‹ Œuvres de Fontenelle (volume 5)Chapitre 32 sur 36 · DE BERGER · texte numérisé non relu

DE BERGER

Claude Berger naquit le 20 janvier 1I579 de Claude Berger docteur en médecine de la faculté de Paris. Il se destina à suivre la profession de son père ; et pendant qu'il était sur les bancs de la faculté, il soutint sous la présidence de Fagon , premier médecin , une thèse contre l'usage du tabac, dont le style et l'érudition furent généralement admirés, et les préceptes fort peu suivis.

Quoique Berger fùl allié de Fagon , et d'assez près ,

•i5i ÉLOGE

ce fui à l'occasion de cette thèse que Fagon vint à le connaître plus particulièrement qu'il n'avait fait jusqu'alors; et il lui accorda une amitié et une protection que l'alliance seule n'aurait pas obtenues de lui.

Berger travailla long-temps à l'étude des plantes sous Tournefort, et mérita que c^ grand botaniste le fit entrer, en qualité de son élève, dans l'académie des sciences, lorsqu'elle se renouvela en 1699. Depuis, par certains arrangemens qui se firent dans la compagnie , il devint élève de Homberg. Il parut également propre à remplir un jour une première place, soit dans la botanique, soit dans la chimie.

Mais différentes occupations le détournèrent des fonctions que l'académie demande. Ayant été reçu docteur en médecine, il fut obligé d'en professer un cours aux écoles de Paris pendant deux ans ; ce qu'il fit avec beaucoup de succès. D'ailleurs son père , bon praticien , et des plus employés , le menait avec lui chez ses malades, et l'instruisait par son exemple , et par l'observation de la nature même , leçon plus efficace et plus animée que toutes celles qu'on prend dans les livres; et comme ce père, à cause de ses indispositions, passa les deux dernières années de sa vie sans sortir de chez lui , il exerçait encore la médecine par son fils, qu'il envoyait chargé de ses ordres , et éclairé de ses vues. Aussi après sa mort, qui arriva en 1700, le fils succéda à la confiance que l'on avait eue pour lui , et se trouva fort employé presque à titre héréditaire. Enfin Fagon, qui avait la chaire de professeur en chimie au jardin royal, et qui ne pouvait l'occuper, en chargea Berger en 1709; et après lui avoir continué cet enq:)loi les deux années suivantes seulement par commission , il crut que la

manière dont il s'en était acquitté, méritait qu'il lui en lit obtenir du roi la survivance : grâce qvi'il eût d'autant moins demandée pour un sujet médiocrement digne, que l'on savait qu'il avait toujours été fort jaloux de l'honneur de cette place.

Tout ce qui rendait Berger peu exact aux devoirs de l'académie , ne laissait pas de le disposer à devenir grand académicien , et apparemment la compagnie eût profité de ces occupations mêmes qui ne la regardaient pas; mais la complexion délicate dont il était succomba à ses diftérens travaux. Son poumon fut attaqué ; et il mourut le 22 mai 1 7 1 2. La Carlière , premier médecin de monseigneur le duc de Berri, et très-célèbre dans son art, l'avait choisi pour lui donner sa fdle unique ; et c'est encore une partie de la gloire de Berger, que toutes les circonstances de cette espèce d'adoption.

JEAN-DoiviiMQUE Cassim naquit à Perinaldo , dans le comté de Nice, le 8 juin 1620, de Jacques Cassini , gentilhomme Italien , et de JulieCrovesi. On lui donna des son enfance un précepteur fort habile, sous qui il fit ses premières études. Il les continua chez les jésuites à Gènes; et quelques unes des poésies latines de cet écolier y furent imprimées avec celles des maîtres dans un recueil in-folio en i646.

a54 ÉLOGE

Il fit une étroite liaison d'amitié avec Lercaro , qui lut depuis doge de sa république. Il était allé avec lui à une de ses terres, lorsqu'un ecclésiastique lui prêta pour l'amuser quelques livres d'astrologie judiciaire. Sa curiosité en fut frappée, et il en fit un extrait pour son usage. L'instinct naturel qui le portait à la connaissance des astres , se méprenait alors, et ne démêlait pas encore l'astronomie d'avec l'astrologie. Il alla jusqu'à faire quelques essais de prédictions qui lui réussirent ; mais cela même qui aurait plongé un autre dans l'erreur pour jamais , lui fut suspect. Il sentit par la droiture de son esprit, que cet art de prédire ne pouvait être que chimérique ; et il craignit par délicatesse de religion, que les succès ne fussent la punition de ceux qui s'y appliquaient. Il lut avec soin le bel ouvrage de Pic de la Mirande Contre les astrologues , et brûla son extrait des livres qu'il avait empruntés. Mais au travers du frivole et du ridicule de l'astrologie, il avait aperçu les charmes solides de l'astronomie , et en avait été vivement touché.

Quand l'astronomie ne serait pas aussi absolument nécessaire qu'elle l'est pour la géographie , pour la navigation, et même pour le culte divin , elle serait infiniment digne de la curiosité de tous les esprits, par le grand et le superbe spectacle qu'elle leur présente. Il y a dans certaines mines très profondes des malheureux qui y sont nés , et qui y mourront sans avoir jamais vu le soleil. Telle est h peu près la condition de ceux qui ignorent la nature, l'ordre et le cours de ces grands globes qui roulent sur leurs têtes , à qui les plus grandes beautés du ciel sont inconnues, et qui n'ont point assez de lumières pour jouir de l'univers. Ce sont les

travaux des astronomes qui nous donnent des yeux, et nous dévoilent la prodigieuse magnificence de ce monde presque uniquement habité par des aveugles.

Cassiui s'attacha avec ardeur à l'astronomie et aux sciences préliminaires. Il fit des progrès si rapides, qu'en i65o, c'est-à-dire âgé seulement de vingt- cinq ans , il fut choisi par le sénat de Bologne pour remplir dans l'université de cette ville la première chaire d'astronomie, vacante depuis quelques années par la mort du P. Cavalieri, fameux auteur de la géométrie des indivisibles , et précurseur des infiniment petits , à qui l'on n'avait encore pu trouver de digne successeur. A son arrivée à Bologne , il fut reçu chez le marquis Cornelio Malvasia, qui avait beaucoup contribué à le faire appeler. Ce marquis était sénateur dans sa patrie , général des troupes du duc de Modène, et savant; trois qualités qu'il reunissait à l'exemple des anciens Romains , devenus presque fabuleux pour nous.

Dès la fin de l'au 1602, une comète vint exercer le nouveau professeur d'astronomie , et se proposer à lui comme une des plus grandes difficultés de son métier. 11 l'observa avec Malvasia, qui lui-même était astronome. Elle passa par leur zénith, particularité rare. Caissini fit sur ce phénomène toutes les recherches que l'art pouvait désirer, et toutes les déterminations qu'il pouvait fournir; et il en publia en i6o3 un traité dédié au duc de Modène.

Dans cet ouvrage , il ne prend les comètes que pour des générations fortuites, pour des amas d'exhalaisons fournies par la terre et par les astres, mais il s'en forma bientôt une idée plus singulière et plus noble. Il s'aperçut que le mouvement de sa comète pouvait

n'être inégal qu'en apparence , et se réduire à une aussi grande égalité que celui d'une planète; et de là il conjectura que toutes les comètes qui avaient toujours passé pour des astres nouveaux, et entièrement exempts des lois de tous les autres, pouvaient être, et de la même régularité, et de la même ancienneté que ces planètes , auxquelles on est accoutumé depuis la naissance du monde. En toute matière les premiers systèmes sont trop bornés , trop étroits , trop timides ; et il semble que le vrai même ne soit que le prix d'une certaine hardiesse de raison.

Ce fut cette heureuse et sage hardiesse qui lui fit entreprendre la résolution d'un problême fondamental pour toute l'astronomie , déjà tenté plusieurs fois sans succès par les plus habiles mathématiciens , et même jugé impossible par le fameux Kepler , et par Bouillaud, grand astronome français. Deux intervalles entre le lieu vrai et le lieu moyen d'une planète étant donnés, il fallait déterminer géométriquement son apogée et son excentricité. Cassini en vint à bout, et surprit beaucoup le monde savant. Son problême commençait à lui ouvrir une route à une astronomie nouvelle et plus exacte : mais comme pour profiter de sa propre invention, il avait besoin d'un plus grand nombre d'observations qu'il n'avait encore eu le temps d'en faire, car a peine avait-il alors vingt-six ans , il écrivit en France à Gassendi, et lui demanda celles qu'il pouvait avoir, principalement sur les planètes supérieures Il les obtint sans* peine d'un homme aussi zélé pour les sciences, et aussi favorable à la gloire d'autrui.

