‹ Œuvres de Fontenelle (volume 5)Chapitre 2 sur 36 · K NOTICE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

K NOTICE HISTORIQUE

L'académie des inscriptions et belles-lettres avait aussi appelé Fontenelle dans son sein. Son Histoire des Oracles^ celle du Théâtre - FTancais lui donnaient quelques droits à ce nouvel honneur; mais ses occupations de secrétaire de l'académie des sciences ne lui permirent pas de s'associer aux travaux des érudits ; et il faut avouer aussi que , malgré l'étendue de ses connaissances , il n'était pas profondément versé dans les antiquités.

Membre des trois académies les plus distinguées de France, Fontenelle, dont le nom avait pénétré dans toute l'Europe, eut encore la gloire de voir un grand nombre de compagnies savantes, telles que celles de Londres, de Berlin, de Rome, s'empresser de le compter au nombre de leurs associés.

En T 74 T » il y avait déjà un demi-siècle que Fontenelle siégeait dans l'académie française où il était entré avec tant de difficulté; cette même année, ses collègues firent en sa faveur une honorable exception à leurs règlemens, en le nommant d'une voix unanime directeur du trimestre , au lieu de tirer au sort selon l'usage. 11 y avait dix-sept ans qu'il était le doyen de ses confrères. Il remplit plusieurs fois les fonctions de directeur de cette compagnie ; mais, en 17^9? l'académie décida sur sa demande, qu'il en serait dispensé à l'avenir, à cause de son âge avancé.

C'était à Rouen que*^ Fontenelle avait composé ses principaux ouvrages. Lorsqu'il était venu se fixer à Paris , il avait d'abord demeuré chez M. Le

SUR FONTENELLE. xj

Haguais, son ami, avocat-général à la cour des aides , auquel il prétait quelquefois le secours de sa plume pour des discours d'apparat que ce magistrat était obligé de prononcer. M. Le Haguais était naturellement grave et silencieux ; le peintre Rigaud ayant fait son portrait, Fontenelle en fit cet éloge plein de finesse : « On dirait qu'il se » tait. » De la maison de M. Le Haguais, Fontenelle passa au Palais-Royal , où le prince-régent lui offrit un logement avec le titre de secrétaire particulier et une pension de mille écus. Ce prince l'honorait de sa confiance , et ne se faisait pas moins d'honneur à lui-même, en demandant des conseils à un homme qui était si capable de lui en donner de salutaires. On doit louer Fontenelle qui réunissait toutes les qualités d'un courtisan accompli, d'avoir su concilier son indépendance avec la faveur de ce prince. Le duc d'Orléans voulant faire entrer à l'académie un candidat qu'il protégeait, pria Fontenelle de lui donner sa voix; celui-ci la refusa ; et sur ce que le régent lui demandait s'il avait déjà pris quelque engagement, il répondit sans hésiter qu'il n'en prenait avec personne qu'avec lui-même. Le prince se paya de cet étrange refus et des courtisans , trouvant cette réponse très déplacée et très peu respectueuse surtout de la part d'un homme que le prince logeait dans son palais : « Dites, répondit le duc d'Orléans, » que je le loge dans un galetas. » A l'époque où le fameux système de Law vint ruiner un grand nom-

