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il prie M. d'Argenson , alors ministre , de faire passer la moitié de cette pension sur la tête de ce parent. Il obtient ce qu'il demandait , et se trouve aussi heureux que si on lui eut accordé une grande faveur.
Beauzée , alors professeur de mathématiques et de grammaire , avait donné quelques leçons à un homme de qualité qui , en le quittant , l'avait acca* blé de protestations d'amitié et d'offres de services. Se trouvant quelque temps après dans le besoin, Beauzée s'adressa à l'homme de qualité à qui il avait donné de l'instruction, et en même temps écrivit pour le même objet à Fontenelle, qu'il n'avait jamais vu , mais dont en lui avait fait connaître l'obligeance et la générosité. Il reçut quelques jours après, de l'académicien , la somme de 600 francs, qu'il lui avait demandée, et l'homme titré ne daigna pas même l'honorer d'une réponse.
Brunel , procureur ou avocat à Rouen , ancien ami d'enfance de Fontenelle, et son ami intime jusqu'à sa mort, lui écrit un jour ce billet laconique : Vous avez mille écus , envoyez-les-moi. Fontenelle lui répond aussitôt : « Quand j'ai reçu » votre lettre , j'allais placer mes mille écus , et w je ne trouverai pas facilement une aussi belle » occasion ; voyez donc. » Toute la réplique de Brunel fut : Envoyez-moi vos mille écus. Fontenelle le fit sur-le-champ. On ne saurait dire auquel des deux amis cette confiance mutuelle, ce laco-
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nisme de style font le plus d'honneur ; mais certes ils en font beaucoup à tous deux.
Peut-être pourrait-on dire de Fontenelle que ses vertus bienfaisantes étaient quelquefois peu actives par elles-mêmes , et que , pour s'exercer, elles avaient quelquefois besoin d'être averties. Souvent madame Geoffrin allait chez lui et lui peignait avec intérêt et sentiment l'état de quelques malheureux qu'elle voulait soulager. Ils sont à plaindre , disait le philosophe , et il ajoutait quelques mots sur le malheur de la condition humaine, puis il parlait d'autre chose. Madame Geoffrin le laissait dire , et quand elle le quittait : Donnez-moi, lui disaitelle, cinquante louis pour ces pauvres gens. — Fous avez raison , disait Fontenelle , et il allait chercher les cinquante louis, les lui donnait, et ne lui en reparlait jamais , tout prêt à recommencer le lendemain, pourvu qu'on l'en avertît encore. Il est possible qu'on trouve un peu de sécheresse dans cette manière de secourir les malheureux , mais du moins n'y voit-on pas la moindre velléité d'ostentation. Que de gens font beaucoup de bruit pour bien moins de chose ! Combien n'en est-il pas qui se font des réputations de bienfaisance à bien moins de frais! Qu'on dise que la bonté de Fontenelle était raisonnée , qu'elle ne partait pas d'un cœur vraiment sensible; peu importe : des traits comme ceux qu'on vient de lire valent bien cette sensibilité à la mode depuis long-temps, qui se montre si prodigue de protestations, d'attendrissement et de pro-
TOM. I. h
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messes , et si avare de bienfaits et de bonnes actions.
Fontenelle vécut heureux, et il était fait pour l'être. Qu'on lise ses Réflexions sur le bonheur , on y verra le développement du système de sa vie morale, a Le plus grand secret pour le bonheur, dit-il, » c'est d'être bien avec soi. Naturellement, tous les y^ accidens fâcheux qui viennent du dehors nous » rejettent vers nous-mêmes ; et il est bon d'y avoir » une retraite agréable. Mais elle ne peut Têtre, si » elle n'a été préparée par les mains de la vertu. » Un autre point de sa morale était , « qu'il fallait se « refuser le superflu , pour procurer aux autres le » nécessaire. « Voilà la théorie dont la vie entière de Fontenelle a été une application continuelle ; voilà la source de tant de procédés généreux, de tant de traits de désintéressement , de tant d'actions nobles et touchantes. Fontenelle n'avait jamais connu les désirs rongeurs de l'ambition ; il avait vu les funestes effets de cette passion dans le cardinal Dubois qui venait quelquefois chercher des consolations auprès de lui. Quelqu'un lui parlant de la grande fortune que ce ministre avait faite, pendant que lui, qui n'était pas moins aimé du prince-régent, n'en avait fait aucune : « Cela est vrai, ré- » pondit lé philosophe ; mais je n'ai jamais eu » besoin que le cardinal Dubois vînt me consoler. » î^e duc d'Orléans l'entretenant du projet qu'il avait c!e le nonmier président perpétuel de l'académie des sciences , titre qu'il méritait à phisieurs égards :
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x( Monseigneur, répondit-il, ne m'ôtez pas la dou- » ceur de vivre avec mes égaux. » Ami du repos et de la vie casanière , il disait ordinairement que « le sage » tient peu de place et en change peu. » Il ne se mêlait guère de politique , mais ce qui lui échappait quelquefois sur ce point était d'un grand sens : « On ne parle , disait-il , en temps de guerre » que de l'équilihre des puissances en Europe ; il y « a un équilibre aussi efficace pour le moins , et » aussi propre à conserver ou à ramener la tran- » quillité dans chaque état, c'est l'équilibre des » sottises. »
Malgré son extrême politesse et sa patience inaltérable, Fontenelle ne pouvait s'empêcher quelquefois de faire connaître qu'on abusait de sa bonté. Un homme du mortde , plus curieux par vanité que désireux de s'instruire, voulait que Fontenelle lui expliquât beaucoup de choses en peu de mots , et en peu de temps. « En peu de » mots? répondit Fontenelle, j'y consens; mais » en peu de temps, cela m'est impossible. Au » reste , que vous importe de savoir ce que vous » me demandez?» Un discoureur qui ne disait que des choses triviales , et qui néanmoins les débitait d'un ton d'importance , adressant la parole à Fontenelle , le philosophe , las de l'entendre , l'interrompit : « Tout cela est très vrai , lui dit-il , » très vrai , je l'avais même entendu dire à d'au- » très. » Quand il avait dit son sentiment et ses raisons sur quelque matière , on avait beau le
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contredire , il refusait de se défendre , en alléguant une mauvaise poitrine. « Belle raison ! s'écria » un jour un disputeur éternel , pour étrangler » une discussion qui intéresse toute la compa- » gnie. »
Aimant l'ordre jusque dans les moindres choses , sa vie journalière était assujétie à des lois constantes, qui lui pesaient d'autant moins, qu'il se les était imposées lui-même. Les heures de ses repas, de son travail , de son sommeil , de ses récréations , de ses lectures , tout cela était réglé chez lui comme dans un cloître ^ . Une vie aussi régulière, dont la modération , Tamitié , la bienfaisance et la paix faisaient presque tout le bonheur , a sans doute beaucoup contribué à la santé et à la longévité de Fontenelle , qui traversa un siècle sans éprouver de maladies , pas même la petite-vérole , et qui n'eut en quelque sorte besoin de médecin que pour mourir.
Tel fut le caractère de Fontenelle. On vient de le voir, pour ainsi dire peint par lui-même, puisque je n'ai fait que rapporter ses propres paroles et narrer simplement quelques unes de ses actions. Mais aucune peinture ne saurait être plus vraie, plus fidèle , et en même temps plus honorable pour sa mémoire. Les mots heureux , les réparties fines et les propos aimables que j'ai cités, outre qu'ils
• Voyez Fontenelle Juge' par ses pairs , ou Eloge de Fontenelle en forme de dialogue.
