‹ Œuvres de Fontenelle (volume 5)Chapitre 33 sur 36 · DE L^MERY · texte numérisé non relu

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quelques progrès, il fallait repi'endre cette ancienne façon de s'instruire.

Il séjourna trois ^ns a Montpellier , pensionnaire de Verchant , maitre apothicaire , chez qui il eut la commodité de travailler, et, ce qui est plus considérable, Tavanlage de donner des leçons à quantité de jeunes étudians qu'avait son hôte. Il ne manqua pas de profiter beaucoup de ses propres leçons , et en peu de temps elles attirèrent tous les professeurs de la faculté de médecine et les curieux de Montpellier, car il avait déjà des nouveautés pour les plus habiles. Quoiqu'il ne fui point docteur, il pratiqua la médecine dans cette vilte, où de tout temps elle a été si bien pratiquée ; sa réputation fut son titre.

Après avoir fait le tour entier de la France, il revint à Paris en 1672. Il y avait encore alors des conférences chez divers particuliers. Ceux qui avaient le goût de^ véritables sciences, s'assemblaient par petites troupes, comme des espèces de rebelles qui conspiraient contre l'ignorance et les préjugés dominans. Telles étaient les assemblées de l'abbé Bourdelot, médecin du prince le grand Condé , et celles de Justel. Lçmery parut à toutes , et-y brilla. Il se lia avec Martin, apothicaire du prince; et profitant du laboratoire qu'avait son ami à l'hôtel de Condé , il y fit un cours de chimie qui lui valut bientôt l'honneur d'être connu et fort estimé du prince chez qui il travaillait. Il fut souvent mandé à Chantilly, où le héros , entouré de gens d'esprit et de savans , vivait comme aurait fait César oisif.

Lemery voulut enfin avoir un laboratoire à lui , et indépendant. Il pouvait également se faire recevoir docteur en médecine , ou maitre apothicaire. La chimie le

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détermina au dernier parti , et aussitôt il en ouvrit des cours publics dans la rue Galande où il se logea. Son laboratoire était moins une chambre qu'une cave , et presque un antre magique éclairé de la seule lueur des fourneaux; cependant l'affluence du monde y était si grande , qu'à peine avait-il de la place pour ses opérations. Les noms les plus fameux entrent dans la liste de ses auditeurs, les Rohaut, les Bernier, les Auzout, les Régis, les Tournefort. Les dames même, entraînées par la mode , avaient l'audace de venir se montrer à des assemblées si savantes. En même temps du Verney faisait des cours d'anatomie avec le même éclat, et toutes les nations de l'Europe leur fournissaient des écoliers. En une année entre autres on compta jusqu'à quarante Écossais, qui n'étaient venus à Paris que pour entendre ces deux maîtres , et qui s'en retournèrent dès que leurs cours furent finis. Comme Lemery prenait des pensionnaires , il s'en fallait beaucoup que sa maison fût assez grande pour loger tous ceux qui le voulaient être , et les chambres du quartier se remplissaient de demipensionnaires qui voulaient du moins manger chez lui. Sa réputation avait encore une utilité très considérable; les préparations qui sortaient de ses mains étaient en vogue : il s'en faisait un débit prodigieux dans Paris et dans les provinces ; et le seul magistère de bismuth suffisait pour toute la dépense de la maison. Ce magistère n'est pourtant pas un remède ; c'est ce qu'on appelle du blanc d'Espagm. Il était seul alors dans Paris qui possédât ce trésor.

La chimie avait été jusques-là une science, où, pour emprunter ses propres termes , un peu de vrai était tellement dissous dans une grande quantité de faux, qu'il

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en était devenu invisible, et tous deux presque inséparables. Au peu de propriétés naturelles que Ton connaissait dans ces deux mixtes, ou en avait ajouté tant qu on avait voulu d'imaginaires qui brillaient beaucoup davantage. Les métaux sympathisaient avec les planètes etavec les principalesparties du corps humain; unalkaëst, que l'on navait jamais vu, dissolvait tout : les plus grandes absurdités étaient révérées à la faveur d'une obscurité mystérieuse dont elles s'enveloppaient, où elles se retranchaient contre la raison. On se faisait honneur de ne parler qu'une langue barbare , semblable à la langue sacrée de l'ancienne théologie d'Egypte, entendue des seuls prêtres, et apparemment assez vide de sens. Les opérations chimiques étaient décrites dans les livres d'une manière énigmatique, et souvent chargées à dessein de tant de circonstances impossibles ou inutiles, qu'on voyait que les auteurs n'avaient voulu que s'assurer la gloire de les savoir, et jeter les autres dans le désespoir d'y réussir. Encore n'était-il pas fort rare que ces auteurs mêmes n'en sussent pas tant, ou n'en eussent pas tant fait qu'ils le voulaient faire accroire. Lemery fut le premier qui dissipa les ténèbres naturelles ou affectées de la chimie , qui la rédui^t à des idées plus nettes et plus simples , qui abolit la barbarie inutile de sou langage , qui ne promit de sa part que ce qu'elle pouvait, et ce qu'il la connaissait capable d'exécuter; de là vint le grand succès. Il n'y a pas se.ulement de la droiture d'esprit, il y a une sorte de grandeur d'âme à dépouiller ainsi d'une fausse dignité la science qu'on ]irofesse.

Pour rendre la sienne encore plus populaire, il imprima en 167.5 son Ccurs de chimie. La gloire qui se tire

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de la promplitude du débit n'est pas pour les livres sa vans; mais celui-là fut exceptée. Il se vendit comme un ouvrage de galanterie ou de satire. Les éditions se suivaient les unes les autres presque d'année en année , sans compter un grand nombre d'éditions contrefaites, honorables et pernicieuses pour l'auteur. C'était une science toute nouTclle qui paraissait au jour , et qui remuait la curiosité de tous les esprits.

Ce livre a été traduit en latin, en allemand, en anglais, en espagnol. Nous avons dit dans l'éloge de Tschirnhaus , que ce fut lui qui , par sa passion pour les sciences, le fit traduire en allemand à ses dépens. Le traducteur anglais , qui avait été écolier de Lemery à Paris , regrette dans sa préface de ne pas l'être encore, et traite la chimie de science qu'on devait presque entière à son maitre. L'Espagnol, fondateur et président de la société royale de médecine établie à SéyiHe , dit qu'en madère de chimie Pautcrité du grand Le^nery est plutôt unique que recommandable .

Quoiqu'il eût divulgué par son livre les secrets de la chimie , il s'en était réservé quelques uns; par exemple, un émétique fort doux et plus sûr que l'ordinaire , et un opiat mésentéri^ue avec lequel on dit qu'il a fait des cures surprenantes , et que pas un de ceux qui travaillaient sous lui n'a pu découvrir. Il s'était même contenté de rendre plusieurs opérations plus faciles sans révéler le dernier degré de facilité qu'il y connaissait; et il ne doutait pas que de tant de richesses qu'il répandait libéralement dans le public, il ne lui fût permis d'en garder quelque petite partie -pour son usage particulier.

En 1681 , sa vie commença à èlrc fort troublée à

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cause Je sa religion. II. reçut ordre de se défaire de sa charge dans un temps marqué; et l'életteur de Brandebourg saisissant cette occasion, lui fit proposer par Spanheim, son envoyé en France, de venir à Berlin , où il créerait pour lui une charge de chimiste. L'amour de la patrie , l'embarras de transporter sa famille dans un pays éloigné , l'espérance , quoique très incertaine , de quelque distinction, tout cela le retint; et même après son temps expiré , il fit encore quelques cours de chimie à un grand nombre d'écoliers qui se pressaient d'en profiter : mais enfin à la tolérance dont on l'avait favorisé, succédèrent les rigueurs, et il passa en Angleterre en i683. H eut l'honneur d'y saluer le roi Charles II , et de lui présenter la cinquième édition de son livre. Ce prince, quoique souverain d'une nation savante , et accoutumé aux savans , lui marqua une estime particulière , et lui donna des espérances : mais il sentit que les effets suivraient de loin , s'ils suivaient. Les troubles qui paraissaient alors devoir s'élever en Angleterre , le menaçaient d'une vie* aussi agitée qu'en France; sa famille, qui y était restée, l'inquiétait; et il se résolut à y repasser , sans avoir pourtant pris encore de parti bien déterminé.

Il crut être plus traquille à l'abri de la qualité de docleur en médecine. Sur la fin de i683 , il prit le bonnet dans l'université de Caen, qui le récompensa par de grands honneurs de la préférence qu'il lui donnait. Quand il fut de retour à l*aris, il y trouva en peu de temps beaucoup de pratique , mais non pas la tranquillité dont il avait besoin. Les aff'aires de sa religion empiraient de jour en jour. Enfin, l'édit de Nantes ayant été révoqué en i68"3 , l'exercice de la médecine fut in-

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terdit aux prétendus réformés. Il demeura sans fonction et sans ressource; sa maison entièrement démeublée par une triste précaution; ses effets dispersés presque au hasard , et cachés où il avait pu ; sa fortune , qui n'était que médiocre et naissante, plutôt renversée que dérangée; l'esprit incessamment occupé et des chagrins du présent , et des craintes de l'avenir , qui à peine pouvait être aussi terrible qu'on se le figurait.

