‹ Œuvres de Fontenelle (volume 5)Chapitre 31 sur 36 · DE GUGLIELMI^I · texte numérisé non relu

DE GUGLIELMI^I

Il est arrivé que le Lamone devenu plus faible quand il n'a eu que ses propi'es eaux , a tellement haussé son lit par des dépositions de limon et de fange, qu'il s'est trouvé plus haut que n'est le Pô dans ses plus fortes crues , et ou'il a eu besoin de levées très hautes.

La nécessité de faire des levées ou digues aux rivières, peut venir de plusieurs causes. Voici les principales. 1°. Si les rivières sont tortueuses, leurs bords qui les arrêtent à l'endroit des sinuosités , font élever les eaux , et leur donnent plus de force pour les ronger eux-mêmes et pour les percer ; après quoi elles se répandent dans les campagnes. 2°. Les rives peuvent être faibles comme celles que les fleuves se sont faites euxmêmes par la déposition des matières étrangères qu'ils chariaient. Telles sont les rives de la plupart des fleuves de la Lombardie , et non-seulement ces rives , mais les plaines mêmes qui ont été formées parles fleuves. Il est bon de remarquer que les plaines faites ainsi par alluvicn, sont plus hautes vers les bords des rivières qui les ont produites , et toujours ensuite plus basses. 3°. Les fleuves qui courent sur du gravier fort gros, sont sujets dans leurs crues à en faire de grands amas , qui ensuite détournent leurs cours. Ils sont indomptables le plus souvent, témoin la Loire; au lieu que ceux qui ont un-fond de sable léger, sont plus traitables.

Ln petit fleuve peut entrer dans un grand sans augmenter sa largeur , ni même sa hauteur. Ce paradoxe apparent est fondé sur ce qu'il est possible que le petit naît fait que rendre coulantes dans le grand les eaux des bords qui ne l'étaient point, et augmenter la vitesse du fd , le tout dans la même proportion qu'il a augmenté la quantité de l'eau. Le bras du Pô de Venise a

absorbé le bras de Ferrare et celui du Panaro, sans aucun élargissement de son lit. Il faut raisonner de même à proportion de toutes les crues qui surviennent aux rivières , et en général de toute nouvelle augmentation d'eau , qui augmente aussi la vitesse.

Si un fleuve qui se présenterait pour entrer dans un autre fleuve ou dans la mer, n'était pas assez fort pour en surmonter la résistance , il s'élèverait , ou parce que sa vitesse serait retardée , ou parce que les eaux qui devraient le recevoir regorgeraient dans les siennes ; mais par cette élévation il acquerrait la force nécessaire pour entrer , il la tirerait de l'opposition même qu'il aurait à combattre.

Un fleuve qui entrerait perpendiculairement dans un autre , ou même contre son courant , serait détourné peu à peu de cette direction par celui qui le recevrait , et obligé à se faire un nouveau lit vers son embouchure.

L'union des deux rivières en une les fait couler plus vite, parce qu'au lieu du frottement de quatre rives, elles n'ont plus que celui de deux à surmonter , que le fil plus éloigné des bords va encore plos vite, et qu'une plus grande quantité d'eau miie avec plus de vitesse creuse davantage le fond, et diminue la première largeur. De là vient aussi que les rivières unies occupent moins d'espace sur la surface de la terre , permettent plus facilement que les campagnes un peu basses v déchargent leurs eaux superflues, et ont moins besoin de levées qui empêchent leurs inondations. Ces avantages sont tels que Guglielmini les croit dignes d'avoir été envisagés par la nature, lorsqu'elle a rendu l'union des fleuves si ordinaire.

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Ce sont là les principes les plus généraux du traité (lella nalura de Jiumi. L'auteur en lait l'application à tout ce qu'il appelle l' architecture des eaux ; c'est-à-dire à tous les ouvrages qui ont les eaux pour objet , aux nouvelles communications de rivières , aux canaux que l'on tire pour arroser des pays qui en ont besoin , aux écluses , aux desséchemens des marais , etc.

