‹ Œuvres de Fontenelle (volume 5)Chapitre 25 sur 36 · DE L'ABBE GALLOIS · texte numérisé non relu

DE L'ABBE GALLOIS

avec réputation , il avait soin d'en instruire Colbert , et ordinairement la récompense n'était pas loin. Les libéralités du roi s'étendaient jusques sur le mérite étranger , et allaient quelquefois chercher dans le fond du nord un savant surpris d'être connu.

En 1678 , l'abbé Gallois fut reçu dans l'académie fiançaise. Quoique l'éloquence ou la poésie soient les principaux talens qu'elle demande , elle admet aussi l'érudilion qui n'estpas barbare , etpeut-ètreneluimanque-t-il que de se parer davantage de l'usage qu'elle en fait, ei même du besoin qu'elle en a. L'abbé Gallois quitta le journal en 1674, et le remit en d'autres mains. Il était trop occupé auprès de Colbert , et d'ailleurs ce travail était trop assujétissant pour un génie naturellement aussi libre que le sien. Il ne résistait pas au\ charmes d'une nouvelle lecture qui l'appelait, d'une curiosité soudaine qui le saisissait, et la régularité qu'exige un journal leur était sacrifiée.

Les lettres perdirent Colbert en i683. L'abbé Gallois avait ajouté à la gloire de leur avoir fait beaucoup de bien , celle de n'avoir presque rien fait pour lui-mcme. 11 n'avait qu'une modique pension de l'académie des sciences , et une abbaye si médiocre , qu'il fut obligé de s'en défaire dans la suite. Feu le marquis de Seignelay lui donna la place de garde de la bibliothèque du roi dont il disposait; mais la bibliothèque étant sortie de ses mains , il récompensa l'abbé Gallois par une place de professeur en grec au collège royal , et par une pension particulière qu'il lui obtint du roi sur les fonds de ce collège , attachée à une espèce d'inspection générale. Seignelay ne crut pas que son père se fût suffisamment acquitté ; et puisqu'on n'en saurait accuser le peu de

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goût de Colbert pour les lettres, il en faut louer l'ex-

trèjue modération de l'abbé Gallois.

Lorsque, sous le ministère de M. de Pontchartrain , aujourd'hui chancelier de Fr^ince , l'académie des sciences commença par les soins de l'abbé Bignon à sortir d'une espèce de langueur où elle était tombée, ce fut l'abbé Gallois qui mit en ordre les mémoires qui parurent de cette académie en 1692 et 1698, et qui eut le soin d'en épurer le stvle. Mais la grande variété de ses études interrompit quelquefois ce travail qui avait des temps prescrits, et le fit enfin cesser. L'académie ayant pris une nouvelle forme en 1699, il y remplit une place de géomètre, et entreprit de travailler sur la géométrie des anciens, et principalement sur le recueil de Pappus. dont il voulait imprimer le texte grec qui ne l'a jamais été , et corriger la traduction latine fort défectueuse, liien n'était plus convenable à ses inclinations et à ses talens , qu'un projet qui demandait de l'amour pour l'antiquité , une profonde intelligence du grec , la connaissance des mathématiques; il est fâcheux pour les lettres que ce n'ait été qu'un projet. Une des plus agréables histoires, et sans doute la plus philosophique, est celle des progrès de l'esprit humain.

Le même goût de l'antiquité, qui avait porté l'abbé Gallois à cette entreprise, ce goût si 'difficile à contenir dans de justes bornes , le rendit peu favorable à la géométrie de l'infini , embrassée par tous les modernes. On ne peut même dissimuler, puisque nos histoires l'ont dit, qu'il l'attaqua ouvertement. En général , il n'élait pas ami du nouveau; et de plus, il s'élevait par une espèce d'ostracisme contre tout ce qui était trop éclatant dans un étal libre loi que celui des let-

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très. La géométrie de l'infini avait ces deux défauts, surtout le dernier; car au fond elle n'est pas toutà-fait si nouvelle; et les partisans zélés de l'antiquité, s'il en est encore à cet égard , trouveraient bien mieux leur compte à soutenir que les anciens géomètres en ont connu et mis en œuvre les premiers fondemens , qu'à la combattre , parce qu'elle leur était inconnue.

Comme toutes les objections faites contre les infiniment petits ayaient été suivies d'une solution démonstrative , l'abbé Gallois commençait à en proposer sous la forme d'éclaircissemens qu'il demandait , et peut-être les difTérenles ressources que l'esprit peut fournir n'auraient-elles pas été sitôt épuisées ; mais d'une santé parfaite et vigoureuse dont il jouissait, il tomba tout d'un coup, au commencement de cette année, dans une maladie , dont il mourut le 19 avril.

Il était d'un tempérament vif, agissant et fort gai ; l'esprit courageux, prompt à imaginer ce qui lui était nécessaire , fertile en expédicns , capable d'aller loin par des engagemens d'honneur. Il n'avait d'autre occupation que les livres, ni d'autre divertissement que d'en acheter. 11 avait mis ensemble plus de 12000 volumes, et en augmentait encore le nombre tous les jours. Si une aussi nombreuse bibliothèque peut être nécessaire, elle l'était à un homme d'une aussi vaste littérature , et dont la curiosité se portait à mille, objets dilférens, et voulait se contenter sur-le-champ. Ses mœurs , et surtout son désintéressement ont paru dans toute sa conduite auprès de Colbert. La charité chrétienne donnait à son désintéressement naturel la dernière perfection : il ne s'était réservé sur l'abbave de Saint-Martin de

Cores , qu'il avait possédée, qu'une pension de 600 livres , et il les laissait à son successeur pour être distribuées aux pauvres du pays.

DE nODART.

DemsDodart, conseiller-médecin du roi, de S. A. S. madame la princesse de Conti la douairière , et de S. A. S. monseigneur le prince de Conti, docteur-régent en la faculté de jnédecine de Paris , naquit en 1684 de Jean Dodart, bourgeois de Paris, et de Marie Dubois, fille d'un avocat. Jean Dodart, quoique sans lettres , avait beaucoup d'esprit , et , ce qui est préférable, un bon esprit. Il s'était fait même un cabinet de livres, et savait assez pour un homme qui ne pouvait guère savoir. Marie Dubois était une femme aimable par un caractère fort doux, et par un cœur fort élevé audessus de sa fortune. Nous ne faisons ici ce petit portrait du père et de la mère, qu'à cause du rapportqu'ilpeut avoir a celui du fils. Il est juste de leur tenir compte de la part qu'ils ont eue à son mérite naturel , et d'en faire honneur à leur mémoire.

Ils ne se contentèrent pas de faire apprendre à leur fils le latin et le grec , ils y joignirent le dessin, la mu- .sique , les instrumens , qui n'entrent que dans les éducations les plus somptueuses , et qu'on ne regarde que trop comme des superfliiités agréables. 11 réussit à tout ^le manière à donner les plus grandes espérances ; et il

eut achevé ses études de si laonne heure, qu'il eut le temps de s'appliquer également au droit et à la médecine , pour se déterminer mieux sur la profession qu'il embrasserait. Il est peut-être le seul qui ait voulu choisir avec tant de connaissance de cause; il est vrai qu'il satisfaisait aussi son extrême avidité de savoir.

Il prit enfin parti pour la médecine ; son inclination naturelle l'y portait; mais ce qui le détermina le plus puissamment, c'est qu'il n'y vit aucun danger pour la justice, et une infinité d'occasions pour la charité; car il était touché dès-lors de ces mêmes sentimens de religion dans lesquels il a fini sa vie.

On imagine aisément avec quelle ardeur et quelle persévérance s'attache à une étude un homme d'esprit , dont elle est le plus grand plaisir ; et un homme de bien, dont elle est devenue le devoir essentiel. Il se distingua fort sur les bancs des écoles de médecine , et il nous en reste des témoignages authentiques , aussi bien que du caractère dont il était dans sa plus grande jeunesse. Guy Patin parle ainsi dans sa iS6«= lettre de l'édition de iGôg : Ce jcurd'hui 5 juillet ( 1GÔ9 ), 7icus avons fait la licence de nos vieux bacheliers ; ils sent sept en ncmhre , dont celui qui est le second, nommé Dodart , âcré de vingt-cinq ans , est un des plus sac es et des plus savans hommes de ce siècle. Ce jeune homme est unprodiee de sagesse et de science , monstrum sine vitio , comme disait Adr. Turnebus de Josepho Scaligero. Il dit ensuite dans sa lettre. 190 : Notre licencié , qui est si savant , s'appelle Dodart. Il estjils d'un Icuraecis de Paris , fort honnête homme. C'est un grand garçon , fort sacre , fort modeste, qui sait Hippoçrate y Oalien , Aristote , Cicéron, Sénèque et Fernel par eceur. C'est un garçon incomparable , qui na pas encore

26 ans ; car la faculté lui Jît frâce au premier examen de quelques mcis qui lui manquaient peur scn âg-e, sur la benne cpinicn qu'en avait de lui dès auparavant. Toutes les circonstances du témoignage de Patin sont assez dignes d'attention. Il était médecin , fort savant, passio]iné pour la gloire de la médecine. Il écrivait à un de ses amis avec une liberté non-seulement entière, mais quelquefois excessive. Les éloges ne sont pas fort communs dans ses lettres ; et ce qui y domine , c'est une bile de philosophe très indépendant. Il n'avait avec Dodart nulle liaison ni de parenté ni d'amitié , et n'y prenait aucun intérêt; il n'a remarqué aucun autre des jeunes étudians. Enfin il ne se donne pas pour dévot, et un air de dévotion , qui n'était pas un mérite à ses yeux, devait être bien sincère et même bien aimable. Si l'amour-propre était un peu plus délicat, on ne compterait pour louanges que celles qui auraient de pareils assaisonnemens. Patin , dans ses lettres 207 , 208, 219, continue à rendre compte à son ami de ce que fait Dodart. Tantôt il l'appelle nctre licencié si saae et si savant , tantôt notre savant jeune docteur. Une le perdait point de vue, toujours poussé par une simple curiosité , d'autant plus flatteuse qu'elle était indifférente.