Cependant Lemery fit encore deux cours de chimie, mais sous de puissantes protections : l'un pour les deux plus jeunes frères du marquis de Seignelay, secrétaire d'état ; l'autre pour mylord Salisbury, qui n'avait pas cru pouvoir trouver en Angleterre la même instruction.

Au milieu des traverses et des malheurs qu'essuyait Lemery , il vint enfin à craindre un plus grand mal , celui de souffrir pour une mauvaise cause , et en pure perte. Il s'appliqua davantage aux preuves de la religion catholique; et bientôt après, il se réunit à l'église avec toute sa famille au commencement de 1686.

Il reprit de plein droit l'exercice de la médecine; mais pour les cours de chimie et la vente de ses remèdes ou préparations , il eut besoin de lettres du roi , parce qu'il n'était plus apothicaire. Il les obtint avec facilité : mais quand il fut question de les enregistrer au parlement, la Reynie , lieutenant-général de police , la faculté de médecine et les maîtres et gardes apothicaires s'y opposèrent, moins apparemment par un dessein sincère de le traverser, que pour rendre de pareils ctablissemcns rares et difficiles; caries apothicaires les plus intéressés de tous à l'opposition , s'en désistèrent presque aussitôt, et cédèrent de bonne grâce et au mérite personnel de Lemery, et à celui qu'il s'était fait par sa con-

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version. Les jours iranquilles revinrent , et avec eux les écoliers, les malades, le grand débit des préparations chimiques, tout cela redoublé par l'interruption.

Les anciens médecins , à commencer par Hippocrate , étaient médecins , apothicaires et chirurgiens : mais dans la suite le médecin a été partagé en trois, non qu'un ancien vaille trois modernes, mais parce que les trois fonctions et les connaissances qui y sont nécessaires se sont trop augmentées. Cependant Lemery les réunissait toutes trois; car il était aussi chirurgien; et dans sa jeunesse il s'était attaché à faire des opérations de chirurgie, qui lui avaient fort bien réussi, surtout la saignée. Du moins , par son grand savoir en pharmacie, et par la pratique actuelle de cet art, il était le double «l'un médecin ordinaire. Il le prouva par deux gros ouvrages qui parurent en 1697, intitulés, l'un : Pharmacopée universelle ; l'autre : Traité universel des drceues simples , pour lesquels il avait demandé un privilège de quinze ans , que le chancelier jugea trop court, et qu'il étendit à vingt.

La Pharmaccpée universelle esl un recueil de toutes les compositions de remèdes décrits dans tous les livres de pharmacie de toutes les nations de l'Europe ; de sorte que ces différentes nations, qui, soit par la différence des climats et des tempéramens , soit par d'anciennes modes , usent de différens remèdes , peuvent trouver dans ce livre, comme dans une grande apothicairerie , ceux qui leur conviendront. On y trouve même ces secrets qu'on accuse tant les médecins de ne pas vouloir connaître, et qu'on admire d'autant plus qu'ils sont distribués par des mains ignorantes. Mais ce recueil est purgé de toutes les fausses compositions rapportées par

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des auteurs peu inlelligeiis clans la matière même qu'ils

traitaient, et trop fidèles copistes d'auteurs précédens.

Sur tous les médicamens que Lemery conserve , et dont le nombre est prodigieux , il fait des remarques qui en apprennent les vertus , qui rendent raison de la préparation , et qui le plus souvent la facilitent, ou en retranchent les ingrédiens inutiles. Par exemple, de la fameuse tliériaque d'Andromachus , composée de soixante-quatre drogues , il en ôte douze ; et c'est peutêtre trop peu : mais les choses fort établies ne peuvent être attaquées que par degrés.

Le Traité universel des drcçues simples est la base de la Pharmaccpée universelle . C'est un recueil alphabétique de toutes les matières minérales, végétales, animales, qui entrent dans les remèdes reçus; et comme il y en a peu qui n'y entrent , ce recueil est une bonne partie de l'histoire naturelle. On y trouve la description des drogues , leurs vertus, le choix qu'il en faut faire, leur histoire, du moins à l'égard des drogues étrangères , ce qu'on sait de leur histoire jusqu'à présent; car ily en a plusieurs qui , pour être fort usitées , n'en sont pas mieux connues. L'opinion commune que le véritable opium soit une larme est fausse : on ne sait que depuis peu, que le café n'est pas une fève,

L'aïuas immense des remèdes ou simples ou composés contenus dans la Pharmaccpée , ou dans le Trailé des drcffues , semblerait promettre l'immortalité , ou du moins une sîire guérison de chaque maladie. Mais il en est comme de la société , où l'on reçoit quantité d'offres de services, et peu de services. Dans cette foule dcremèdes , nous avons peu de véritables amis. Lemery, qui les connaissait tant , ne se fiait qu'à un petit nombre.

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Il n'employait même qu'avec grande circonspection les remèdes chimiques , quoiqu'il pût assez naturellement être prévenu en leur faveur, et enhardi par cette même prévention qui est dans la plupart des esprits. Il ne donnait presque toutes les analyses qu'à la curiosité des physiciens , et croyait que par rapport à la médecine, la chimie, à force de réduire- les mixtes à leurs principes , les réduisait souvent à rien ; qu'un jour viendrait qu'elle prendrait une route contraire, et de décomposante qu'elle était deviendrait composante, c'està-dire formerait de nouveaux remèdes, et meilleurs par le mélange de différens mixtes. Les gens les plus habiles dans un art, ne sont pas ceux qui le vantent le plus, ils lui sont supérieurs.

Quand l'académie se renouvela en 1699, la seule réputation de Lemery y sollicita , et y obtint pour lui une place d'associé chimiste , qui , a la fin de la même année , en devint une de pensionnaire par la mort de Bourdelin. Il commença alors à travailler à un grand ouvrage qu'il a lu par morceaux à l'académie, jusqu'à ce qu'enfin il l'ait imprimé en 1707. C'est le Traité de l'antimoine. Là ce minéral si utile est tourné de tous les sens par les dissolutions, les sublimations, les distillations, les calcinations ; il prend toutes les formes que l'art lui peut donner , et se lie avec tout ce qu'on a cru capable d'augmenter ou de modifier ses vertus, 11 est considéré et par rapport à la médecine , et par rapport à la physique ; mais malheureusement la curiosité physique a beaucoup plus d'étendue que l'usage médicinal. On pourrait apprendre par cet exemple, que l'étude d'un seul mixte est presque sans bornes, et que chacun en particulier pourrait avoir son chimiste. TOM. I. 20

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Après riiiipression de ce livre , Lemery commença à se ressentir beaucoup des infirmités de Tàge. Il eut quelques attaques d'apoplexie , auxquelles succéda une paralysie d'un côté, qui ne l'empêchait pourtant pas de sortir. Il venait toujours à l'académie, pour laquelle il avait pris cet amour qu'elle ne manque guère d'inspirer; et il y remplissait ses fonctions au-delà de ce que sa santé semblait permettre. Mais enfin il fallut qu'il renonçât aux assemblées, et se renfermât chez lui. Il se démit de sa place de pensionnaire, qui fut donnée à l'aîné des deux fils qu'il avait dans la compagnie. 11 fut frappé d'une dernière attaque d'apoplexie qui dura six à sept jours, et mourut le 19 juin 17 16.

Presque toute l'Europe a appris de lui la chimie, et la plupart des grands chimistes français ou étrangers lui ont rendu hommage de leur savoir. C'était un homme d'un travail continu; il ne connaissait que la chambre de ses malades, son cabinet, son laboratoire, l'académie; et il a bien fait voir que qui ne perd point de temps, en a beaucoup. Il était bon ami; il a toujours vécu avec Régis dans une liaison étroite, qui n'a souffert nulle altération : la même probité et la même simplicité de mœurs les unissaient. Nous sommes presque las de relever ce mérite dans ceux dont nous avons à parler. C'est une louange qui appartient assez généralement a cette espèce particulière et peu nombreuse de gens que le commerce des sciences éloigne de celui des hommes.

