‹ Œuvres de Fontenelle (volume 4)Chapitre 98 sur 256 · LES ZÉPHIRS · texte numérisé non relu

LES ZÉPHIRS

Ce fut entre les lieux où faisaient leur séjour, L'un de l'autre éloignes , Tircis et sa bergère , Que deux Zéphirs , députés par l'Amour Pour exercer un tendre ministère ,

Se rencontrèrent l'autre jour.

L'un portait à Tircis les soupirs que la belle

Envoyait au triste berger ,

L'autre s'était voulu charger

Des soupirs du berger pour elle.

Car l'Amour a toujours mille et mille Zéphirs , Qui, rangés à l'envi sous son obéissance,

Portent en tous lieux les soupirs Que les cœurs amoureux poussent pendant l'absence

Vers les objets de leurs désii'S.

Nos deux Zépliirs d'abord se reconnurent, Et voici l'entretien qu'ils eurent.

ZÉPHiR DE TIRCIS.

Je ne demande point , cher Zéphir , où tu vas ; Sans doute Ton t'envoie aux lieux que j'abandonne. Ton ambassade est-elle bonne?

Et portes-tu bien de tendres hélas?

ZÉPHIR d'iris.

Pas trop , et franchement j'en voulais davantage ; Car le peu de soupirs qu'on me donne à porter ,

Ne me semble pas mériter Qu'un Z.'phir enircprenne un assez long voyage : Mais dis-moi vile , es-tu bien chargé, toi?

ZÉPHIR DE TIRCiS

Ah ! vraiment je ne puis suffire A tout ce que Tircis me veut donner d'emploi. Porter tous ses soupirs ! cela de bonne foi

Passe les forces d'un Zéphire.

Quoique j'aie assez voyagé Pour les amans éloignés de leurs belles. Depuis qu'à ce métier on exerce mes ailes ,

Jamais je ne fus si chargé.

ZÉPHIR d'iris.

A ce compte , Tircis , grâce à l'inquiétude ,

Et grâce aux peines qu'il ressent,

Fait les devoirs d'amant absent

Dans la dernière exactitude.

ZÉPHIR DE TIRCIS

Sans doute on n'a point vu dans l'empire amoureux,

De passion plus exemplaire.

Il ne ressemble point aux amans du vulgaire , Qui dans l'éloignement , chagrins en dépit d'eux ,

a-î^ POÉSIES

Pestant contre un amour fâcheux , Seraient ra^^s de s'en pouvoir défaire.

Tircis , quoique plongé dans un cruel ennui , Ne l'accuse jamais de trop de violence :

Les maux que lui cause l'absence , Puisqu'ils viennent d'Iris , ont des charmes pour lui. Iris seule l'occupe ; et quand il la regrette ,

Il goûte la douceur secrète

D'en faire son seul entretien.

Puisqu'il ne voit point ce qu'il aime ,

Il se fait un plaisir extrême

De ne prendre plaisir à rien.

Je ne sais pas , pour moi , comment on ose De cinq ou six soupirs , payer un tel amant ; Et je ne sais plus comment Tu lui pourras offrir si peu de chose. zÉPHiR d'iris.

U sera trop content, va, j'en suis assuré :

Mais vois-tu, je me persuade Qu'Iris pourrait avoir un peu plus soupiré

Qu'il n'est dit dans mon ambassade.

Iris est un terrible esprit ; Épargner les aveux, c'est sa grande maxime. Elle envoie à Tircis , qui loin d'elle languit. Quelques légers regrets par manière d'acquit : Pour les soupirs trop doux , la belle les supprime. Quand à ce pauvre amant, inquiet, éloigné, Elle peut dérober une bonne partie

De la peine qu'elle a sentie ,

Elle croit avoir bien gagné.

ZÉPHIR DE TIRCIS

Aussi j'ai remarqué que d'une étrange sorte L'Amour est défiant sur le compte d'Iris :

H ne peut croire encor son cœur assez bien pris. Témoin les ordres que je porte.

zÉPuiR d'ibis.

Quels ordres portes-tu ?

ZÉPHIR DE TIRCIS

Telle est expressément , Dans le séjour d'Iris , la loi qu'Amour impose , Que tout de son berger lui parle à tout moment ; Car on craint que son cœur n'en parle rarement ,

Si sur son cœur on s'en repose.

Si la belle Iris rêve à son tendre berger , L'Amour veut qu'à l'envi tout flatte la bergère ,

Il veut que d'une aile légère Les Zéphirs autour d'elle aient soin de voltiger ; Il veut que les oiseaux, en chantant leurs amours,

Entretiennent ses rêveries * :

Mais dès qu'elle osera goûter d'autres plaisirs Que ceux de s'occuper d'un berger si fidèle , Tous à l'envi se déclarent contre elle. ZÉPHIR d'iris.

Si l'Amour se défie , il est sûr d'autre part Qu'Iris n'est pas sans défiance.

Si tu savais combien de prévoyance Elle a fait voir à mon départ !

Elle m'a dit cent fois : Écoute ; Quand tu seras parti, Zéphir , arrête-toi , Si tu ne trouves sur la route Un Zéphir envoyé vers moi :

Après l'avoir trouvé sur ton chemin, avance; S'il tardait trop, reviens plutôt ici : JN'y manque pas, cher Z(''phire; ceci Est de la dernière importance.

« 11 manque deux vers pour rimer aux deux pre'ce'dens.

ZÉPHÎR DE TIRCIS,

Pour moi , quand j'aurais dû ne te pas rencontrer , J'avais l'ordre d'aller de la même vitesse. Mais grâce aux longs discours où nous venons d'entrer, Tu ne te souviens plus combien le temps nous presse. Va vite t'acquitter de ta commission :

Tircis languit dans cette attente ;

Vole au gré de sa passion. Je puis aller, je crois, d'une aile un peu plus lente,

Iris est moins impatiente.

zÉPHiR d'iris.

La, la, c'est une cjuestion.

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