Des suffrages naturellement les plus opposés se réunissaient sur Dodart. Le P. Deschamps, d'une société fort peu aimée de Patin , ayant un jour entendu par hasard le jeune docteur dans une leçon aux écoles de médecine , fut si touché de sa belle latinité , ' que, sur le rapport qu'il en fit au comte de Rrienne, alors secrétaire d'état pour les affaires étrangères , ce ministre commença à penser à lui ; et s'en étant informé

d'ailleurs , il eut une extrême envie de se l'attacher en qualité de son premier commis. Les commencemens de ceux qui n'ont pour eux que le mérite , sont assez obscurs et assez lents , et l'établissement de Dodart était alors fort médiocre ; cependant ni une fortune considérable qui venait s'offrir d'elle-même, ni l'éclat séduisant d'un emploi de cour, ne purent le faire renoncer à son premier choix. Sa fermeté était soutenue par des principes plus élevés, qui lui persuadaient que le ciel l'avait placé où il était. M. de Brienne , pour l'engager insensiblement, exi^a qu'il lui fit du moins quelques lettres plus importantes et plus secrètes. Il eut cette déférence , mais il se défendit d'un piège que tout autre n'aurait pas attendu.

Sa constance pour sa profession fut récompensée. Il vint assez promptement à être connu, et madame la duchesse de Longueville le prit pour son médecin. Elle était alors dans cette grande piété où elle a fini ses jours ; et l'on sait que dans l'un et l'autre temps de sa vie , elle a fait un cas infini de l'esprit, non pas seulement de cet esprit qui vend un homme habile dans un certain genre, et qui V est attaché , mais principalement de celui qu'on peut porter partout avec soi. Elle y était trop accoutunîée pour s'en pouvoir passer, et toute autre langue lui eut été trop étrangère. Un bon médecin , mais qui n'eût eu ni cette sorte d'esprit, ni beaucoup de piété , n'eût été guère de son goût. Bientôt elle honora Dodart de sa confiance : j'entends de celle que l'on a poiir un ami. La grande inégalité des conditions ne lui en retrancha que le litre.

Feu madame la princesse de Conti douairière , mère de messéigneurs les princes de Conti et de la Roche-sur-

Yon , voulut partager Dodart avec madame de Longueville ; et en lui donnant chez elle la même qualité , elle lui donna ce qui en était inséparable à son égard , la même confiance et les mêmes agrémens. Mais , ce qui est encore , à le bien considérer, plus glorieux pour lui, que les bontés mêmes de ces deux grondes et vertueuses princesses, il eut l'amitié de tous ceux qui étaient à elles. Il n'est pas besoin de connaître beaucoup les maisons des grands , pour savoir que d'v être bien avec tout le monde, c'est un chef-d'œuvre de conduite et de sagesse , et souvent d'étant plus difficile , que l'on a d'ailleurs de plus grandes qualités. Le grand secret pour y réussir est celui qu'il pratiquait ; il obligeait autant qu'il lui était possible, et ne ménageait point sa faveur dans les affaires d'autrui. Avoir besoin de son crédit, c'était être en droit de l'employer. Heureusement pour un grand nombre de gens de mérite, les deux postes qu'il occupait le firent connaître de plusieurs autres personnes du premier rang , ou de la première dignité. J'oserai dire que malgré leur élévation , ils avaient pour lui cette sorte de respect qui n'a point été établi par les hommes , et dont la nature s'est réservé le droit de disposer en faveur de la vertu.

Après la mort de madame la princesse de Conti, il demeura attaché aux deux princes ses enfans, et après la mort de Taîné, k madame la princesse de Conti, sa veuve , et à monseigneur le prince de Conti. Rien n'est au dessus du zèle , de la fidélité , du désintéressement qu'il a apportés à leur service; mais on ne peut dire si de pareils maîtres n'on t pas encore rendu en lui ces qualités plus parfaites qu'elles ne l'étaient naturellement. 11 a eu le bonheur de réussir auprès de la princesse dans des

DE DODART. i;'.

ïnaladies dangereuses qu'elle a eues, et celui de plaire au prince de Conti , par les charmes solides de sa conversation. On sait combien ce grand prince est un granil homme et un grand juge des hommes.

En 1673 , Dodai t entra dans l'académie des sciences, par le moyen de Perrault. lis avaient beaucoup de crédit auprès de Colbert, et en faisaient un usage assez extraordinaire; ils s'en servaient à faire connaître au ministre ceux qui avaient de grands talens aussi bien qu'eux, et à leur attirer ses grâces.

L'académie avait déjà entrepris l'histoire des plantes, ouvrage d'une vaste étendue, et Dodart s'attacha à ce travail. Au Iwut de trois ans, c'est-a-dire en 1676, il mit à la tète d'un volume que l'académie imprima sous le titre de Mémcire peur senir à thislcirt des plantes , une préface où il rendlKit compte et du dessein, et de ce qu'on en avait exécuté jusques-là. Nous n'avons point de lui un si grand morceau imprimé, et par bonheur la matière lui a donné lieu d'y peindre parfaitement son caractère. Il s'agissait d'une longue recherche et d'une subtile discussion, et il possédait au souverain degré l'esprit de discussion et de recherche. Il savait de quel côté , ou plutôt de combien de côtés différens il fallait porter sa vue et pointer, pour ainsi dire, sa lunette. Tout le monde ne sait pas voir : on prend pour l'objet entier la première face que le hasard nous en a présentée; mais Dodart avait la patience de chercher toutes les autres, et l'art de les découvrir, ou du moins la précaution de soupçonner celles qu'il ne découvrait pas encore. Ce ne sont pas seulement les grands objets: qui en ont plusieurs; ce sont aussi les plus petits, et une; grande attention est une espèce de microscope qui les

grossit. 11 est vrai que cette attention scrupuleuse qui ne croit jamais avoir assez bien vu, que ce soin de tourner un objet de tous les sens , en un mot, que l'esprit de discussion est assez contraire à celui de décision ; mais l'académie doit plus examiner que décider, suivre attentivement la nature par des observations exactes, et non pas la préveiiir par des jugemens précipités. Rien ne sied mieux k notre raison que des conclusions un peu timides ; et même quand elle a le droit de décider, elle ferait bien d'en relâcher quelque chose. On peut prendre la préface que nous venons de citer pour un modèle de théorie embrassée dans toute son étendue , suivie jusques dans ses moindres dépendances , très finement discutée , et assaisonnée de la plus aimable modestie.

Il n'était pas possible que Do^Hft ne portât dans l'exercice de sa profession ce même esprit , fortifié encore par son extrême délicatesse de conscience. Un malade n'avait à craindre ni son inapplication , ni môme une application légère et superficielle ; mais seulement, car il faut tout dire , sa trop grande application , qui pouvait' le rendre irrésolu sur le choix d'un parti. La pratique n'admet pas toujours les sages lenteurs de la spéculation, et quelquefois la raison elle-même ordonne qu'on agisse sans l'attendre.

L'histoire des plantes était le principal travail de Dodart dans l'académie, mais non pas le seul. Il s'attacha beaucoup à étudier la transpiration insensible du corps humain. Tous les physiciens et les médecins en avaient toujours eu une idée, mais si générale et si vague , que tout ce qu'ils en savaient proprement était qu'il y a une transpiration. L'illustre Sanctorius, mé-

(lecin de Padoue , est le premier qui ail su la réduire au calcul par des expériences, et en comparer la quantité à celle des déjections grossières. Elle va beaucoup au-delà de ce qu'on eût jamais imaginé. Il peut sortir du corps en un jour, selon Sanctorius, sept ou huit livres de matière par la transpiration ; çt comme il n'est pas possible qu'une si abondante évacuation ne soit fort importante , plusieurs habiles médecins la regardent comme un des principaux fondemens et de leur théorie et de leur pratique. Mais parce que Sanctorius a eu le premier de si belles vues , il ne les a pas poussées à leur perfection. Par exemple, quoiqu'il ait conçu en général que la transpiraliou devait être différente selon les âges, il ne paraît avoir eu égard à cette différence , ni dans ses observations ni dans les conséquences qu'il en tire ; et Dodart s'assura par des expériences continuées pendant trente-trois ans , que l'on transpire beaucoup plus dans la jeunesse. En eflét , il est fort naturel, et que la chaleur du sang, plus faible à mesure que l'on vieillit, pousse au dehors moins de particules subtiles , et qu'en même temps les pores de la peau se resserrent. Dodart était particulièrement propre à faire ces sortes d'expériences , parce qu'il faut les faire sur soi-même , et mener une vie égale et uniforme, tant d'un jour à l'autre , que dans les différens âges ; autrement on ne pourrait comparer sans beaucoup d'erreur ou d'incertitude les transpirations de différons temps; une alternative irrégulière d'intempérance et de sobriété brouillerait tout.