Guillaume Homrerg naquit le 3 janvier 1662 à Ralavia, dans l'île de Java. Jean Homberg , son père, était un gentilhomme saxon, originaire de Quedlimbourg, qui dès sa jeunesse avait été dépouillé de tout son bien par la guerre des Suédois en Allemagne. Quelques uns de ses parens avaient eu soin de son éducation. Ce qu'il apprit de mathématiques le mit en état d'aller chercher fortune au service de la compagnie hollandaise des Indes orientales, qui par un commerce guerrier s'est fait un empire à l'extrémité de l'Orient. Il eut le commandement de l'arsenal de Batavia, et se maria avec la veuve d'un officier, nommée Barbe Yan-Hedemard. De quatre enfans qui vinrent de ce mariage, Homberg fut le second. Son père, pour l'avancer dans le service, le fit caporal d'une compagnie dès l'âgé de quatre ans. Il eût bien voulu le mettre aux études : mais les chaleurs excessives et perpétuelles du climat ne permettent pas beaucoup d'application, ni aux enfans, ni même aux hommes faits ; ce qui ne s'accorde guère avec le profond savoir qu'on donne aux anciens brachmanes ou gymnosophistes. Le corps profite à son ordinaire de ce que perd l'esprit. Homberg avait une sœur qui fut mariée à huit ans , et mère a neuf.

Son père quitta les Indes et le service de la compagnie hollandaise , et vint à Amsteniam où il séjourna

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plusieurs années avec toute sa famille. Homberg parut être dans son véritable air natal , dès qu'il lut dans un pays où Ton pouvait étudier* Sa vivacité naturelle d'esprit, aidée peut-être par celle qu'il tenait de sa première pîtrie, lui fit regagner bien vite le temps perdu. 11 étudia en droit à Yene et à Leipsick ; et en 1674, il fut reçu avocat à Magdebourg. Quoiqu'il se donnât sincèrement à sa profession, il sentait qu'il y avait quelqu'autre chose à connaître dans le monde que des lois arbitraires des hojumes ; et le spectacle de la nature , toujours présent h tous les yeux, et presque jamais aperçu , commençait h. attirer ses regards, et à intéresser sa curiosité. 11 allait chercher des plantes sur les montagnes , s'instruisait de leurs noms et leurs propriétés ; et la nuit il observait le cours des astres, et apprenait les noms et la disposition des différentes constellations. Il devenait ainsi botaniste et astronome par lui-même, et en quelque sorte malgré lui; car il s'engageait toujours plus qu'il ne voulait. Il poussa assez loin son étude des plantes; et dans le même temps il se fit un globe céleste , creux, en façon de grande lanterne, où , à la faveur d'une petite lumière placée au dedans, on voyait les principales étoiles fixes emportées du même mouvement dont elles paraissaient l'être dans le ciel. Déjà se déclarait en lui l'esprit de mécanique , si utile à .un physicien , qui , pour examiner la nature , a souvent besoin de Timiter et de la contrefaire.

Malheureusement pour sa profession d'avocat, était alors à Magdebourg Otto Guericke , bourgmestre de la ville, fameux par ses expériences du vide, et par l'invention de la machine pneumatique. Il était sorti de ses mains des merveilles, qui l'étaient autant pour les

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philosophes que pour le peuple. Avec quel étonnement, par exemple , ne voyait-on pas deux lîassins de cuivre exactement taillés en demi-sphères , appliqués simplement l'un contre l'autre par leurs bords ou circonférences, et tirés l'un d'un côté par huit chevaux, et l'autre du côté opposé par huit autres chevaux, sans pouvoir être séparés? Ces sortes d'expériences étaient appelées par quelques savans les miracles de Maedelcurs:. C'en était encore un en ce teiïips-là, qu'un petit homme qui se cachait dans un luvau quand le temps devait être pluvieux , et en sortait quand il devait faire beau. On a depuis négligé cette puérilité philosophique, et l'on s'en tient au baromètre, dont personne ne daigtie plus s'étonner. Homberg s'attacha à Guericke pour s'instruire de sa physique expérimentale, et cet habile homme , quoique fort mystérieux , ou lui révéla ses secrets en faveur de son génie , ou ne les put dérober à sa pénétration.

Les amis de Homberg, qui le voyaient s'éloigner toujours du barreau de plus en plus, songèrent aie marier pour le rendre avocat par la nécessité de ses affaires : mais il ne donjia pas dans ce piège \ et afin de l'éviter plus sûrement, et d'être plus maître de luimême, il se mit à voyager, et alla d'abord en Italie.

Il s'arrêta un an à Padoue , où il s'appliqua uniquement a la médecine , et particulièrement à l'analomie et aux plantes. A Bologne , il travailla sur la pierre qui porte le nom de cette ville, et lui rendit toute sa lumière ; car le secret en avait été presque perdu. A Rome , il se lia particulièrement avec Marc-Antoine Celio, gentilhomme romain, mathématicien, astronome et machiniste, qui réussissait fort bien h faire de grands

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verres de lunettes. Homberg s'y appliqua avec lui, ef V trouva à souhait de quoi exercer les lumières de son esprit, et son adresse à opérer. Il ne négligea pas même ces arts dont l'Italie s'est conservé jusqu'ici une espèce de souveraineté, la peinture, la scuplture, la musique; il y devint assez connaisseur pour s'en pouvoir faire un mérite , s'il n'en avait pas eu d'autres. Ce n'est pas la philosophie qui exclut les choses de goût et d'agrément , c'est l'injustice des philosophes , qui , comme le reste des hommes, n'estime que ce qui les distingue.

D'Italie , il vint en France pour la première fois , et il ne manqua pas d'y rechercher la connaissance, et de s'attirer l'estime des savans. Ensuite il passa en Angleterre , où il travailla quelque temps avec le fameux Boy le , dont le laboratoire était une des plus savantes écoles de physique.

De là Homberg passa en Hollande , où il se perfectionna encore en anatomie sous l'illustre Graff , et enfin il revint à Quedlimbourg retrouver sa famille. Quelque temps après , riche d'une infinité de connaissances , il alla prendre à Wiltemberg le degré de docteur en médecine , que l'on a d'ordinaire à moins de frais.

Ses parens, selon la coutume des parens , voulaient qu'il songeât à l'utile, et que, puisqu'il était médecin, il en tirât du profit ; mais son goût le portait davantage à savoir. Il voulut voir encore les savans de l'Allemagne et du iXord , et comme il avait un fonds considérable de curiosités phvsiques, il songea à en faire commerce , et à en acquérir de nouvelles par des échanges. Les phosphores faisaient alors du l)ruit. Christian- Adolphe Balduinus, et Kunkel, chimistes de l'électeur de Saxe , en avaient trouvé un différent et nouveau ,

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chacun de leur coté; et Homberg les alla chercher. Il vit Balduinus le premier ; il trouva son phosphore fort beau, et de la nature de la pierre de Bologne, quoiqu'un peu plus faible en lumière. 11 l'acheta par quelque autre expérience ; mais il fallait avoir celui |de Runkel, qui avait beaucoup de réputation. Il trouva Kunkel à Berlin ; et par bonheur celui-ci était fort touché de l'envie d'avoir le petit homme prophète de Guericke. Le marché fut bientôt conclu entre, les deux curieux : le petit homme fut donné pour le phospliore. C'était le phosphore d'urine, présentement assez connu.

Les métaux avaient touché particulièrement la curiosité de Homberg. Il alla voir les mines de Saxe , de Bohême et de Hongrie , plus instructives , sans comparaison, que les meilleurs livres, et il y apprit combien il est importantd'étudier la nature chez elle-même. Il passa même jusqu'en Suède, attiré par les mines de cuivre.

Le roi de Suède, alors régnant, venait d'établir à Stockholm un laboratoire de chimie. Homlierg y travailla avec Hierna, premier médecin du roi d'aujourd'hui ; et il eut le plaisir de contribuer beaucoup aux premiers succès de ce nouvel établissement. On s'adressait souvent k lui , ou pour lui demander des décisions sur des difficultés qui partageaient les plus habiles , ou pour l'engager à des recherches qu'ils n'osaient entreprendre ; et les journaux de Hambourg de ce temps-là , imprimés en Allemagne , sont pleins de mémoires qui venaient de lui.

Dans tous. ses voyages il s'instruisait des singularités de l'histoire naturelle des pays, et observait les industries pariicidières des arts qui s'y i>ratiquenr: car les

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arts fournissent une infinité d'expériences très dignes d'attention , inventées quelquefois par d'habiles gens inconnus , assez souvent par des artisans grossiers, qui ne songeant qu'à leur utilité ou à leur commodité , et non à découvrir des phénomènes de physique, en ont découvert de rares et de merveilleux dont ils ne s'apercevaient pas. Ainsi, il se composait une physique toute de faits singuliers et peu connus , à peu près comme ceux qui, pour apprendre l'histoire au vrai, iraient chercher les pièces originales cachées dans des archives. II y a de même les anecdotes de la nature. Quand o'n en a acquis une grande connaissance , on ne fait pas tant de cas des systèmes, peut-être parce qu'ils deviennent d'autant plus difficiles et plus incertains , qu'il les faut ajuster à un plus grand nombre de faits; et pareillement ceux qui savent beaucoup d'anecdotes historiques, estiment peu les grands corps d'histoire, qui sont des systèmes à leur manière.