Mais il restait encore dans le fond de l'astronomie tles doutes importans, et des difficultés essentielles. Il

DE GASSINI. 257

est certain et que le soleil parait maintenant aller plus lentement en été qu'en hiver, et qu'il estplus éloigné de la terre en été. Ce plus grand éloignement doit diminuer l'apparence de sa vitesse. Mais n'y a-t-il point de plus dans cette vitesse une diminution réelle? C'était le sentiment de Kepler et de Bouillaud : tous les autres, tant anciens que modernes , croyaient le contraire ; et la certitude de la théorie du soleil et des autres planètes , dépendait en grande partie de cette question. Pour la décider, il fallait observer si lorsque le soleil était plus éloigné de la terre, la diminution de son diamètre, car il doit alors paraître plus petit , suivait exactement la même proportion que la diminution de sa vitesse : en ce cas, bien certainement, toute la diminution de vitesse n'était qu'apparente; mais la difficulté était de faire ces observations avec assez de sûreté. Comme il ne s'agissait que d'une minute de plus ou de moins dans la grandeur du diamètre du soleil , et que les instrumens étaient trop petits pour la donner sûrement , chaque observateur pouvait la mettre ou l'ôter à son gré , et en disposer en faveur de son hypothèse ; et la question demeurait toujours indécise. Nous ne donnerons que cet exemple de l'extrême importance dont peuvent être chez les astronomes de petites grandeurs indignes partout ailleurs d'être comptées. En général, il est aisé de concevoir que quand on se sert d'un quart de cercle pour observer , sa proportion aux grandeurs qu'il doit mesurer est presque infiniment petite; et qu'à l'épaisseur d'un fil de soie sur cet instrument , il répond dans le ciel des millions de lieues. Ainsi la précision de l'astronomie demande de grands instrumens. Il se présenta heureusement à Cassini une occasion

TOM. I. in

d'eti avoir un, le plus grand qui eût jamais été, précisément lorsqu'il était dans le dessein de retondre toute eelte science. Le désordre où le calendrier Julien était tombé, parce qu'on y avait négligé quelques minutes , avait réveillé les astronomes du seizième siècle : ils voulurent avoir par observation les équinoxes et les solstices que le calendrier ne donnait plus qu'à dix jours près; et pour cet effet Egnatlo Dante, religieux Dominicain, professeur d'astronomie à Bologne, tira en \5~o dans l'église de Saint-Petrone une ligne qui marquit la route du soleil pendant l'année , et principalement son arrivée aux solstices. On ne crut point mettre une église à un usage profane , en la faisant servir a des observations nécessaires pour la célébration des fêtes. En i6.53, on fit une augmentation au bâtiment de Saint-Petrone. Cela fit naitre à Cassini la pensée de tirer dans un autre endroit de l'église une ligne plus longue , plus utile et plus exacte que celle du Dante , qui n'était même pas une méridienne. Comme il fallait qu'elle fut parfaitement droite, et que par la nécesssité de sa position elle devait passer entre deux colonnes, on jugea d'abord qu'elle n'y pouvait passer, et qu'elle irait périr contre l'une ou l'autre. Les magistrats qui avaient soin de la fabrique de Saint- Petrone, doutaient s'ils consentiraient à une entreprise aussi incertaine. Cassini les convainquit par un écrit imprimé , qu'elle ne l'était point. Il avait pris ses mesures si justes , que la méridienne alla raser les deux dangereuses colonnes qui avaient pensé faire tout manquer.

Un Irou rond , lioriz.ontal . d'un pouce de diamètre, percé dans le loil , et élevé perpendiculairement de

mille pouces au -dessus d'un pavé de marbre où est tracée la méridienne , reçoit tous les jours et envoie à midi sur cette ligne l'image du soleil qui y devient ovale , et s'y promène de jour en jour en jour , selon que le soleil s'approche ou s'éloigne du zénith de Bologne. Lorsqu'il en est le plus près qu'il puisse être , à une minute de variation dans sa hauteur, répondent sur la méridienne quatre lignes du pied de Paris ; et lorsque le soleil est le plus éloigné , deux pouces et une ligne : de sorte que cet instrument donne une précision telle qu'on n'eût osé l'espérer. Il fut construit avec des attentions presque superstitieuses. Le P. Riccioli , bon juge en ces matières , les a nommées jd/m/ an- ^éliques qii humaines. Le détail en serait infini. Dans les sciences mathématiques , Ifi pratique est une esclave qui a la théorie pour reine : mais ici cette reine est absolument dépendante de l'esclave.

Ce grand ouvrage étant fini, ou du moins assez avancé, Cassini invita par un écrit public tous les mathématiciens à l'observation du solstice d'été de i655. Il disait dans un style poétique , que la sécheresse des mathématiques ne lui avait pas fait perdre, qu'il s'était établit dans un temple un nouvel oracle d'Apollon ou du soleil , que l'on pouvait consulter avec confiance sur toutes les difficultés d'astronomie. Une des premières réponses qu'il rendit, fut sur la variation de la vitesse du soleil. Il prononça nettement en faveur de Kepler et de Bouillaud , qu'elle était en partie réelle , et ceux qui étaient condamnés se soumirent. Cassini imprima cette même année , sur l'usage de la méridienne, un écrit qu'il dédia à la reine de Suède, nouvellement arrivée en Italie , et digne par son

26o ELOGE

goût pour les sciences , qu'on lui fit une pareille réception.

Les nouvelles observations de Cassini furent si exactes et si décisives , qu'il en composa des tables du soleil , plus sûres que toutes celles qu'on avait eu jusqu'alors. On aurait pu lui reprocher que sa méridienne était un grand secours que d'autres astronomes n'avaient pas; mais ce secours même , il se l'était donné.

Cependant ces tables avaient encore un défaut dont son oracle ne manqua pas de l'avertir. Tycho s'était aperçu le premier que les réfractions augmentaient les hauteurs apparentes des astres sur l'horizon ; mais il crut qu'elles n'agissaient que jusqu'au 4.6^ degré , après quoi elles cessaient entièrement. Cassini l'avait suivi sur ce point : mais après de plus grandes recherches , et un examen géométrique de la nature des réfractions que l'on n'avait connues jusques-là que par des observations toujours sujettes à quelque erreur, il trouva qu'elles s'étendaient jusqu'au zénith, quoique depuis le 45^ degré jusqu'au zénith , il n'y ait qu'une minute à distribuer sur les 4o degrés qui restent; autre minute astronomique d'une extrême conséquence. C'est le sort des nouveautés même les mieux prouvées , que d'être contredites. Il ne faut compter pour rien un tireur d'horoscopes , qui écrivit contre son système des réfractions , et lui objecta qu'il n'était point encore assez âgé pour les connaître. Le P. Riccioli lui-même fit d'abord quelques difficultés de s'y rendre; mais Cassini le cita a Saint-Petrone, où il était bien fort.

Il se servit de sa nouvelle théorie des réfractions, pour faire des secondes tables plus exactes que les premières. Il y joignit la parallaxe du soleil , qu'il croyait ,

quoique encore avec quelque inceriilude , pouvoir n'être que de dix secondes; et par-lk il éloignait le soleil de la terre six fois plus que n'avait fait Kepler , et dix-huit fois plus que quelques autres. Le marquis Malvasia culcula sur ces tables des éphémérides pour cinq ans, k commencer en 1661. Gemignano Montanari , professeur en mathématiques à Bologne , a imprimé que quand on avait supputé par ces éphémérides l'instant où le soleil devait arriver à un point déterminé de la méridienne de Saint-Pe tronc , il ne manquait point de s'y trouver. On a autrefois convaincu Laiisberg d'avoir falsifié ses observations pour les accorder avec ces tables; tant les astronomes sont flattés d'arriver à cet accord, et les hommes de jouir de l'opinion d'autrui , même sans fondement.

Les opérations astronomiques de Cassini furent interrompues, et on le fit descendre de la région des astres pour l'appliquera des aftkires purement terrestres. Les inondations fréquentes du Pô, son cours incertain et irrégulier , la division de ses branches sujettes au changement , les remèdes même qu'on avait voulu apporter au mal , qui quelquefois n'avaient fait que l'augmenter, ou le transporter d'un pays dans un autre, tout cela avait été une ancienne et féconde source de différends entre les petits états voisins de cette rivière , et principalement entre Bologne et Ferrare. Ces deux villes, quoique toutes deux sujettes du pape, sont deux états séparés ; et tous deux ont conservé le droit d'envoyer des ambassades à leur souverain. Comme Bologne avait beaucoup de choses à régler avec Ferrare sur le sujet des eaux, elle envoya en 16.57 ^^ marquis Tanara , ambassadeur extraordinaire , au pape Alexan

dre Vil , et voulut qu'il fût accompagné de Cassini dans une affaire où les mathématiques avaient la plus grande part. Peut-être aussi Bologne fut-elle bien aise de se parer aux yeux de Rome de l'acquisition qu'elle avait faite.

Etant à Rome , il publia divers écrits sur ce qui l'v avait conduit. Il traita à fond toute l'histoire du Pô, tirée des livres tant anciens que modernes , et de tous les monumens qui restaient; car chez lui l'étude profonde des mathématiques n'avait point donné l'exclusion aux autres connaissances. Il fit en présence des cardinaux de la congrégation des eaux , quantité d'expériences qui appartenaient à cette matière , et qui entraient en preuve de ce qu'il prétendait ; et il y apporta cette même exactitude dont on ne l'aurait cru capable que pour le ciel. Aussi le sénat de Bologne crut-il lui devoir pour récompense la surintendance des eaux de l'état, charge dont nous avons déjà parlé dans l'éloge de Guglielmini. Elle le mit en relation d'affaires avec plusieurs cardinaux , et fit connaili-e que, quoique grand mathématicien, il était encore homme de beaucoup d'esprit avec les autres hommes.

En i663, dom Mario Chigi, frère d'Alexandre VII , général de la sainte église, lui donna la surintendance des fortifications du fort Urbain , à laquelle il n'eut jamais pensé. Il se trouva donc tout d'un coup transporté à une science militaire ; il s'attacha à i-éparer les aitciens ouvrages de sa place, et à en faire de nouveaux : mais au milieu de ses occupations, il lui échappait toujoui's quelques regards vers les astres.