Il fit sur ce même sujet une autre expérience pour laquelle l'uniformité de vie n'eût pas été suffisante; il fallait encore , ce qui semblera peut-être surprenant,

une grande piété. Il trouva le premier jour de Carême 1667 , qu'il pesait cent seize livres une once. Il fit ensuite le Carême comme il a été fait dans l'église jusqu'au douzième siècle ; il ne buvait ni ne mangeait que sur les six ou sept heures du soir; il vivait de légumes la plupart du temps , et sur la fin du Carême de pain et d'eau. Le samedi de Pâques, il ne pesait plus que cent sept livres douze onces ; c'est-à-dire que par une vie si austère, il avait perdu en quarante -six jours huit livres cinq onces, qui faisaient la quatorzième partie de sa substance. Il reprit sa vie ordinaire, et au bout de quatre jours il avait regagné quatre livres; ce qui marque qu'en huit ou neuf jours il avait repris son premier poids , et qu'on répare facilement ce que le jeûne a dissipé. En donnant cette expérience à l'académie , il prit toutes les précautions possibles pour se cacher, mais il fut découvert. 11 est assez rare, non qu'un philosophe soit un bon chrétien , mais que la même action soit une observation curieuse de philosophie et une austérité chrétienne, et serve en même temps pour l'académie et pour le ciel.

Il avait fait de pareilles observations sur la saignée ; que seize onces de sang, par exemple, se réparaient en moins de cinq jours dans un sujet qui n'était nullement affaibli. Il reste à savoir en combien de temps se ferait cette réparation dans un malade; et il est clair que de pareils principes décideraient la grande question de l'utilité ou du danger de la saignée, et régleraient les ménagemens qu'il faut y apporter. Mais il s'en fallait bien que Dodart lui-même , malgré le long temps qu'il avait donné à ces sortes d'expériences, en eût encore fait assez. 11 paraît par ce que j'en ai pu recueillir,

qu'ordinairement le fort de la transpiration est dans les premières heures qui suivent un bon repas, quoique Sanctorius le mette à peu près vers le milieu dei l'intervalle de deux repas. Toute cette matière est encore pleine d'incertitude; et si l'on pèse bien la difficulté de rassembler autant de faits qu'il en faudrait selon les différens âges, les tempéramens, les climats , les saisons, etc., elle est si grande, que c'est presque un sujet de désespoir pour les physiciens.

Dodart avait eu la pensée de faire une histoire de la médecine. Le Clerc, médecin de Genève, frère de l'illustre le Clerc de Hollande, a dignement exécuté ce grand dessein ; et il dit dans sa préface, qu'il avait appris qu'il s'était rencontré dans cette entreprise avec le savant Dodart. On a trouvé dans ses papiers plusieurs mémoires qui y avaient rapport; par exemple, sur la diète des anciens , sur leur boisson et leur tisane. Les recherches de la transpiration y devaient entrer aussi.

Il pensait encore à une histoire de la musique ancienne et moderne; et ce qui a paru de lui dans les mémoires de cette académie sur la formation de la voix, en était un préliminaire. C'est peut-être affliger le public, que de lui annoncer ces différens projets , demeurés sans exécution entre des mains si savantes ; mais il n'y a point d'habile homme qui ne lui ait donné les mêmes sujets de déplaisir. Le génie et le savoir fournissent plus de desseins, et inspirent même un courage plus entreprenant que ne comporte à la rigueur la condition humaine ; et peut-être , ne ferait-on pas tout ce qu'on peut, sans l'espérance de faire plus qu'on ne pourra.

Toutes ces entreprises commencées, et qui ne prenaient rien sur les devoirs , marquent assez combien

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Dodart était laborieux. Ses plaisirs et ses amusemens étaient des travaux moins pénibles, tels que de simples lectures, mais toujours instructives et solides. Il lisait beaucoup sur les matières de religion, car sa piété était éclairée , et il accompagnait de toutes les lumières de la raison la respectable obscurité de la foi.

Il était le médecin d'un aussi grand nombre de pauvres, et peut-être même d'un plus grand nombre qu'il ne le pouvait être de la manière dont il l'était. 11 ne les guérissait pas seulement, il les nourrissait : aussi avaitil été obligé d'associer à ses entreprises de charité plusieurs personnes de considération, et d'aller mendier lui-même du secours pour être plus en état d'en donner.

Agé de soixante-treize ans, après de longues douleurs de néphrétique dont on ne s'apercevait presque point, il crut avoir la pierre, et se résolut sans peine à l'opération. Madame la princesse de Conti fit tout ce qu'il eût fallu faire pour calmer l'esprit le plus agité et le plus inquiet, et le fit avec d'autant plus de générosité, que les dispositions du malade l'y obligeaient moins. Elle l'assura que Dodart son fils remplirait sa place auprès d'elle, et qu'elle donnerait à mademoiselle Dodart sa fille une pension qui suppléerait à la modicité du bien qu'il lui laissait. Il n'avait que ces deux enfans, tous deux d'un premier lit.

On reconnut ensuite qu'il n'avait point la pierre. Il était destiné à perdre la vie de la manière du monde la plus heureuse, par une action de charité. Un jour il s'excéda de fatigue pour des pauvres qu'il traitait, prit beaucoup de froid, et revint chez lui à jeun à cinq heures du soir. La fièvre , qui se déclara aussitôt, et une fluxion de poitrine l'emportèrent en dix jours. Il mou-

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rut le 5 novembre 1707, sept jours avant notre assemblée publique de la Saint-Martin , circonstance favorable à l'honneur de sa mémoire; car comme je ne me sentis pas capable de faire son éloge en si peu de temps , l'abbé Bignon le fit presque sans préparation , tel que son cœur le lui dicta, et Dodart est jusqu'ici le seul qui ait eu cet avantage.

Tant que sa maladie dura , madame la princesse de Conti envoyait à chaque moment savoir de ses nouvelles : dès qu'il fut mort, elle exécuta tout ce qu'elle avait promis. On pourrait croire que tout cela n'est parti que de la bonté générale de cette princesse , ou d'une certaine générosité indifférente; mais des larmes ne peuvent venir que du fond du cœur, quand aucune bienséance ne les demande, et qu'au contraire l'extrême inégalité des personnes semble s'y opposer. A l'éloquence naturelle qu'elles ont pour faire un éloge, se joint le prix que leur donnent les yeux qui les ont versées.

Dodart était né d'un caractère sérieux, et l'attention chrétienne avec laquelle il veillait perpétuellement sur lui-même, n'était pas propre à l'en faire sortir : mais ce sérieux , loin d'avoir rien d'austère ni de sombre , laissait paraître assez à découvert un fonds de cette joie sage et durable, qui est le fruit d'une raison épurée, et d'une conscience tranquille. Cette disposition ne produit pas les emportemens de la gaieté, mais une douceur égale , qui cependant peut devenir gaieté pour quelques momens, et par une espèce de surprise, et de tout cela ensemble se forme un air de dignité qui n'appartient qu'à la vertu , et que les dignités même ne donnent point. Encore une chose qui, quoique infiniment moins considérable , sied bien , et que Dodart avnit par

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faitemeut, c'est la noblesse de l'expression. Outre qu'elle tient je ne sais quoi de celle des mœurs, elle fait foi que l'on a vécu dans un monde choisi ; car ce n'est que là qu'elle se prend ou se perfectionne. Il avait de plus une grande facilité naturelle de parler, à laquelle il joignait le rare mérite de n'en abuser jamais, et il s'était fait un style qui , sans être affecté, n'était cependant qu'à lui. Il possédait souverainement les qualités d'académicien, c'est-à-dire d'un homme d'esprit, qui doit vivre avec ses pareils , profiter de leurs lumières , et leur communiquer les siennes. On n'aime pas tant en ce genre à recevoir qu'à donner, quoiqu'il soit plus difficile de donner comme il faut que de recevoir. Si l'on a de la peine à faire le personnage inférieur quand on reçoit , on en a encore plus à ne pas faire celui de supérieur quand on donne. Dodart entendait parfaitement tous les deux; il proposait ses vues avec une modestie qui faisait presque en leur faveur l'effet d'une nouvelle preuve; et il entrait dans ce qui était proposé par les autres, comme s'il n'eût su que ce qu'il apprenait d'eux en ce moment. Il aimait à emprunter et à faire valoir leurs idées , et il aurait plutôt affecté que manqué l'occasion de leur en rendre une espèce d'hommage. Il serait inutile de faire une plus longue peinture de ses mœurs : tout partait d'un seul principe , d'un cœur naturellement droit et noble , qui avait été continuellement cultivé par la religion.