xij NOTiCE HISTORIQUE

bre de familles, Fontenelle était encore au Palais- Royal , et il eut le courage d'y rester alors , malgré les sollicitations pressantes de plusieurs de ses amis qui voulaient Ten faire sortir, dans la crainte que des forcenés n'y missent le feu pour se venger du régent qui avait protégé hautement le système du spéculateur écossais. En i^So, il se retira auprès de son neveu, M. Richer d'Aube, et ce fut là qu'il passa les vingt-sept dernières années de sa vie. Fontenelle faisait les charmes de toutes les sociétés qui le possédaient. Il ne portait point dans les cercles ces préoccupations si ordinaires à la plupart des savans, et qui les font paraître quelquefois si bizarres. « Il semble, a dit madame de Lam- » I>ert, que les grâces vives et riantes l'attendaient » à la porte de son cabinet. » Sa conversation offrait les rnémes agrémens que ses livres. C'était la même finesse, la même urbanité, la même grâce, le même bonheur dans les tours et dans les saillies. A toutes ces qualités aimables et brillantes , il en joignait une autre non moins rare, celle de savoir écouter les autres et de faire valoir ce qu'ils disaient. Madame d'Argenson soupant en grande compagnie, chez le prince-régent, et ayant dit quelque chose de très fin qui ne fut pas senti , s'écria : « Ah! » Fontenelle , où es-tu ? » Devenu sourd et presque aveugle dans ses dernières années.^ il ne j^ouvait plus prendre une grande part à la conversation , et se contentait, pour savoir de quoi l'on parlait, de demander de temps en temps le tilrc du cha-

SUR FONTENELLE. xiij

pitre. A la fin il perdit presque totalement la mémoire au point de ne plus se souvenir de ses anciens ouvrages; mais la'vivacité de son esprit ne l'abandonna qu'avec la vie. « Je vais déloger, disait-il , » j'envoie le gros bagage en avant. » Madame Grimaud, âgée de cent trois ans, lui ayantditun jour : « Il semble que la providence nous ait oubliés sur » la terre. — Chut! )i répondit sur-le-champ Fontenelle, en mettant d'un air de mystère son doigt sur la bouche. Quelque temps avant sa mort , son médecin lui demandant s'il souffrait, il lui répondit : « Je ne sens qu'une difficulté d'être. » Il mourut le 8 janvier 1757, dans la centième année de son âge. Quelques momens avant d'expirer, il avait dit : «Yoilà la première mort que je » vois. »

Fontenelle laissa une fortune assez considérable, imique fruit du revenu de ses places , de ses pensions et de ses économies. Son testament portait des legs pour tous ses domestiques , et instituait légataires universelles mesdemoiselles de Marsilly et de Mertainville , arrière-petites-filles de Thomas Corneille , madame de Forgeville et madame de Montigny , sœur de M. d'Aube qui avait eu les attentions et les soins les plus affectueux pour le testateur. Ce testament ayant été attaqué par un Corneille, parent collatéral, fut confirmé par arrêt du parlement du 4 a^Til 1758.

Pour apprécier tout le mérite de Fontenelle, il faut suivre la méthode dont il nous a laissé des mo-

xiv NOTICE HISTORIQUE

dèles achevés dans les éloges des académiciens , ses confrères, c'est-à-dire faire connaître l'homme, l'écrivain et le philosophe. On a déjà vu quelques traits estimables de son caractère ; je vais en citer quelques autres qui feront plus complètement son éloge, et qui achèveront de le peindre.

La tournure de son esprit plaisait infiniment aux femmes ; aussi comptait-il parmi les plus intimes amies les dames les plus distinguées par leur esprit et leur amabilité, mesdames de Lambert, de Staal , de Tencin , Geoffrin et mademoiselle d'Âchy. Ce fut ce qui lui attira de la part de J.-B. Rousseau cette épigramme qui n'est pas sans malignité :

Depuis trente ans un vieux berger normand

Aux beaux esprits s'est donné pour modèle j

Il leur enseigne à traiter galamment

Les grands sujets en style de ruelle.

Ce n'est pas tontj chez l'espèce femelle

Il brille encore malgré son poil grison ;

Il n'est caillette en honnête maison

Qui ne se pâme en sa douce faconde ;

Fin vérité caillettes ont raison ,

C'est le pédant le plus joli du monde.