Le père de Homberg souhaitait avec passion qu'il terminât enfin ses courses savantes , et revînt se fixer dans son pays , où , pour s'assurer de lui , il l'aurait marié. Mais l'amour des sciences et de la liberté l'emporta encore du fond du Nord en Hollande pour la troisième fois , et de Hollande il repassa en France pour la seconde^ et il y vit, selon sa manière ordinaire de voir , les provinces qu'il n'avait pas vues dans son premier voyage.

A la fin le père s'impatientait, et faisait des instances plus sérieuses et plus pressantes que jamais pour le retour. Homberg obéissait , et le jour de son départ était arrivé ; il était prêt à monter en carrosse , lorsque Colbert l'envova chercher de la part du roi. Ce ministre.

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persuadé que les gens d'un mérite singulier étaient bons à un état, lui fit, pour l'arrêter, des offres si avantageuses, que Homberg demanda un peu de temps pour prendre son parti, et prit enfin celui de demeurer.

Sa puissante raison était que la pratique familière aux protestans de lire tous les jours un chapitre de l'Ecriture-Sainte , lui avait rendu fort suspecte l'église protestante dans laquelle il était né, et qu'il se sentait fort ébranlé pour rentrer dans l'église catholique; ce qu'il fit en 1682. L'année suivante, les lettres et lui perdirent Colbert ; et de plus il fut déshérité par son père pour avoir changé de religion.

Il entra en grande liaison avec l'abbé Chalucet, depuis évéque de Toulon, fort curieux de chimie. Hombert y était trop habile pour aspirer à la pierre philosophale, et trop sincère pour entêter personne de cette vaine idée. Mais un autre chimiste, avec qui il travaillait chez le prélat , voulant convaincre l'incrédulité de son associé , lui donna en pur don un lingot d'or prétendu philosophique, mais toujours de très bon or, qui valait bien 4oo fr. ; tromperie qui, comme il l'avouait, lui vint alors assez à propos. En observant de près la conduite d'un homme qui en savait tant, il craignit, peut-être par un excès de prudence, qu'il n'en sût trop; et pour mieux rompre tout commerce, aussi bien que par quelques autres raisons , il retourna à Rome en i685.

Il y portait toute sa récolte du Nord ; et il en profita par une pratique de médecine peu connue en ce pays-là, et heureuse. Il négligeait assez sa qualité de docteur a Wittemberg , et on le prenait pour un méde-

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cin qui ne l'était que de génie , et non par des degrés ; cependant assez de gens avaient la hardiesse de se conlier à lui, et s'en trouvaient bien. Il lui manquait une qualité dont le défaut rendait la confiarice qu'on avait en lui encore plus hardie ; il ne vantait ni ses remèdes, ni sa capacité : n'osait dire plus qu'il ne savait , ni donner le vraisemblable pour assuré; et par-là il ne pouvait guère être le médecin que de malades assez raisonnables. Il se faisait même peu d'honneur des succès, et renvoyait à la nature la plus grande partie de la gloire ; mais au lieu de l'art de se faire valoir, il avait celui de découvrir assez juste, par des raisonnemens fins, la cause d'ulTe maladie , et le remède qui convenait. Cette sagacité d'esprit particulière valait la grande expérience d'un médecin qui n'eût été toute sa vie que médecin.

Il revint à Paris au bout de quelques années : et tant de connaissances singulières qu'il avait acquises, ses phosphores , une machine pneumatique de son invention , plus parfaite que celle de Guericke, et que celle de Boyle qu'il avait vue à Londi'es ; les nouveaux phénomènes qu'elle lui produisait tous les jours ; des microscopes de sa façon, très simples, très commodes et très exacts, autre source inépuisable de phénomènes; une infinité d'opérations rares , ou de découvertes de chimie, lui donnèrent ici une des premières places entre les premiers savans. Régis , dans son Système de philosophie imprimé en 1690, finit le traité d'optique par dire, que tcut ce qu'il en a écrit est ccnjirmé par des expériences qui ont été faites par Hcmhercr , çentilhcmme allemand, si fameux par les grandes connaissances qu'il a de la physique, mais surtout par l'adresse et l'exaciitiidt extrême avec laquelle il fait le u te s sortes d'expériences.

DE HOMBERG. 3i5

Nous avons déjà dit dans l'éloge de Tournefort, que dès que l'abbé Bignon eut, en i6gi, la direction de l'académie des sciences, il y fit entrer Hondjerg et Tournefort, qui furent ses premiers nés* Il donna aussi à Homberg le laboratoire de l'académie , et par-là une entière liberté de travailler en chimie sans inquiétude. L'académie , par le concours de quelques circonstances malheureuses, était tombée alors dans une assez grande langueur. Souvent on ne trouvait pas de quoi occuper les deux heures de séance : mais dès que Homberg eut été reçu , on vit que l'on avait une ressource assurée. Il était toujours prêt à fournir du sien ; et l'on s'était fait sur sa bonne volonté une espèce de droit qui l'assujétissait. Il n'eût presque osé paraître les mains vides. Sa grande abondance contribua beau coup à soutenir la compagnie jusqu'au renouvellement de 1699.

M. le duc d'Orléans, qui n'avait point alors de fonctions à remplir, dignes de sa naissance, se livrait au goût et au talent naturel qu'il a pour les sciences les plus élevées; et faisait à la philosophie 1 honneur de la croire digne de l'occuper au défaut du commandement des armées ou du gouvernement des états. Il voulut entrer dans les mystères de la chimie, et dans la physique expérimentale. L'abbé du Bois, qui avait eu l'honneur d'être précepteur de S. A. Pi., et qui était ravi de seconder des inclinations qu'il n'avait pas eu besoin de lui inspirer , lui indiqua Homberg , comme le plus propre à satisfaire sa curiosité. Il le présenta au prince, qui vit bientôt qu'il avait trouvé le physicien qu'il lui fallait. Il le prit auprès de lui en cette qualité» en 1702, lui donna une pension, et un laboratoire le

3i6 ÉLOGE

mieux fourni et le plus superbe que la chimie eut jamais eu. Là se rendait presque tous les jours le prince philosophe ; il recevait avidement les instructions de son chimiste, souvent même les prévenait avec rapidité; il entrait dans tout le détail des opérations , les exécutait lui-même, en imaginait de nouvelles ; et j'ai vu plusieurs fois le maître efirayé de son disciple. On ne le connaît pas , me disait-il en propres termes, lui qui était presque le seul confident de ses talens, c'est un rude travailleur. Il m'a répété ce discours depuis peu , en concluant de la physique a la régence , dont il a vu les premiers momens, et cette conclusion se justifie de jour en jour.

Ce fut aussi en 1702 que M. le duc d'Orléans fit venir d'Allemagne le grand miroir ardent convexe dont nous avons tant parlé dans nos histoires. Homberg eut le plaisir de voir que quelques systèmes qu'il avait imaginés devenaient des faits ; et ce qui lui fut encore plus sensible , il apprit quantité de faits qu'il n'eut pas devinés. Cette nouvelle espèce de fourneau donna une chimie nouvelle ; il était juste que l'application de S. A. R. à cette science fût marquée d'une époque singulière, et mémorable parmi tous les physiciens.

En 1704 , le p"ince voulut honorer Homberg d'une faveur encore plus particulière, et le faire son premier médecin. Lorsque ce choix était sur le point d'être déclaré , on lui vint offrir de la part de l'électeur Palatin, et d'une manière très pressante, des avantages plus considérables que ceux mêmes qui l'attendaient. L'attachement qu'il avait pour S. A. R. ne lui permit pa^ de délibérer. Il faut avouer qu'il s'y joignit aussi un autre attachement. Il songeait à un mariage, et

y songeait depuis si long-temps, que l'amour seul, sans une forte estime , n'eût pas produit tant de constance.

Il fut donc premier médecin de M. le duc d'Orléans à la fin de 1704. Par-là, il tombait dans le cas d'une de nos lois , qui porte que toute charge demandant résidence hors de Paris , est incompatible avec une place d'académicien pensionnaire. Il déclara nettement que s'il était réduit à opter , il se déterminait pour l'académie, sans comparaison moins utile; mais le roi le jugea digne d'une exception. Ce trait héroïque de son amour pour l'académie fut suivi de la part de son prince d'un autre trait encore plus héroïque; il ne fut pas offensé.

En 1708, Homberg se maria, et ce fut en quelque sorte dans l'académie. Il épousa Marguerite- Angélique Dodart, fille du fameux Dodart, celle pour qui il avait été si constant, et dont il avait tant éprouvé le caractère .