SUR FONTENELLE. xxv
donnent une idée parfaite du rôle que Fontenelle jouait dans la société , sont aussi , pour ainsi dire, le complément naturel des œuvres de ce philosophe ; c'est pourquoi je les ai groupés dans cette notice , dont ils font d'ailleurs le plus bel ornement. Nous allons maintenant passer en revue les principaux titres de sa réputation littéraire.
Comme poète, Fontenelle ne doit occuper qu'une place assez obscure sur le Parnasse français. Sa tragédie iX^spaj- mourut en naissant. 7<irt/i'e , autre tragédie en prose , et plusieurs comédies aussi en prose qu'il fit imprimer ne méritent même pas d'être citées. Les tragédies de Brutus et de Laodamie, qui parurent sous le nom de mademoiselle Bernard, et auxquelles il avait beaucoup travaillé, ne figurent plus aujourd'hui que dans les articles bibliographiques. Quant à ses opéras de Thétis et Pelée., Endymion , Enée et Lavùiie , le premier est le seul qui ait eu quelque succès ; cet ouvrage est assez heureusement coupé pour la scène, mais il est dépourvu d'agrément à la lecture ; on peut croire que la musique et les accessoires du théâtre contribuèrent beaucoup à sa vogue passagère. Ses Pastorales ne peuvent être comparées ni à celles de Théocrite , ni à celles de Virgile. Il n'était pas dans la nature du talent de Fontenelle de chercher à imiter la simplicité naïve de ces grands poètes de l'antiquité. Ses bergers et ses bergères n'ont rien de ceux des champs; ce sont des coquettes et des petits-maîtres de l'ancienne cour
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qui conversent entre eux. En général , Fontenelle s'y attache trop à aiguiser les pensées de ses personnages , et trop peu à travailler ses vers. « Ce » n'est pas, dit La Harpe, que, de ces défauts » qui dominent dans ses églogues, on dût conclure » qu'elles ne méritent aucune estime : plusieurs se » lisent avec plaisir; et il y a dans toutes une déli- » catesse spirituelle qui peut plaire , poirrvu qu'on » oublie que la scène est au village, et surtout qu'on » fasse souvent grâce à la versification. » Parmi ses plus agréables pièces de ce genre, on cite ^lcandre , Ismène , Tircis et Iris , dans lesquelles le poète se rapproche davantage de la vérité , et emploie quelquefois des traits heureux dans la peinture de l'amour. Fontenelle a aussi laissé un grand nombre de pièces fugitives qui sont empreintes de sa manière ingénieuse et piquante. La Harpe, qui se montre en général très sévère pour les productions de notre auteur, cite comme les meilleures des pièces mêlées de Fontenelle , et comme dignes d'être conservées, le Portrait de Clarice, le Sonnet de Daphné, et X Apologue de V amour et de Vhonneur, qui valent mieux à son avis que la plupart de celles de plusieurs poètes qui ont conservé jusqu'à nos jours la réputation d'écrivains agréables, tels que Lafare, Charleval, Ferrand, etc.
Ce furent ses Dialogues des Morts , publiés en i683, qui commencèrent à lui faire un nom distingué dans la littérature. On y trouve beaucoup de philosophie, mais cette philosophie est trop
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souvent surchargée des atours du bel esprit. L'auteur y dit des choses pleines de finesse et d'agrément, mais souvent aux dépens de la vérité historique. On a remarqué que les personnages qu'il met en scène sont si disparates , qu'ils semblent n'avoir été choisis que pour débiter des paradoxes subtils et quelquefois ridicules. « Lucien est naïf, dit Yol- » taire dans une lettre au roi de Prusse ; il fait penser » ses lecteurs, et l'on est toujours tenté d'ajouter à M ses dialogues : il ne veut point avoir d'esprit. Le » défaut de Fontenelle est qu'il en veut toujours » avoir; c'est toujours lui qu'on voit, et jamais ses » héros : il leur fait dire le contraire de ce qu'ils » devraient dire ; il soutient le pour et le contre , » et ne veut que briller. Il est vrai qu'il en vient à M bout; mais il me semble qu'il fatigue à la longue, » parce qu'on sait qu'il n'y a rien de vrai dans tout » ce qu'il vous présente. On s'aperçoit du charlata- » nisme , et il rebute. Fontenelle me paraît dans n cet ouvrage le plus agréable joueur ..le passe-passe » que j'aie jamais vu. C'est toujours quelque chose, « et cela amuse. » Quelque temps après la publication des dialogues, parut un écrit intitulé : Jugement de Pliiton, où l'on faisait la critique la plus spirituelle et la plus motivée de cet ouvrage. On fut bien surpris quand on sut que cette critique était de Fontenelle lui-même, et l'étonnement ne tarda pas à faire place à l'admiration.
Dans ses Entretiens sur la Pluralité des Mondes ( publiés en 1686 ), Fontenelle offrit l'exemple i^re
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et peut-être unique avant lui , d'un savant sacrifiant aux Grâces. La philosophie, quoique affranchie par Descartes de la barbarie scolastique, était encore hérissée d'épines; Fontenelle entreprit de la rendre populaire , en la parant de fleurs, et il y réussit merveilleusement dans ses Mondes , ouvrage dans lequel il cache adroitement la science sous la forme du badinage le plus ingénieux ; et qu" il présenta à son siècle comme un appât , pour lui inspirer le goût de la philosophie qui , jusqu'alors , n'avait été que le partage exclusif de quelques hommes. Ce livre , écrit d'un style plein de magie, et agréable par ses défauts mêmes, eut un succès prodigieux; les femmes surtout le lurent avec empressement, et c'est encore celui de tous les ouvrages de Fontenelle qui est le plus généralement connu * . îl est fâcheux que ces Entretiens sur les Mondes soient fondés en partie sur la chimère des tourbillons de Descartes. Fontenelle était attaché au cartésianisme dont il s'était nourri , pour ainsi dire , pendant les études de sa première jeunesse, et il demeura toujours fidèle au système de son ancien maître , quoiqu'il fût autant en état que personne d'entendre les calculs sublimes de New-
' Il est inutile , et il serait même difficile d'énumërer les nombreuses éditions qui ont été faites de cet ouvrage. Je signalerai seulement celle ([ui est ornée de notes , par M. Lalande ; Paris , 1800. Les Mondes ont été traduits dans pres- <}ue toutes les langues de l'Europe. Il y en a même une tradt'Cèion en grec , par M. Kodrika ; Vienne , 1794-
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ton. D'ailleurs il ne refusa pas son admiration à ce grand génie , et s'il ne fut pas au rang de ses disciples , il fut du moins son plus brillant panégyriste. On voit dans l'éloge de Fontenelle par Lecat, que la marquise qui lui inspira son ingénieux Traité des INIondes , n'était ni imaginaire ni blonde, comme il affecte de l'annoncer, pour la soustraire aux regards d'un public dont il craignait la malignité; c'était madame de la Mésangère. Fontenelle racontait lui-même que , lorsqu'il fit la lecture de son ouvrage à cette dame, la femme de chambre reconnut sa maîtresse et le parc de la Mésangère, dès les premières pages; et cette dame craignit tellement d'être reconnue par le public , qu'elle pria l'auteur de diminuer la ressemblance , ce qu'il fit en changeant la marquise eu blonde , de brune qu'elle était.