Voilà l'épigramme; peu lui importe d'être vraie, pourvu qu'elle soit piquante. Voici maintenant le correctif. Fontenelle n'était pas plus pédant dans la société en général , et surtout dans celle des femmes , qu'il ne l'est habituellement dans ses ou-

SUR FONTENELLE. xv

vrages , où il semble toujours \ ouloir dissimuler sa science. Galant avec les dames , sa galanterie sans fadeur se bornait à ces soins délicats qu'inspirent la douceur et l'amabilité de leur sexe. Elles voyaient en lui un ami ; elles le vénéraient comme un père. Fontenelle n'en demandait pas davantage; son cœur ne connaissait point l'amour; on eut dit qu'il n'avait de chaleur qu'autant qu'il en faut pour exister. « C'est de la cervelle que vous » avez-là, lui dit un jour madame de Tencin, en » lui mettant la main sur le cœur. » Madame Geoffrin disait de lui qu'il portait tout dans la société, excepté ce degré d'intérêt qui rend malheureux. Diderot le voyant pour la première fois de sa vie , ne put s'empêcher de verser quelques larmes sur la vanité de la gloire littéraiie et des choses humaines. Fontenelle s'en étant aperçu, lui demanda la cause de ses pleurs. « J'éprouve, dit Diderot, un

M sentiment singulier » Au mot de sentiment

Fontenelle l'arrêtant tout court, lui dit en souriant : « Il y a quatre-vingts ans que j'ai relée^ué le senti- » ment dans l'églogue. » Madame Duboccage témoignant un jour à Fontenelle combien elle était surprise de ce qu'on avait pu lui reprocher de manquer de sensibilité : « C'est, répondit-il tranquille- » ment, parce que je n'en suis pas encore mort. » C'est cette sorte d'indifférence qui faisait dire à lord Hj^de, en parlant de la longue carrière de Fontetenelle , « qu'il vivait les cent ans de ce philosophe » en un quart d'heure. »

XTJ NOTICE HISTORIQUE

On cite de lui une foule innombrable de bons mots et de réparties ingénieuses, dont plusieurs suffiraient pour faire une réputation à un homme ordinaire. Quelqu'un lui demandant s'il n'avait jamais songé à se marier : « Quelquefois le matin , w répondit - il. « Vous voyez qu'on se lève pour » vous , lui dit une jolie femme qui le recevait en » négligé. — Oui! répliqua Fontenelle, mais on se » couche pour un autre , ce dont j'enrage. »

On lui demandait par quel art il s'était fait tant d'amis et pas d'ennemis : « Par deux axiomes, ré- » pondit-il, tout est possible et tout le monde a » raison. » « I,es hommes sont sots et méchans, » disait-il quelquefois ; mais tels qu'ils sont , j'ai à » vivre avec eux, et je me le suis dit de bonne 3) heure. » Il répétait souvent qu'il était l'ami des li\Tes, et l'ennemi des manuscrits, pour montrer qu'on devait être indulgent pour les uns, puisqu'ils étaient imprimés, mais qu'on devait de la sévérité aux autres avant leur publication. Justice et jus-^ tesse était sa devise favorite.

Rïen de plus aimable, de plus gracieux, de plus galamment exprimé que la plupart des propos qu'il adressait aux dames. Un jour qu'on montrait dans une société un petit ouvrage d'ivoire d'un travail si délicat, qu'on osait à peine le toucher, chacun l'admirant à mesure qu'il passait de main en main, pour moi, dit Fontenelle , je n'aime point ce qu'il faut tant respecter; sur ce, madame de Flamarens arrivant, il ajouta en

SUR FONTENELLE. xvij

se tournant vers elle : Ce n'est pas pour vous que je dis cela , Madame. Une jeune demoiselle remplie d'esprit et de grâce, disait un soir à Fontenelle , qui avait demandé des bougies, quoiqu'il se plaignît que la lumière l'incommodait : « Mais, Mon- » sieur, on dit que vous aimez l'obscurité. — - Non » pas où vous êtes, « reprit sur-le-champ le galant vieillard. La duchesse du Maine lui ayant demandé quelle différence il trouvait entre une femme et un cadran ?« L'un , répondit-il, marque les heures; » l'autre les fait oublier ». Voulant faire, dans sa haute vieillesse, un compliment à une femme jeune et jolie, il lui dit : « Ah ! si je n'avais que quatre- » vingts ans ! »

A cette grâce toute française, Fontenelle joignait une indifférence qui tenait beaucoup du flegme germanique. On ne le voyait jamais s'émouvoir de rien. Demeurant chez monsieur d'Aube, son neveu , il eut un soir le malheur de laisser tomber une étincelle sur ses vétemens , et de mettre le feu à son lit et à sa chambre. Monsieur d'Aube, homme violent et emporté, que Rulhière, dans son Discours sur les disputes, a caractérisé ainsi :

Auriez- vous par hasard connu feu monsieur d'Aube , Qu'une ardeur de dispute éveillait avant l'aube ?