Quelques années après , il devint sujet à une petite dyssenterie , qu'il se guérissait , et qui revenait de temps en temps. Le mal se fortifia toujours , et fut enfin en 1710 cruel et dangereux. La patience du malade a toujours été celle d'un héros ou d'un saint. Peu de jours avant sa mort, il prit la liberté d'écrire à M. le duc d'Orléans sur sa régence; et à la fin de sa lettre , il employa ces expressions touchantes que son état fournissait , pour lui recommander tout ce qu'il avait le plus aimé, la veuve qu'il allait laisser, et l'académie des sciences. Sa prière pour l'académie a eu plus de succès qu'il n'eût osé l'espérer; le prince s'est réservé à lui seul le gouvernement immédiat de cette compagnie. Il

5i8 ELOGE

traite nos sciences comme un domaine particulier,

dont il est jaloux.

Homberg mourut le 24 septembre 1710 , après avoir reçu plusieurs fois les sacremens dans le cours de sa maladie.

Quoiqu'il fût d'une complexiou faible , il était fort laborieux , et. d'un courage qui lui tenait lieu de force. Outre une quantité prodigieuse de faits curieux de physiques rassemblés dans sa tète , et présens à sa mémoire , il avait de quoi faire un savant ordinaire en histoire et en langues. Il savait même de l'hébreu. Son caractère d'esprit est marqué dans tout ce qu'on a de lui : une attention ingénieuse sur tout, qui lui faisait naître des observations où les autres ne voient rien; une adresse extrême pour démêler les routes qui mènent aux découvertes ; des tours d'expériences singuliers , et qui seraient trop artificieux , si on avait tort ne s'obstiner à connaître ; une finesse sensée , et une solidité délicate; une exactitude qui, quoique scrupuleuse, savait écarter tout l'inutile; toujours un génie de nouveauté , pour qui les sujets les plus usés ne l'étaient point. Il n a point publié de corps d'ouvrage. Il avait commencé a donner par morceaux dans nos histoires , des essais ou élémens de chimie; car de la manière dont il prenait la chimie , il avait lieu de ne pas croire que ce fût encore une science faite. On a trouvé darls ses papiers le reste de ces élémens en bon ordre et prêt pour l'impression. D'ailleurs, nous n'avonsde lui qu'un grand nombre de petits mémoires sur différens sujets particuliers : mais de ces petits mémoires, il n'v en a aucun qui ne donne des vues, et qui ne brille d'une certaine lumière; et il y en a plusieurs dont d'autres

auraient lait des livres avec le secours de quantité de choses communes qu'ils y auraient jointes. Nous avons déjà dit combien il était éloigné de l'ostentation ; il l'était autant du mystère, si ordinaire aux chimistes, et qui n'est qu'une autre espèce d'ostentation où l'on cache au lieu d'étaler. Il donnait de bonne grâce ce qu'il savait, et laissait aux gens à sentir le prix de ce qu'il leur avait donné. Sa manière de s'expliquer était tout-à-fait simple, mais méthodique, précise et sans superfluité. Soit que le français fût toujours pour lui une langue étrangère , soit que naturellement il ne fût pas abondant en paroles , il cherchait son mot presque à chaque moment ; mais il le trouvait. Jamais on n'a eu des mœurs plus douces ni plus sociables : il était même homme de plaisir ; car c'est un mérite de l'être , pourvu qu'on soit en même temps quelque chose d'opposé. Une philosophie saine et paisible le disposait à recevoir sans trouble les différens événemens de la vie , et le rendait incapable de ces agitations dont on a, quand on veut, tant de sujets. A cette tranquillité d'àme tiennent nécessairement la probité et la droiture : on est hors du tumulte des passions; et quiconque a le loisir de penser , ne voit rien de mieux à faire que d'être vertueux.

DU P. MALEBRANGHE

Nicolas Malebranche naquità Paris le 6 aoûil i638 de Nicolas Malebranohe , secrétaire du roi , trésorier des cinq grosses fermes sous le ministère du cardinal de Richelieu , et de Catherine de Lauzon , qui eut un frère vice-roi du Canada , intendant de Bordeaux , et enfin conseiller d'état. Il fut le dernier de dix enfans. Un de ses aines mourut en 1700 , conseiller delagrand'chambre , et fort estimé dans le parlement. . ■ ,;

Ce cadet, d'une si nombreuse famille, fut fort difficile à élever , à cause de la faiblesse de sa complexion , et de ses infirmités continuelles. Il avait même une conformation particulière , l'épine du dos tortueuse, et le sternum extrêmement enfoncé. Il lui fallut une éducation domestique ; et il ne sortit de la maison paternelle que pour faire sa philosophie au collège de la Marche , et sa théologie en Sorbonne. Il les fit en homme d'esprit , mais non en génie supérieur. Il s'était toujours destiné à l'état ecclésiastique , où la nature et la grâce l'appelaient également , et pour s'y attacher encore davantage , en conservant néanmoins une liberté qui ne lui était pas fort nécessaire , il entra dans la congrégation de l'Oratoire a Paris en 1660.

Il voulut se mettre dans quelque étude convenable à sa profession ; et par le conseil du P. le Cointe, fameux

DU P. MALEBRANCHE. Sai

auteur des Annales eccle s iasdci Franccrum, il s'appliqua à l'histoire ecclésiastique. Il commença par lire en grec Eusèbe, Socrate , Sozomène, Théodoret : mais les faits ne se liaient point dans sa tête les uns aux autres ; ils ne faisaient que s'effacer mutuellement, et un travail inutile produisit bientôt le dégoût. Le célèbre Simon , qui était alors de l'Oratoire et à Paris , voulut attirer à lui, c'est-à-dire à l'hébreu et à la critique de l'Ecriture- Sainte, ce déserteur de l'histoire ; et le P. Malebranche entra sous sa conduite dans cette nouvelle carrière peu différente de l'autre , aussi n'y faisait-il pas encore de grands progrès.

Un jour, comme il passait par la rue Saint-Jacques, un libraire lui présenta le Traité de l'Hcmme de Descartes , qui venait de paraître. Il avait vingt-six ans, et ne connaissait Descartes que de nom , et par quelques objections de ses cahiers de philosophie. Il se mit à feuilleter le livre , et fut frappé comme d'une lumière qui en sortit toute nouvelle à ses yeux. Il entrevit une science dont il n'avait point d'idée , et sentit qu'elle lui convenait. La philosophie scolastique qu'il avait eu tout le loisir de connaître , ne lui avait point fait, en faveur de la philosophie en général, l'effet delà simple vue d'un volume de Descartes : la sympathie n'avait point joué ; l'unisson n'y était point ; cette philosophie ne lui avait point paru une philosophie. Il acheta le livre, le lut avec empressement, et, ce qu'on aura peut-être peine à croire , avec un tel transport, qu'il lui en prenait des battemens de cœur qui l'obligeaient quelquefois d'interrompre sa lecture. L'invisible et inutile vérité n'est pas accoutumée à trouver tant de sensibilité parmi les hommes, et les objets les plus or-

3i2 ELOGE

dinaires de leurs passions se tiendraient heureux d'yen

touver autant.

Il abandonna donc absolument toute autre étude pour la philosophie de Descartes. Quand ses confrères et ses amis , les critiques et les historiens , à qui tout cela paraissait bien creux, lui en faisaient des reproches, il leur demandait si Adam n'avait pas eu la science parfaite; et comme ils en convenaient selon l'opinion commune des théologiens , il leur disait que la science parfaite n'était donc pas la critique ou l'histoire , et qu'il ne voulait savoir que ce qu'Adam avait su.

Il en apprit en peu d'années du moins autant que Descartes lui-même en savait ; car en philosophie, plus on pense , plus on fait de progrès , et un homme dans le même temps pense beaucoup plus qu'un autre : mais pour les sciences de faits , un homme ne lit dans un temps que ce qu'un autre aurait pu lire. Ainsi le génie fait les philosophes aussi bien que les poètes, et le temps fait les sa vans. Le P. Malebranche devint si rapidement philosophe , qu'au bout de dix. années de cartésianisme, il avait composé le livre de \2i Recherche de la Vérilé.

D'abord , pour sonder le goût du public, il en laissa courir le premier volume manuscrit. L'abbé de Saint- Jacques , homme d'une rare vertu, et qui disposait de la librairie sous le chancelier d'Aligre son père , le lut, et aussitôt en fit expédier le privilège oratis en 1674.

