NEUVIÈME ÉGLOGUE
AMARILLIS, FLORISE, SYLVIE.
AMARILLIS.
Les Lergers tous les jours font entre eux des combats
El de chansons et de musettes ; Lorsque vous vous trouvez seules comme vous êtes.
Pourquoi ne les imiter pas ?
Quoi! les grâces du chant sont-elles nécessaires
A des bergers plutôt qu'à vous ?
FLORISE
Et quel sujet chanterions-nous?
AM.VRILLIS.
Je n'en connais qu'un seul pour de jeunes bergères.
SYLVIE
Nos amours?
AMARILLIS.
Et quoi donc !
FLORISE
Prenons garde en ces licuK Que quelques bergers curieux N'écoutent des récits peut-être trop sincères.
SYLVIE
Ne craignez point ces dangers Dans des lieux si solitaires.
FLORISE
Je crains partout les bergers.
AMARÎLLIS.
Chantez sans tarder davantage :
Voyons qui de vous deux sait le mieux engager
Ceux dont elle reçoit l'hommage;
IVIon expérience et mon âge
JMe rendent propre à vous juger.
Que sans feinte avec moi votre cœur se déclare : Entre belles je sais que la franchise est rare ; Mais elle doit ici régner dans vos discours.
Par un combat tel que le vôtre ,
Vous apprendrez Tune de Tautre
A bien conduire vos amours.
Quand on y destine sa vie ,
On ne s'y peut trop exercer.
Allons , agréable Sylvie , Je le vois bien , vous voulez commencer.
SYLVIE
Lycas brille pour moi de l'amour le plus tendre , Que faire , Amarillis? quel parti puis-je prendre? Je n'y sais que d'aimer Lycas.
FLORlSE.
Il n'est fidèle amant que mon amant n'efface ; J'aime, mais j'en voudrais voir quelqu'autre en ma place; Elle ne s'en sauverait pas.
SYLVIE
Aimer est un plaisir , mais il ne peut suffire ; Il y faut joindre encor le plaisir de le dire : J'aime Lycas, Lycas le sait.
FLORISE
Ce plaisir est bien doux , mais je me le refuse ;
PASTORALES, lai
Je sais trop qu'il n'est point de berger qui n'abuse D'un bonheur qu'on rend trop parfait.
SYLVIE
Je suis simple et naïve, et de feindre incapable; Et je crois ma franchise encore plus aimable Que l'éclat qu'on trouve à mes yeux.
FLORISE
Je pourrais, comme vous, être simple et naïve; Mais ce n'est pas ainsi qu'un amant se captive, Et mon amant m'est précieux.
SYLVIE
Si l'on cache le feu dont on se sent éprise , Ce n'est pas à l'amant du moins qu'on le déguise ; Qui le cause , s'en aperçoit.
FLORISE
Je consens qu'avec soin un amant m'examine ; IMais il est plus piqué d'un amour qu'il devine , Qu'il ne i'estde celui qu'il voit.
SYLVIE
Dans vos regards , mes yeux , l'amour ose se peindre ; Mes yeux , vous dites tout : mais je ne puis m'en plaindre, On vous répond trop tendrement.
FLORISE
Quand mon berger paraît trop vif et trop sensible , Détournez-vous de lui, mes yeux, s'il est possible. Détournez-vous pour un moment.
SYLVIE
Je feignis quelque temps , moins par art que par honte ; Mais je trouvai Lycas si tendre un certain jour. Un jour qu'on célébrait la reine d'Amathonte , Que je découvris mon amour.
FLORISE
Je dissimulais moins hier qu'à l'ordinaire:
Si l'on ne fût venu Iroubler noire entretien, Je ne sais plus comment Thamire avait su faire , JNlon secret ne tenait à rien.
SYLVIE
Pour faire à mon berger Taveu de ma tendresse , La fête de Vénus était un temps heureux ; Je m'en suis aperçue , et , grâce à la déesse , Il n'en est que plus amoureux.
FLORISE
Je sais bien dans mon cœur que je suis obligée Au jaloux Afcidor qui nous interrompit : Du péril où j'étais je me vis dégagée ; J'en eus cependant du dépit.
SYLVIE
Souvent nous disputons sur l'ardeur qui nous touche , Et mon berger et moi , l'amour juge entre nous ; El je dis en moi-même, à prendre un air farouche, J'y perdrais des combats si doux.
FLORISE
Lorsqu'avec des regards attentifs , pleins de flamme , Thamire cherche en moi ce qu'ont produit ses soins , Je triomphe ; et je dis dans le fond de mon âme , J'y perdrais à me cacher moins.
SYLVIE
J'imagine toujours quelques faveurs nouvelles , Des présens que l'amour a soin d'assaisonner ; Lycas auia bientôt jusqu'à mes tourterelles , Je ne sais plus que lui donner.
FLORÎSE.
J'évite de n'avoir qu'une même conduite : Mes faveurs pour Thamire ont un air inégal; Je le prends à danser deux ou trois fois de suite. Mais après je prends son rival.
PASTORALES. laS
SYLVIE
Voyez jusqu'à quel point va ma douceur extrême : Un jour Lycas et moi nous caressions mon chien, Nous le baisions ensemble, il me baisa moi-même ; Je feignis de n'en sentir rien.
FLORISE
Avec art quelquefois ]'adoucis mon empire : Il tomba l'autre jour un œillet de mon sein , Il y fut replacé de la main de Thamire , Quoiqu'il conduisît mal sa main.
« Sylvie allait encor reprendre après Florise,
>' Quand l'une et l'autre fut surprise » D'entendre un buisson qui trembla.
» Que des amans l'instinct fidèle » Les conduit sûrement sur les pas d'une belle!
» Lycas et Thamire étaient là.
» L'agréable combat que celui des bei'gères , » Pour les témoins cachés qui vinrent l'écouter, » Pour Thamire surtout , que par de longs mystères
» On avait voulu tourmenter!
» Florise fut confuse , et d'une prompte course » Hors de ces lieux précipita ses pas ;
» Dernière , mais faible ressource
» Dans de semblables embarras.
» Thamire la suivit ; que pouvait-elle faire ? » Kefuser de le voir, marquer de la colère, » Qu'il surprît un secret si long-temps renfermé : » Encor quelle colère, et quelle faible cause,
» D'accuser un amant aimé !
» Elle le fit, et ce fut peu de chose.
» Bientôt son cœur se fut rendu.
" Thamire qu'animait sa fortune présente ,
» Payait par les transports d'une flamme contente
» Tout ce qu'il avait entendu.
» Mais Amarillis que fit-elle?
» Personne ne prit garde à ce quelle devint;
» Sans doute Amarillis se tint » Peu nécessaire à vider la querelle. »
ISMENE