Les Lettres du chevalier cVHer , qui avaient
paru anonymes un an avant les Mondes ^ avaient eu beaucoup de vogue , et furent louées outre-mesure par Bayle , dans les Nouvelles de la république des lettres. Le grand défaut de Fontenelle, qui est l'abus de l'esprit, se fait sentir beaucoup plus dans ces lettres que dans tous ses autres ouvrages. Après avoir été prôné , ce livre fut vivement critiqué ; et il est juste de dire que ces critiques étaient dictées parle bon goût. Alors Fontenelle qui, jusqu'à ce moment, sans s'avouer pourtant l'auteur de ces lettres, avait laissé entrevoir qu'il pouvait bien l'être en effet, dit hautement qu'elles n'étaient point de
XXX NOTICE HISTORIQLE
lui; mais sur ce point, il n'a été cru de personne; et lui-même fit entrer cet ouvrage dans le recueil de ses œuvres , parce que , disait-il dans sa préface , on les lui avait toujours attinbuées dans le public, quoiqu'il ne les eût jamais avouées. C'était un moyen adroit de concilier l'amour paternel et l'amour-propre d'auteur.
Un ouvrage plus saillant et plus solide que le précédent, c'eôt X Histoire des Oracles. De tous les écrits de Fontenelle , c'est peut-être celui dont le style est le plus châtié, le plus exempt de recherche et d'ornemens étrangers. Ce livre instructif et agréable , est tiré de la docte compilation de Van- Daale sur le même sujet. Fontenelle a refondu entièrement le vaste et diffus ouvrage du savant Hollandais , mais en y mettant son esprit, et l'on sait quel était l'esprit de Fontenelle. Van-Daale lui-même fut ravi de la métamorphose heureuse qu'on avait fait subir à son ouvrage. On voulait prouver dans ce livre que les oracles n'ont point été rendus par les démons, et qu'ils n'ont point cessé à la venue de Jésus-Christ : Fontenelle aborde ces questions avec la plus grande réserve , examine les faits avec simplicité , apprécie avec justesse le témoignage des auteurs qui les rapportent, et ne combat les erreurs superstitieuses qu'en les. dégageant soigneusement de la vérité. Par ce moyen , il dévoila des siècles de fourberie. Malgré tous ces ménagemens , vingt ans après sa publication (1707), ce livre fut attaqué par le P.Baltus, jésuite. Le prudent
SUR FONTENELLE xxxj
Fontenelle crut devoir ne pas répondre , afin de ne pas s'engager dans une guerre théologique qui aurait pu avoir des suites fâcheuses pour son repos. « C'est une chose die^ne de remarque , a dit un bio- » graphe, que cette histoire qui , aujourd'hui , se- » rait un ouvrage presque rehgieux, fut regardée, » lorsqu'elle parut , comme un livre très hardi, w Mais cet ouvrage, qui indique beaucoup plus » qu'il ne développe , servit à faire penser, et ac- » coutuma du moins à soumettre à l'examen, des » choses que l'on confondait trop avec celles qui » sont au-dessus de la raison. » On assure que le P. Letellier, confesseur de Louis XIY, ayant lu V Histoire des Oracles , peignit l'auteur à son royal pénitent comme un athée , et que, sans le marquis d'Argenson , depuis garde des sceaux , une persécution allait éclater contre le philosophe. L'intolérance du jésuite aurait encore trouvé beaucoup plus à reprendre dans la Relation de Vile de Bornéo ^ dans le Traité de la Liberté, et dans quelques autres écrits attribués à Fontenelle , et qui peutêtre ne sont pas tous de lui.
11 est encore quelques autres ouvrages de Fontenelle , qui peu importans sous le rapport de l'étendue, ne laissent pas de faire beaucoup d'honneur à sa plume facile et spirituelle. De ce nombre est son Histoire du Théâtre-Français jusqu'à Pierre Corneille , avec la vie de ce grand tragique. Cette histoire , très abrégée , mais faite avec choix , présente les faits les plus piquans , avec cet en-
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jouement philosophique qui fait en même temps sourire et penser. On pourrait y reprendre quelques faits hasardés, mais, comme hvre agréable , cet ouvrage ne laisse rien à désirer. Ses Réflexions sur la poétique du théâtre sont un de ses ouvrages les plus profonds et les plus philosophiques .- « Fontenelle y décompose , avec une » sagacité admirable , le plaisir qui nous vient » du théâtre ; il en fait voir les sources , les » causes et les principes. Il y prouve pourquoi » telle pièce a dû plaire ; pourquoi telle autre a » réussi ; pourquoi tels ou tels héros sont intéres- » sans ; pourquoi tels personnages nous révoltent. » Ses raisonnemens sont tous fondés sur la nature » du cœur et de l'esprit de l'homme. Ainsi , il a « donné des règles aux règles mêmes , en les sou- » mettant presque toutes à l'empire de la philoso- » phie ^ ». Si l'on compare cet ouvrage aux productions dramatiques de Fontenelle , on verra qu'il réussissait beaucoup mieux à analyser les passions qu'à les peindre.
Ce même esprit d'analyse qui l'avait si bien guidé dans la théorie de notre théâtre, Fontenelle l'a aussi porté dans \ Histoire de l'académie des sciences , et l'a exercé avec un talent original sur les matières les plus abstraites et les plus épineuses. Ses travaux en ce genre sont, sans contredit, le monument le plus solide de sa gloire. La préface gé-
' Fontenelle jugé par ses pairs.
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nérale qu'il a faite pour cette histoire, est un de ces morceaux remarquables , faits pour assurer à un auteur un nom célèbre dans les sciences comme dans les lettres. Dans le cours de cette histoire, il répand la lumière sur les choses les plus obscures; tous les faits qu'il expose, même les plus ordinaires , acquièrent de l'intérêt sous sa plume , par les réflexions ingénieuses qu'il y rattache , par des vues nouvelles qu'il ajoute à celles des auteurs, par les conséquences lumineuses et neuves qu'il tire de leurs principes , par des rapprochemens inattendus et toujours piquans; enfin, parce style à lui, qui toujours le même et toujours nouveau, s'accommodait sans effort à tous les sujets, et répandait de l'agrément sur ceux qui en paraissaient le moins susceptibles ^ Les Éloges des académiciens vé^dinàMS dans cette histoire n'en forment pas la partie la moins intéressante. Fontenelle s'identifie, pour ainsi dire, avec chacun de ses confrères dont il fait l'éloge. Il pénètre le secret de leurs études, de leurs procédés, de leurs découvertes, et embellit, comme le dit le duc de Nivernois , chaque matière qu'il traite par les richesses de toutes
' On trouvera des détails plus niîautieux sur les travaux de Fontenelle dans les éloges que lui ont consacrés Fouchy , Solignac, Lebeau et Lecat. On peut aussi consulter les mémoires diffus que l'abbé Trublet a publiés sur Fontenelle. Il existe encore plusieurs autres éloges de cet écrivain philosophe. Le plus remai'quable est celui de M. Garât , couronné par l'académie française , en 1784.
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les autres qu'il possède. Ses éloges remportent sur ceux de d'Alembert, sinon par le savoir, du moins par la finesse et par ragrément du style. On peut reprocher à la plupart des auteurs d'éloges , et en particulier à d'Alembert, de passer souvent la mesure; Fontenelle ne la passe jamais; chez lui tout est proportionné; il y a tel de ses éloges qui n'a que quatre pages.