Il a été parlé en 1708 , dans l'éloge de Viviani [p, 67 et suit'. ) , du différend qui survint entre Alexandre VU

DE CASSINI. iCri

vl lo graiid-tluc de Toscane , sur les eaux de la Chiana , et de la part qu'eut Cassini à cette affaire. Le pape , qui l'avait demandé au sénat de Bologne pour l'y employer, fit écrire à ce sénat par le cardinal Rospigliosi , depuis Clément IX , qu'il avait pris pour lui une estime particulière, et qu'il était dans le dessein de se Tattacher , sans qu'il perdit rien de ce qu'il avait à Bologne. En effet, ce pape le Taisait venir souvent auprès de lui pour l'entendre parler sur les sciences ; et il lui promit des avantages considérables , s'il voulait embrasser l'état ecclésiastique, auquel il le jugeait bien disposé par la droiture et la pureté de ses mœurs. La tentation était délicate. En Italie, un ecclésiastique savant peut ])arvenir à un rang où il prétendra qu'à peine les rois seront au-dessus de lui : il n'y a nulle autre condition susceptible de si grandes récompenses. Mais Cassini ne s'y sentait point appelé, et la même piété qui le rendait digne d'entrer dans l'église, l'en empêcha.

A la fin de 1664, il parut une comète, qu'il observa à Rome dans le palais Chigi, en présence de la reine de Suède , qui quelquefois observait elle-même, et sacrifiait ses nuits à cette curiosité. Il se fia tellement à son système des comètes , qu'après les deux premières observations, qui furent la nuit du 17 au 18 décembre et la nuit suivante , il traça hardiment à la reine sur le globe céleste la route que celle-là devait tenir. Après une quatrième, qui fut le 22, il assura qu'elle n'était pas encore dans sa plus grande proximité de la terre. Le 28 il osa prédire qu'elle y arriverait le 29; et quoiqu'alors elle surpassât la lune en vitesse , et semblât devoir faire le tour du ciel en peu de temps , il avança q»r«?lle s'arrêterait dans Ariès, dont elle n'était guère

éloignée que de deux signes ; et qu'après qu'elle \ aurait été stationnaire, son mouvement y deviendrait rétrograde par rapport à la direction qu'elle avait eue. Ces prédictions trouvèrent quantité d'incrédules, qui soutinrent que la comète échapperait à l'astronome, et l'espérèrent jusqu'au bout ; après quoi , quand ils virent qu'elle lui avait été parfaitement soumise, ils firent comme elle un mouvement en arrière, et dirent qu'il n'y avait rien de si facile que ce qu'avait fait Cassini.

Il en parut une seconde au mois d'avril i665. Il se prépara à en donner promptement un calcul ou une table qui confirmât ce qu'il avait fait sur la précédente. Quelques uns de ces incrédules se changèrent en imitateurs, mais malheureux. Ils voulurent aussi former des systèmes , et ils prétendirent que la nouvelle comète était la même que l'autre; mais l'observation les démentit trop. Pour lui, huit ou dix jours après la première apparition, il publia sa table, où la comète était calculée comme l'aurait pu être une ancienne planète. Il imprima ausi à Rome, la même année, un traité latin sur la théorie de ces deux comètes, dédié à la reine de Suède , et quelques lettres italiennes adressées a l'abbé Ottavio Falconieri. Il y découvre entièrement son secret , tel que nous l'avons exposé en abrégé dans les histoires de 1706 [p. 104 et suiv. ) et de 1708 ( p. 98 et suiv. ).

La reine de Suède ayant reçu de France une éphéméride du mouvement de la première comète , qu'avait faite Auzout, très profond mathématicien, et habile observateur, et l'ayant communiquée à Cassini, il y reconnut au travers de quelques déguisemcns affectés

DE CASSINI. :i65

cette même hypothèse, dont il s'était servi avec des succès si brillans. Il en écrivit à la reine et à l'abbé Falconieri avec une joie que l'on sent bien qui est sincère ; il ne fut touché que de voir la vérité de son système confirmée par cette conformité, et non de ce que la gloire en pouvait être partagée. Ce système le conduisait à croire que les mêmes comètes pouvaient reparaître après certains temps : aussi avons-nous rapporté d'après lui, dans les histoires de iGgc) {p. 72 et suiv. ), de 1702 (p. 63 cl suiv.), et de 1706 (p. \o^ et suiv. ), tout ce qui peut appuyer cette pensée. Elle agrandit l'univers , et en augmente la pompe.

Il travaillait encore à cette partie de l'astronomie si neuve et si peu traitée , lorsque le pape le renvoya en Toscane négocier seul avec les ministres du grandduc sur l'affaire de la Chiana , et lui donna en même temps la surintendance des eaux de l'état ecclésiastique. Quand il était quitte de ses devoirs , il retournait à ses plaisirs , c'est-à-dire aux observations célestes.

Ce fut a Citta-dellâ-Pieve en Toscane, dans la même année i665, déjà assez chargée d'événemens savans , qu'il reconnut sûrement sur le disque de Jupiter les ombres que les satellites y jettent, lorsqu'ils passent entre Jupiter et le soleil. Il fallut démêler ces ombres d'avec des taches de cette planète , les unes fixes les autres passagères , les autres fixes seulement pour un temps; et il les démêla si bien, que ce fut par une tache fixe bien avérée , qu'il découvrit que Jupiter tourne sur son axe en six heures cinquante-six minutes. On lui contesta la distinction des ombres et des taches, quoiqu'il l'eût démontrée géométriquement, et qu'il sût prédire et les temps de l'entrée ou de la

sortie des ombres sur le disque appaieiil de Jupiter, et ceux où la tache iixe y devait reparaître par la révolulion du globe. Mais il faut avouer que l'extrême subtilité de ces recherches, et l'usage très délicat, et jusques-là nouveau , qu'il avait fallu faire de l'astronomie et de l'optique ensemble , méritaient de trouver de l'opposition même chez les savans , plus rebelles que les autres à l'instruction. Le refus de croire honore les découvertes fines.

Celles de Cassini étaient d'autant plus importantes, que de toutes les planètes, c'est jusqu'à présent Jupiter qui nous intéresse le plus. C'est lui qui peut décider la question du mouvement ou de l'immobilité de la terre; il nous fait voir à l'œil, et même plus en grand que chez nous , tout ce que Copernic n'avait fait (|ue deviner pour la terre avec une espèce de témérité. Si l'on est étonné qu'une aussi grosse masse que la terre tourne sur elle-même , Jupiter , mille fois plus gros, tourne près de deux fois et demie plus vite. Si Ton trouve étrange que la lune seule ail la terre pour centre de son mouvement, quatre lunes ou satellites ont Jupiter pour centre du leur.

Lorsqu'on ne songea plus a disputer à Cassini la vé- )ité de ses découvertes , on songea à lui en dérober l'honneur. Au mois de février 1667, il avait pris le temps favorable d'observer Mars , qui s'approchait de la terre ; et il jugeait par le mouvement de quelques taches, que cette planète tournait sur son axe en vingtquatre heures et quelques minutes. Des observateurs de Rome à qui il en avait écrit voulurent le prévenir ; mais il sut bien défendre'son (boil, et prouver que )(ursobscrvalions étaient et postéiicures aux siennes, ei

peu exactes. Il fixa la révolution de Mars à viugt-quatre heures quarante" minutes; nouvelle gloire pour Copernic. Son système s'affermissait à mesure que le ciel se développait sous les yeux de Cassini. 11 découvrit aussi dans la même année des taches sur le disque de Vénus , et crut que sa révolution pouvait être à peu près égale à celle de Mars ; mais comme Vénus , dont l'orbe est entre le soleil et nous , est sujette aux mêmes variations de phases que la lune, et que par-là les retours de ses taches sont très difficiles à reconnaître avec sûreté , il ne détermina rien ; et sa retenue sut des découvertes incertaines fut une confirmation de la certitude des autres.

Malgré les égards qu'on devait avoir pour son utile attachement aux observations célestes, on l'en détournait assez souvent par la nécessité d'avoir recours à lui. Outre les emplois qu'il avait déjà , étrangers à l'astronomie , on le chargea de l'inspection de la forteresse de Peruggia et du pont Félix , que le Tibre menaçait de quitter. 11 ordonna un ouvrage qui prévint ce désordre. Luimême , possédé d'un amour général pour les sciences, se livrait quelquefois à des distractions \olontaires. Lorsqu'il traitait de l'affaire delà Chiana avec Viviani , il avait fait sur les insectes quantité d'observations physiques , que Montalbani , à qui il les adressa, fit imprimer dans les ouvrages d'Aldovrandus. En dernier lieu , les expériences de la transfusion du sang , faites en France et en Angleterre , et qui ne regardaient que des médecins et des anatomistes, étant devenues fort fameuses, il eut la curiosité de les faire chez lui à Bologne , tant sa passion de savoir se portait vivement à différons objets. Aussi lorsque dans ses voyages de Bo-

a68 ÉLOGE

logne a Rome il passait par Florence, le grand-duc et le prince Léopold faisaient tenir en sa présence les assemblées de leur académie del cimente, persuadés qu'il y laisserait de ses lumières.