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Joseph Pitton de Tournefort naquit à Ai.v en Provence le 5 juin i6.56, de Pierre Pitton, écuyer , seigneur de Tournefort, et d'Aimare de Fagoue , d'une famille noble de Paris.

On le mit au collège des jésuites d'Aix : mais quoiqu'on l'appliquât uniquement, comme tous les autres écoliers, à l'étude du latin, dès qu'il vit des plantes, il se sentit botaniste ; il voulait savoir leurs noms ; il reremarquait soigneusement leurs différences ; et quelquefois il manquait à sa classe, pour aller herboriser à la campagne, et pour étudier la nature, au lieu de la langue des anciens romains. La plupart de ceux qui ont excellé en quelque genre n'y ont point eu de maître. 11 apprit de lui-même en peu de temps à connaître les plantes des environs de sa ville.

Quand il fut en philosophie , il prit peu de goût pour celle qu'on lui enseignait. Il n'y trouvait point de nature qu'il se plaisait tant à observer; mais des idées vagues et abstraites , qui se jettent , pour ainsi dire, à côté des choses, et n'y touchent point. Il découvrit dans le cabinet de son père la philosophie de Descartes , peu fameuse alors en Provence, et la reconnut aussitôt pour celle qu'il cherchait. Il ne pouvait jouir de cette lecture que par surprise et à la dérobée, c'était avec d'autant

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plus d'ardeur; el ce père, qui s'opposait à une étude si

utile, lui donaailsans y penser une excellente éducation.

Comme il le destinait à l'église , il le fit étudier en théologie, et le mit même dans un séminaire. Mais la destination naturelle prévalut ; il fallait qu'il vît des plantes : il allait faire ses études chéries, ou dans un jardin assez curieux qu'avait un apothicaire d'Aix, ou dans les campagnes voisines , ou sur la cime des rochers ; il pénétrait par adresse ou par présens dans tous les lieux fermés , où il pouvait croire qu'il y avait des plantes qui n'étaient pas ailleurs : si ces sortes de moyens ne réussissaient pas , il se résolvait plutôt à y entrer furtivement; et un jour il pensa être accablé de pierres par des pavsans qui le prenaient pour un voleur.

Il n'avait guère moins de passion pour l'anatomie et pour la chimie que pour la botanique. Enfin la physique et la médecine le revendiquèrent avec tant de force sur la théologie, qui s'en était mise injustement en possession , qu'il fallut qu'elle le leur abandonnât. 11 était encouragé par l'exemple d'un oncle paternel qu'il avait, médecin fort habile et fort estimé; et la mort de son père, arrivée en 1677 , le laissa entièrement maître de suivre son inclination.

11 profita aussitôt de sa liberté, et parcourut en 1678 les montagnes de Dauphiné et de Savoie, d'où il rapporta quantité de belles plantes sèches, qui commencèrent son herbier.

La botanique n'est pas une science sédentaire et paresseuse , qui se puisse acquérir dans le repos et dans l'ombre d'un cabinet , comme la géométrie et l'histoire, ou qui tout au plus, comme la chimie, l'anatomie et l'astronomie, ne demande que des opérations d'assez

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peu (le mouvement. Elle veut que l'on coure les montagnes et les forêts, que Ton gravisse contre des rochers escarpés, que l'on s'expose aux bords des précipices. Les seuls livres qui peuvent nous instruire à fond de cette matière, ont été jetés au hasard sur toute la surface de la terre , et il faut se résoudre à la fatigue et au péril de les chercher et de les ramasser. De là vient aussi qu'il est si rare d'exceller dans cette science : le degré de passion qui suffit pour faire un savant d'une autre espèce, ne suffit pas pour faire un grand botaniste; et avec cette passion même , il faut encore une santé qui puisse la suivre, et une force de corps qui y réponde. Tournefort était d'un tempérament vif, laborieux, robuste; un grand fonds de gaieté naturelle le soutenait dans le travail, et son corps, aussi bien que son esprit, avait été fait pour la botanique.

En 1679, il partit d'Aix pour Montpellier, où ilsepei*fectionna beaucoup dansl'anatomieetdansla médecine. Un jardin des plantes établi en cette ville par Henri IV, ne pouvait pas , quelque riche qu'il fût , satisfaire sa curiosité ; il courut tous les environs de Montpellier à plus de dix lieues , et en rapporta des plantes inconnues aux gens même du pays. Mais ces courses étaient encore trop bornées : il partit de Montpellier pour Barcelone au mois d'avril 1681 ; il passa jusqu'à la Saint-Jean dans les montagnes de Catalogne , où il était suivi par les médecins du pays, et par les jeunes étudians en médecine, à qui il démontrait les plantes. On eût dit presque qu'il imitait les anciens gvmnosophistes, qui menaient leuis disciples dans les déserts où ils tenaient leur école.

Les hautes montagnes des Pyrénées étaient trop proches pour ne le pas tenter. Cependant il savait qu'il ne

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trouverait dans ces vastes solitudes qu'une subsistance pareille à celle des plus austères anachorètes, et que les malheureux habitans qui la lui pouvaient fournir n'étaient pas en plus grand nombre que les voleurs qu'il avait à craindre. Aussi fut-il plusieurs fois dépouillé par les miquelets espagnols. 11 avait imaginé un stratagème pour leur dérober un peu d'argent dans ces sortes d'occasions. Il enfermait des réaux dans du pain qu'il portait sur lui , et qui était si noir et si dur , que quoiqu'ils le volassent fort exactement, et ne fussent pas gens à dédaigner, ils le lui laissaient avec mépris. Son inclination dominante lui faisait tout surmonter ; ces rochers affreux et presque inacessibles qui l'environnaient de toutes parts , s'étaient changés pour lui en une magnifique bibliothèque, où il avait le plaisir de trouver tout ce que sa curiosité demandait, et où il passait des journées délicieuses. Ln jour une méchante cabane où il couchait tomba tout à coup ; il" fut deux heures enseveli sous les ruines , et y aurait péri , si l'on eût tardé encore quelque temps à le retirer.

Il revint à Montpellier à la fin de 1681 , et de là il alla chez lui à A.ix , où il rangea dans son herbier toutes les plantes qu'il avait ramassées de Provence, de Languedoc, de Dauphiné, de Catalogne, des Alpes et des Pyrénées. Il n'appartient pas à tout le monde de comprendre que le plaisir de les voir en grand nombre, bien entières, bien conservées, disposées selon un bel ordre dans de grands livres de papier blanc, le payait suffisamment de tout ce qu'elles lui avaient coûté.

Heureusement pour les plantes , Fagon , alors premier médecin de la feue reine, sy était loujours attaché, «oiniuc à une partie des plus curieuses de la physique

et des plus essentielles de la médecine; et il favorisait la bolanique de tout le pouvoir que lui donnaient sa place et son mérite. Le nom de Tournefort vint à lui de tant d'endroits différens, et toujours avec tant d'uniformité, qu'il eut envie de l'attirer à Paris, rendezvous général de presque tous les grands talens répandus dans les provinces. 11 s'adressa pour cela à madame de Venelle, sous-gouvernante des enfans de France, qui connaissait beaucoup toute la famille Tournefort. Elle lui persuada donc de venir à Paris; et en i683, elle le présenta à Fagon , qui dès la même année lui procura la place de professeur en botanique au jardin royal des plantes, établi à Paris par Louis XIII, pour l'instruction des jeunes étudians en médecine.

Cet emploi ne l'empêcha pas de faire différens voyages. Il retourna en Espagnq, et alla jusqu'en Portugal. Il vit des plantes , mais presque sans aucun botaniste. En Andalousie, qui est un pays fécond en palmiers, il voulut vérifier ce que l'on dit depuis si long-temps des amours du mâle et de la femelle de cette espèce; mais il n'en put rien apprendre de certain : et ces amours si anciennes, en cas qu'elles soient, sont encore ravstérieuses. Il alla aussi en Hollande et en Angleterre, où il vit et des plantes, et plusieurs grands botanistes, dont il gagna facilement l'estime et l'amitié. Il n'en faut point d'autre preuve que l'envie qu'eut Herman , célèbre professeur en botanique à Leyde , de lui résigner sa place , parce qu'il était déjà fort âgé. Il lui en écrivit au commencement de la dernière guerre avec beaucoup d'instance; et le zèle qu'il avait pour la science qu'il professait, lui faisait choisir un successeur non-seulement étranger , mais d'une nation onncniio. 11 promeirnif à Tournri'nri

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une pension de 4000 livres de messieurs les Etats-généraux, et lui faisait espérer une augmentation quand il serait encore mieux connu. La pension attachée à sa place du jardin royal était fort modique ; cependant l'amour de son pays lui fit refuser des offices si utiles et si flatteuses. Il s'y joignit encore une autre raison qu'il disait à ses amis, c'est qu'il trouvait que les sciences étaient ici pour le moins à un aussi haut degré de perfection qu'en aucun autre pays. La patrie d'un savant ne serait pas sa véritable patrie, si les sciences n'y étaient florissantes.