Néanmoins, quelque gloire que lui ait acquise ses travaux à l'académie , il n'en faut pas conclure qu'ils soient à l'abri de tout reproche. Les défauts séduisans de son style s'y retrouvent, mais pourtant plus rarement que dans plusieurs de ses autres ouvrages. C'est surtout chez Fontenelle que le stjle est Vliomme même; toujours tempéré, toujours calme, cherchant toujours à plaire, jamais à s'élever, tel était Fontenelle, tel est son style. Il pouvait comprendre le talent de son oncle, le grand Corneille; car son intelligence s'étendait à tout; mais était-il capable d'en sentir toute la force, toute la sublimité? J'en doute. Il dit quelque part « qu'il ne faudrait donner dans le sublime qu'à son » corps défendant. Il est si peu naturel ! » ajoute-t-il. Fontenelle raisonnant ainsi ressemblait à Pascal traitant de la poésie ; il parlait d'une chose dont il ne pouvait avoir le sentiment. Chaque esprit a sa portée; l'élévation et la force de génie étaient naturelles à Corneille, comme la finesse , l'enjouement et la minauderie l'étaient à Fontenelle.
1^ Histoire de i académie des sciences eut un suc-
SUR FONTENELLE. xxxv
ces prodigieux. Chaque nouveau volume qui paraissait, était aussitôt traduit dans presque toutes les langues de TEurope. On a souvent écrit du Pérou et de la Chine pour avoir cette histoire, comme si l'on eût demandé la production la plus rare de nos climats. On rapporte qu'après la mort de Fontenelle , il arriva une lettre du Pçrou , dans laquelle on annonçait que cette histoire était attendue avec impatience et que plusieurs dames avaient appris le français afin de pouvoir la lire.
Tous ses ouvrages se naturalisant ainsi dans tous les pays, il n'était pas étonnant que son nom fût connu et respecté dans toutes les parties du monde. Il l'était même plus au dehors que dans sa patrie. Les étrangers venaient à Paris pour voir ce Nestor des sciences et de la littérature. Un d'eux, arrivant dans la capitale, demanda avec empressement M. de Fontenclle au premier habitant qu'il rencontra. Celui-ci ne put rien lui répondre , ne sachant pas même ce qu'on lui demandait. L'étranger s'étant adressé à d'autres qui ne purent lui en dire davantage, resta stupéfait de ce qu'un homme si célèbre dans toute l'Europe , fût ignoré même au milieu de ses concitoyens.
Voltaire , tout jaloux qu'il était des grandes réputations , a parlé souvent de Fontenclle avec les plus grands éloges. Il fit en faveur de cet écrivain philosophe, une exception unique à la loi qu'il s'était imposée de ne mettre aucun homme vivant dans sa revue des auteurs du siècle de Louis XIV>
xxxvj NOTICE HISTORIQUE
Cette exception flatta singulièrement Fontenelle , qui, interrompant celui qui lui apprenait cette nouvelle, se mit à dire : « Ce début me suffit, et quel- » que chose qu'ait pu dire ensuite M. de Voltaire , » je suis content. » Dans cet article , Voltaire le regarde comme l'esprit le plus universel que le siècle de Louis XIV ait produit. « Il a ressemblé, dit-il, » à ces terres heureusement situées qui portent » toutes les espèces de fruits. . . On l'a regardé comme » le premier des hommes dans l'art nouveau de ré- )j pandre de la lumière et des grâces sur les sciences » abstraites , et il a eu du mérite dans tous les auw très genres qu'il a trait-és. Tant de talens ont été « soutenus par la connaissance des langues et de » l'histoire, et il a été sans contredit au-dessus des » savans qui n'ont pas eu le don de l'invention. » Voici les vers gracieux qu'il lui a aussi consacrés dans le Temple du Goût :
C'était le discret Fontenelle Qui par les beaux arts entouré , Répandit sur eux ^ à son gré , Une clarté vive et nouvelle.
D'une planète à tire-d'aile , En ce moment il revenait Dans, ces lieux où le Goût tenait Le siège heureux de son empire ; Avec Mairan il raisonnait j Avec Quinault il badinait.
D'une main légère il prenait Le compas , la plume et la lyre.
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Après avoir considéré Fontenelle comme poète, comme littérateur et comme savant, il me reste à parler de l'influence qu'il a exercée sur le dix-huitième siècle, comme philosophe. Cette influence n'est pas imaginaire , quoique La Harpe se soit efforcé de le prouver. En vain cet écrivain allègue la réserve, la timidité, la circonspection de Fontenelle; en vain prétend-il qu'on a voulu lui attribuer ce qui n'appartenait qu'à Bayle, il n'en est pas moins vrai que Fontenelle a naturalisé la philosophie en France , et qu'il lui a donné une sorte de popularité, en la mettant à la portée de tous les esprits. Bayle a sans doute introduit l'esprit de doute et d'examen dans les matières historiques et philosophiques ; mais ses savantes et diffuses dissertations, entremêlées de fréquentes citations grecques et latines , étaient-elles de nature à être lues par d'autres que par des érudits? Ses opinions restaient donc concentrées entre un très petit nombre d'individus. Fontenelle, au contraire, écrivit pour les gens du monde, et surtout pour les femmes dont les goûts et les occupations ont tant d'influence chez les Français, sur tout ce qui concerne l'esprit et les mœurs. Il accoutuma peu à peu le vulgaire à examiner paisiblement et avec liberté tout ce qui nous étonne , et à ne plus laisser surprendre sa raison et sa crédulité par des opinions et des erreurs trop accréditées. Il plut par les agrémens et par les défauts mêmes de sa diction , et le vernis de frivolité qu'il donne à ses livres , plus puissant que tout le
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savoir renfermé dans les lourds in-folio de Bayle , propagea l'amour de la vérité et l'empire de la raison. Je m'appuierai ici du témoignage de Vauvenargues , esprit profond et réfléchi , ami de la vérité avant tout, et par conséquent bon juge en pareille matière. Il dit formellement que Fontenelle mérite d'être regardé par la postérité comme un des plus grands philosophes de la terre , et que malgré leurs défauts , la plupart de ses écrits ne devraient jamais périr. « On ne doit point lui » refuser, ajoute-t-il, d'avoir donné de nouvelles » lumières au genre humain. Personne n'a mieux » fait sentir que lui, cet amour immense qu'ont » les hommes pour le merveilleux , cette pente » extrême qu'ils ont à respecter les vieilles tradi- » tions et l'autorité des anciens. C'est à lui, en » grande partie , qu'on doit cet esprit philosophi- » que qui fait mépriser les déclamations et les au- » torités pour discuter le vrai avec exactitude \ » Fontenelle avait dit que s'il avait la main pleine de vérités , il se garderait bien de V ouvrir. On a inféré de là qu'il regardait les vérités comme dangereuses. Wétait-ce pas le calomnier? Peut-on croire que cet homme si sage eût voulu cacher la vérité à ses semblables? Sa conduite n'a -t- elle pas assez prouvé le contraire? Quelle était donc sa pensée? Il voulait, je crois, donner à entendre qu'une foule de vérités , jetées à la fois dans le public , étaient
• OEuvres posthumes de J^auvcnargnes , pag. 104.