Ce livre, original en cette matière , eut un grand éclat. Crémone , Mantoue et quelques autres villes eurent recours au fameux architecte des eaux. Il ordonna les travaux qui leur étaient nécessaires ; mais son art brilla principalement dans des levées qu'il fit au Pô au-dessous de Plaisance , où ce fleuve faisait de grands ravages , et menaçait d'en faire encore de plus grands.

La république de Venise l'envia à l'état de Bologne, et lui donna en 1698 la chaire de mathématiques à Padoue. Cependant sa patrie , pour se le conserver autant qu'il était possible , et pour se pouvoir toujours vanter qu'il lui appartenait , voulut qu'il gardât le titre de professeur dans son université, et lui continua même ses appointemens.

Venise ne le laissa pas long-temps dans les exercices tranquilles et dans l'ombre d'une université. En 1700, elle l'envoya en Dalmatie réparer les ruines de Caslelnovo , et quelque temps après dans le Frioul , où un torrent très impétueux qui avait déjà détruit plusieurs villages, était prêt à tomber sur l'importante forteresse de Palme. Guglielmini fait sentir tant d'amour pour le bien public dans ses ouvrages, même dans ceux où la sécheresse mathématique domine, qu'il faut lui compter tous ses voyages et toutes ses fatigues pour autant d'agrémens dans sa vie.

Peut-être Tenvie de servir le public de toutes les manières dont il le pouvait servir . le fit-elle retourner à la médecine , qu'il seinblait avoir sacrifiée aux mathémathiques. Il prit en 1702 la chaire de professeur en médecine théorique à Padoue , et quitta celle qu'il avait auparavant. Une dissertation qu'il avait publiée l'année précédente , de saneuinis naturâ et ccnstilutione , avait pu être un présage de ce changement ; c'était du moins une preuve et de son grand travail , et de la grande étendue de ses connaissances.

Mais il en donna une beaucoup plus éclatante par son livre intitulé ; De salilus dissertatic epistclaris physicc-medicc-mecmiica , imprimée à Venise en \~oS. Il n'y a pas encore fort long-temps que tous les raisonnemens de chimie n'étaient que des espèces de fictions poétiques, vives, animées, agréables à l'imagination, inintelligibles et insupportables à la raison. La saine philosophie a paru , qui a entrepris de réduire à la simple mécanique corpusculaire cette chimie mystérieuse , et en quelque façon si fière de son obscurité. Cependant il faut avouer qu'il lui reste encore chez quelques auteurs des traces de son ancienne poésie, désunions presque volontaires des combats qui ne sont guère fondés que sur des inimitiés, et quelques autres qui peuvent ne pas convenir au sévère mécanisme. Guglielmini paraît avoir eu une extrême attention à ne leur pas permettre de se glisser dans sa dissertation chimique : il y rappelle tout avec rigueur aux règles d'une physique exacte et claire; et pour épurer la chimie encore plus parfaitement , et en entraîner toutes les saletés, il y fait passer la géométrie. Le fondementde tout l'ouvrage estquc les premiers principes du sel commun.

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du vitriol , de l'alun et du nitre , ont par leur première création des figures fixes et inaltérables , et sont indivisibles à l'égard de la force déterminée qui est dans la matière. Le sel commun primitif est un petit cube; le sel du vitriol un parallélipipède rbomboïde, celui du nitre un prisme qui a pour base un triangle équilatéral , celui de l'alun une pyramide quadrangulaire. De ces premières figures viennent celles qu'ils affectent constamment dans leurs crystalisations , pourvu qu'on les tienne aussi exempts qu'il se puisse de tout mélange et de tout trouble étranger. Quand il s'agit de l'action des sels, Guglielmini examine géométriquement et mécaniquement les propriétés de ces figures par rapport au mouvement , et en vient à un détail assez curieux et fort nouveau dans un traité de chimie. Il ne rapporte pas d'expériences ni d'observations nouvelles qu'il ait faites; il établit son système sur celles des plus fameux auteurs , parmi lesquels il cite souvent les confrères qu'il avait dans cette académie , MM. Homberg , Lemery , Boulduc , Geoffroy. En un mot, ce n'est pas tant la chimie qui domine dans ce traité , que la géométrie, et ce qui vaut encore mieux, l'esprit géométrique.