La sienne ne fut pas ingrate. L'académie des sciences ayant été mise en 1 692 sous l'inspection deTabbé Bignon, un des premiers usages qu'il fit de son autorité, deux mois après qu'il en fut revêtu, fut de faire entrer dans cette compagnie Tournefort et Homberg, qu'il ne connaissait ni l'un ni l'autre que par le nom qu'ils s'étaient fait. Après qu'ils eurent été agréés par le roi sur son témoignage, il les présenta tous deux ensemble à l'académie , deux premiers nés pour ainsi dire , dignes de l'être d'un tel père, et d'annoncer toute la famille spirituelle qui les a suivis.

En 1694 parut le premier ouvrage de Tournefort, intitulé : Elémcns de hctanique , ou Méthcdc peur- ccnnaître les plantes ^ imprimé au Louvre en trois volumes. Il est fait pour mettre de l'ordre dans ce nombre prodigieux de plantes semées si confusément sur la terre, et même sous les eaux de la mer, et pour les distribuer en genre et en espèces , qui en facilitent la connaissance , et empêchent que la mémoire des botanistes ne soit accablée sous le poids d'une infinité de noms différcns. Cet ordre si nécessaire n'a point été établi par la nature , qui

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a préféré une confusion magnifique à la comniodilé des physiciens ; et c'est à eux à mettre presque malgré elle de l'arrangement et un système dans les plantes. Puisque ce ne peut être qu'un ouvrage de leur esprit, il est aisé de prévoir qu'ils se partageront , et que même quelques uns ne voudront point de systèmes. Celui que Tournefort a préféré , après une longue et savante discussion, consiste à régler les genres des plantes par les fleurs et par les fruits pris ensemble ; c'est-a-dire, que toutes les plantes semblables par ces deux parties seront du même genre ; après quoi les différences ou de la racine, ou de la tige, ou des feuilles, feront leurs différentes espèces. Tournefort a été même plus loin ; audessus des genres il a mis des classes qui ne se règlent que par les fleurs, et il est le premier qui ait eu cette pensée beaucoup plus utile à la botanique qu'on ne se l'imaginerait d'abord; car il ne trouve jusqu'ici que 14 figures différentes de fleurs qu'il faille s'imprimer dans la mémoire. Ainsi quand on a entre les mains une plante en fleur dont on ignore le nom, on voit aussitôt à quelle classe elle appartient dans le livre des Elémens de botanique. Quelques jours après la fleur paraît, le fruit qui détermine le genre dans ce même livre, et les autres parties donnent l'espèce; de sorte que l'on trouve en un moment , et le nom que Tournefort lui donne par rapport à son système , et ceux que d'autres botanistes des plus fameux lui ont donnes, ou par rapport à leur système particulier, ou sans aucun système. Par-là on est en état d'étudier cette plante dans les auteurs qui en|ont parlé, sans craindre de lui attribuer ce qu'ils auront dit d'un autre, 'ou d'attribuer à un autre ce qu'ils auront dit de celle-là. C'est un prodigieux sou-

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lagementpour la mémoire , que tout se réduise à reicnir 14 figures de fleurs, par le moyen desquelles on descend à 678 genres , qui comprennent sous eux 8846 espèces de plantes , soit de terre, soit de mer, connues jusqu'au temps de ce livre. Que serait-ce s'il fallait connaître immédiatement ces 8846 espèces, et cela sous tous les noms difFérens qu'il a plu aux botanistes de leur imposer? Ce que nous venons de dire ici demanderait encore quelques restrictions ou quelques éclaircissemens ; mais nous les avons donnés dans l'histoire de 1700 (/>. 70 et suiv. ) , où le système de Tournefort a été traité plus à fond et avec plus d'étendue.

Il parut être fort approuvé des physiciens , c'est-àdire ( et cela ne doit jamais s'entendre autrement ) , du plus grand nombre des physiciens. Il fut attaqué sur quelques points par Rai, célèbre botaniste et physicien anglais, auquel Tournefort répondit en 1697 par une dissertation latine adressée à Sherard , autre anglais habile dans la même science . La dispu te fut sans aigreur, et même assez polie de part et d'autre , ce qui est assez à remarquer. On dira peut être que le sujet ne valait guère la peine qu'on s'échauffât : car de quoi s'agissaitt-il? De savoir si les fleurs et les fruits suffisaient pour établir les genres ; si une certaine plante était d'un genre ou d'un autre. Mais on doit tenir compte aux hommes, et plus particulièrement aux savans, de ne s'échauffer pas beaucoup sur de légers sujets. Tournefort, dans un ouvrage postérieur à la dispute , a donné de grands éloges à liai, et même sur son système des plantes.

H se fit recevoir docteur en médecine de la faculté de Paris; et en 1698, il publia un livre intitulé : His- Icire des plantes qui naissent aux environs de Paris , avec

leur usaee dans la médecine. Il est facile de juger que celui qui avait été chercher des plantes sur les sommets des Alpes et des Pyrénées , avait diligemment herborisé dans tous les environs de Paris, depuis qu'il y faisait son séjour. La botanique ne serait qu'une simple curiosité , si elle ne se rapportait à la médecine ; et quand on veut qu'elle soit utile, c'est la botanique de son pays qu'on doit le plus étudier, non que la nature ait été aussi soigneuse qu'on le dit quelquefois, de mettre dans chaque pays les plantes qui devaient convenir aux maladies des habitans ; mais parce qu'il est plus commode d'emplover ce qu'on a sous sa main , et que souvent ce qui vient de loin n'en vaut pas mieux. Dans cette histoire des plantes des environs de Paris , Tournefort rassemble, outre leurs différens noms et leurs descriptions , les analyses chimiques que l'académie en avait faites , et leurs vertus les mieux prouvées. Ce livre seul répondrait suffisamment aux reproches que l'on fait quelquefois aux médecins de n'aimer pas les remèdes tirés des simples, parce qu'ils sont trop faciles et d'un effet trop prompt. Certainement Tournefort en produit ici un grand nombre ; cependant ils sont la plupart assez négligés, et il semble qu'une certaine fatalité ordonne qu'on les désirera beaucoup, et qu'on s'en servira peu. On peut compter parmi les ouvrages de Tournefort un livre, ou du moins une partie d'un livre, qu'il n'a pourtant pas fait imprimer. Il porte pour titre : Schola bctanica , sive catalcçriis planlarum , quas ah aliquct annis m hcrlc régie Parisiensi stiidicsis indieitavit vir clarissimiis Jcsephus Pillcn de Tournefcrt , dceLcr medicus , ut et Pauli Hemtanni paradis i balavi Prcdcmus , etc. Amstelcdami , 1699. Un Anglais, nommé Simon Warion , qui avait

étudié trois ans en botanique au jardin du roi, sous

Tournefort, fit ce catalogue des plantes qu'il y avait vues.

Comme les Elémens de botanique avaient eu tout le succès que l'auteur même pouvait désirer, il en donna en 1 700 une traduction latine en faveur des étrangers , et plus ample, sous le titre ÔLmslàulicnes reiherbarice , en trois volumes in-40, dont le premier contient les noms des plantes distribuées selon le système de l'auteur, et les deux autres leurs figures très bien gravées. A la tête de cette traduction est une grande préface , ou inlrcducticn à la botanique , qui contient avec les principes du système de Tournefort ingénieusement et solidement établis , une histoire de la botanique et des botanistes , recueillie avec beaucoup de soin et agréablement écrite. On n'aura pas de peine à s'imaginer qu'il s'occupait avec plaisir de tout ce qui avait rapport à l'objet de son amour.

Cet amour cependant n'était pas si fidèle aux plantes, qu'il ne se portât presque avec la même ardeur à toutes les autres curiosités de la physique, pierres figurées, marcassites rares, pétrifications et crystallisations extraordinaires, coquillages de toutes les espèces. Il est vrai que du nombre de ces sortes d'infidélités on en pourrait excepter son goût pour les pierres ; car il croyait que c'étaient des plantes qui végétaient, et qui avaient des graines : il était même assez disposé à étendre ce système jusqu'aux métaux , et il semble qu'autant qu'il pouvait , il transformait tout en ce qu'il aimait le mieux. Il ramassait aussi des habillemens , des armes, des instrumens de nations éloignées, autre sorte de curiosités qui, quoiqu'elles ne soient pas sorties immédiatement des mains de la nature , ne laissent pas de deve-

nir philosophiques pour qui sait philosopher. De tout cela ensemble il s'était fuit un cabinet superbe pour un particulier, et fameux dans Paris; les curieux l'estimaient 40 ou 5o,ooo livres. Ce serait une tache dans la vie d'un philosophe qu'une si grande dépense , si elle avait eu tout autre objet. Elle prouve que Tournefort, dans une fortune aussi bornée que la sienne , n'avait pu guère don^ "^r à des plaisirs plus frivoles, et cependant beaucoup plus recherchés.