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susceptibles de produire une explosion terrible, au lieu qu'en ne les laissant échapper qu'une à une , elles pouvaient s'établir successivement dans les esnrits et les éclairer, sans risquer de les éblouir. « Fontenelle , dit M. Garât , dans son éloge de cet » écrivain, Fontenelle paraît voir dans la vérité » cette statue antique d'isis, couverte de plusieurs » voiles ; il croit que chaque siècle doit en lever » un, et soulever seulement un autre pour le siècle » suivant. » Qu'on voie d'ailleurs comme Fontenelle s'explique dans son Histoire des Oracles ^ au sujet des erreurs et de la vérité. « Ces pré- » jugés, dit-il, qui entrent dans la vraie reli- » gion , trouvent pour ainsi dire le moyen de » se confondre avec elle, et de s'attirer un res- » pect qui n'est dû qu'à elle seule. On n'ose les atta- » quer de peur d'attaquer en même temps quelque » chose de sacré. Je ne reproche point cet excès de » religion à ceux qui en sont capables; au contraire, » je les en loue; mais enfin, quelque louable que » soit cet excès, on ne peut disconvenir que le juste » milieu ne vaille encore mieux, et qu'il ne soit plus » raisonnable de démêler l'erreur d'avec la vérité, » que de respecter l'erreur mêlée avec la vérité. » Est-ce là le langage d'un ennemi des lumières , qui veut que la vérité soit cachée aux hommes? N'est-ce pas plutôt celui d'un sage qui cherche à les éclairer? Tout le reste de son livre en est la preuve irrécusable.
x\.u reste , cette réserve , cette discrétion, cette ti-
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midité raisonnée, qui semblaient rendre Fontenelle incapable d'opérer aucune espèce de révolution dans l'esprit humain, sont précisément ce qui lui a été d'un plus grand secours dans cette entreprise. Un génie impétueux y eût peut - être échoué ; le vulgaire des esprits , à cette époque , n'eût pas même eu le désir de l'atteindre dans sa course rapide , encore moins celui de le suivre , tandis que Fontenelle, sans devancer d^ fort loin les progrès de son siècle , et ne le précédant toujours , pour ainsi dire, que de quelques pas, obtint par là même un ascendant plus sûr et plus universel , et fit éclore dans la nation les premiers germes d'une philosophie saine et éclairée.
J.-B.-J. Cn:VMPAGNAC.
DE
DEPUIS 1666 jusqu'en 1G99.
LiORSQUAPRÈs une longue barbarie, les sciences elles arts commencèrent à renaître en Europe , l'éloquence , la poésie , la peinture, l'architecture , sortirent les premiers des ténèbres : et , dès le siècle passé , elles reparurent avec éclat. Mais les sciences d'une méditation plus profonde , telles que les mathématiques et la physique, ne revinrent au monde que plus tard , du moins avec quelque sorte de perfection ; et l'agréable , qui a presque toujours l'avantage sur le solide, eut alors celui de le précéder.
Ce n'est guère que de ce siècle -ci que l'on peut compter le renouvellement des mathématiques et de la physique. Descartes et d'autres grands hommes y ont travaillé avec tant de succès que dans ce-genre de littérature tout a changé de face. On a quitté une physique stérile , et qui depuis plusieurs siècles en était toujours au même point; le règne des mots et des termes est passé , on veut des choses ; on établit des principes que l'on entend, on les suit ; et de là vient qu'on avance.
L'autorité a cessé d'avoir plus dé poids que la raison ; ce qui était reçu sans contradiction, parce qu'il l'était depuis long-temps, est présentement examiné, et souvent rejeté; et comme on s'est avisé de consulter sur les choses naturelles la nature elle-même , plutôt que les anciens , elle se laisse plus aisément découvrir; et assez souvent , pressée par les nouvelles expériences que l'on lait pour la sonder, elle accorde la connaissance de quelqu'un de ses secrets. Dun autre côté, les mathématiques n'ont pas fait un progrès moins considérable. Celles qui sont mêlées avec la physique , ont avancé avec elle, et les mathématiques pures sont aujourd'hui plus fécondes, plus universelles, plus sublimes, et, pour ainsi dire , plus intellectuelles qu'elles n'ont jamais été. A mesure que ces sciences ont acquis plus d'étendue, les méthodes sont devenues plus simples et plus faciles. Enfin , les mathématiques n'ont pas seulement donné, depuis quelque temps, une infinité de vérités de l'espèce qui leur appartient , elles ont encore produit assez généralement dans les esprits une justesse plus précieuse peut-être que toutes ces vérités.
En Italie , Galilée , mathématicien du Grand-Duc , observa le premier, au commencement de ce siècle, des taches sur le soleil. Il découvrit les satellites de Jupiter, les phases de Vénus, les petites étoiles qui composent la voie de lait; et, ce qui est encore plus considérable , l'instrument dont il s'était servi pour les découvrir. Torricelli, son disciple et son successeur, imagina la fameuse expérience du vide, qui a donné naissance à une infinité de phénomènes nouveaux. Cavallerius trouva l'ingénieuse et subtile géométrie des indivisibles, que l'on pousse maintenant si Ipin, et
qui, à tout moment , embrasse l'infini. En France, le fameux Descartes a enseigné aux géomètres des routes qu'ils ne connaissaient point encore, et a donné aux physiciens une infinité de vues, ou qui peuvent suffire, ou qui servent à en faire naître d'auli-es. En Angleterre , le baron Neper s'est rendu célèbre par l'invention des logarithmes; et Harvé par la découverte, ovi du moins par les preuves incontestables de la circulation du sang. L'honneur qui est revenu à toute la nation anglaise de ce nouveau système de Harvé, semble avoir attaché les Anglais a l'anatomie. Plusieurs d'entre eux ont pris certaines parties du corps en particulier pour le sujet de leurs recherches, comme Warthon les glandes , Glisson le foie , Willis le cerveau et les nerfs, Lower le cœur et ses mouvemens. Dans ce temps là le réservoir du chyle et le canal thorachique ont été découverts par Pecquet, français; et les vaisseaux lymphatiques par Thomas Bartholin, danois, sans parler ni des conduits salivaires que Stenon, aussi danois, nous fit connaître plus exactement sur les premières idées de Warthon , ni de tout ce que Marcel Malpigi , italien , qui est mort premier médecin du pape Innocent XII, a observé dans l'épiploon, dans le cœur et dans le cerveau ; découvertes anatomiques qui , quelqu'importantes qu'elles soient, lui feront encore moins d'honneur que l'heureuse idée qu'il a eue le premier d'étendre l'anatomie jusqu'aux plantes. Enfin toutes les sciences et tous les arts, dont le progrès était presque entièrement arrêté depuis plusieurs siècles, ont repris dans celui-ci de nouvelles forces, et ont commencé, pour ainsi dire, une nouvelle carrière. Ce goût de philosophie , assez universellement ré-
pandu , devait produire entre les savans, l'envie de se communiquer mutuellement leurs lumières. 11 y a plus de cinquante ans que ceux qui étaient à Paris, se voyaient chez le P. Mersenne , qui , étant ami des plus habiles gens de l'Europe , se faisait un plaisir d'être le lien de leur commerce. Gassendi, Descartes, Hobbes, Roberval, les deux Pascal père et fils, Blondel, et quelques autres s'assemblaient chez lui. Il Jeur proposait des problèmes de mathématiques, ou les priait de faire quelques expériences par rapport à de certaines vues, et jamais on n'avait cultivé avec plus de soin les sciences qui naissent de l'union de la géométrie et de la physique.
Il se fit des assemblées plus régulières chez de Monmor, maître des requêtes, et ensuite chez Thevenot. On y examinait les expériences et les découvertes nouvelles, l'usage ou les conséquences qu'on en pouvait tirer. Il y venait des étrangers , qui se trouvaient alors à Paris , et qui étaient dans le goût de ces sortes de sciences; et, pour ne rien dire de tous les autres, c'est là que l'illustre Slenon, danois, qui a été depuis évêque, donna dans sa jeunesse les premières preuves de sa capacité, et de sa dextérité en fait d'anatomie.