En 1668, il donna les éphémérides des astres Médicis ; car en Italie on est jaloux de conserver -ce nom aux satellites de Jupiter. Galilée, leur premier inventeur, Marins, Hodierna , avaient tenté sans succès de calculer leurs mouvens et les éclipses qu'ils causent à Jupiter en lui dérobant le soleil , ou qu'ils souffrent en tombant dans son ombre. Il manquait à to.us ces astronomes d'avoir connu la véritable position des plans ou orbites dans lesquels se font les mouvemens de ces satellites autour de Jupiter ; et en effet il semble que ce soit à l'esprit humain une audace excessive et condamnable, que d'aspirer à une pareille connaissance. Toutes les planètes se meuvent dans des plans différens , qui passent par le centre du Soleil; celui dans lequel se meut la terre, est l'écliptique. L'orbite de Jupiter est un autre plan incliné à l'écliptique , d'un certain nombre de degrés , et qui la coupe en deux points opposés. Cette inclinaison de l'orbite de Jupiter à l'écliptique, et leurs intersections communes, quoique recherchées par les astronomes de tous les temps, et sur une longue suite d'observations , sont si difficiles à déterminer , que difïérens astronomes s'éloignent beaucoup les uns des autres , et que quelquefois un même astronome ne peut s'accorder avec lui-même. La raison en est que ces plans, quoique réels, sont invisibles, et ne peuvent être aperçus que par l'esprit , ni distingués que par un grand nombre de raisonnemens très fins. Que sera-ce donc de plans beaucoup plus invisibles .

DE CASSINI. sfGg

pour parler ainsi , dans lesquels se meuvent les satellites de Jupiter!' Il a fallu trouver quels angles font leurs orbites , et avec l'orbite de Jupiter, et entre elles, et avec notre écliptique ; et de plus, quelle est la différente grandeur de ces angles selon qu'ils sont vus , ou du soleil ou de la terre. En un mot , dans les tables de ces nouveaux astres, il entra vingt-cinq élémens, c'està-dire vingt-cinq connaissances ou déterminations fondamentales. Non-seulement c'est un grand effort d'esprit, que de tirer, d'assembler, d'arranger tant de matériaux nécessaires à l'édifice ; mais c'en est même un grand que de savoir combien il y a de matériaux nécessaires et de n'en oublier aucun.

Dès que les tables de Cassini parurent, tous les astronomes de l'Europe qu'elles avertissaient du temps des éclipses des satellites, les observèrent avec soin ; entre autres Picard , l'un des membres de l'académie des sciences alors naissante : et il trouva qu'assez souvent elles répondaient au ciel avec plus de justesse que n'en avait promis l'auteur même , qui se réservait à les rectifier dans la suite. Il avait fait pour quatre lunes étrangères, très éloignées de nous, connues depuis fort peu de temps , ce que tous les astronomes de vingtquatre siècles avaient eu bien de la peine à faire pour la lune.

Colbert, qui par les ordres du roi avait formé l'académie des sciences en i666, désira que Cassini fut en correspondance avec elle : mais bientôt la passion qu'il avait pour la gloire de l'état, ne se contenta plus de l'avoir pour correspondant de son académie. Il lui fit proposer par le comte Graziani , ministre et secrétaire d'état du duc de Modène , de venir en France , où il

recevrait une pension du roi , proporllonnée aux emplois qu'il avait en Italie. 11 répondit qu'il ne pouvait disposer de lui, ni recevoir l'honneur que Sa Majesté voulait bien lui faire, sans l'agrément du pape, qui était alors Clément IX; et le roi le fit demander h Sa Sainteté et au sénat de Bologne par l'abbé de Bourlemont, alors auditeur de Rote; mais seulement pour quelques années. On crut que la négociation ne réussirait pas sans cette restriction , qui apparemment n'était qu'une adresse. On lui fit l'honneur et de croire cet artifice nécessaire , et de vouloir bien s'en servir.

Il arriva à Paris au commencement de 1669, appelé d'Italie par le roi, comme Sosigène , autre astronome fameux , était venu d'Egypte à Rome , appelé par Jules- César. Le roi le reçut et comme un homme rare, et comme un étranger qui quittait sa patrie pour lui. Son dessein n'était pas de demeurer en France ; et au bout de quelques années , le pape et Bologne , qui lui avaient toujours conservé les émolumens de ses emplois , le redemandèrent avec chaleur : mais Colbert n'en avait pas moins à le leur disputer; et enfin il eut le plaisir de le vaincre, et de lui faire expédier des lettres de naturalité en 1678. La même année, il épousa Geneviève Delaître , fille de Delaître , lieutenant-général de Clermont en Beauvoisis. Le roi , en agréant son mariage, eut la bonté de lui dire qu'il était bien aise de le voir devenu français pour toujours. C'est ainsi que la France faisait des conquêtes jusques dans l'empire des lettres.

Parce que Cassini était étranger, il avait également à craindre que le public ne fut dans des dispositions pour lui , ou trop favorables , ou malignes ; et sans un

grand mériie, il ne se fut pas sauvé de l'un ou de l'autre péril. Il comprit qu'il commençait une nouvelle carrièi'e , d'auiant plus difficile, que pour soutenir su réputation il fallait la surpasser. Nous ne suivrons point en détail ce qu'il fit en France; nous en détacherons seulement quelques traits des plus remarquables.

L'académie ayant envoyé en 1672 des observateurs dans l'île de Cayenne proche de l'équateur, parce qu'un climat si différent du nôtre devait donner quantité d'observations fort différentes de celles qui se font ici , et qui nous seraient d un grand usage , on en rapporta tout ce que Cassini n'avait établi que par raisonnement et par théorie plusieurs années auparavant sur la parallaxe du soleil, et sur les réfractions. Un astronome si subtil est presque un devin, et on dirait qu'il prétend à la gloire de l'astrologue.

Déplus, un des principaux objets du voyage était d'observer à Cayenne la parallaxe de Mars , alors fort proche de la terre , tandis que Cassini et les autres astronomes de l'académie l'observaient ici. Cette méthode d'avoir les parallaxes par des observations faites dans le même temps en des lieux éloignés , est l'ancienne : mais Cassini en imagina une autre où un seul observateur suffit , parce qu'une étoile fixe tient lieu d'un second. Wiston , célèbre astronome anglais, a dit que cette idée avait quelque chose de miraculeux .

Ces deux méthodes concoururent h donner la même parallaxe de Mars d'où s'ensuivait celle du soleil. Après iinc longue incertitude, elle fut déterminée à dix se- «ondes ; et par conséquent il n'y a plus lieu de douter que le soleil ne soit au moins à trente-trois millions

tï7^ ÉLOGE

de lieues de la terre , beaucoup au-delà de ce qu'on avait jamais cru. Toutes les distances des autres planètes en sont aussi augmentées a proportion, et les bornes de notre tourbillon fort reculées.

Au mois de décembre 1680 , il parut une comète qui a été fameuse. Cassini ne l'ayant observé qu'une fois, prédit au roi , en présence de toute la cour , qu'elle suivrait la même route qu'une autre comète observée par Tyclio-Brahé en 1077. C'était une espèce de destinée pour lui , que de faire ces sortes de prédictions à des tètes couronnées. Ce qui le rendit si hardi sur une observation unique , c'est qu'il avait remarqué que la plupart des comètes, soit de celles qu'il avait vues, soit de celles qui l'avaient été par d'autres astronomes, avaient dans le ciel un chemin particulier, quil appelait par cette raison le zodiaque des comètes ; et comme celle de 1680 se trouva dans ce zodiaque, ainsi que celle de i^ll , il crut qu'elle le suivrait, et elle le suivit.

En i683, il aperçut pour la première fois dans le zodiaque une lumière qui peut-être avait déjà été vue, quoique très rarement ; mais qui en ce cas-là n'avait été prise que pour un phénomème passager, et par conséquent n'avait point été suivie. Pour lui, il conjectura d'abord par les circonstances de cette nouvelle lumière, qu'elle pouvait être d'une nature durable : il en ébaucha une théorie qui lui apprenait le temps où elle pouvait reparaître dégagée des crépuscules , avec lesquels elle se confond le plus souvent , et il trouva dans la suite qu'elle pouvait être renvoyée à nos yeux par une matière que le soleil pousserait hors de lui beaucoup au-delà de l'orbite de Vénus, et dont il se-

rait enveloppé jusqu'à cette distance. Comme cette lumière n'est pas toujours visible dans les temps où elle devrait Tétre , il parait que cet écoulement de matière doit être inégal et irrégulier, ainsi que la production des taches du soleil. Ce phénomène fut observé depuis en divers lieux, et même aux Indes orientales. Si Cassini n'est pas le premier qui l'ait vu , du moins il est le premier qui ait appris aux autres à le voir, et qui lui ait attiré l'attention qu'il méritait. 11 y a plus ; il avait jugé dès le commencement , que si cette lumière pouvait être vue en présence du soleil , elle lui ferait une chevelure : c'était une suite de son système , et peutêtre ne songeait-il pas lui-même qu'elle pût jamais être vérifiée. En 1709, il y eut une éclipse de soleil : on vit dans les lieux où elle fut totale , une chevelure lumineuse autour de cet astre, telle précisément que Cassini l'avait prédite, et qui, à moins que d'être celle qu'il avait prédite, était inexplicable.

En 1684, il mit la dernière main au monde de Saturne , qui était demeuré fort imparfait. Huyghens en i6ô5 avait découvert à cette planète un satellite, qui fut long-temps le seul, et depuis s'est trouvé n'être que le quatrième, à les compter depuis Saturne. En 1671 , Cassini découvrit le troisième et le cinquième, et acheva de s'en assurer en 1678. Enfin , en 1684. il découvrit le premier et le second , après quoi on n'en a plus trouvé. Ces découvertes demandent une grande subtilité d'observation, et une précision extrême; témoin l'erreur où tomba le P. Reita, habile d'ailleurs, qui prit de petites étoiles fixes pour de nouveaux satellites de Jupiter, et voulut en faire sa cour à Urbain YIII , en les nommant astres Urbanoclaviens , nom malheureux ,

a74 ÉLOGE

et qui ne pouvait guère réussir, quanti même les satellites auraient subsisté. Ceux de Saturne ont paru dignes que l'on en ait frappé une médaille dans l'histoire du roi, avec cette légende: Saliimi satelliles primkm vocrniti.