Quand on achevait l'impression de ce livre , il reçut l'histoire de l'académie de 1702. Il trouva un sentiment de Homberg tout opposé au sien , que les figures constantes des sels acides dans leurs crystailisations ne viennent pas des premières particules qui les composent , mais des alkalis avec lesquels ils sont unis. IL avoue qu'il eut peur que l'autorité d'un si grand chimiste ne fût seule suffisante pour renverser tout son système ; et il se hâta de le mettre à couvert par une

réponse qui , pour être fort honnête et polie , ne perd

rien de sa force , et peut-être en a davantage.

Il fit encore deux ouvrages de physique ; l'un intitulé : Exercitatic de idearum vitiis , ccrrecticne et usu , ad slaluendam et inquirendam mcrlcriim naturam , en 1707 , et l'autre, De pinncipio sulphureo , en 1710 : et ce qui est fort glorieux pour lui , la date de ce dernier ouvrage est celle de sa mort. Sa vie entière a été dévouée aux sciences. Ceux qui les aiment avec moins d'emportement pourraient lui reprocher ses excès, qui à la vérité ruinèrent en lui un tempérament très robuste ; mais qui cependant ne peuvent être blâmés qu'avec respect. Il avait cet extérieur que le cabinet donne ordinairement , quelque chose d'un peu rude et d'un peu sauvage , du moins pour ceux à qui il n'était pas accoutumé. // méprisait , dit le journal des savans d'Italie , cette politesse superficielle dont le mcnde se conlenle , et s'en était fait une autre qui était toute dans son cœur.

Louis Carué naquit le 26 juillet i663 d'un bon laboureur de Clofontaine , près de Nangis, en Brie. Son père le fil étudier pour être prêtre ; mais il ne s'y sentit point appelé. Il fit cependant par obéissance trois années de théologie, au bout desquelles, comme il refusait toujours d'entrer dans les ordres, son père cessa de lui fournir ce qui lui était nécessaire pour sub-

sister à Paris. Assez souvent on se fait ecclésiastique pour se sauver de l'indigence : il aima mieux tomber dans l'indigence que de se faire ecclésiastique. On pourra juger par le reste de sa vie , que l'extrême opposition qu'il avait pour cet état n'était fondée que sur ce qu'il en connaissait trop bien les devoirs. La même cause qui l'en éloignait l'en rendait digne.

Sa mauvaise fortune produisit un grand bien. Il cherchait un asile , et il en trouva un chez le P. Malebranche, qui le' prit pour écrire sous lui. De la ténébreuse philosophie scolastique , il fut tout d'un coup transporté à la source d'une philosophie lumineuse et brillante ; là il vit tout changer de face , et un nouvel univers lui fut dévoilé. Il apprit sous un grand maître les mathématiques et la plus sublime métaphysique; et en même temps il prit pour lui un tendre attachement qui fait l'éloge et du maitre et du disciple. Carré se dépouilla si bien des préjugés ordinaires, et se pénétra à tel point des principes qui lui furent enseignés, qu'il semblait ne plus voir par ses yeux, mais par sa raison seule ; elle prit chez lui la place et toute l'autorité des sens. Par exemple , il ne croyait point que les bêtes fussent de pures machines, comme on le peut <;roire par un effort de raisonnement, et par la liaison d'un système qui conduit là; il le croyait comme on croit communément le contraire, parce qu'on le voit, ou qu'on pense le voir.

La persuasion artificielle de la philosophie , quoique formée lentement par de longs circuits , égalait en lui la persuasion la plus naturelle, et causée parles impressions les plus promptes et les plus vives. Ce qu'il croyait il le voyait ; au lieu que les autres croient ce qu'ils voient.