Avec toutes les qualités qu'il avait on peut juger aisément combien il était propre à être un excellent vovageur ; car j'entends ici par ce terme, non ceux qui vovagent simplement , mais ceux en qui se trouvent et une curiosité fort étendue , qui est assez rare , et un certain don de bien voir, plus rare encore. Les philosophes ne courent guère le monde, et ceux qui le courent ne sont ordinairement guère philosophes ; et par-là un voyage de philosophe est extrêmement précieux. Aussi nous comptons que ce fut un bonheur pour les sciences , que l'ordre que Tournefort reçut du roi en 1700, d'aller en Grèce, en Asie et en Afrique, nonseulement pour y reconnaître les plantes des anciens, et peut-être aussi celles qui leur auront échappé ; mais encore pour y faire des observations sur toute l'histoire naturelle, sur la géographie ancienne et moderne, et même sur les mœurs , la religion et le commerce des peuples. Nous ne répéterons point ici ce que nous avons dit sur ce sujet dans l'histoire de 1700 (p. 79 et suiv.). Il eut ordre d'écrire le plus souvent qu'il pourrait au comte de Pontchartrain , qui lui procurait tous les agrémens possibles dans son voyage, et de l'informer en détail de ses découvertes et de ses aventures.

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Tournelort , accompagné de Gundelsheimer , allemand , excellent médecin, et de Aubrier, habile peintre , alla jusqu'à la frontière de Perse, toujours herborisant et observant. Les autres voyageurs vont par mer le plus qu'ils peuvent , parce que la mer est plus commode , et sur terre ils prennent les chemins les plus battus. Ceux-ci n'allaient par mer que le moins qu'il était possible : ils étaient toujours hors des chemins , et s'en faisaient de nouveaux dans des lieux impraticables. On lira bientôt avec un plaisir mêlé d'horreur le récit de leur descente dans la grotte d'Antiparos , c'est-àdire dans trois ou quatre abîmes affreux qui se succèdent les uns aux autres. Tournefort eut la sensible joie d'y voir une nouvelle espèce de jardin , dont toutes les plantes étaient différentes pièces de marbre encore naissantes ou jeunes , et qui , selon toutes les circonstances dontleur formation était accompagnée, n'avaient pu que végéter. En vain la nature s'était cachée dans des lieux si profonds et si inaccessibles pour travailler à la végétation des pierres ; elle fut, pour ainsi dire , prise sur le fait par des curieux si hardis.

L'Afrique était comprise dans le dessein du voyage de Tournefort; mais la peste, qui était en Egypte, le fit revenir de Smyrne en France en 1702. Ce fut là le premier obstacle qui l'eût arrêté. Il arriva, comme l'a dit un grand poète , pour une occasion plus brillante et moins utile , charcé des dépouilles de l'Orient. Il rapportait, outre une infinité d'observations diflerentes, i3ô6 nouvelles espèces de plantes , dont une grande partie venaient se ranger d'elles-mêmes sous quelqu'un des 678 genres qu'il avait établis. Il ne fut obligé de créer pour tout le reste que 5>ô nouveaux genres, sans aucune

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auginenlalioii des classes; ce qui prouve la commodilc d'un système , où tant de plantes étrangères , et que l'on n'attendait point, entraient si facilement. Il en fit son corcllarium inslilutionum rei herbariœ , imprimé en 1708. Quand il fut revenu à Paris ^ il songea à reprendre la pratique de la médecine , qu'il avait sacrifice à son voyage du Levant, dans le temps qu'elle commençait à lui réussir beaucoup. L'expérience fait voir qu'en tout ce qui dépend d'un certain goût du public , et surtout en ce genre-là, les interruptions sont dangereuses ; l'approbation des hommes est quelque chose de forcé , et qui ne demande qu'à finir, Tournefort eut donc quelque peine à renouer le fil de ce qu'il avait quitté : d'ailleurs il fallait qu'il s'acquittât de ses anciens exercices du jardin royal; il y joignit encore ceux du collège royal, où il eut une place de professeur en médecine : les fonctiqns de l'académie lui demandaient aussi du temps. Enfin il voulut travailler à la relation de son grand voyage , dont il n'avait rapporté que de simples mémoires informes et intelligibles pour lui seul. Les courses et les travaux du jour, qui lui rendaient le repos de la nuit plus nécessaire, l'obligeaient au contraire à passer la nuit dans d'autres travaux ; et malheureusement il était d'une forte constitution , qui lui permettait de prendre beaucoup sur lui pendant un assez long-temps , sans en être sensiblement incommodé. Mais à la fin sa santé vint à s'altérer, et cependant il ne la ménagea pas davantage. Lorsqu'il était dans cette mauvaise disposition , il reçut par hasard un coup fort violent dans la poitrine, dont il jugea bientôt qu'il mourrait. 11 ne fit plus que languir pendant quelques mois, et il mourut le 28 décembre 1708.

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Il avait fait un testament , par lequel il a laissé son cabinet de curiosités au roi pour l'usage des savans , et ses livres de botanique à l'abbé Bignon. Ce second article ne marque pas moins que le premier son amour pour les sciences; c'est leur faire un présent, que d'en faire un à celui qui veille pour elles dans ce royaume avec tant d'application, et les favorise avec tant de tendresse.

Des deux volumes in-4°. que doit avoir la relation du voyage de Tournefort, le premier était déjà imprimé au Louvre quand il mourut, et l'on achève présentement le second sur le manuscrit de l'auteur , qui a été trouvé dans un état où il n'y avait rien à désirer. Cet ouvrage, qui a conservé sa première forme de lettres adressées à M. de Pontchar train, aura 200 planches en taille-douce très bien gravées, de plantes, d'antiquités , etc. On y trouvera , outre tout le savoir que nous avons représenté jusqu'ici dans Tournefort, ^ne grande connaissance de l'histoire ancienne et moderne, et une vaste érudition dont nous n'avons point parlé, tant nos éloges sont éloignés d'être flatteurs. Souvent une qualité dominante nous en fait négliger d'autres, qui mériteraient cependant d'être relevées.

DE TSGHIRNHAUS.

Ernfroi Walter de Tschirnaus , seigneur de Kissingswald et de Stoltzenberg, naquit le 10 avril i65i , à Kissingswald , dans la Lusace supérieure , de Christo-

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phe de Tschirnhaus et de N... de Sterling, tous deux d'une ancienne noblesse. Il y avait plus de 400 ans que la maison de Tschirnhaus, qui était venue de Moravie et de Bohême, possédait près de la ville de Gorlitz cette seigneurie de Kissingswald , où naquit celui dont nous parlons.

Il eut pour les sciences tous les maîtres que l'on donne aux gens de sa condition ; mais il répondit à leurs soins autrement que les gens de sa condition n'ont coutume d'y répondre. Dès qu'il sut qu'il v avait au monde une géométrie , il la saisit avec ardeur, et de là il passa rapidement aux autres parties des mathématiques , qui en lui offrant mille nouveautés agréables se disputaient les unes aux autres sa curiosité.

A l'âge de 17 ans, son père l'envoya achever ses études à Leyde ; il y arriva dans le temps d'une maladie épidémique , qui le mit en grand danger de sa vie. Il eut bientôt, malgré sa jeunesse, beaucoup de réputation parmi les savans de Hollande. Mais la guerre ayant commencé en 1672, il devint homme de guerre, et montra qu'il savait aussi bien faire son devoir que suivre%|Ei inclination. Cette inclination dominante pour les lettres contribua même a lui faire prendre les armes : elle lui avait fait lier une étroite amitié avec le baron de Neuland , qui avait les mêmes goûts ; et comme ce baron était au service des états , il engagea Tschirnhaus à y entrer aussi en qualité de volontaire, afin qu'ils ne se séparassent point l'un de l'autre. Tschirnhaus servit dix-huit mois, après quoi il fut obligé de retourner en son pays. Il en repartit quelque temps après pour voyager, selon la coutume de sa nation , qui croit avoir besoin du commerce des autres pour se po^.

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lir, et qui en doit parvenir d'autant plus aisément à se rendre plus polie qu'elles. Il vit l'Angleterre , la France , l'Italie , la Sicile, Malte. Dans tous les paysoii il passa , il s'attacha à voir les savans et tout ce qui est un spectacle pour les savans, curiosités de l'histoire naturelle, ouvrages extraordinaires de lart , manufactures singulières. Ce grand nombre de difFérens faits bien observés , ne sont pas dans un bon esprit de simples faits et d inutiles ornemens de la mémoire; ils deviennent les principes d'une infinité de vues, où la plus fine théorie dénuée d'expérience n'arriverait jamais. Plus les yeux ont vu , plus la raison voit elle-même.

Tschirnhaus retourna en Allemagne , et alla passer quelque temps à la cour de l'empereur Léopold ; car le philosophe peut aller jusques dans les cours, ne fût-ce que pour y observer des mœurs et des façons de penser qu'il n'aurait pas trop devinées.

Au milieu de cette vie agitée , ou du moins assez mêlée de mouvement , les sciences , et surtout les mathématiques, occupaient toujours Tschirnhaus. Il avait acquis avec art l'habitude de n être pas aisément troublé, et s'était endurci aux distractions. Il vint )|j^Paris pour la troisième fois en 1 682 ; il y apportait des découvertes qu'il voulait proposer à l'académie des sciences : c'étaient les fameuses caustiques qui ont retenu son nom ; car on dit ordinairement les caustiques de Tschirnhaus , comme la spirale d'Archimède , la conchoïde de JNÏcomède , la cissoïde de Diodes , les développemens de Huyghens. Un géomètre ne doit pas moins être glorieux d'avoir donné son nom à une courbe , ou à une espèce entière de courbes , qu'un prince d'avoir donné le sien à une ville. Tschirnhaus, quoiqu'il n'eùl

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encore que -ii ans, lut mis par le roi au nombre de ces mêmes académiciens qu'il était venu consulter, et prendre en quelque sorte pour ses juges.