Voici un événement d'une espèce plus singulière que tous les autres. M. de la Loubère , ambassadeur du roi à Siam en 1687 , ayant étudié ce pays-là en philosophe savant, autant que lui permit son peu de séjour, en rapporta une méthode qui s'y pratique, de calculer les mouvemens du soleil et de la lune. Ce n'est point par des tables à notre manière , c'est par de simples additions ou soustractions, multiplications ou divisions lie certains nombres, dont on ne voit presque jamais aucun rapport aux mouvemens célestes , et dont les noms barbares et inconnus augmentent encore l'horreur du calcul- Tout y est dans une confusion et dans une obscurité qui paraît affectée , et pourrait bien l'être en effet , car le mystère est un apanage de la barbarie. M. de la Loubère donna cette affreuse énigme à déchiffrer à Cassini ; et selon l'état où sont aujourd'hui les sciences en Orient, il y a tout lieu de croire que, quoique ces règles y soit suivies, il aurait été très difficile de trouver quelqu'un qui les eût entendues. Cependant Cassini perça dans ces ténèbres : il y démêla deux différentes époques que l'on ne distinguait nullement; l'une civile , qui tombait dans l'année 644 avant Jésus-Christ; l'autre astronomique, qui tombait dans l'année 638 après sa naissance. Il remarqua fort heureusement que du temps de l'époque civile , Pythagoré vivait , lui dont les Indiens suivent encore aujourd'hui les dogmes , ou qui peut-être a suivi ceux des Indiens.

DE CASSINI. »f5

Ces époques trouvées étaient la clef de tout le reste ; une clef cependant qu'on ne pouvait encore manier qu'avec une adresse extrême. Il parut par cette méthode développée , que ces auteurs avaient assez bien connu les mouvemens du soleil et de la lune; et ils ne pouvaient être soupçonnés d'avoir emprunté des Occidentaux une manière de calculer si différente. Il fallait que Cassini fût bien familier avec le ciel , pour le reconnaître aussi déguisé et aussi travesti qu'il l'était.

La recherche de ce calendrier indien le conduisit a de nouvelles méditations sur nos calendriers. L'esprit plein des mouvemens célestes , de leurs combinaisons , et de toutes les périodes ou cycles que l'on a formés , il imagina une période qu'il appela limisclaire et pascale, parce que son effet, suivant l'intention de tous les calendriers ecclésiastiques, était d'accorder les mou*vemens du soleil et de la lune par rapport à la fête de Pâques. Elle ramène les nouvelles lunes au même jour de notre année grégorienne , au même jour de la semaine, et presque à la même heure du jour pour un même lieu ; ce qui est de la dernière précision en fait de calendrier. De plus, elle est très heureuse , et même sacrée , en ce qu'elle a pour époque l'année de la naissance de Jésus-Christ; et comme dans cette année Cassini trouvait par son calcul une conjonction du soleil avec la lune le jour même de l'équinoxe , qui fut le 24 mars, veille de l'Incarnation, selon la tradition de l'Eglise, l'époque était en même temps astronomique par la rencontre de l'équinoxe et de la nouvelle lune , et civile par le plus grand événement qui soit jamais arrivé sur la terre. Cette période est de 1 1600 ans, et toutes les autres qu'on a imaginées roulent dans celle-là. Le

monde n'a vu jusqu'à présent que le dernier tiers à peu près d'une de ces périodes , qui finit le jour de l'Incarnation , et un peu plus que la septième partie d'une autre qui commence.

Cassini donna en 1693 de nouvelles tables des satellites de Jupiter plus exactes que celles de 1668, et portées à leur dernière perfection. Il y ajouta un discours très instructif sur la délicate astronomie de Jupiter, dont il ne se réservait rien. Il la rendait et facile pour tout le monde, au lieu qu'elle ne l'était pas pour les astronomes mêmes; et si juste, que le plus souvent les observations s'accordaient avec le calcul jusques dans la minute. Ainsi on fit l'honneur à ces tables calculées pour le méridien de Paris, de les prendre pour un observateur perpétuel établi à Paris, qui aurait donné ses observations immédiates ; et en y comparant celles qui ont été faites en d'autres lieux, on a trouvé une infinité de longitudes. On sait que la connaissance de ce monde de Jupiter, éloigné de cent soixante-cinq millions de lieues , nous a produit celle de la terre , et lui a presque fait changer de face. Siam , par exemple, s'est trouvé de cinq cents lieues plus proche de nous que l'on ne crovait auparavant; tout au contraire des espaces célestes qu'on avait fait trop petits, on avait fait les espaces terrestres trop grands , suite assez naturelle de notre situation et des premiers préjugés.

En 169.5, Cassini fit un voyage en Italie. Peut-être en un autre temps aurait-on craint qu'il n'eût eu quelque retour de tendresse pour son pays. iNIais comme après la mort de Colbert il avait résisté à des offres très pressantes et très avantageuses de la reine de Suède, qui voulait l'y rappeler, on se tint sur qu'il serait fidèle à

sa nouvelle patrie. Il mena avec lui le fils qui lui restait, et qui est aujourd'hui membre de cette académie; un autre avait été tué sur mer , la même année , dans un combat contre un vaisseau anglais qui fut pris à l'abordage. Cassini ne manqua pas d'aller revoir sa méridienne de Saint-Petrone, qui avait besoin de lui. La voûte qui recevait le soleil s'était abaissée , et le trou qui était percé n'était plus dans la perpendiculaire où il devait être. Guglielmini avait remédié à ce désordre ; mais depuis, le pavé où était tirée la méridienne était sorti du niveau exact. Enfin , Cassini arriva à propos pour réparer son premier ouvrage, et le seul qu'il laissât à l'Italie. Il voulut étendre ses soins jusques dans l'avenir, et pria Guglielmini de publier une instruction de tout ce qu'il y avait à faire pour la conservation et la réparation de ce grand instrument. Guglielmini le fit , mais en parlant de Cassini comme un disciple aurait parlé de son maître. Ce trait doit fortifier réloge que nous avons fait de lui dans l'histoire de i7io(/;. 142 ).

Cette méridienne de Saint-Petrone était la 600,000*= partie de la circonférence de la terre , mais on en avait entrepris une autre en France , qui devait être la 45« partie de cette même circonférence , et qui par conséquent devait donner dans une précision jusqu'à présent inouie et inespérée , la grandeur du demi-diamètre de la terre, nécessaire et unique fondement de toutes les mesures astronomiques. C'est la fameuse méridienne de l'observatoire, commencée par Picard en 1669, continuée en i683 du côté du nord de Paris par la Hire, et du côté du sud par Cassini ; et enfin poussée par Cassini en 1700 jusqu'à l'extrémité du Roussillon. Nous

a;» ELOGE

avons assez parlé de ce grand ouvrage dans les histoires de 1700 Q». 120 et suiv.) , de 1701 {p. 96 et 97), et de 1708 {p- Il et suiv.), des difficultés qu'on a eues à y surmonter, de l'usage dont il sera tant qu'il y aura une astronomie , et même des usages imprévus et surnuméraires qu'on en a tirés. Cassini a eu la gloire de le finir, seul auteur de la méridienne de Bologne , auteur de la plus grande partie de celle de France , les deux plus beaux monumens que l'astronomie pratique ait jamais élevés sur la terre , et les plus glorieux pour l'industrieuse curiosité des hommes.

Les histoires de 1700 (y?. i24.etjuiv.), de 1701 {p. 107 £t suiv. ), et de 1704 [p. 12 et suiv.), ont parlé de l'affaire qui se traita à Rome sur le calendrier Grégorien. Le pape ordonna que la congrégation qui en était chargée consultât Cassini; l'Italie semblait redemander à la France ce qui venait d'elle. Elle eut en cette occasion 4 la place de Cassini , un homme formé de sa main , Maraldi , son neveu , qui ayant beaucoup de goût et de disposition pour les sciences et pour l'astronomie , était venu en France en 1687 auprès d'un oncle si capable de l'instruire. 11 se trouvait alors à Rome, et le pape voulut qu'il eût entrée dans la congrégation du calendrier; elle avait besoin de quelqu'un qui y portât l'esprit de Cassini.

Outre ce que nous avons rapporté , il a enrichi l'astronomie d'un grand nombre de méthodes fines et ingénieuses , telles que l'invention des longitudes en 1 66 1 , par les éclipses de soleil qui ne paraissaient pas pouvoir jamais être employées; l'explication de la libration de la lune par la combinaison de deux mouvemens , dont l'un est celui d'un mois , et l'auue se fait autour de son

DE CASSINl. ^79

axe en un temps à peu près égal; la manière de trouver la véritable position des taches du soleil sur son globe, celle de décrire des espèces de spirales, qui représentent toutes les bizarreries apparentes du mouvement des planètes , et donnent leurs lieux dans le zodiaque jour par jour ; et plusieurs autres qui seront pour les astronomes suivans , autant de moyens d'égaler ses con naissances, sans égaler cependant sa capacité.