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Cependant il est encore infiniment plus facile d'être intimement persuadé des opinions de théorie les plus contraires aux apparences, que d'être sincèrement et tranquillement au-dessus des passions. Carré, qui ne savait pas abandonner ses principes à moitié chemin , était allé jusques-là; et y avait été d'autant plus obligé, que le système qu'il suivait avec tant de goût, est une union perpétuelle de la philosophie et du christianisme. Sa métaphysique lui faisait mépriser les causes occasionnelles des plaisirs, et l'attachait à leur seule cause efficace : l'amour de l'ordre imprimait la justice dans le fond de son cœur , et lui rendait tous ses devoirs délicieux. En un mot, la philosophie n'était point en lui une teinture légère , ni une décoration superficielle ; c'était un sentiment profond , et une seconde nature difficile à distinguer d'avec la première.

Après avoir été sept ans dans l'excellente école où il avait tant appris , le besoin de se faire quelque sorte d'établissement et quelque fonds pour sa subsistance, l'obligea d'en sortir, et d'aller montrer en ville les mathématiques et la philosophie , mais surtout cette philosophie.dont il était plein. Le rapport qu'elle a aux mœurs et à la vraie félicité de l'homme , la lui rendait infiniment plus estimable que toute la géométrie du monde. Il tâchait même de faire en sorte que toute la géométrie ne fût qu'un degré pour passer à sa chère métaphysique ; c'était elle qu'il avait toujours en vue , et sa plus grande joie était de lui faire quelque nouvelle conquête. Son zèle et ses soins eurent beaucoup de succès; il ne manquait point les gens qu'il entreprenait, à moins que ce ne fussent des philosophes endurcis dans d'autres systèmes.

Je ne sais par quelle destinée particulière il eut beaucoup de femmes pour disciples. La première de toutes, qui s'aperçut bien vite qu'il avait quantité de façons de parler vicieuses, lui dit qu'en revancbe de la philosophie qu'elle apprenait de lui , elle lui voulait apprendre le français ; il reconnaissait que sur ce point il avait beaucoup profité avec elle. En général il faisait cas de l'esprit des femmes, même par rapport à la philosophie; soit qu'il les trouvât plus dociles , parce qu'elles n'étaient prévenues d'aucunes idées contraires, et qu'elles ne cherchaient qu'à entendre, et non à disputer; soit qu'il fût plus content de leur attachement pour ce qu'elles avaient une fois embrassé ; soit enfin que ce fonds d'inclination qu'on a pour elles agît en lui sans qu'il s'en aperçût , et les lui fit paraître plus philosophes , ce qui était la plus grande parure qu'elles pussent avoir à ses yeux.

Son commerce avec elles avait encore l'assaisonnement du mystère ; car elles ne sont pas moins obligées à cacher les lumières acquises de leur esprit, que les senlimens naturels de leur cœur, et leur plus grande science doit toujours être d'observer jusqu'au scrupule les bienséances extérieures de l'ignorance. Il ne nommait donc jamais celles qu'il instruisait, et il ne les voyait presque qu'avec les précautions usitées pour un sujet fort différent. Outre les femmes du monde, il avait gagné aussi des religieuses , encore plus dociles , plus appliquées , plus occupées de ce qui les touche. Enfin il se trouvait à la tête d'un petit empire inconnu , qui ne se soumettait qu'aux lumières, et n'obéissait qu'à des démonstrations.

L'occupation de montrer en ville n'est guère moins

opposée à rédude que la dissipation des plaisirs. 11 est vrai qu'on s'affermit beaucoup dans ce qu'on savait; mais il n'est guère possible de faire des acquisitions nouvelles, surtout quand on a le malheur d'être fort employé. Aussi s'en faut-il beaucoup que Carré n'ait été aussi loin dans les mathématiques qu'il y pouvait aller. Il y voyait avec admiration et avec douleur le vol élevé et rapide que prenaient certains géomètres du premier ordre, tandis que le soin de la subsistance le tenait malgré lui comme attaché sur la terre. 11 les suivait toujours des yeux ; il se ménageait le temps d'étudier à fond ce qu'ils donnaient au public, et s'enrichissait de leurs découvertes ; et s'il regrettait de n'en pas faire d'aussi brillantes , il regrettait beaucoup moins la gloire qu'elles produisent, que le degré de science qui les produit.