Tout le monde sait que les caustiques sont les courbes formées par le concours des rayons de lumière qu'une autre courbe quelconque a réfléchis ou rompus. Elles ont une propriété remarquable ; c'est qu'elles sont égale.^ à des lignes droites connues, quand les courbes qui les produisent sont géométriques. Ainsi Tscliirnhaus trouvait que la caustique formée dans un quart de cercle par des rayons réfléchis qui étaient venus d'abord parallèles à un diamètre , était égale aux trois quatorzièmes du diamètre. Les rectifications des courbes qui ne sont pas encore aujourd'hui fort communes , l'étaient alors beaucoup moins ; et de plus , c'est un grand mérite à cette découverte d'avoir précédé l'invention du calcul de l'infini, qui l'aurait rendu plus facile. L'académie la jugea digne d'être examinée en particulier par des commissaires qui furent Cassini , Mariote et de la Hire. Ce dernier contesta à Tschirnhaus une génération ou. description qu'il donnait de la caustique par réflexion du quart de cercle. Tschirnhaus , qui ne montrait pas le fond de sa méthode , ne se rendit pas à de la Hire , qui de son côté persista à tenir la génération dont il s'agissait pour fort suspecté. L'auteur s'en tenait si sûr qu'il l'envoya au journal de Leipsick, mais sans démonstration.

Il retourna en Hollande , où il acheva et laissa entre les mains de ses amis un traité intitulé : de Medicinâ mentis et ccrpcris. Il avait commencé à composer dès l'âge de 18 ans, et même avec l'intention d'imprimer, presque inséparable du travail de la composition , dont

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elle est lu première récompense. 11 avait fait en difFérens temps des ouvrages dont ses amis et lui avaient été fort contens; mais par bonheur l'impression n'en ayant pu être assez prompte , ils lui avaient tellement déplu quand il était venu à les revoir, qu'il avait pris une ferme résolution de ne rien imprimer qu'il n'eut 3o ans, et de sacrifier tous les enfans de sa jeunesse ; sacrifice d'autant plus rare, qu'ils sont nés dans un temps où l'on aime avec avec plus d'ardeur et moins de connaissance. L'âge qu'il s'était prescrit était passé quand son premier ouvrage, qui a été aussi le seul, parut à Amsterdam, en 1687, dédié au roi, à qui il marquait par là sa reconnaissance d'être entré dans l'académie. Le titre du livre est, pour ainsi dire, double de celui de la Recherche de la Vérité, car celui-ci ne veut que rectifier ou guérir l'esprit, et l'autre entreprend aussi le corps. Avec une bonne logique et une bonne médecine, les hommes n'auraient plus besoin de rien. Pour donner un exemple de la manière de conduire son esprit dans les sciences , en allant toujours du plus simple au plus composé , et en combinant ensemble les vérités à mesures qu'elles naissent, Tschirnhaus propose une génération universelle de courbes par des centres ou foyers , dont le nombre croît toujours , et fait croître en même temps le degré dont est la courbe. 11 prétend tirer de là une méthode générale pour les tangentes qu'il vante fort, et quantité d'autres théorèmes ou problèmes importans; et à cette occasion il insinue qu'il ne croit pas s'être trompé sur la caustique du quart de cercle. De la Hire a démontré depuis' en 1694 , dans son traité des épicycloïdes , que cette caustique en étai' une; qu'à la vérité elle était de la Ion-

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gueur déterminée par Tschirniiaus, mais qu'elle ne pouvait pas être décrite de la manière qu'il avait proposée. Il n'est pas étonnant que l'on fasse quelque faux pas dans des routes nouvelles, et que l'on s'ouvre soimême. L'esprit original qui est ardent, vif et hardi, peut n'èlre pas toujourS assez mesuré ni assez circonspect. On sent dans le livre deTschirnhaus cette chaleur et cette audace , qui appartiennent au génie de l'invention. Si l'auteur n'avait beaucoup fait, on croirait volontiers qu'il promet trop, et qu'il élève trop haut nos espérances.

Les préceptes de théorie qu'il donne ne sont pas si singuliers que certains préceptes de pratique qu'il y ajoute , ou plutôt certains usages dont il s'était bien trouvé. Nous les rapporterons ici, parce que rien ne saurait mieux représenter le détail de sa vie particulière par rapport à l'étude. Il faisait ses expériences en été, et les mettait en ordre , ou en tirait ses conséquences, ou enfin faisait ses grandes recherches de théorie pendant l'hiver, qu'il trouvait plus propre à la méditation. Sur la fin de l'automne, il donnait quelques soins particuliers à sa santé, et faisait une espèce de revue de ses forces corporelles , pour entrer dans cette saison destinée aux plus grands travaux de l'esprit. Il relisait les compositions de l'hiver précédent, s'en rappelait des idées , se faisait renaître l'envie de les continuer; et alors il commençait à se retrancher le repas du soir, et à diminuer même un peu du dîner de jour en jour. Au lieu de soviper, ou il lisait sur les matières qu'il avait dessein de traiter, ou s'en entretenait avec quelque ami savant. 11 se couchait à neuf heures , et se faisait éveiller à deux heures après minuit. Il se tenait

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exacLeincnt pendant quelques temps daus la même situation, oîi le réveil l'avait trouvé, ce qui l'empêchait d'oublier le songe qu'il faisait en ce moment; et si . comme il pouvait assez naturellement arriver , ce songe roulait sur la matière dont il était rempli , il en avait plus de facilité à la continuer: Il travaillait dans le silence et le repos de la nuit. Il se rendormait à six heures, mais seulement jusqu'à sept , et reprenait son travail. Il dit qu'il n'a jamais fait de plus grands progrès dans les sciences, qu'il n'a jamais senti son allure plus vigoureuse et plus rapide , que quand il a observé toutes ces pratiques avec le plus de régularité. On y pourra trouver un soin excessif de se ménager tous les avantages possibles; mais toutes les grandes passions vont à l'égard de leur objet jusqu'à une espèce de superstition.

Il lui arrivait souvent pendant la nuit de voir une grande quantité d'étincelles très brillantes, qui voltigeaient et jouaient en l'air. Quand il voulait les regarder fixement , elles disparaissaient ; mais quand il les négligeait, non-seulement elles duraient presque autant que son application au tiavail , mais elles redoublaient d'éclat et de vivacité. Ensuite il parvint à les voir en plein jour , lorsqu'il eut acquis un certain degré de facilité dans la méditation. Il les voyait sur une muraille blanche , ou sur un papier qu'il avait placé à côté de lui. Ces étincelles visibles pour lui seul, étaient en même temps , et un effet , et une représentation des esprits de son cerveau violemment agités.

Cette passion ardente pour l'étude doit assez naturellement donner l'idée d'un homme extrêmement avide de gloire; car enfin il n'y a point de grands travaux

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saus de grands molifs , et les savans sont des ambitieux de cabinet. Cependant Tschirnhaus ne l'était point; il n'aspirait point par toutes ses veilles à cette immortalité qui nous touche tant , et nous appartient si peu ; et il a dit à ses amis , que dès l'âge de vingt-quatre ans il croyait s'être affranchi de l'amour des plaisirs, des richesses et même de la gloire. Il y a des hommes qui ont droit de rendre témoignage d'eux-mêmes. Il aimait donc les sciences de cet amour pur et désintéressé qui fait tant d'honneur, et à l'objet qui l'inspire, et au cœur qui le ressent. La manière dont il s'exprime en quelques endroits sur les ravissemens que cause la jouissance de la vérité , est si vive et si animée , qu'il aurait été inexcusable de se proposer une autre récompense. Le traité de Medicinâ mentis et corporis^ contient aussi ses principes sur la santé. Il n'était pas si séquestré du monde par son goût pour les sciences , qu'il ne fût quelquefois obligé de vivre avec les autres , et à leur manière, et par conséquent de manger et de boire trop. Il propose plutôt des précautions pour prévenir les maux de ce genre de vie , que des remèdes pour les guérir, si ce n'est que la sueur, dont il fait grand cas et à laquelle il a toujours recours, est en même temps une précaution et un remède. Du reste, il traite de poison tout ce qui ne peut pas être aliment. Il veut que l'on écoute et que l'on suive ce goût simple et exempt de toute réflexion , qui nous porte à certaines viandes , ou un dégoût pareil qui nous en éloigne : ce sont des avis screts de la nature, si cependant la nature a un soin de nous si exact, et auquel on puisse tant se fier. Il dit qu'étant dans l'obligation de manger beaucoup , il mangeait du moins alternativement des choses fort

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opposées, chaudes et froides, salées et douces, acides et amères, et que ce mélange , qui paraissait bizarre aux autres convives , et qu'ils prenaient même pour un effet d'intempérance, servait à corriger les excès des qualités les uns par les autres. On doit dire à son honneur, que ces sortes de singularités où le jetait le soin de sa santé, n'étaient pas si grandes que celles où l'amour de l'étude l'avait conduit.