Ce livre fit beaucoup de bruit: et quoique fondé sur des principes déjà connus, il parut original. L'auteur était cartésien, mais comme Descartes, il ne paraissait pas l'avoir suivi, mais rencontré. Il règne en cet ouvrage un grand ar< de mettre des idées abstraites dans

DU P. MALEBRANCHE. 3a3

leur jour , de les lier ensemble, de les fortifier par leur liaison. Il s'y trouve même un mélange adroit de quantité de choses moins abstraites, qui , étant facilement entendues, encouragent le lecteur à s'appliquer aux autres, le flattent de pouvoir tout entendre, et peutêtre lui persuadent qu'il entend tout à peu près. La diction , outre qu'elle est pure et châtiée, a toute la dignité que les matières demandent, et toute la grâce qu'elles peuvent souffrir. Ce n'est pas qu'il eût apporté aucun soin à cultiver les talons de l'imagination ; au contraire , il s'est toujours fort attaché à les décrier : mais il en avait naturellement une fort noble et fort vive, qui travaillait pour un ingrat malgré lui-même , et qui ordonnait la raison en se cachant d'elle.

Ce premier volume de la Recherche de la Vérité eut trop de succès pour n'être pas critiqué. Il le fut par Toucher, chanoine de Dijon, à qui le P. Malebranche répondit dans la préface du second volume qu'il donna l'année suivante.

La Recherche de la Vérité complète n'en eut que plus d'éclat. De nouvelles vérités naissent des précédentes; et en cette matière , plus les générations sont nombreuses, plus elles sont nobles. L'ouvrage enleva un grand nombre de suffrages illustres, entre autres celui d'Arnaud , fort considérable par lui-même , et encore plus par les suites.

Je passe sous silence des répliques de Foucher , et des réponses ou éclaircissemens, soit du P. Malebranche , soit du P. des Gabets , bénédictin , qui avait embrassé son système. Tout cela produisit une suite d'écrits , et presque nulle instruction. Ce n'était que les principes de la recherche peu étendus ou déguisés d'une

part, et de l'autre plus développés, ou tournés différeniment. L'nelongiie dispute sur des matières philosophiques peut contenir peu de philosophie.

On voit par l'exemple du P. des Gabets, que \ai Recherche de la Vérité avait déjà vivement persuadé quelques esprits. L'auteur qui avait songé sincèrement à instruire, ne goûtait pas les appiaudissemens du public sans cette persuasion , parce qu'il ne tournait qu'à sa gloire ; au lieu que la persuasion eut tourné à celle de la vérité : mais il fallait souvent qu'il prît patience, et se contentât de n'être qu'applaudi. Aussi sa doctrine impose-t-elle des conditions fort dures : elle veut qu'oui se dépouille Sr.ns cesse de ses sens et de son imagination; que par l'efFort d'une méditation suivie , on s'élève à une certaine région d'idées , dont l'accès est si difficile, que même parmi les philosophes , pour qui tous les autres hommes sont peuple, il y a encore un peuple qui ne peut guère aller jusques-là. Cependant ce système , quoique si intellectuel et si délié, s'est répandu avec le temps, et le nombre de ses sectateurs fait assez d'honneur à l'esprit"liumain. Il est vrai que ce sont quelquefois ces conditions si dures qui ont de l'attrait pour lui, et qui le gagnent.

Le livre de la Recherche delà Vérité est plein de Dieu. Dieu est le seul agent , et cela dans le sens le plus étroit; toute vertu d'agir, toute action lui appartient immédiatement : les causes secondes ne sont point des causes; ce ne sont que des occasions qui déterminent l'action de Dieu , des causes occasionnelles. D'ailleurs quelques points de la religion chrétienne , comme le péché originel, sont prouvés ou expliqués dans ce livre. Cependant le P, Malebranche n'avait pas encore exposé son

DU P MALEBIIA^CHE. ],'>

système entier par rapport à la religion, ou plu loi lu manière dont il accordait la religion avec son système de philosophie. Il le fit à la sollicitation du duc de Chevreuse, dans ses Ccnversadcns chrétiennes , en 1677. Là , il introduisit trois personnages : Théodore , qui est lui-même ; Aristarque , homme du monde , qui a peu d'habitude avec les idées précises, qui a beaucoup lu , et n'en sait que moins penser ; et Eraste , jeune homme qui n'est gâté ni par le monde, ni par la science , et qui saisit , par une attention exacte et docile , ce qui échappe à l'imagination tumultueuse d' Aristarque. Le dialogue en est bien entendu , les caractères finement observés ; et Aristarque y est , comme il devait être , philosophiquement comique. Théodore sait encore mieux que le Socrate de Platon , faire accoucher ses auditeurs des vérités cachées qui étaient en eux ; il leur prouve , ou leur fait découvrir par eux-mêmes l'existence de Dieu, la corruption de la nature par le péché originel , la nécessité d'un réparateur ou médiateur , et celle de la grâce. Le fruit de ces entretiens est la conversion d'Aristarque au système chrétien du P. Malebranche , et l'entrée d'Eraste dans un monastère.

Dans une édition suivante de ses Ccnversaticns chrétiennes , le P. Malebranche ajouta des méditations , où d'une ccnsidéralicn philosophique il tire toujours une élévation à Dieu. Peut-être voulut-il par-là répondre à quelques bonnes âmes, qui lui reprochaient que sa philosophie abstraite , et par conséquent sèche , ne pouvait produire des mouvemens de piété assez affectueux et assez tendres. H y a cependant assez d'apparence qu'à cet égard les idées métaphysiques seront toujours pour la plupart du monde comme la flamme

de l'esprit de vin , qui est trop subtile pour brûler du

bois.

Le dessein qu'il a eu de lier la religion à la philosophie , a toujours été celui des plus grands hommes du christianisme. Ce n'est pas qu'on ne puisse assez raisonnablement les tenir toutes deux séparées , et pour prévenir tous les troubles, régler les limites des deux empires ; mais il vaut encore mieux réconcilier les puissances , et les amener à une paix sincère. Quand on y a travaillé , on a toujours traité avec la philosophie dominante, les anciens pères avec celle de Platon, S. Thomas avec celle d'Aristote ; et à leur exemple, le P. Malebranche a traité avec celle de Descartes, d'autant plus nécessairement, qu'à l'égard de ses principes essentiels , il n'a pas cru qu'elle dût être comme les autres, dominante pour un temps. Il n'a pas seulement accordé cette philosophie avec la religion ; il a fait voir qu'elle produit plusieurs vérités importantes de la religion , peut-être un seul point lui a-t-il donné presque tout. On sait que la preuve de la spiritualité de l'dme , apportée par Descartes, le conduit nécessairement à croire que les pensées de l'âme ne peuvent être causes physiques des mouvemens du corps , ni les mouvemens du corps causes physiques des pensées de l'àme ; que seulement ils sont réciproquement causes occasionnelles , et que Dieu seul est la cause réelle et physique déterminée a agir par ces causes occasionnelles. Puisqu'un esprit supérieur à un corps , et plus noble , ne le peut mouvoir , un corps ne peut non plus en mouvoir un autre ; leur choc n'est que la cause occasionnelle de la communication des mouvemens, que Dieu distribue entre eux selon certaines loisélablies par lui-même, et

certainement inconnues aux corps. Dieu est donc le seul qui agisse, soit sur les corps , soit sur les esprits; et de là il suit que lui seul, et absolument parlant, il peut nous rendre heureux ou malheureux , principe très fécond de toute la morale chrétienne. Puisque Dieu agit sur les corps par des lois générales , il agit de même sur les esprits. Des lois générales régnent donc partout , c'est-à-dire des volontés générales de Dieu , et c'est par elles qu'il entre tant dans l'ordre de la nature que dans celui de la grâce , des défauts que Dieu n'aurait pu empêcher que par des volontés particulières peu dignes de lui. Cela répond aux plus grandes objections qui se fassent contre la Providence. C'est là tout le système, dans un raccourci qui ne lui est pas avantageux. Plus on le verra développé , plus la chaîne des idées sera longue, et en même temps étroite. Jamais philosophe n'a si bien su l'art dVn former une.

Elle l'avait conduit à des vues particulières sur la grâce, non à l'égard du dogme , mais de la manière de l'expliquer. Il ne s'accordait nullement avec le fameux P. Quesnel , qui était encore de l'Oratoire , et qui avait embrassé les sentimens d'Arnaud. Le P. Quesnel , pour savoir mieux à quoi s'en tenir , souhaita que son maître eût connaissance des pensées du P. Malebranche , et lia une partie entre eux chez un ami commun. Le fond du système dont il s'agissait, est que l'ànie humaine de Jésus-Christ est la cause occasionnelle de la distribution de la grâce, par le choix qu'elle fait de certaines personnes pour demander à Dieu qu'il la leur envoie ; et que , comme cette âme , toute parfaite qu'elle est, est finie , il ne se peut que l'ordre de la grâce n'ait ses défectuosités, aussi bien que celui de la nature. Il

n'y avait guère d'apparence qu'Arnaiid dût recevoir avec docilité ces nouvelles leçons. A peine le P. Malebranche avait-il commencé à parler, qu'on disputa, et par conséquent on ne s'entendit guère ; on ne convint de rien , et on se sépara avec assez de mécontentement réciproque. Le seul fruit de la conférence fut que le P. Malebranche promit de mettre ses sentimens par écrit, et M. Arnaud d'y répondre; ou , ce qui revient à peu près au même , il promit la guerre au P. Malebranche.