Varignon , qui a toujours apporté beaucoup de soin au choix des élèves qu'il a nommés dans l'académie , le pritpour le sien en 1697. Carré se crut obligé àmériter aux yeux du public le titre d'académicien ; il surmonta sa répugnance naturelle pour l'impression , et donna le premier corps d'ouvrage qui ait paru sur le calcul intégral. 11 a pour titre : Méthode pour la mesure des surfaces, la dimensicn des sciidcs , leurs centres de pesanteur, de percussion et d' oscillation , en 1700. Nous en parlâmes dans l'histoire de cette même année [p. 100 et suiv.). La préface de ce livre ne le donne que pour une application la plus simple et la plus aisée du calcul intégral : elle le met à son juste prix, et n'est ni fastueuse ni modeste, mais, ce qui vaut mieux que la modestie mémo , exactement vraie. L'auteur vint dans la suite à reconnaître quelques fautes qu'il eût eu la gloire d'à-

vouci' sans détour, et de corriger ù une seconde édition.

La destinée des élèves de Varignon est de faire assez promptement leur chemin dans Tacadémic ; nous en avons dit la raison par avance. Carré devint en peu de temps associé, et enfin pensionnaire, fortune qui suffisait à des désirs aussi modérés que les siens, et qui le mettait en état de se livrer plus entièrement à l'étude. Comme il avait une place de mécanicien , il tourna ses principales vues de ce côté-là, et embrassa tout ce qui appartenait à la musique, la théorie du son , la description des différens instrumens, etc. Il négligeait la musique en tant qu'elle est la source d'un des plus grands plaisirs des sens , et s'y attachait en tant qu'elle demande une infinité de recherches fort épineuses. On a vu dans nos histoires quelques ébauches de ses méditations sur ce sujet.

Ses travaux furent fort interrompus par une indisposition presque continuelle où il tomba, et qui ne fit qu'augmenter pendant les cinq ou six dernières années de sa vie. Son estomac faisait fort mal ses fonctions; et l'on a vu , par la nature de son mal , que les acides très corrosifs qui dominaient dans sa constitution , la ruinaient absolument. Incapable presque de toute étude, et encore plus de tout emploi utile, il trouva une retraite chez Chauvin, conseiller au parlement, à qui j'ai refusé de supprimer ici son nom , malgré les instances sérieuses qu'il m'en a faites. La seule incommodité qu'il recevait de son hôte , était la difficulté de lui laire accepter les secours nécessaires, et l'art qu'il y fallait employer. Après une assez longue alternative de rechutes et d'intervalles d'une très faible santé, enfin il

tomba dans uu état où il tut le premier à prononcer son arrêt. Il dit à un prêtre qui, selon la pratique ordinaire, cherchait des tours pour le préparer à la mort, qail y avait Icng-temps que la philcscphie et la relicicn lui avaient appris à mourir. 11 eut toute la fermeté que toutes deux ensemble peuvent donner , et qu'il est encore étonnant qu'elles donnent toutes deux ensemble. Il comptait tranquillement combien il lui restait encore de jours à vivre , et enfin au dernier jour combien d'heures; car cette raison qu'il avait tant cultivée fut respectée par la maladie. Deux heures avant sa mort, il fit brûler en sa présence beaucoup de lettres de femmes qu'il avait.

On comprend assez sur quoi ces lettres roulaient, et que sa discrétion était fort différente de celle qu'ont eue en pareil cas quantité de gens d'une autre espèce que lui. Il mourut le 1 1 avril 1 7 1 1 .