Après la publication de son ouvrage, étant chez lui en S^e, il commença à songer à l'exécution d'un grand dessein qu'il méditait depuis long-temps. Il croyait qu'à moins que l'on ne rendît l'optique plus parfaite , nos progrès dans la physique étaient arrêtés à peu près au point où nous sommes ; et que pour mieux connaître la nature, il la fallait mieux voir. D'ailleurs, lui qui était l'inventeur des caustiques, il prévoyait bien que de plus grands et de meilleurs verres convexes exposés au soleil , seraient de nouveaux fournaux qui donneraient une chimie nouvelle. Mais dans toute la Saxe il n'y avait point de verrerie propre à l'exécution de ces grandes idées. Il obtint de l'électeur , son maître, roi de Pologne , la permission d'y en établir ; et comme on s'aperçut bientôt de l'utilité que le pays en recevait, il y en établit jusqu'à trois. De là sortirent des nouveautés et de dioptrique et de physique presr que miraculeuses. Nous les annonçâmes sur la parole de Tschirnhaus dans les histoires de 1699 [p. 9 et siiiv.), et de 1-00 (p. 12S el juiv.) Quelques unes étaient de nature à pouvoir trouver des incrédules; car en perfectionnant la diolrique, elles la renversaient: mais enfin, le miroir ardent que S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans a acheté de Tschirnhaus , est du moins un témoin

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irréprochable d'une grande partie de ce qu'il avait avancé.

Ce miroir est convexe des deux cotés , et est portion de deux sphères , dont chacune a douze pieds de rayons. Il a trois pieds rhinlandiques de diamètre, et pèse cent soixante livres , ce qui est une grandeur énorme par rapport aux plus grands verres convexes qui aient jamais été faits. Les bords en sont aussi parfaitement travaillés que le milieu ; et ce qui le marque bien , c'est que son foyer est exactement rond. Ce verre est une énigme pour les habiles gens. A-t-il été travaillé dans des bassins, comme les verres ordinaires de lunettes? A-t-il été jeté en moule ? On peut se partager sur celte question ; les deux manières ont de grandes difficultés, et rien ne fait mieux l'éloge de la mécanique dont Tschirnhaus doit s'être servi. Il a dit, mais peut-être n'a-t-il pas voulu révéler son secret, qu'il l'avait taillé dans des bassins , et que la masse de verre dont il l'avait tiré pesait sept cent livres; ce qui serait encore une merveille dans la verrerie. Il en avait fait un autre de quatre pieds de diamètre, mais il fut endommagé par quelque accident.

Il présenta un miroir de cette espèce à l'empereur Léopold , qui , pour reconnaître son présent, et encore plus son mérite , lui voulut donner le titre et les prérogatives de libre baron : mais il les refusa avec tout le respect qui doit accompagner un semblable refus; et des grâces de l'empereur , il n'accepta que le portrait de Sa Majesté impériale, avec une chaîne d'or. Pour rendre ce trait moins fabuleux, il est bon d'y enjoindre un pareil qui le soutiendra. Il refusa de même les fonctions de conseiller d'état , dont le roi Auguste le vou-

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lait honorer. On peut soupçonner que qui ne recherche pas les honneurs , veut s'épargner ou beaucoup de peine , ou la honte de ne pas réussir : mais à qui les renvoie quand ils viennent s'offrir d'eux-mêmes , la malignité la plus ingénieuse n'a rien à dire.

Il revint à Paris pour la quatrième fois en 1701, et fut assez assidu à l'académie. Il y annonça plusieurs méthodes qu'il avait trouvées pour la géométrie la plus sublime ; mais il n'en donna pas les démonstrations , et il se contenta d'exciter une certaine curiosité inquiète, et peut-être des doutes honorables à ses découvertes, en cas qu'elles fussent bien sûres. Nous avons donné dans l'histoire de 1701 [p. 89 et 90), une liste de ses propositions. Il prétendait pouvoir se passer de la méthode des infiniment petits , et donna à l'académie , sur les rayons des développés , un échantillon de celle qu'il mettait en la place. Rien ne prouve mieux la grande utilité des infiniment petits, que l'honneur qu'on se fait de n'en avoir pas besoin en certaines occasions. En général , Tschirnhaus voulait rendre la géométrie plus aisée , persuadé que les véritables méthodes sont faciles , que les plus ingénieuses ne sont point les vraies dès qu'elles sont trop composées , et que la nature doit fournir quelque chose de plus simple. Tout cela est vrai : reste à déterminer le degré de simplicité; on croit présentement y être parvenu.

Pendant ce séjour de Paris, Tschirnhaus fit part à Homberg d'un secret qu'il avait trouvé , aussi surprenant que celui de tailler ses grands verres ; c'est de faire de la porcelaine toute pareille à celle de la Chine, et qui par conséquent épargnerait beaucoup d'argent à l'Europe. On a cru jusqu'ici que la porcelaine était un

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don particulier dont la nature avait favorise les Chinois , et que la terre dont elle est faite n'était qu'en leur pays. Cela n'est point ainsi; c'est un mélange de quelques terres qui se trouvent communément partout ailleurs, mais qu'il faut s'aviser de mettre ensemble. Un premier inventeur trouve ordinairement un secret par hasard , et sans le chercher : mais un second , qui cherche ce que le premier a trouvé , ne le peut guère trouver que par raisonnement. Tschirnhaus avait donné à Homberg sa porcelaine en échange de quelques autres secrets de chimie qu'il en avait reçus , et il lui fit promettre que de son vivant il n'en ferait nul usage. Quand il fut retourné chez lui , il se trouva perpétuellement environné de chagrins domestiques , et sa vie ne fut plus qu'une suite de malheurs. Comme la santé de l'âme tient à celle de l'esprit , sur laquelle il avait tant médité , et qu'il y a moins de maux pour qui s'ait raisonner, ou des maux moins douloureux , il soutint les siens avec constance, et fit voir ce qu'on ne voit presque jamais en cette matière , l'usage de sa théorie et l'application de ses préceptes. Son humeur ne fut pas altérée , ni ses études seulement interrompues. Use soumettait à une providence h laquelle il est inutile de résister, et infiniment avantageux de se soumettre. Enfin , après avoir passé cinq ans à combattre et à vaincre le chagrin, il tomba malade , peut-être parce qu'on ne peut le vaincre si long-temps sans en être fort affaibli. Il ne craignant point la fièvre , la phthisie , l'hydropisie , la goutte , parce qu'il se tenait sûr d'en avoir les remèdes ; mais il avait beaucoup de peur de la pierre , qu'il ne s'assurait pas de pouvoir prévenir ou guérir si aisément. Il avait pourtant trouvé une préparation de

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petit-lait qu'il croyait très-bonne, et qu'il a donnée dans une édition allemande de son livre. Mais elle n'empêcha pas qu'au mois de septembre 1708, il ne fût attaqué de grandes douleurs de gravelle, suivies d'une suppression d'urine. Les médecins, qui ne le trouvaient pas assez obéissant , parce qu'il s'était rendu médecin lui-même , l'abandonnèrent bientôt. Il se traita comme il l'entendit; il ne perdit jamais ni sa fermeté , ni sa résignation à la Providence , ni l'usage de sa raison , et ennn il mourut le 1 1 octobre suivant. Ses dernières paroles furent triomphe , victoire. Apparemment il se regardait comme vainqueur des maux de la vie humaine. Son corps fut porté avec pompe à une de ses terres, et le roi Auguste en voulut faire les frais.

Il avait destiné cet hiver même où il allait entrer , à faire de grandes augmentations à son livre. Il avait donné une partie considérable de son patrimoine à son plaisir, c'est-à-dire aux lettres. Il propose dans son ouvrage le plan d'une société de gens de condition et amateurs des sciences , qui fourniraient à des savans plus appliqués tout ce qui leur serait nécessaire , et pour les sciences et pour eux ; et l'on sent bien avec quel plaisir il aurait porté les charges de cette communauté. Il les portait déjà sans l'avoir formée. Il cherchait des gens qui eussent des talens , soit pour les sciences utiles, soit pour les arts; il les tirait des. ténèbres où ils habitent ordinairement, et était en même temps leur compagnon, leur directeur et leur bienfaiteur. Il s'est assez souvent chargé du soin et de la dépense de faire imprimer des livres d'autrui dont il espérait de l'utilité pour le public ; entre autres , le cours de chimie de Lemerv , qu'il avait fait traduire en allemand , et cela

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sans se faire rendre, ou sans se rendre à lui-même dans des préfaces l'honneur qui lui était dû, et qu'un autre n'aurait pas négligé. Dans des occasions plus importantes , si cependant elles ne le sont pas toutes également pour la vanité , il n'était pas moins éloigné de l'ostentation. Il faisait du bien à ses ennemis avec chaleur, et sans qu'ils les ussent; ce qu'à peine le christianisme ose exiger. Il n'était point philosophe par des connaissances rares, et homme vulgaire par ses passions etpar ses faiblesses; la vraie philosophie avait pénétré jusqu'à son cœur , et y avait établi cette délicieuse tranquillité, qui est le plus grand et le moins recherché de tous les biens.

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