‹ Œuvres de Fontenelle (volume 4)Chapitre 27 sur 256 · NEUVIÈME ÉGLOGUE · texte numérisé non relu

NEUVIÈME ÉGLOGUE

AMARILLIS, FLORISE, SYLVIE.

AMARILLIS.

Les Lergers tous les jours font entre eux des combats

El de chansons et de musettes ; Lorsque vous vous trouvez seules comme vous êtes.

Pourquoi ne les imiter pas ?

Quoi! les grâces du chant sont-elles nécessaires

A des bergers plutôt qu'à vous ?

FLORISE

Et quel sujet chanterions-nous?

AM.VRILLIS.

Je n'en connais qu'un seul pour de jeunes bergères.

SYLVIE

Nos amours?

AMARILLIS.

Et quoi donc !

FLORISE

Prenons garde en ces licuK Que quelques bergers curieux N'écoutent des récits peut-être trop sincères.

SYLVIE

Ne craignez point ces dangers Dans des lieux si solitaires.

FLORISE

Je crains partout les bergers.

AMARÎLLIS.

Chantez sans tarder davantage :

Voyons qui de vous deux sait le mieux engager

Ceux dont elle reçoit l'hommage;

IVIon expérience et mon âge

JMe rendent propre à vous juger.

Que sans feinte avec moi votre cœur se déclare : Entre belles je sais que la franchise est rare ; Mais elle doit ici régner dans vos discours.

Par un combat tel que le vôtre ,

Vous apprendrez Tune de Tautre

A bien conduire vos amours.

Quand on y destine sa vie ,

On ne s'y peut trop exercer.

Allons , agréable Sylvie , Je le vois bien , vous voulez commencer.

SYLVIE

Lycas brille pour moi de l'amour le plus tendre , Que faire , Amarillis? quel parti puis-je prendre? Je n'y sais que d'aimer Lycas.

FLORlSE.

Il n'est fidèle amant que mon amant n'efface ; J'aime, mais j'en voudrais voir quelqu'autre en ma place; Elle ne s'en sauverait pas.

SYLVIE

Aimer est un plaisir , mais il ne peut suffire ; Il y faut joindre encor le plaisir de le dire : J'aime Lycas, Lycas le sait.

FLORISE

Ce plaisir est bien doux , mais je me le refuse ;

PASTORALES, lai

Je sais trop qu'il n'est point de berger qui n'abuse D'un bonheur qu'on rend trop parfait.

SYLVIE

Je suis simple et naïve, et de feindre incapable; Et je crois ma franchise encore plus aimable Que l'éclat qu'on trouve à mes yeux.

FLORISE

Je pourrais, comme vous, être simple et naïve; Mais ce n'est pas ainsi qu'un amant se captive, Et mon amant m'est précieux.

SYLVIE

Si l'on cache le feu dont on se sent éprise , Ce n'est pas à l'amant du moins qu'on le déguise ; Qui le cause , s'en aperçoit.

FLORISE

Je consens qu'avec soin un amant m'examine ; IMais il est plus piqué d'un amour qu'il devine , Qu'il ne i'estde celui qu'il voit.

SYLVIE

Dans vos regards , mes yeux , l'amour ose se peindre ; Mes yeux , vous dites tout : mais je ne puis m'en plaindre, On vous répond trop tendrement.

FLORISE

Quand mon berger paraît trop vif et trop sensible , Détournez-vous de lui, mes yeux, s'il est possible. Détournez-vous pour un moment.

SYLVIE

Je feignis quelque temps , moins par art que par honte ; Mais je trouvai Lycas si tendre un certain jour. Un jour qu'on célébrait la reine d'Amathonte , Que je découvris mon amour.

FLORISE

Je dissimulais moins hier qu'à l'ordinaire:

Si l'on ne fût venu Iroubler noire entretien, Je ne sais plus comment Thamire avait su faire , JNlon secret ne tenait à rien.

SYLVIE

Pour faire à mon berger Taveu de ma tendresse , La fête de Vénus était un temps heureux ; Je m'en suis aperçue , et , grâce à la déesse , Il n'en est que plus amoureux.

FLORISE

Je sais bien dans mon cœur que je suis obligée Au jaloux Afcidor qui nous interrompit : Du péril où j'étais je me vis dégagée ; J'en eus cependant du dépit.

SYLVIE

Souvent nous disputons sur l'ardeur qui nous touche , Et mon berger et moi , l'amour juge entre nous ; El je dis en moi-même, à prendre un air farouche, J'y perdrais des combats si doux.

FLORISE

Lorsqu'avec des regards attentifs , pleins de flamme , Thamire cherche en moi ce qu'ont produit ses soins , Je triomphe ; et je dis dans le fond de mon âme , J'y perdrais à me cacher moins.

SYLVIE

J'imagine toujours quelques faveurs nouvelles , Des présens que l'amour a soin d'assaisonner ; Lycas auia bientôt jusqu'à mes tourterelles , Je ne sais plus que lui donner.

FLORÎSE.

J'évite de n'avoir qu'une même conduite : Mes faveurs pour Thamire ont un air inégal; Je le prends à danser deux ou trois fois de suite. Mais après je prends son rival.

PASTORALES. laS

SYLVIE

Voyez jusqu'à quel point va ma douceur extrême : Un jour Lycas et moi nous caressions mon chien, Nous le baisions ensemble, il me baisa moi-même ; Je feignis de n'en sentir rien.

FLORISE

Avec art quelquefois ]'adoucis mon empire : Il tomba l'autre jour un œillet de mon sein , Il y fut replacé de la main de Thamire , Quoiqu'il conduisît mal sa main.

« Sylvie allait encor reprendre après Florise,

>' Quand l'une et l'autre fut surprise » D'entendre un buisson qui trembla.

» Que des amans l'instinct fidèle » Les conduit sûrement sur les pas d'une belle!

» Lycas et Thamire étaient là.

» L'agréable combat que celui des bei'gères , » Pour les témoins cachés qui vinrent l'écouter, » Pour Thamire surtout , que par de longs mystères

» On avait voulu tourmenter!

» Florise fut confuse , et d'une prompte course » Hors de ces lieux précipita ses pas ;

» Dernière , mais faible ressource

» Dans de semblables embarras.

» Thamire la suivit ; que pouvait-elle faire ? » Kefuser de le voir, marquer de la colère, » Qu'il surprît un secret si long-temps renfermé : » Encor quelle colère, et quelle faible cause,

» D'accuser un amant aimé !

» Elle le fit, et ce fut peu de chose.

» Bientôt son cœur se fut rendu.

" Thamire qu'animait sa fortune présente ,

» Payait par les transports d'une flamme contente

» Tout ce qu'il avait entendu.

» Mais Amarillis que fit-elle?

» Personne ne prit garde à ce quelle devint;

» Sans doute Amarillis se tint » Peu nécessaire à vider la querelle. »

ISMENE

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