Je n'ajouterai que quelques traits à tout ce qui a été dit sur son caractère. Il ne demandait jamais deux fois ce qui lui était dû pour les peines qu'il avait prises. On était libre d'en user mal avec lui , et par-dessus cela on était encore sur du secret. Il aimait l'académie des sciences comme une seconde patrie, et il aurait fait pour elle des actions de Romain. Il est vrai que je n'en ai point d'autres preuves que des discours qu'il m'a tenus en certaines occasions; mais ces discours étaient d'une exacte vérité, et prouvaient autant que les actions d'un autre. Je sais encore que dans une des attaques dont il pensa mourir, il cherchait des expédiens pour se dérober à cet éloge historique que je dois à tous les académiciens que nous perdons. 11 fallait que sa modestie fût bien délicate pour craindre un éloge

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aussi sincère, aussi simple, et où l'art de l'éloquence est aussi peu employé.

Il a laissé à l'académie plusieurs traités qu'il avait faits sur difïérentes matières de physique ou de mathématiques, et par ce moyen elle se trouve sa légataire universelle.

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Claude Bourdelin naquit le 20 juin 1667, de Claude Bourdelin , chimiste, pensionnaire de l'académie , dont nous avons fait l'éloge dans l'histoire de i^^ç^{p. 122). Il fut élevé avec beaucoup de soin dans la maison de son père. Feu du Hamel , secrétaire de cette académie , lui choisit tous ses maîtres, et présida à son éducation. A seize ou dix-sept ans il avait traduit tout Pindare et tout Lycophron , les plus difficiles des poètes grecs; et d'un autre côté il entendait sans secours le grand ouvrage de la Hire sur les sections coniques, plus difficile par sa matière que Lycophron et Pindare par le style. Il y a loin des poètes grecs aux sections coniques.

La diversité de ses connaissances le mettait en état de choisir entre différentes occupations; mais son inclination naturelle le détermina a la médecine , pour laquelle il avait déjà de grands secours domestiques. Il était né au milieu de toute la matière médicale, dans le sein de la botanique et de la chimie. Il se donna donc

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avec ardeur aux études nécessaires, el fut reçu docteur

en médecine de la faculté de Paris en 1692.

11 aimait dans cette profession , et tes connaissances qu'elle demande , pour lesquelles il avait une disposition très heureuse, et encore plus, sans comparaison, l'utilité dont elle neut être aux hommes. Cette utilité, qui devrait toujours être l'objet principal du médecin, était de plus l'unique objet de Bourdelin. Il est vrai qu'il était né avec un bien fort honnête , et qu'il pouvait vivre commodément , quoique tout le monde fût en parfaite santé : mais son désintéressement ne venait pas de sa fortune; il venait de son caractère, car il n'est pas rare qu'un homme riche veuille s'enrichir. Les malades de Bourdelin lui étaient assez inutiles, si ce n'est qu'ils lui procuraient le plaisir de les assister. Il voyait autant de pauvres qu'il pouvait, et les voyait par préférence : il pavait leurs remèdes , et même leur fournissait souvent les autres secours dont ils avaient besoin : et quant aux gens riches, il évitait avec art de recevoir d'eux ce qui lui était dû ; il souffrait visiblement en le recevant, et sans doute la plupart épargnaient volontiers sa pudeur, ou s'accommodaient à sa générosité.

Dès que la paix de Riswick fut faite, il en profita pour aller en Angleterre voir les savans de ce pays-là. La récompense de son voyage fut une place dans la société royale de Londres. Il ne l'avait point sollicitée, et on crut qu'elle lui en était d'autant mieux due.

Il n'eut pas le malheur d'être traité moins favorablement dans sa patrie. L'académie des sciences , à qifl il appartenait par plusieurs titres , le prit pour un de ses associés anatomistcs au renouvellement qui se fit en