Peut-être ces assemblées de Paris ont-elles donné occasion à la naissance de plusieurs académies dans le reste de l'Europe. Il est toujours certain que les gentilshommes anglais , qui ont jeté les premiers fondemens de la société royale de Londres, avaient voyagé en France, et s'étalent trouves chez de Monmor et Thevenot. Quand ils furent de retour en Vngletcrie , ils s'assemblèrent à Oxford, et continuèrent les exercices
auxquels ils s'étaient accoutumés en France. La domination de Cromwel contribua même à cet établissement. Ces Anglais, attachés en secret au roi légitime, et résolus de ne point prendre part aux affaires présentes , furent bien aises d'avoir une occupation qui leur donnât lieu de se retirer de Londres , sans se rendre suspects au Protecteur. Leur société demeura en cet état jusqu'à ce que Charles II, étant remonté sur le trône, la fit venir à Londres , la confirma par l'autorité royale , et lui donna des privilèges , récompensant ainsi les sciences d'avoir servi de prétexte à la fidélité qu'on lui gardait.
Enfin le renouvellement de la vraie philosophie a rendu les académies de mathém.atiques et de physique si nécessaires, qu'il s'en est établi aussi en Italie, quoique, d'ailleurs, ces sortes de sciences ne régnent guère en ce pays là , soit à cause de la délicatesse des Italiens , qui s'accommodent peu de ces épines, soit à cause du gouvernement ecclésiastique , qui rend ces études absolument inutiles pour la fortune, et quelquefois même dangereuses. La principale académie de cette espèce qui soit en Italie, est celle de Florence, fondée par le Grand-Duc. Elle a produit Galilée, Torricelli , Borelli , Redi, Bellini, noms à jamais illustres, et qui rendent témoignage des talens de la nation.
La France devait, par toutes sortes de titres, avoir une académie des sciences ; et déjà cette compagnie y naissait d'elle-même , comme dans un terroir naturellement bien disposé. Aussi , après que la paix des Pyrénées eut été conclue, le roi jugea que son royaume, fortifié par les conquêtes qui venaient de lui être assurées , n'avait plus besoin que d'être embelli par les arts
et par les sciences, et il ordonna à Colbertde travailler à leur avancement.
Ce ministre, porté de lui-même à favoriser les lettres, et propre à concevoir de grands desseins, forma d'abord le projet d'une académie , composée de tout ce qu'il V aurait de gens les plus habiles en toutes sortes de littérature. Les savans en histoire, les grammairiens, les mathéinaticiens , les philosophes, les poètes, les orateurs, devaient être également de ce grand corps , où se réunissaient et se conciliaient tous les talens les plus opposés. La bibliothèque du roi était destinée à être le rendez -vous commun. Ceux qui s'appliquaient à l'histoire , s'y devaient assembler les lundis et les jeudis; ceux qui étaient dans les belles-lettres, les mardis et vendredis; les mathématiciens et les physiciens, les mercredis et les samedis. Ainsi aucun jour de la semaine ne demeurait oisif; et, afin qu'il y eût quelque chose de commun qui liât ces différentes compagnies , on avait résolu d'en faire , tous les premiers jeudis du mois, une assemblée générale, où les secrétaires auraient rapporté les jugemens et les décisions de leurs assemblées particulières , et où chacun aurait pu demander l'éclaircissement de ses difficultés : car sur quelle matière ces états-généraux de la littérature a'eussent-ils pas été prêts à répondre? Si cependant les difficultés eussent été trop considérables pour être résolues sur-le-champ , on les eût données par écrit ; on y eût répondu de même , et toutes les décisions auraient été censées partir de l'académie entière.
Ce projet n'eut point d'exécution. D'abord on retrancha du corps de cette grande académie le membre qui appartenait à l'histoire. On n'eût pas pu s'empê-
cher de tomber dans des questions, où les faits deviennent trop importans et trop chatouilleux par la liaison inévitable qu'ils ont avec le droit.
Ceux qui avaient les belles-lettres en partage , ne furent pas plus long-temps compris dans l'académie universelle. Comme ils étaient presque tous de l'académie française , établie par le cardinal de Richelieu , ils représentèrent à Colbert qu'il n'était pointbesoin de faire deux compagnies différentes qui n'auraient que le même objet , les mêmes occupations , et presque tous les mêmes membres; et qu'il valait mieux faire refleurir l'ancienne académie, en lui donnant l'attention et les marques de bonté qu'il destinait à une compagnie nouvelle. Ce conseil fut suivi; et Colbert entreprit de rendre à l'académie française son premier éclat. Le roi fit l'honneur à cette compagnie de s'en déclarer protecteur : le ministre devint un de ses membres; et ce fut alors qu'elle prit une nouvelle naissance.
Il ne resta donc du débris de cette grande académie qu'on avoit projetée, que les mathématiciens , au nombre de six ou sept ; Carcavy, Huyghens, Roberval, Frenicle, Auzout, Picart et Ruot. Ils s'assemblèrent dès-lors à la bibliothèque de Colbert , et commencèrent quelques exercices académiques, au mois de juin de l'année 1666.
11 sembla que le ciel voulût favoriser cette compagnie naissante de mathématiciens par deux éclipses , qui devaient arriver à quinze jours l'une de l'autre, ce qui est le temps le plus court où l'on en puisse voir deux; et l'on sait assez combien les éclipses sont précieuses aux astronomes pour tous les usages qu'ils en tirent. De plus, lapremiè.re, qui était lunaire, devait
être horizontale, phénomène extraordinaire, où le soleil et la lune se voient en même temps sur l'horizon, quoique dans l'opposition où ils sont alors, l'un étant au-dessus de ce cercle, l'autre dût être réellement audessous. Aussi n'a-t-on encore observé jusqu'à présent que trois éclipses horizontales, non que ce phénomène soit rare , mais parce qu'il ne peut durer que très-peu de temps , et que les deux astres touchant à l'horizon , ils sont presque toujours enveloppés dans les nuages ou dans les vapeurs. Ce qui fait que ce phénomène dure si peu , c'est qu'il est l'effet d'une réfraction , qui élève sur le bord de l'horizon l'image de la lune , dont réellement le corps est encore au-dessous. Aussitôt après, le corps de la lune monte lui-même et prend la place de son image, et, pendant ce peu de temps, le soleil tombe nécessairement sous l'horizon.
Cette éclipse de lune, qui devait arriver le i6 juin 1666, fut dérobée par les nuages aux mathématiciens qui l'attendaient avec tous les préparatifs nécessaires. On n'en a eu qu'une seule relation un peu exacte , par les mathématiciens que le prince Léopold de Florence avait envoyés dans la petite île de Gorgone. Ceux qui étaient allés aussi par son ordre en deux autres endroits, ne la purent voir; ce qui marque combien il est important de poster des observateurs en différens lieux , afin que ce qui échappe aux uns n'échappe pas aux autres.
L'autre éclipse, qui était de soleil, et qui arriva le 2 juillet , fut heureusement observée chezColbert, par les mathématiciens que nous avons nommés. Elle commença à .5 heures 48' 20" du malin , et finit à 7 heures 42' 20" ; elle fut, dans son milieu , de 7 doigts 06' , et
l'on remarqua que le temps qu'on appelle d'incidence ou d'immersion, qui est depuis le commencement de l'éclipsé , jusqu'à ce point du milieu où elle est la plus grande, fut de quelques minutes plus court que le temps de l'émersion, par où l'on s'aperçut que l'on ne prenait pas assez exactement le milieu d'une éclipse, en coupant par la moitié le temps de sa durée entière.
