-vous vu exprès , Pour savoir de quel prix est cet amour sans feinte
Qui se trouve dans nos forêts ; De quel prix sont nos bois pour s'y parler sans crainte , Et ma voix pour chanter une amoureuse plainte , Et mon cœur pour sentir vos traits ?
Revenez plus bergère encore
Que vous n'étiez en nous quittant ; Songez qu'il est au monde un cœur qui vous adore. Une belle au milieu des soupirs qu'elle entend , Au milieu d'une cour dont sa fierté s'honore ,
N'en peut pas toujours dire autant.
HYLAS
« Adraste , j'avoûrai que ma suprise est grande , » Que contre de tels chants Climène se défende.
ADRASTE
» Et pourquoi le crois-tu ? Les vers par leurs attraits
» Ont soumis les lions , entraîné les forêts ;
» Après cela , je crois , le moins qu'ils puissent faire
» C'est d'adoucir le cœur d'une jeune bergère.
» L'amour les a fait naître , et les vers à leur tour
M Ne manquèrent jamais à bien servir l'amour.
UYLAS.
» Mais Climène , dit-on , est fière , inexorable.
uG POÉSIES
ADRASTE
» Mais , Berger , Ligdamis est amoureux , aimable.
HYLAS
w N'a-t-on jamais poussé des soupirs superflus?
ADRASTE
» Hé bien , je te dirai quelque chose de plus.
« Nous étions l'autre jour sous l'orme de Silène ,
» Une assez grosse troupe , où se trouva Ciimène ;
» On loua Ligdamis , chacun en dit du bien ;
» Prends Lien garde , Berger, seule elle n'en dit rien :
» JMais dès les premiers mots jetés à l'aventure ,
» Elle se détourna rajustant sa coiffure ,
» Où je ne voyais rien qui fût à rajuster,
w Et feignit cependant de ne pas écouter.
HYLAS
» Je me rends.
ADRASTE
» Je remporte une grande victoire , >' Une belle est sensible , et tu veux bien le croire. »