Monsieur d'Aube gronda beaucoup son oncle et lui exposa ce qu'il aurait fallu faire pour éviter cet accident. « Mon cher neveu , lui répondit tranquil-

xviij NOTICE HISTORIQUE

» lement Fontenelle , si je mets encore une fois » le feu à la maison , je vous promets que ce sera )) autrement. »

Cet homme doux et paisible , quelquefois même jusqu'à l'indolence , savait trouver du courage pour soutenir la cause du juste opprimé ; alors la crainte de déplaire aux grands ne pouvait le faire transiger avec sa conscience. Quand l'académie eut l'inexcusable faiblesse d'exclure de son sein l'iionnéte abbé de Saint-Pierre, afin de faire sa cour au régent qui était irrité des rêves politiques de cet homme de bien, Fontenelle fut, dit-on, le seul qui refusa de voter l'exclusion de son confrère. Ainsi l'amour de la justice lui faisait braver la disgrâce du régent. Il parlait toujours à ce prince avec respect, mais aussi avec liberté. On en a déjà vu quelques exemples. « Je crois peu à la vertu, « lui dit un jour le duc d'Orléans — Monseigneur, » répondit Fontenelle , il y a pourtant d'honnêtes » gens ; mais ils ne vont pas vous chercher. » C'est aussi à ce prince, qui lui vantait ses exploits galans, qu'il répondit : « Monseigneur fait toujours » des choses au-dessus de son âge. »

La modestie de Fontenelle égalait son mérite littéraire et ses autres talens , et leur donnait encore un nouveau prix. Lorsque le musicien Dauvergne vint lui demander son consentement pour remettre en musique son opéra d'Énée et Lavinie, Fontenelle lui dit : « Qui voiis l'a conseillé?» et Dauvergne lui avant nommé plusieurs personnes :

SUR FONTENELLE. xix

« Je ne vous le conseille pas , moi , reprit Fonte- » nelle ; cet opéra ne réussit point en 1690 , et je » n'entendis pas dire dans le temps que ce fût la » faute de la musique. » Quelle ingénuité ! quelle candeur ! cet aveu ne l'emporte-t-il pas sur tous les meilleurs opéras du monde ? Fontenelle cependant ne laisssait pas d'élre sensible à la louange. Un homme lui ayant dit un jour : « Je voudrais vous » louer, mais il me faudrait la finesse de votre es- » prit. — N'importe , répondit Fontenelle , louez » toujours. »

Condorcet, l'un des successeurs de Fontenelle dans la place de secrétaire de l'académie des sciences , a vengé ce philosophe du reproche d'égoïsme qu'on lui a fait si long-temps : « Il sor- « tait, dit -il, pour les autres de cette négli- » gence, de cette paresse qu'il se croyait permis » d'avoir pour ses propres intérêts. Son amitié » était vraie et même active. Il connaissait surtout » les peines de la sensibilité, et il avoua qu'elles » étaient les plus cruelles qu'il eût éprouvées , » quoique les injustices qu'il avait souvent essuyées » dans la carrière des lettres eussent dû faire sen- » tir bien vivement les peines de l'amour-propre à » un homme qui aurait été moins philosophe. » Citons des faits à l'appui de ces paroles ; la vie de Fontenelle en est remplie , on n'a que Fembarras du choix. Il jouissait depuis long-temps d'une pension de 1200 livres sur la cassette du Koi. Voulant rendre service à M. de Saint-Gervais , son parent ,

Page 1