Ceux qui , dans ce même temps , prenaient la hauteur du soleil dans le jardin de la bibliothèque du roi, trouvèrent, vers le milieu de l'éclipsé, que l'air était plus froid ; et, ce qui ne peut être sujet à erreur, c'est que les miroirs ardensavaient, en ce temps-là , beaucoup moins de force qu'au commencement et à la fin de l'éclipsé. Ils brûlaient encore le bois , mais sans flamme, et ils ne pouvaient brûler le papier blanc : c'était la même chose que si la moitié du miroir eût été couverte, et qu'il n'eût reçu que la moitié des rayons qu'il peut recevoir ; car un peu plus de la moitié du disque du soleil était caché par celui de la lune. Cependant les yeux ne s'apercevaient pas beaucoup de l'affaiblissement de la lumière, et ceux qui n'étaient pas avertis de l'éclipsé, pouvaient bien ne pas se douter qu'il y en eût une. Le petit froid que l'on sentit, répond à la diminution de clarté qui pouvait devenir sensible en v faisant attention ; mais Kmt cela prouve bien que les sens sont fort éloignés cTaller jusqu'aux fines différences , puisqu'il leur en échappe même d'assez grossières.
Dans tout le temps de l'éclipsé, le disque de la lune, interposé entre le soleil et la terre , parut , avec le télescope , également noir en toutes ses parties, d'où l'on jugea que la lune n'était point enveloppée d'une atmos-
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phère-, parce que, dans la situation où elle est, lorsqu'elle cache le soleil à nos yeux, cette atmosphère serait traversée de quelques rayons du soleil , qui la feraient paraître comme une bordure moins noire que le reste du disque de la lune.
Le diamètre de la lune parut un peu plus petit que celui du soleil, ou tout au plus il parut lui être égal ; et l'on remarqua l'erreur des tables de Kepler et des autres, qui faisaient le diamètre du soleil plus petit, et celui de la lune plus grand qu'ils n'étaient effectivement.
On commençait alors à connaître , mieux que jamais , de quelle importance il était d'avoir, dans la dernière précision, les diamètres apparens des planètes dans toutes les différentes élévations où elles se peuvent trouver , soit par les mouvemens annuels, soit par les diurnes. De là dépend toute la justesse du calcul (les éclipses solaires et lunaires ; car on ne peut juger ni de la quantité de doigts qu'elles occuperont, ni du temps qu'elles dureront, que par la grandeur que l'on suppose aux diamètres apparens du soleil et de la lune à l'égard l'un de l'autre, et , quelque peu qu'on s'y méprenne, l'erreur tire fort à conséquence.
Pour mesurer donc les diamètres apparens avec une exactitude inconnue à toute l'ancienne astronomie , Huygliens avait eu la première idée d'une machine très-ingénieuse que tout l(rmonde connaît présentement. C'est ce petit treillis, divisé en un certain nombre de carrés égaux , que forment des fils de soie ou de métal très-déliés. On le place dans le foyer du verre objectif; et là, les petits carrés sont vus très distinctement. On sait d'ailleurs , et même assez facilement, à quelle quantité d'un degré céleste répond le côté de
chacun de ces carrés, et, par conséquent, ou sait la grandeur apparente d'une objet compris dans un ou plusieurs de ces intervalles. Mais il y avait un inconvénient considérable ; l'objet n'était pas toujours compris juste dans un ou dans plusieurs carrés, et le plus ou le moins ne s'estimait qu'à peu près. Auzout et Picard réparèrent parfaitement ce défaut par le moyen de deux fils qu'ils rendirent mobiles. Picard rendit encore le tout plus parfait par une règle d'un pied, divisée en quatre cents parties avec le secours du microscope , et qui faisait connaître ce que valaient les distances insensibles des deux fils. Nous ne ferons pas une description plus exacte de cette machine, parce qu'elle est dans le recueil de quelques ouvrages d'académiciens , que de la Hire a fait imprimer en iCgS; elle y est nommée micromètre.
On s'appliqua à profiter de cette nouvelle invention; et, pendant toute la lunaison qui suivit cette éclipse du 2 juillet, on s'attacha à la mesure des différens diamètres apparens de la lune. On fut étonné de voir tomber aussitôt les hypothèses que les nouveaux astronomes mêmes avaient faites sur cette planète, et l'on s'assura que pour être si proche de nous , et pour appartenir en quelque façon à notre terre , elle ne nous en était pas mieux connue.
Outre la nouvelle justesse que produit l'invention du micromètre , on avait égard aux réfractions dont jusquelà on ne s'était pas trop mis en peine ; l'astronomie devenait de jour en jour plus scrupuleuse et plus circonspecte.
Picard conjectura que les réfractions devaient être plus grandes en hiver qu'en été, parce que, mesurant
le diamètre , ou du soleil , ou de la lune , à la même hauteur horizontale , il trouvait en hiver le diamètre vertical plus petit. Il faut supposer que les réfractions, en même temps qu'elles haussent ces astres sur l'horizon , accourcissent leurs diamètres verticaux , parce que , comme leur plus grande force est à l'horizon , et que de là elles vont toujours en diminuant, elles élèvent plus la moitié inférieure du diamètre vertical du soleil ou de la lune, qu'elles ne font la moitié supérieure ; et , par conséquent, c'est la même chose que si une partie de la moitié inférieure du diamètre se cachait derrière la supérieure , ce qui diminuerait nécessairement la grandeur apparente de ce diamètre ; et plus les réfractions sont grandes, plus cet effet est sensible. Vers la fin de la même année , Auzout écrivit sur toute cette matière des diamètres -apparens , à Oldembourg, secrétaire de la société royale d'Angleterre. Il lui rendait compte de tout ce qu'ilsavaientfait, Picard et lui , pour parvenir au point de précision où ils en étaient ; il lui apprenait qu'ils savaient diviser un pied en trois mille parties, aVec tant de sûreté, qu'à peine se pouvaient-ils tromper d'une seule ; que par-là ils mesuraient les diamètres du-soleilet de la lune jusqu'aux secondes, et que tout au plus ils se tromperaient de trois ou quatre. Il ajoutait que par ce moyen ils avaient trouvé que le diamètre du soleil , dans son apogée , n'avait guère été plus petit que 3i' 87", ni dans son périgée , plus grand que 82' 4-5"; que de même, celui de la lune n'avait encore guère passé 33', et n'avait pas eu moins de 29' 40" ou 35". Il apportait la raison pour laquelle , à réclipsedu 2 juillet, Hévéliusavait trouvé lediamètre de la lune plus grand de S on 9" à la fin qu'au eommen-
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cernent; c'est que , comme elle arriva le matin, la lune était à la fin plus élevée sur l'horizon ; et plus les astres s'élèvent vers le méridien , plus leurs diamètres apparens augmentent, quoique les yeux jugent tout le contraire. Si l'éclipsé était arrivée le soir, il est clair que le diamètre de la lune eût été plus petit à la fin , parce qu'elle eût été plus basse. Cela vient de ce que les astres sont plus près de l'observateur au méridien qu'à l'horizon , de près d'un demi-diamètre de la terre ; et cette différence est quelque chose , principalement par rapport à la petite distance de la lune , qui n'est que de 5o demi-diamètres terrestres environ.
C'est ainsi que l'académie qui se formait à Paris, entrait déjà en commerce de découvertes avec les académies étrangères. Rien ne peut être plus utile que cette communication , non-seulement parce que les esprits ont besoin de s'enrichir des vues les uns des autres , mais encore parce que différens pays ont différentes commodités et différens avantages pour les sciences. La nature se montre diversement aux divers habitans du monde; elle fournit aux uns des sujets de réflexion qui manquent aux autres ; elle se déclare quelquefois plus ou moins, selon les lieux; et enfin, pour la découvrir , il n'v a point trop de tout ce qui peut nous être connu.