Malgré la grande réputation d'Arnaud , son extrême vivacité sur la matière delà grâce, qui était presque son domaine , le P. Malebranche osa tenir sa parole , et composer son traité de la nature et de la frâcc. Il en fit faire une copie pour Arnaud ; mais ce docteur se retira de France en ce temps-là. On la lui envoya en Hollande, et le p. Malebranche fut plus d'un an sans en entendre parler. Ses amis le pressèrent de publier son ouvrage, et il consentit qu'on l'envoyât à Elzevir, qui l'imprima en 1680. Arnaud, qui était sur les lieux, en vit quelques feuillets , et par zèle , ou pour son opinion , ou pour le P. Malebranche , il voulut arrêter cette impression ; mais il n'en put venir à bout , et il ne songea plus qu'à répondre.

Dans cet intervalle, le P. jMalebranche fit ses Médilaticns chrétiennes et métaphysiques , qui parurent en iG83. C'est un dialogue entre le verbe etlui. Il était persuadé que le verbe est la raison universelle ; que tout ce que voient les esprits créés, ils le voient dans cette substance incréée , même les idées des corps; que le verbe est donc la seule lumière qui lious éclaire , et le seul maître qui nous instruit; ot sur ce fondement , il l'in-

DU P. xMALEBRANCHE. 329

iroduit parlant à lui comme à son disciple, et lui découvrant les plus sublimes vérités de la métaphysique et de la religion. Il n'a pas manqué d'avertir dans sa préface, qu'il ne donne pas cependant pour vrais discours du verbe tous ceux qu'il lui fait tenir ; qu'à la vérité ce sont les réponses qu'il croit avoir reçues lorsqu'il l'a interrogé, mais qu'il peut ou l'avoir mal interrogé , ou avoir mal entendu ses réponses , et qu'enfin tout ce qu'il veut dire , c'est qu'il ne faut s'adresser qu'à ce maître commun et unique. Du reste, on peut s'assurer que le dialogue a une noblesse digne , autant qu'il est possible , d'un tel interlocuteur,. L'art de l'auteur,! ou plutôt la disposition naturelle où il se trouvait, a su y répandre un certain sombre auguste et majestueux , propre à tenir les sens et l'imagination dans le silence, et la raison dans l'attention et dans le respect; si la poésie pouvait prêter des ornemens à la philosophie, elle ne lui en pourrait pas prêter de plus philosophiques.

En cette année i683, Arnaud fit le premier acte d'hostilité. Il n'attaquait pas le traité de la nature et de la grâce, mais l'opinion que l'on voit toutes choses en Dieu , exposées dans la Recherche de la Vérité, qu'il avait lui-même vantée autrefois. Il intitula son ouvrage : Des vraies et des fausses idées. Il prenait ce chemin , qui n'était pas le plus court , pour apprendre , disait-il , au P. Malebranche à se défier de ses plus chères spéculations métaphysiques , et le préparer par-là à se laisser plus facilement désabuser sur la grâce. Le P. Malebi^ny che de son côté se plaignit de ce qu'une matière dont il n'était nullement question, avait été malignement choisie , parce qu'elle était lapins métaphysique , et par

33o ELOGE

conséquent la plus susceptible de ridicule aux yeux de la plupart du monde. Il y eut plusieurs écrits de part et d'autre. Comme ils étaient en forme de lettres à un ami commun, d'abord les deux adversaires, en lui parlant l'un et l'autre, disaient souvent : notre ami. Mais cette expression vient à disparaître dans la suite; il lui succède des reproches assaisonnés de tout ce que la charité chrétienne y pouvait mettre de restrictions et de tours qui ne nuisent guère au fond. Enfin Arnaud en vint à des accusations certainement insoutenables, que son adversaire met une étendue matérielle en Dieu , et veut artificieusement insinuer des dogmes qui corrompent la pureté de la religion. Sur ces endroits, le P. Malebranche s'adresse à Dieu, et le prie de retenir sa plume et les mouvemens de son cœur. On sent que le génie de Arnaud était tout-k-fait guerrier, et celui du P. Malebranche fort pacifique. Il dit même en quelque endroit, qu'il était bien las de donner au monde un spectacle aussi dangereux que ceux contre lesquels on déclame le plus. D'ailleurs Arnaud avait un parti nombreux qui chantait victoire pour son chef dès qu'il paraissait dans la lice. Le P. Malebranche au contraire était , à ce qu'il prétendait , sans considération , et même une personne méprisable ; mais cela même bien pris, était un avantage qu'il ne manque pas aussi quelquefois de faire valoir. Quant au fond de la question , on peut penser avec quelle subtilité et quelle force elle fut traitée. A peine l'Europe eut-elle fourni encore deux pareils athlètes. Mais où prendre des juges ? Il n'y avait qu'un petit nombre de personnes qui pussent être seulement spectateurs du combat ; et parmi ce petit nombre, presque tous étaient de l'un ou de l'autre parti. Un

DU P. MALEBRANCHE. 33i

seul transfuge eût été compté pour une victou*e entière; mais il n'y eut point de transfuge.

Pendant la chaleur de cette contestation , parut en 1684 le Traité de morale^ qui n'y avait nul rapport, et qui avait été composé auparavant. Le P. Malebranche y tire tous nos devoirs des principes qui lui sont particuliers. On est surpris et peut-être fâché de se voir conduit par la seule philosophie aux plus rigoureuses obligations du christianisme; on croit communément pouvoir être philosophe à meilleur marché.

Toute la contestation sur les idées n'avait été qu'un prélude; Arnaud n'avait encore attaqué que les dehors : enfin il vint au corps de la place , et publia, en i685 , Réflexions philcscphiques et théclcgiques sur le traité de la nature et de la grâce. 11 y prétendait renverser absolument la nouvelle philosophie ou théologie du P. Malebranche que celui-ci soutenait n'être ni nouvelle ni sienne^ parce qu'il n'aurait pas eu, disait-il, l'esprit de l'inventer, louange très forte qu'il lui donnait. Il croyait en effet que sa philosophie appartenait à Descartes , et sa théologie à saint Augustin : mais s'ils avaient posé les fondemens de l'édifice, c'était lui qui l'avait élevé et porté si haut, qu'eux-mêmes peut-être en eussent été surpris. 11 répondit à Arnaud toujours de la même manière, et avec le même succès. Arnaud fut vainqueur dans son parti , et le P. Malebranche dans le sien. Son système put souffrir des difficultés; mais tout système purement philosophique est destiné à en souffrir, à plus forte raison un système philosophique et théologique tout ensemble. Celui-ci ressemble à l'univers , tel qu'il est conçu par le P. IMalebranche même ; ses délecluosi-

tés sont réparées par la grandeur, la noblesse , l'ordre,

l'universalité des vues.

Après avoir satisfait à Arnaud , du moins après s'être satisfait lui-même de bonne foi , il se résolut à abandonner la dispute , tant parce qu'il en était naturellement ennemi , que parce qu'il croyait que rien n'était plus propre a faire perdre le fil important des vérités, et que les lecteurs , long-temps çà et là dans le vaste pays du pour et du contre, ne savaient plus à la fin où ils en étaient. 11 ramassa toutes les matières coiitestées , ou plutôt tout son système , dans un nouvel ouvrage , qui n'eut aucun air de contestation; Ce furent les Entretiens sur la métaphysique et sur la religion, imprimés en 1688. Ce livre n'était, comme il en convenait luimême , que les livres précédens . et tous ensemble n'é-'* talent que Isl Recherche de la Vérité. Mais il présentait lé^ mêmes choses dans de nouveaux jours , les appuyait dé" nouvelles preuves , en tirait des conséquences nouvel-' les, et cela même pouvait faire voir combien ce système ' était arrêté et fixe , facile à prouver, fertile en consé- ' quences. Il savait que la vérité , sous une certaine'*' forme, frappera tel esprit, qu'elle n'aurait pas touché sous une autre. C'est ainsi à peu près que la nature est si prodigue en semences de plantes ; il lui suffit que sur un grand nombre de perdues, il y en ait quelqu'une qui vienne à bien.

