‹ Œuvres de Fontenelle (volume 4)Chapitre 26 sur 256 · HUITIÈME ÉGLOGUE · texte numérisé non relu

HUITIÈME ÉGLOGUE

Dans le fond d'un bocage impénétrable au jour

j> Est un petit temple rustique , Où le dieu des bergers reçoit un culte antique ;

» Ce dieu n'est point Pan , c'est l'Amour. » D'un simple bois on y voit sa figure ; Elle n'a point ces traits hardis et délicats Qu'aurait sous son ciseau fait naître Phidias:

» On reconnaît pourtant le roi de la nature ;

» L'ouvrier champêtre était plein

» De ce dieu qu'exprimait sa main.

» L'autel suffit à peine aux festons , aux guirlandes ,

}> Qu'y portent d'innocens mortels ;

» Il est de plus riches autels ,

» Mais ils sont moins chargés d'offrandes. » Là parut un herger , qui d'un secret souci

» Portait dans l'âme une profonde atteinte :

» Profanes cœurs , n'écoutez point sa plainte ;

» Au dieu d'amour il s'exprimait ainsi : »

Toi , qu'avec nos bergers Jupiter même adore , Amour , tu le veux donc , tu veux que j'aime encore ! Tu n'avais fait sur moi qu'un essai de tes coups , Le dernier de tes traits est le plus fort de tous. Je ne murmure point de ton ordre suprême , On doit avec excès aimer celle que j'aime ; Et si de faibles vœux s'offraient à tant d'appas , Ou même si mon cœur ne les adorait pas, S'il leur manquait un cœur si tendre et si fidèle » On te reprocherait d'être injuste envers elle. Mais quand je me soumets au devoir de l'aimer , Pourquoi ne suis-je pas plus propre à l'enflammer .'' Je ne suis qu'un berger, elle égale Diane ; Mes vœux sont trop hardis , sa beauté les condamne : J'espère quelquefois en mes soins assidus ; Mais je la vois paraître , et je n'espère plus. A force d'être aimable , elle devient terrible ; Dieux ! pour oser l'aimer qu'il faut être sensible ! Cependant elle daigne écouter ces chansons , Où je ne fais , Amour, que te prêter des sons ; Où ce que tu répands de tendresse et de flamme ,

TOM. V. y

Satisfait quelquefois aux transports de mon âme.

Mais c'est là ce qui fait mon plus cruel tourment ,

Ma musette est pour elle un simple amusement ;

Elle écoute un berger de qui la voix l'attire ,

Et ne s'aperçoit pas de lamant qui soupire :

Sans songer au sujet, elle goûte mes chants ;

Ils ne la touchent point , et lui semblent touchans.

Je n'ai que mon amour, mais enfin je présume

Qu'il doit être flatteur pour celle qui l'allume :

Vif et soumis , plus fort que son propre intérêt ,

Il lui fait bien sentir tout le prix dont elle est.

Aussi n'a-t -elle pas, grand Dieu, je t'en rends grâce,

De toute sa fierté terrassé mon audace.

J'aimais, et j'ai parlé; mes hommages, mes soins.

Paraissent plaire assez: mais quoi je lui plais moins.

Ce n'est qu'à mon amour qu'il est permis de plaire :

Sûre de son repos , elle en est moins sévère ;

Sa tranquille bonté regarde sans danger

Un trouble qu'elle cause et ne peut partager.

On fléchit les rigueurs , on désarme la haine ;

Mais comment surmonter sa douceur inhumaine ,

Sa funeste douceur , qui m^ôte enfin l'espoir

Qu'elle-même d'abord m'avait fait concevoir ?

Quel sera mon destin ? tu peux seul me l'apprendre ;

Ne me reste-t-il plus , Amour , rien à prétendre i*

A mon plus grand bonheur suis-je donc arrivé ?

Est-ce là tout le prix que tu m'as réservé i*

« Ets achevant ces mots , il attachait sa vue

» Sur le Dieu qu'implorait sa voix ; » Il vit, ou les amans se trompent quelquefois,

» Il vit sourire la statue.

» Ce prodige douteux flatta pourtant son cœur:

» Mais enfin qu'aurait voulu dire Le plus inconteslable et le plus vrai sourire ? » C'était peut-être un sourire moqueur.

THAMIRE

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