La compagnie des mathématiciens étant déjà dans l'état qu'on lapouvait souhaiter, on songea à leur joindre des physiciens , dont le roi laissa le choix à Colbert. Ceux qu'il nomma furent de la Chambre , médecin ordinaire du roi , fameux par ses ouvrages ; Perrault , aussi médecin, en qui brillait le génie qui fait les découvertes; Duclos et Bourdelin , habiles chimistes; Pec-
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quet et Gayant, savans anatomistes , et Marchand, qui avait une grande connaissance de la botanique. Le ministre joignit à ces géomètres et à ces physiciens consommés, de jeunes gens propres à les aider dans leurs travaux. Ce furent Niquet, Couplet, Richer, Pivert , de la Voye. Peu de mois auparavant , Duhamel , prêtre, avait été choisi pour être secrétaire de cette académie , comme étant d'une assez vaste érudition pour entendre les différentes langues de tant de savans hommes, et recueillir tout ce qui sortirait de leur bouche. Il semble que l'ordre dans lequel se forma l'académie des sciences , représente celui que les sciences mêmes doivent garder entre elles ; les mathématiciens furent les premiers , et les physiciens vinrent ensuite.
Le roi , pour assurer aux académiciens le repos et le loisir dont ils avaient besoin, leur établit des pensions, que les guerres même n'ont jamais fait cesser; en quoi sa bonté pour l'académie des sciences a surpassé celle du cardinal de Richelieu pour l'académie française , qui lui était néanmoins si chère, et celle de Charles II, roi d'Angleterre , pour la société royale de Londres.
Le roi voulut même qu'il y eût toujours un fonds pour les expériences, si nécessaires dans toute la physique , et dont la dépense est quelquefois au-dessus des forces du physicien. La chimie la plus raisonnable n'opère qu'avec assez de frais , et les mathématiques même , hormis la géométrie pure et l'algèbre , demandent un grand attirail d'instrumens, faits avec un extrême soin. D'ailleurs il se propose quelquefois de nouvelles inventions, que leurs auteurs, séduits par le charme de la production, ont rendu si spécieuses, qu'à peine en
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peut-on apeicevoir les inconvéniens ou les impossibilités; et il est de l'intérêt public qu'il y ait une compagnie toujours en état de les examiner et d'en faire l'épreuve, après quoi les défauts seront découverts, et peut-être même réparés.
Le 22 décembre, les mathématiciens et les physiciens que nous avons nommés, s'assemblèrent, pour la première fois, à la bibliothèque du roi. De Carcavy leur exposa le dessein qu'avait le roi d'avancer et de favoriser les sciences, et ce qu'il attendait d'eux pour l'utilité publique et pour la gloire de son règne.
On mit d'abord en délibération si les deux sociétés des géomètres et des physiciens demeureraient séparées, ou si elles n'en feraient qu'une. Presque toutes les voix allèrent a les mettre ensemble. La géométrie et la physique sont trop unies par elles-mêmes , et trop dépendantes du secours l'une de l'autre. La géométrie n'a presque aucune utilité, si elle n'est appliqué à la physique; et laphysique n'a de solidité qu'autant qu'elle est fondée sur la géométrie. Il faut que les subtiles spéculations de l'une prennent un corps ,.pour ainsi dire , en se liant avec les expériences de l'autre ; et que les expériences naturellement bornées à des cas particuliers, prennent, par le moyen de la spéculation, un esprit universel, et se changent en principes. En un mot, si toute la nature consiste dans les combinaisons innombrables des figures et des mouvemens , la géométrie, qui seule peut calculer des mouvemens et déterminer des figures , devient indispensablement nécessaire à la physique ; et c'est ce qui paraît visiblement dans les systèmes des corps célestes, dans les lois du mouvement , dans la chute accélérée des corps pesans ,
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dans les réflexions et les réfractions de la lumière , dans l'équilibre des liqueurs , dans la mécanique des organes des animaux ; enfin dans toutes les matières de physique qui sont susceptibles de précision; car, pour celles qu'on ne peut amener à ce degré de clarté, comme les fermentatidns des liqueurs, les maladies des animanx, etc., ce n'est pas que la même géométrie n'y domine , mais c'est qu'elle y devient obscure et presqu' impénétrable par la trop grande complication des mouvemens et des figures. Les plus grands physiciens de notre siècle, Galilée , Descartes , Gassendi , le père Fabry ont été aussi de grands géomètres; et sans doute une des principales causes qui avaient si long-temps empêché la physique de rien produire que des termes , c'est qu'on l'avait séparée de la géométrie.
Cependant, pour mettre quelque distinction entre ces deux sciences , il fut arrêté que les mercredis on traiterait des mathématiques , et que les samedis appartiendraient à la physique.
Il fut résolu aussi que l'on ne révélerait rien de ce qui se dirait dans l'académie , à moins que la compagnie n'y consentît. Mais comme il est difficile que , dans un assez grand nombre d'académiciens , il n'y ait quelqu'un qui confie à quelque ami des vues ou des découvertes nouvelles qui auront été proposées dans l'assemblée , il est arrivé assez souvent que ce qui avait été trouvé par l'académie et gardé pour être publié dans un certain temps , lui a été enlevé par des étrangers qui s'en sont fait honneur. Car quelquefois , à des gens versés dans certaine matière , il ne faut qu'un mot pour leur faire comprendre toute la finesse d'une invention, et peut-être ensuite la pousseront-ils plus loin que les
premiers auteurs. C'est ce que fit Galilée à l'égard des lunettes. On lui apprit qu'un Hollandais, qui ne savait point de mathématiques , ajustait de telle sorte deux verres , qu'il voyait les objets plus grands et plus distincts. Galilée fut suffisamment instruit en apprenant la possibilité d'une chose si nouvelle et si étonnante. Il se mit à chercher, par voie de mathématiques, comment des objets pouvaient paraître plus distincts et plus grands ; et enfin le raisonnement lui fit trouver ce que le hasard seul avait donné aux Hollandais. Aussitôt se découvrirent à ses veux les satellites de Jupiter, les taches du Soleil, les phases de Venus, cette innombrable multitude de petites étoiles qui font la voie lactée ; et il ne s'en est pas fallu de beaucoup que le même qui a trouvé les lunettes , n'ait fait le miracle de les porter à leur dernière perfection. Le télescope dont Galilée s'est servi est conservé dans le cabinet de l'académie , à qui un savant italien en a fait présent.
Ce n'est pas qu'il importe extrêmement au public de savoir qui est l'auteur d'une nouvelle invention , pourvu qu'elle soit utile; mais comme il lui importe qu'il y ait des inventions nouvelles , il en faut conserver la gloire à leurs auteurs, qui sont excités au travail par cette récompense.
Rien ne peut plus contribuer à l'avancement des sciences que l'émulation entre les savans, mais renfermée dans de certaines bornes. C'est pourquoi l'on convint de donner aux conférences académiques une forme bien différente des exercices publics de philosophie, où il n'est pas question d'éclaircir la vérité, mais seulement de n'être pas réduit à se taire. Ici l'on voulut que tout fût simple , tranquille, sans ostenta-
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tioii d'esprit ni de science ; que personne ne se crût engagé à avoir raison , et que l'on fût toujours en état de céder sans honte ; surtout qu'aucun système ne dominât dans l'académie à l'exclusion des autres, et qu'on laissât toujours toutes les portes ouvertes à la vérité.
Enfin il fut résolu dans l'académie que l'on examinerait avec soin les livres , ou de mathématiques , ou de physique , qui paraîtraient au jour , et que l'on ferait toutes les expériences considérables qui y seraient rapportées; ce que l'on jugea devoir être d'une grande utilité , surtout dans la chimie et dans l'anatomie , qui sont de toutes les parties de la physique les plus fécondes en découvertes, et celles aussi dont les découvertes veulent être examinées de plus près.