‹ Œuvres de Fontenelle (volume 4)Chapitre 28 sur 256 · A MADEMOISELLE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE

« Vous qui par vos treize ans à peine encor fournis ,

" Par un éclat naissant de charmes infinis ,

5> Par la simplicité compagne de votre âge ,

» D'un rustique hautbois vous attirez l'hommage ;

3> Vous dont les yeux déjà causeraient dans nos champs

» Mille innocens combats et de vers et de chants ;

>> Pour des muses sans art convenable héroïne ,

» Ecoutez ce qu'ici la mienne vous destine ;

« Voyez comment un cœur va plus loin qu'il ne croit ,

» Comment il est mené par un amant adroit ,

^> Quels pièges tend l'amour à ce qui nous ressemble.

>' Ce n'est pas mon dessein que votre cœur en tremble ,

}> Ni qu'à vos jeunes ans ces pièges présentés ,

j> Avec un triste soin soient toujours évités.

j> Ce n'est pas mon dessein non plus de vous les peindre

« Si charmans, que jamais vous ne les puissiez craindre;

» Ils ont quelque péril , je ne déguise rien.

» Et que prétends-je donc? je ne le sais pas bien.

« Dans des vers sans objet, sous des histoires feintes ^

PASTORALES. i23

» Vous parler de désirs , de tendresse , de plaintes. » Ces mots plairaient toujours , n'eussent-ils que le son. » Du reste , point d'avis, moins encor de leçon; » Aimer ou n'aimer pas , est une grande affaire : » Que sur ces deux partis votre cœur délibère ; » On les peut l'un et l'autre et louer et blâmer. » Quand tout est dit pourtant , on prend celui d'aimer. »

Sur la fin d'un beau jour, aux bords d'une fontaine, Corylas sans témoins entretenait Ismène ; Elle aimait en secret , et souvent Corylas Se plaignait de rigueurs qu'on ne lui marquait pas. Soyez content de moi, lui disait la bergère -, Tout ce qui vient de vous est en droit de me plaire. J'entends avec transport les airs que vous cbantez, J'aime à garder les fleurs que vous me présentez ; Si vous avez écrit mon nom sur quelque hêtre. Aux traits de votre main j'aime à vous reconnaître , Pourriez-vous bien encor ne vous pas croire heureux ; IVlais n'ayons point d'amour, il est trop dangereux.

Je veux bien vous promettre une amitié plus tendre Que ne serait l'amour que vous pourriez prétendre ; Nous passerons les jours dans nos doux entretiens , Vos troupeaux me seront ausi chers que les miens ; Si de vos fruits pour moi vous cueillez les prémices , Vous aurez de ces fleurs dont je fais mes délices ; ÎSolre amitié peut-être aura l'air amoureux : Mais n'ayons point d'amour, il est trop dangereux.

Dieux! disait le berger, quelle est ma récompense! Vous ne me marquerez aucune préférence : Avec cette amitié dont vous flattez mes maux, Vous vous plairez encore au chant de mes rivaux.

ia6 POÉSIES

Je ne connais que trop votre humeur complaisante ;

Vous aurez avec eux la douceur qui m'enchante,

El ces vifs agrémens, et ces souris flatteurs,

Que devraient ignorer tous les autres pasteurs.

Ah ! plutôt mille fois . . . Non , non , répondait-elle ,

Ismène à vos yeux seuls voudra paraître helle.

Ces légers agrémens que vous m'avez trouvés,

Ces obligeans souris vous seront réservés;

Je n'écouterai point sans contrainte et sans peine

l-ics chants de vos rivaux, fussent-ils pleins d'Ismcne.

\ ous serez satisfait de mes rigueurs pour eux :

INîais n'ayons point d'amour, il est trop dangereux.

Hé bien, reprenail-il , ce sera mon partage D'avoir sur mes rivaux quelque faible avantage ; Vous savez que leurs cœurs vous sont moins assurés Moins acquis que le mien, et vous me préférez : Tout autre l'aurait fait ; mais enfin dans l'absence Vous n'aurez de me voir aucune impatience; Tout vous pourra fournir un assez doux emploi. Et vous trouverez bien la fin des jours sans moi. Vous me connaissez mal , ou vous feignez peut-être^ Dit-elle tendrement, de ne me pas connaître : Croyez-moi , Corylas , je n'ai pas le bonheur De regretter si peu ce qui flattait mon cœur. Vous partîtes d'ici quand la moisson fut faite , Et qui ne s'aperçut que j 'étais inquiète ? La jalouse Doris, pour me le reprocher, Parmi trente pasteurs vint exprès me chercher. Que j'en sentis contre elle une vive colère! On vous l'a raconté , n'en faites point mystère ; Je sais combien l'absence est un temps rigoureux; ]\lais n'ayons point d'amour, il est trop dangereux.

PASTORALES. i

Qu'aurait dit davantage une bergère amante! Le mot d'amour manquait , ïsmène était contente. A peine le berger en espérail-il tant ; ]Mais sans le mot d'amour il n'était point content. Enfm , pour obtenir ce mot qu'on lui refuse , 11 songe à se servir d'une innocente ruse. Il faut vous obéir, ïsmène ; et dès ce jour, Dit-il en soupirant , ne parler plus d'amour. Puisqu'à votre repos l'amitié ne peut nuire, A la simple amitié mon cœur va se réduire; jNK'iis la jeune Doris, vous n'en sauriez douter, Si j'étais son amant, voudrait bien m'écouter. Ses yeux m'ont dit cent fois : Cor\ las , quitte ïsmène ; Viens ici , (^orylas , qu'un doux espoir l'amène. Mais les yeux les plus beaux m'appelaient vainement, J'aimais ïsmène alors comme un fidèle amant. Maintenant cet amour que votre cœur rejette , Ces soins trop empressés, celte ardeur inquiète. Je les porte à Doris , et je garde pour vous Tout ce que l'amitié peut avoir de plus doux. Vous ne me dites rien! ïsmène à ce langage Demeurait interdite, et changeait de visage. Pour cacher sa rougeur , elle voulut en vain Se servir avec art d'un voile ou de sa main ; Elle n'empêcha pas son trouble de paraître ; Et quels charmes alors le berger vit-il naître ! Coryias, lui dit-elle , en détournant les yeux. Nous devions fuir l'amour , et c'eût été le mieux : Mais puisque l'amitié vous paraît trop paisible. Qu'à moins que d'être amant vous êtes insensible , Que la fidélité n'est chez vous qu'à ce prix , Je m'expose à l'amour , et n'aimez point Doris.

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TIRGIS ET IRIS.

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