Il connaissait le ciel non-seulement tel qu'il est en lui-même, mais tel qu'il a été conçu par tous ceux qui s'en sont formé quelque idée. Si dans un auteur qui ne traitait nullement d'astronomie , il y avait par hasard quelque endt-oit qui y eût le moindre rapport, cet endroit ne lui avait pas échappé. Tout ce qui en avait été écrit semblait lui appartenir ; il le revendiquait, quelque détourné, quelque caché qu'il pût être.

Dans les dernières années de sa vie, il perdit la vue, malheur qui lui a été commun avec le grand Galilée , et peut-être par la même raison; car les observations subtiles demandent un grand efFort des yeux. Selon l'esprit des fables, ces deux grands hommes , qui ont fait tant de découvertes dans le ciel , ressembleraient à Tirésie , qui devint aveugle pour avoir vu quelque secret des dieux.

Cassini mourut le 14 septembre 1712 , âgé de quatrevingt-sept ans et demi , sans maladie , sans douleur, par la' seule nécessité de mourir. Il était d'une constitution très saine et très robuste ; et quoique les fréquentes veilles nécessaires pour l'observation soient dangereuses et fatigantes, il n'avait jamais connu nulle sorte d'infirmité. La constitution de son esprit était toute semblable ; il l'avait égal , tranquille , exempt de ces vaines

28o ELOGE

inquiétudes et de ces agitations insensées , qui sont les plus douloureuses et les plus incurables de toutes les maladies. Son aveuglement même ne lui avait rien ôté de sa gaieté ordinaire. Un grand fonds de religion, et, ce qui est encore plus , la pratique de la religion , aidaient beaucoup à ce calme perpétuel. Les cieux , qui racontent la gloire de leur créateur , n'en avaient jamais plus parlé à personne qu'à lui , et n'avaient» jamais mieux persuadé. Non-seulement une certaine circonspection assez ordinaire à ceux de son pays , mais sa modestie naturelle et sincère , lui auraient fait pardonner ses talens et sa réputation par les esprits les plus jaloux. On sentait en lui cette candeur et cette simplicité, que l'on aime tant dans les grands hommes, et qui cependant y sont plus communes que chez les autres. Il communiquait sans peine ses découvertes et ses vues , au hasard de se les voir enlever, et désirait plus qu'elles servissent au progrès de la science qu'à sa propre gloire. Il faisait part de ses connaissances, non pas pour les étaler, mais pour en faire part. Enfin on lui pourrait appliquer ce qu'il a remarqué lui-même dans quelqu'un de ses ouvrages, que Josephe avait dit des anciens patriarches : que Dieu leur avait accordé une loneue vie, tant peur récompenser leur vertu, que peur leur denner moyen de perfectionner davantage la géométrie et l'as- Ironcmie.

Pierre Blondin naquit le 18 décembre 1682, de parens qui vivaient de leur patrimoine dans le Vimeu , en Picardie. Après avoir fait ses humanités dans la ville d'Eu , il vint à Paris en Ï700 , et y demeura avec deux frères ses aînés, qui étudiaient alors pour être ce qu'ils sont présentement , l'un avocat , l'autre docteur de la maison de Sorbonne. Pour lui , outre son cours de philosophie , qu'il faisait, il apprit diiférens traités de mathématiques au collège royal, ensuite il alla aux écoles de médecine, au théâtre de Saint-Côme, au Jardin du roi ; mais il se sentit particulièrement attiré au Jardin du roi , et il y suivit avec une extrême assiduité les démonstrations des plantes qu'y faisait Tournefort.

Bientôt le maître distingua Blondin dans la foule de ses disciples ; et s'il lui arrivait quelquefois de ne se pas rappeler sur-le-champ le nom ou la définition de quelque plante, c'était à lui qu'il avait recours. Il le chargeait même de remplir sa place , lorsqu'il était indisposé : honneur qu'il n'aurait osé faire à quelqu'un à qui on aurait pu le contester légitimement.

Nous avons déjà dit dans l'éloge de Tournefort combien la botanique est une science laborieuse et pénible pour le corps même. Il y a des peuples qui ne se sont point encore avisés de faire des provisions pour eur subsistance , et qui sont obligés d'aller la chercher

a8a ELOGE

tous les jours dans les campagnes el clans les bois. On pourrait dire que les botanistes leur ressemblent. Ils n'ont point leurs provisions amassées dans leur cabinet , comme plusieurs autres espèces de savans ; et il faut qu'ils aillent avec beaucoup de fatigues chercher au loin dans les bois et dans les campagnes les alimens de leur curiosité. Blondin n'épargna rien pour satisfaire la sienne ; il herborisa dans toute la Picardie , dans la Normandie , dans l'île de France : rien ne lui échappait de ce qui pouvait être soupçonné de cacher quelque plante, etles toits même des églises ne lui étaient pas inaccessibles.

Aussi trouva-t-il , dans la Picardie seule , environ 120 plantes qui n'étaient pas au Jardin royal, et que même on n'y connaissait pas; et il en découvrit en France plusieurs espèces que Ton croyait particulières à l'Amérique. 11 faut que la botanique soit bien vaste , si après tant de recherches de tant d'habiles gens , on a pu prendre pour des productions d'un autre monde ce que l'on foulait ici sous les pieds.

En 1712, Blondin entra dans l'académie en qualité d'élève de Reneaume. On n'a vu de lui qu'un seul écrit, où il changeait à l'égard de quelques espèces de plantes les genres sous lesquels Tournefort les avait rangées. Il lui marquait tout le respect que son disciple lui devait et que même tout autre botaniste lui aurait dû , et l'on peut bien combattre ces grands auteurs sans leur manquer de respect , pourvu que l'on reconnaisse qu'euxménies nous ont mis eu état de les combattre. On prétend que ce n'était là qu'une première tentative, que Blondin voulait aller plus loin , et qu'enfin il méditait \in système des plantes différent de celui de son mai-

tre. Plus cette première tentative fut modeste , plus on a lieu de croire que le dessein n'était pas téméraire ; et enfin quand il l'eût été, ce n était pas une témérité d'un médiocre botaniste.

Son grand savoir dans la botanique n'était pas stérile. Il composait plusieurs médicamens de plantes , dont les succès lui avaient acquis dans sa province la réputation d'habile médecin. 11 avait été reçu docteur à Reims en 1708 , et il allait se mettre sur les bancs à Paris , où il était déjà estimé des plus célèbres de cette faculté ; mais il mourut d'une grosse fièvre avec une oppression de poitrine, le lô avril 17 13.

Il avait toute la candeur que l'opinion publique a jamais attribuée à sa nation ; et la vie d'un botaniste qui connaît beaucimp plus les bois que les villes , et qui a plus de commerce avec les plantes qu'avec les hommes, ne devait pas avoir endommagé cette précieuse vertu. Un semblable caractère renferme déjà une partie de ce que demande la religion , et il eut le bonheur d'y joindre le reste.

Il a laissé des herbiers fort amples et fort exacts, de grands amas de graines , quantité de mémoires curieux, et en assez bon ordre , et on assure qu'il en coûterait peu de travail pour mettre sa succession en état d'être recueillie par le public.

a84 ELOGE

Martino Poli naquit à Luques, le 2i janvier 1662 ^ d'une honnête famille qui vivait de ses revenus : il fut l'aine de trois frères , dont aucun n'a exercé de profession lucrative.

Une inclination naturelle , et qui se déclara bien vite, le porta à la chimie; un de ses oncles , qui était dans le même goût , l'y soutint et l'y favorisa, même contre le gré du père. A peine Poli avait-il seizg ans, qu'il faisait déjà des médicamens chimiques , instruit par la nature seule , dont il ne pouvait même recevoir les leçons qu'à la dérobée dans la maison paternelle. Aussi en sortit-il à dix-huit ans pour aller se mettre en liberté à Rome , où son oncle lui devait fournir les secours nécessaires.

Là, il se livra tout entier à son génie ; il s'appliqua avec ardeur à la connaissance des métaux , premier objet des travaux de la chimie , et dernier terme de ses espérances , si elle ose aspirer à la transmutation ; il inventa plusieurs opérations nouvelles , qui firent du bruit, et bientôt ce ne fut plus un bruit inutile : son art devint un établissement sur lequel il pouvait compter, et il se maria vers l'âge de vingt-huit ans.

En 1691 , il obtint du cardinal Altiéri Camerlingue le pouvoir d'établir dans Rome un laboratoire public , mais ce n'était qu'en qualité de chimiste, et à titre ex-

traortiinaire ; et en 1700 ce fut encore à titre d'apothicaire , par les lettres de maîtrise qui lui en furent expédiées. L'autorité publique pouvait bien lui confier la partie médicinale de la chimie , après qu'il avait été autant éprouvé sur celle qui n'est que curieuse.

Quoiqu'un bon laboratoire soit, pour ainsi dire, toute la nature en abrégé, et qu'on y en puisse choisir telle partie qu'on voudra pour l'étudier à loisir et en repos, Poli ne renferma pas ses études dans son laboratoire. Il allait chercher tous les chimistes et les physiciens de réputation qui était en différens lieux de l'Italie , et il la parcourut tout entière en plusieurs voyages entrepris pour de sembables sujets. Ce n'est pas qu'ordinairement les livres ne soient plus savans que les savans , et que leurs propres auteurs ; mais outre que tous les savans n'impriment pas quelquefois, et surtout en fait de chimie, ceux qui sont sincères donnent plus d'instruction , et une instruction plus claire que les livres.