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1699. Il avait eu partage , non pas tant l'anatomie ellemême , que son histoire , ou l'érudition anatomique qu'il possédait fort. On a vu par l'histoire de 1700 [p. 29 et suiv. ) , que dans une question assez épineuse qui partageait les anatomistes de la compagnie , et où il entrait quelques points de fait, et des difficultés sur le choix, des opérations nécessaires , on eut recours à BbÉï-delin , et qu'il travailla utilement à des préliminaires d'éclaircissemens. En 1708 , il acheta une charge de médecin ordinaire de madame la duchesse de Bourgogne. On assure qu'un de ses principaux motifs fut l'envie de donner au public des soins entièrement désintéressés , et de se dérober à des reconnaissances incommodes , qu'il ne pouvait pas tout-à-fait éviter à Paris. Nous n'avancerions pas un fait si peu vraisemblable, s'il ne l'avait prouvé par toute sa conduite. Avant que de se transporter à Versailles, il fut quatre ou cinq mois a se rafraîchir la botanique avec Marchant, son ami et son confrère. Il prévoyait bien qu'il n'herboriserait pas beaucoup dans son nouveau séjour, et il y voulait arriver bien muni de toutes les connaissances qu'il n'y pourrait plus fortifier. Quand il partit, ce fut une affliction et une désolation générale dans tout le petit peuple de son quartier. La plus grande qualité des hommes est celle dont ce petit peuple est le juge.

11 vécut à Versailles comme il avait fait à Paris; aussi appliqué sans aucun intérêt , aussi infatigable, ou du moins aussi prodigue de ses peines , que le médecin du monde qui aurait eu le plus de besoin et d'impatience d'amasser du bien. Son goût pour les pauvres le dominait toujours. Au retour de ses visites, où il en avait vu plusieurs dans leurs misérables lils, il en trouvait

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encore une troupe chez lui qui l'attendait. On dit qu'un jour, comme il passait dans une rue de Versailles, quelques gens du peuple dirent entre eux : Ce n'est pas un médecin, c'est le Messie ; exagération insensée en ellemême , mais pardonnable en quelque sorte à une vive reconnaissance, et à beaucoup de grossièreté.

Il e^Wwsez singulier que dans un pays où toutes les professions, quelles qu'elles soient, se changent en celle de courtisan, il n'ait été que médecin, et qu'il n'ait fait que son métier au hasard de ne pas faire sa cour. Il la fit cependant à force de bonne réputation. Bourdelot, premier médecin de madame la duchesse de Bourgogne , étant mort en 1708 , cette princesse proposa elle-même Bourdelin au roi pour une si importante place , et obtint aussitôt son agrément. Elle eut la gloire et le plaisir de rendre justice au mérite qui ne sollicitait point. Les courtisans surent son élévation avant lui, et il ne l'apprit que par leurs compliniens.

Ses mœurs se trouvèrent assez fermes pour n'être point ébranlées par sa nouvelle dignité. Il fut toujours le même; seulement il donna de plus grands secours au pauvres, parce que sa fortune était augmentée.

Cependant les fatigues continuelles affaiblissaient fort sa santé; une toux fâcheuse et menaçante ne lui laissait presque plus de repos. Soit indifférence pour la vie, soit une certaine intempérance de bonnes actions , défaut assez rare , on l'accuse de ne s'être pas conduit comme il conduisait les autres. 11 prenait du café pour s'empêcher de dormir, et travailler davantage; et puis pour rattraper le sommeil, il prenait de 1 opium. Surtout c'est l'usage immodéré du café qu'on

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lui reproche le plus; il se flatta long-temps d'être désespéré , afin (Ven pouvoir prendre tant qu'il voulait.

Enfin , api'ès être tombé par degrés dans une grande exténuation, il mourut d'une hydropisiede poitrine le 20 avril 171 1. Ses dernières paroles furent... In te, domine, speravi ;n(m ccnfun^ar... Il n'acheva pas les deux mots qui restaient. Une vie telle que la sienne était digne de finir par ce sentiment de confiance.

11 la laissé quatre enfans d'une femmepleine de vertu, avec qui il a toujours été dans une union parfaite. Nous ne nous arrêterons point à dire combien il était vif et officieux pour ses amis, doux et humain à Tégard de ses domestiques ; il vaut mieux laisser à deviner ces suites nécessaires du caractère que nous avons représenté, que de nous rendre suspects de le vouloir charger de trop de perfections.

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