Poli trouva un secret qui regardait la guerre ; et comme l'Italie était assez heureuse pour n'en avoir pas beaucoup de besoin , il vint en France en 1702 l'offrir au roi. Quoique la guerre qui vient d'être terminée commençât alors , que le secret de Poli dût nous donner un grand avantage sur les ennemis , du moins pendant une campagne , et avant qu'ils l'eussent appris de nous , le roi ne voulut point s'en servir, et préféra l'intérêt du genre humain au sien : mais pour s'assurer que l'invention serait supprimée , et en même temps pour récompenser l'habileté de l'inventeur, il lui donna une pension, et le titre de son ingénieur, avec celui d'associé étranger surnuméraire de l'académie royale

»8e ÉLOGE

des sciences , en attendant qu'il vînt à vaquer une des huit places destinées aux étrangers. On peut avoir regret que la poudre à canon n'ait pas été présentée à un prince de ce caractère.

Poli retourna en Italie en 1704 , revêtu de ces nouveaux titres d'honneur; et peut-être ne lui serait-il pas revenu plus de gloire de l'exécution de son secret que de la suppression , qui avait été achetée assez cher, et qui laissait tout a deviner.

Comme il était plein d'expériences chimiques , et de vues sur la physique et sur la médecine , il publia à Rome en 1706 un grand ouvrage intitulé : // tricnfo defli acidi , dédié au roi, son bienfaiteur. Le but de tout ce livre est de prouver que les acides sont très injustement accusés d'être la cause d'une infinité de maladies, qu'au contraire ils en sont le remède souverain , et c'est en cela que consiste leur triomphe.

Selon Poli , les acides sont absolument nécessaires à toutes les fermentations ou digestions qui se font dans l'estomac, soit des alimens , soit des médicamens; et celles qui sont mauvaises , ne le sont , et par-là ne deviennent la source d'une infinité de matadies , que parce qu'elles se font par des matières qui abondent trop en alkali : cependant les acides ne passent jamais dans le sang ; toutes les analyses que Poli en a faites ne lui ont jamais donné un atome d'acide : il se précipite dans les intestins avec les matières excrémenteuses , et il n'entre dans les veines lactées qu'une vapeur subtile et spiritueuse , élevée par la chaleur naturelle , et formée d'une huile très douce et d'alkali volatil.

Ici , nous ne devons pas dissimuler que Homberg , en faisant Tanalvse du sang , y a trouvé de l'acide ,

DE POLI. v.S-j

quoiqu'en petite quantité; ainsi c'était là un point fondamental du système de Poli , qui restait à discuter entre les deux chimistes, si cependant des analyses qui ne donnent pas un certain produit, peuvent être opposées à d'autres qui le donnent. Il faudrait pour cela qu'on démêlât dans celles-ci , et qu'on y fit reconnaître quelque apparence trompeuse.

Mais un adversaire particulier,, quelque considérable qti'il soit , ne l'est pas beaucoup en comparaison de tout le corps des philosophes modernes que le livre de Poli attaque. Il s*y déclare ennemi à toute outrance de tous les auteurs et de tous les sectateurs de la philosophie corpusculaire , qu'il prétend être renouvelée d'Epicure , et à qui il ne donne pas sans dessein cette origine suspecte. On ne doit point être surpris de cette façon de penser dans un Italien ; il est d'un pays où la philosophie ancienne domine encore , parce qu'elle est ancienne , et que tout ce qui ne l'est pas y fait ombrage. En Angleterre même on commence à ne traiter guère mieux la philosophie corpusculaire; car j'entends par- là celle qui n'admet que des idées claires, figures et mouvemiens. Peut-être dans un pays on ne veut point de nouveautés, et dans l'autre on ne veut de nouveautés que celles qui y ont pris naissance.

Quoi qu'il en soit , on ne peut abandonner la philosophie corpusculaire sans tomber dans des pensées qui seront , si l'on veut , spécieuses , nobles , brillantes , mais à qui il manquera de la clarté ; ce défaut ne gâte pas tout, et d'excellens livres n'en sont pas exempts. Celui de Poli contient quantité d'expériences remarquables , de raisonnemens , soit de chimie , soit de médecine , qui méritent beaucoup d'attention, même de

la part de ceux qui n'en seront pas persuadés ; un assez grand nombre de remèdes nouveaux, et de son invention , dont les médecins pourront profiter. 11 ne croyait pas la goutte même incurable : toujours n'est-il pas bien certain qu'elle le soit, et quelquefois une espérance hardie a des succès qu'un désespoir plus sage en apparence n'aurait pas tentés.

En 1708, le pape nomma Poli premier ingénieurdans les troupes que Sa Sainteté avait levées contre l'empereur. Il est rare qu'un chimiste, accoutumé à son paisible laboratoire , en sorte pour aller faire dans des armées des opérations périlleuses. La campagne finie, il alla à Venise , où la renommée lui avait préparé chez les savans et chez les principaux de la république une réception honorable.

Le prince Cibo , duc de Massa , l'appela auprès de lui en 1712, pour examiner des mines qu'il avait dans ses terres , et voir ce qui s'en pourrait retirer. Poli trouva des mines très abondantes , soit de cuivre , soit de vitriol vert, et une de vitriol blanc ; et le physicien ne quitta le prince qu'après l'avoir enrichi.

Quelque sujet qu'il eût d'être content de sa patrie , il regardait la France , a laquelle il tenait déjà par les bienfaits du roi, ou comme un plus grand théâtre, ou du moins comme un théâtre nouveau. Il y revint en 1718, avec l'agrément de Sa Majesté, et il prit ici sa place d'associé étranger, qui n'était plus surnuméraire, parce qu'en 1708 il avait eu celle de Yiviani.

L'esprit qui règne dans l'intérieur de cette compagnie , est un amour sincère de la vérité , peu d'égards et de déférence pour les simples opinions , une assez grande liberté de contredire , nécessaire pour la com-

munication des lumières , et honorable à ceux mêmes que l'on contredit; car toute flatterie et toute molle complaisance déshonore son objet. Les expériences et les faits nouveaux que Poli apporta ici, y furent reçus avec une approbation générale; mais comme on n'y connaît encore rien de mieux que la philosophie corpusculaire, et que les idées qu'il substituait en la place n'étaient pas de l'évidence à laquelle on était accoutumé , il eut des contradictions à essuyer sur une théorie inutile. Il eût pu se les épargner absolument en se renfermant dans les simples faits ; mais il y a un courage d'esprit qui ne s'accommode pas de dissimuler le fond de ses pensées. Un étranger, incertain de son sort, craintif par sa situation, plus jaloux qu'un autre de sa réputation par le besoin qu'il en avait , pouvait s'alarmer un peu trop de ces libertés académiques ; mais enfin ces inquiétudes purent être extrêmement adoucies par de nouvelles marques qu'il reçut de la bonté du roi. Sa pension fut augmentée de plus de la moitié en cette année 1714; et ce qui le touchait encore plus, c'était une augmentation d'honneur.

Il commençait d'ailleurs à être utilement connu dans Paris par les remèdes qu'il savait faire avec un art par ticulier. Ainsi se voyant assuré de toutes parts d'un établilsement en France , il obéit avec joie à un ordre supérieur qu'il reçut , de faire venir d'Italie toute sa famille. Sa femme et ses enfans abandonnèi'ent donc leur maison de Rome , leurs amis , leurs connaissances ; vendirent tout avec précipitation , et par conséquent avec beaucoup de perte ; se mirent sur la mer, où ils souffrirent beaucoup ; et enfin , après toutes les fatigues d'un long voyage, ils arrivèrent à Paris le 28 juillet, TOM. I. ig

2QO ELOGE

où ils trouvèrent Poli malade à l'extrémité d'une grosse fièvre, qui ne parlait déjà plus, qui ne les reconnut qu'à peine , et qui mourut le lendemain. Jamais famille n'a été frappée d'un coup plus imprévu , ni dans des circonstances plus douloureuses.

Louis MoHiN naquit au Mans, le ii juillet i635; son père , contrôleur au grenier à sel de la ville , et sa mère, étaient tous deux d'une grande piété. Il fut l'aîné de seize cnfans , charge peu proportionnée aux facultés de la maison, et qui aurait effrayé des gens moins résignés à la Providence.

Ils donnèrent à l'éducation de Morin tous les soins que leur fortune leur permit , et que la religion leur demanda. Dès qu'il put marquer une inclination, il en marqua pour les plantes. Un paysan qui en venait fournir les apothicaires de la ville, fut son premier maître. L'enfant payait ses leçons de quelque «petite monnaie, quand il pouvait, et de ce qui devait faire son léger repas d'après dîné. Déjà avec le goût de la botanique , la libéralité et la sobriété commençaient à éclore en lui, et une inclination. indifférente ne se développait qu'accompagnée de ces deux vertus naissantes.

Bientôt il eut épuisé tout le savoir de son maître , et

DE MORIIS. 291

il fallut qu'il allât herboriser lui-même au\ environs du Mans, et y chercher des plantes nouvelles. Quand il eut fait ses humanités, on l'envoya à Paris pour la philosophie. Il V vint, mais en botaniste, c'est-à-dire à pied. Il n'avait garde de ne pas mettre le chemin à profit.

Sa philosophie faite, sa passion pour les plantes le détermina à l'étude de la médecine. Alors il embrassa un genre de vie que l'ostentation d'un philosophe ancien, ou la pénitence d'un anachorète n'auraient pas surpassé. Il se réduisit au pain et à l'eau ; tout au plus se permettait-il quelques fruits. Par-là, il se mainteimii l'esprit plus libre pour l'étude , et toujburs également et parfaitement libre ; car l'âme n'avait nul prétexte de se plaindre de la matière : il donnait à la conservation de sa santé tout le soin qu'elle mérite et qu'on ne lui donne jamais ; il se ménageait beaucoup d'autorité pour prêcher un jour la diète à ses malades ; et surtout il se rendait riche malgré la fortune, non pas pour lui , mais pour les pauvres , qui seuls profitaient de cette opulence artificielle , plus difficile que toute autre à acquérir. On peut aisément croire que, puisqu'il pratiquait au milieu de Paris cette frugalité digne de la Thébaïde , Paris était pour lui une Thébaïde à l'égard de tout le reste, à cela* près qu'il lui fournissait des livres et des savans.

Il fut reçu docteur en médecine vers l'an 1662. Fagon, Longuet et Gallois , tous trois docteurs de la fa- .culté, et habiles botanistes , travaillaient à un catalogue des plantes du Jardin royal, qui parut en i666, sous le nom de Vallot , alors premier médecin. Pendant ce travail, Morin fut souvent consulté; et de là vint

aT)2 ELOGE

l'estime particulière que Fagon prit pour lui , et qu'il a

toujours conservée.

Après quelques années de pratique , il fut reçu expeclant à THô tel-Dieu. La place de médecin pensionnaire lui aurait été bien due , dès qu'elle serait venue à vaquer ; mais le mérite seul agît lentement , et c'est même beaucoup qu'il agissait. Morin ne savait ni s'intriguer ni faire sa cour ; l'extrême modération de ses désirs lui rendait cet art inutile, et sa vie retirée lui en faisait ignorer jusqu'aux premiers élémens. A la fin cependant on fut forcé de lui rendre justice : mais l'argent qu'il recevait de sa pension de l' Hôtel-Dieu v demeurait ; il le remettait dans. le tronc , après avoir bien pris garde à n'être pas découvert. Ce n'était pas là servir gratuitement les pauvres , c'était les payer pour les avoir servis.

Sur la réputation qu'il s'était acquise dans Paris, mademoiselle de Guise souhaita de l'avoir pour son médecin. Feu Dodart, son intime ami, eut assez de peine à lui faire accepter cette place. Sa nouvelle dignité l'obligea a prendre un carrosse, attirail fort incommode : mais en satisfaisant à cette bienséance extérieure , dont il pouvait être comptable au public ,' il ne relâcha rien de son austérité dans l'intérieur de sa vie, dont il était toujours le maître. Au bout de deux ans et demi, la princesse tomba malade. Comme il avait le pronostic fort sûr, il en désespéra dans un temps même où elle se croyait hors de danger , et lui annonça sa mort: ministère souverainement désagréable en de pareilles circonstances, mais dont sa piété jointe à sa simplicité l'empêchait de sentir le désagrément. 11 ne le sentit pas non plus ])ar le succès. Celte prin-

cesse , touchée de son zèle , tira de son doigt une bague qu'elle lui donna comme le dernier gage de son afTection , et le récompensa encore mieux en se préparant chrétiennement à la mort. Elle lui laissa par son testament 2000 livres de pension viagère , qui lui ont toujours été bien payées.

A peine fut-elle morte , qu'il se débarrassa du carrosse et se retira à Saint-Victor , sans aucun domestique, ayant cependant augmenté son ordinaire d'un peu de riz cuit à l'eau.

Dodart , qui s'était chargé du soin d'avoir des vues et de l'ambition pour lui , fit en sorte qu'au renouvellement de l'académie, en 1699, il fût nommé associé botaniste. Il ne savait pas , et sans doute il eût été bien aise de le savoir, qu'il faisait entrer dans cette compagnie son successeur à sa place de pensionnaire.

Comme Morin était un homme qui , à proprement parler, ne se rangeait pas à ses devoirs, mais qui s'y trouvait naturellement tout rangé , ce ne fut pas un effort pour lui que de se rendre assidu à l'académie , malgré la grande distance des lieux, tant que ses forces lui permirent d'en faire le voyage. Mais sa diète, qui était fort propre à prévenir des maladies, ne l'était pas à donner beaucoup de vigueur. Il avait soixante-quatre ans au temps du renouvellement et de son entrée dans la compagnie ; et son assiduité ne dura guère plus d'un an après la mort de Dodart, à qui il succéda en 1707.

Quant Tournefort alla herboriser dans le Levant en 1700', il pria Morin de faire en sa place les démonstrations des plantes au Jardin royal , et le paya de ses peines en lui rappomntde l'Orient une nouvelle plante,

qu il nomma Ma inâTcn'enla/is . Il a Jiommé de même la

Dodarte , la Façonne , la Biçncnne , la Phelypée ; et ce sont là de ces sortes de grâces que les savans peuvent faire non-seulement à leurs pareils, mais aux grands. Une plante est un monument plus durable qu'une médaille ou qu'un obélisque. Il est vrai cependant qu'il arrive des malheurs même aux noms attachés à des plantes; témoin le nicctiane , qui ne s'appelle plus que tabac.

Morin avançant fort en âge , fut obligé de prendre un domestique ; et , ce qui est encore plus considérable , il se résolut à une once devin par jour : car il le mesurait aussi exactement qu'un remède, qui n'est pas éloigné d'être un poison. Alors il quitta toutes ses pratiques de la ville , et se réduisit aux pauvres de son quartier , et a ses visites de l' Hôtel-Dieu. Sa faiblesse augmentait, et il fallut augmenter la dose du vin, mais toujours avec la balance. A. soixante-dix-huit ans ses jambes ne purent plus le porter, et il ne quitta plus guère le lit. Sa tète fût toujours bonne, excepté les six derniers mois. Il s'éteignit enfin le i ^r mars 1 7 1 -5 , âgé de près de fjualrevingts ans, sans maladie , et uniquement faute de force. Une vie longue et saine, une mort lente et douce, furent les fruits de son régime.

Ce régime si singulier n'était qu'une portion de la règle journalière de sa vie, dont toutes les fonctions observaient un ordre presque aussi uniforme et aussi précis que les mouvemens des corps célestes. Il se couchait à sept heures du soir en tout temps , et se levait à deux heures du matin. Il passait trois heures en prières. Entre cinq et six heures en été, et l'hiver entre six et sept, il allait à l'Hôtel-Dieu , et entendait le plus souvent la messe à Nolre-Dnme. A sou retour il lisait l'Ecriture- Sainte , et dînait a onze heures. 11 anait ensuite jusqu'à

deux lieiires au Jardin royal, lorsqu'il faisait beau. Il y examinait les plantes nouvelles, et satisfaisait sa première et sa plus forte passion. Après cela il se renfermait chez lui, si ce n'était qu'il eût des pauvres à visiter; et passait le reste de la journée à lire des livres de médecine ou d'érudition, mais surtout de médecine, à cause de son devoir. Ce temps-là était destiné aussi à recevoir des visites, s'il en recevait; car on lui a entendu dire : ceux qui me viennent voir me font honneur , ceux quin^y viennent pas me font plaisir ; et l'on peut bien croire que chez un homme qui pense ainsi , la foule n'v est pas. 11 n'y avait guère que quelque Antoine qui pût aller voir ce Paul.

On a trouvé dans ses papiers un index d'Hippocrate grec et latin , beaucoup plus ample et plus correct que celui de Pini. Il ne l'avait fini qu'un an avant sa mort. Un pareil ouvrage demande une assiduité et une patience d'ermite.

Il en est de même d'un journal de plus de quarante années , où il marquait exactement l'état du baromètre et du thermomètre , la sécheresse ou l'humidité de l'air, lèvent et ses changemens dans le cours d'une journée, la pluie, le tonnerre, et jusqu'aux brouillards; toutcela dans une disposition fort commode et fort abrégée, qui présentait une grande suite de choses différentes en peu d'espaces. Il échapperait un nombre infini de ces sortes d'observations à un homme plus dissipé dans le monde , et d'une vie moins uniforme.

Il a laissé une bibliothèque de près de 20,000 éeus, un' médailler, et un herbier, nulle autre acquisition. Son esprit lui avait sans comparaison plus coûté à nourrir que son corps.

DE LEMERY.

• Nicolas Lemery naquit k Rouen le 17 novembre 1646 de Julien Lemery , procureur au parlement de Normandie , qui était delà religion prétendue réformée. Il fit ses études dans le lieu de sa naissance; après quoi son inclination naturelle le détermina à aller apprendre la pharmacie chez un apothicaire de Rouen , qui était de ses parens. Il s'aperçut bientôt que ce qu'on appelait la chimie, qu'il ne connaissait guère que de nom , devait être une science plus étendue que ce que savaient son maître et ses pareils; et en 1666 il vint chercher cette chimie à Paris.

Il s'adressa à Glazer , alors démonstrateur de chimie au Jardin du roi , et se mit en pension chez lui pour être à une bonne source d'expériences et d'analyses. Mais il se trouva malheureusement que Glazer était un vrai chimiste, plein d'idées obscures, avare de ces idées-là mêmes, et très peu sociable. Lemery le quitta donc au bout de deux mois , et se résolut à voyager par la France , pour voir les habiles gens les uns après les autres, et se composer une science des différentes lumières qu'il en tirerait. C'est ainsi qu'avant que les nations savantes communiquassent ensemble })ar les livres, on n'étudiait guère que par les voyages. La chimie était encore si imparfaite et si pou cultivée, que pour y faire

Page 1