J'ai parlé ailleurs de la contestation qu'eut le P. Malebranche avec Régis , sur la grandeur apparente de la lune, et en général sur celle des objets ; et sans me mêler de décider la question, ce qui n'appartiendrait pas à un historien , et encore moins à moi, j'ai rapporté qu'elle fut jugée , par quatie des plus grands géomc-

très , en laveur du P. Malebranehe , et cela dans l'éloge même de Régis, parce que ces éloges ne sont qu'historiques, c'est-à-dire, vrais. Régis renouvela la dispute des idées, et attaqua de plus le père IMalebranche sur ce qu'il avait avancé que le plaisir rend heureux. Ainsi, malgré sa vie plus que piiilosophique et très chrétienne , il se trouva le protecteur des plaisirs. A la vérité la question devint si subtile et si métaphvsique , que leurs plus grands partisans auraient mieux aimé y renoncer pour toute leur vie , que d'être obligés à les soutenir comme lui.

Nous ne parlons point de quelques adversaires moins illustres qu'il a eus , ou de quelques contestations moins intéressantes qu'il a essuyées. Il était assez naturel que non-seulement la nouveauté et la singularité de ses vues , mais aussi que sa réputation seule lui attirât des contradictions. On pouvait l'attaquer pour la gloire de l'avoir attaqué; mais il lui survint une nouvelle guerre par une voie toute différente. Le P. dom François Lamy , bénédictin , dans son livre de la connaissance de soi-même , voulut appuyer, de l'autorité du P. Mâlebranche , l'idée qu'il s'était faite de l'amour désintéressé qu'on doit avoir pour Dieu. Ces deux pères étaient amis; et môme le P. Lamy passait pour disciple du P. Malebranehe. Celui-ci trouva mauvais d'avoir été cité pour garant d'un sentiment qu'il prétendait n'être nullement le sien ; et il faut remarquer que cette matière était alors plus délicate que jamais , parce quelle avait rapport au Quiétisme , dont on faisait beaucoup de bruit, et que l'amour désintéressé en paraissait une branche. Il était par cette raison fort décrié; et les théologiens combattaient un monstre dont il est vrai

que la réalité n'était point à craindre, mais dont le nom était fort dangereux. Le P. Malebranche , pour donner une déclaration publique de ce qu'il pensait, fit sou Traité de l'amour de Dieu en 1697. Là, sans attaquer personne, et sans nommer seulement le P, Lamy, il expose selon ses principes quel doit être cet amour, et comment il est toujours intéressé : mais il faut convenir qu'il ne le met guère plus à la portée du commun des hommes, que l'amour du P. Lamy. Après cet ouvrage, qui n'est nullement sur le ton delà dispute, et qui renferme tout ce que le P. Malebranche pouvait dire d'instructif sur ce sujet, il en parut d'autres qui ne sont que de dispute avec peu d'instruction. Le P. Lamy soutint qu'il avait bien pris la pensée du P. Malebranche, mais que celui-ci en changeait. Le P. Malebranche nia fortement l'un et l'autre. Il se plaignait qu'après que Régis l'avait accusé de favoriser le sentiment d'Epicure sur les plaisirs, le P. Lamy l'accusait d'une morale si pure, qu'elle excluait tout plaisir de l'amour de Dieu. Il a lait souvent cette plainte de n'être pas entendu, et même de Arnaud. Ses idées métaphysiques sont des espèces de points indivisibles ; si on ne les attrape pas tout à fait juste, on les manque tout à fait.

La mort d'Arnaud était arrivée en 1694; mais cinq ans après on vit renaître la guerre de ses cendres par deux lettres posthumes de ce docteur sur la matière déjà tant traitée des idées et des plaisirs. Le P. Malebranche y répondit, et joignit à sa réponse un petit traité centre la préverUion. Ce n'est point, comme on pourrait se l'imaginer, un traité moral contre la maladie du genre humain la plus ancienne , la plus gé- \

nérale, et la plus incurable ; ce sont uniquement différentes démonstrations géométriqj^s par la forme , et , selon l'auteur, par leur évidenceljjfce ce paradoxe surprenant, que Arnaud n'a fait aucun des livres qui ont paru sous son nom contre le P. Malebranche. Il n'a besoin que d'une seule supposition , qui est que Arnaud a dit vrai lorsqu'il a protesté devant Dieu , qu'il avait toujours eu un désir sincère de bien prendre les sentimens de ceux qu'il combattait , et qu'il s'était toujours fort élciené d'employer les artifices pour donner de fausses idées de ces auteurs et de leurs livres. Cela supposé , les preuves sont victorieuses. Des passages du P. Malebranche manifestement tronqués , des sens mal rendus avec un dessein visible , des artifices trop marqués pour être involontaires, démontrent que celui quia fait le serment n'a pas fait les livres. Tout au plus Arnaud n'aurait écrit que comme cause générale déterminée par des causes occasioiinelles , défectueuses et imparfaites, c'est-à-dire par les extraits de quelques copistes.

Tandis que le P. Malebranche avait tant de contradictions à souffrir dans son pays , sa philosophie pénétrait à la Chine , et l'évêque de Rosalie l'assura qu'elle y était goûtée. Un missionnaire jésuite écrivit même à ceux de France , qu'ils n'envoyassent à la Chine que des gens qui sussent les mathématiques , et les ouvrages du P. Malebranche. Il est certain que cette nation, tant vantée jusqu'à présent pour l'esprit, paraît avoir beaucoup plus de goût que de talent pour les mathématiques ; mais peut-être, en récompense, la subtilité dont on la loue est-elle celle que la métaphysique demande. Quoi qu'il en soit , Rosalie pressa fort le P. Malebranche d'écrire pour les Chinois. Il le fit en

1708 par un petit dialogue intitulé : Entretien d'un phi- Icscphc chrétien et d'an philcscphe chinois sur la nature de Dieu. Le Chinois û.<9/k que la matière est éternelle, infinie , incréée , et qu'un ly, espèce de forme de la matière , est l'intelligence et la sagesse souveraine , quoiqu'il ne soit pas un être intelligent et sage, distinct de la matière, et indépendant d'elle. Le chrétien n'a pas beaucoup de peine k détruire cet étrange ly, ou plutôt à en rectifier l'idée , et a la changer en celle du vrai Dieu. U y a même cela d'heureux , que le ly étant , selon le Chinois, la raison universelle, il est tout disposé à devenir celle qui , selon le P. Malebranclie , éclaire tous les hommes, et dans laquelle on voit tout. Quoiqu'à cause du grand éloignement des philosophes Chinois, seuls intéressés a cet ouvrage, il ne parut pas devoir attirer de querelle au P. Malebranclie, il lui en attira pourtant une ; et ce fut avec les journalistes de Trévoux. Us ne convinrent pas de l'athéisme qu'an attribuait aux lettres de la Chine : mais le père Malebranche soutint , par quantité de livres des missionnaires jésuites, que cette accusation n'était que trop fondée.

Son dernier livre , qui a paru en 1715, a été les Réflexions sur la prémcticn physique, pour répondre à un livre intitulé : De l'action de Dieu sur les créatures, où l'on prétendait établir cette prémotion. L'auteur s'appuyait quelquefois du P. Malebranche, et l'amenait à lui : mais celui-ci ne voulut ni le suivre où il avait dessein de le mener, ni convenir qu'il s'égarait quand ils n'allaient pas ensemble. En un mot , le système de l'action de Dieu, en conservant le nom de la liberté, anéantissait la chose; et le P. Malebranche s'attacha à expliquer comment il la conservait entière. 11 représente la

première physique par une comparaison aussi concluante peut-être , et certainement plus touchante que tous les raisonnemens métaphysiques. Un ouvrier a fait une statue dont la tète , qui se peut mouvoir par une charnière , s'incline respectueusement devant lui, pourvu qu'il tire un cordon. Toutes les fois qu'il le tire, il est fort content des hommages de la statue : mais un jour qu'il ne le tire point , elle ne le salue point , et il la brise de dépit. Le P. Malebranche prouve aisément que dans ce système Dieu ne serait pas assez bon ni assez juste; il entreprend de prouver d'ailleurs que dans le sien il l'est assez et autant qu'il le doit être, quoiqu'il ne le soii pas comme Bayle et quelques philosophes auraient désiré. Ainsi, d'un coté , il décharge l'idée de Dieu de la fausse rigueur que quelques théologiens y attachent ; et de l'autre , il la justifie de la véritable rigueur que la religion nous y découvre : et il passe entre les deux écueils d'une théologie trop sévère et désespérante, d'une philosophie trop humaine et trop relâchée. Il finit son liyre par prier qu'on ne le juge point sans avoir pris la peine de le lire et de l'entendre ; et cette prière renouvelée dans un ouvrage , le dernier de tant d'ouvrages , marque assez combien cette faveur est difficile à obtenir du public.

Jusqu'ici nous n'avons guère représenté le P. Malebranche que comme métaphysicien ou théologien ; et en ces deux qualités, il serait étranger à l'académie des sciences, qui passerait témérairement ses bornes en touchant le moins du monde à la théologie , et qui s'abstient totalement de la métaphysique , parce qu'elle paraît trop incertaine et trop contentieuse, ou du moins d'une utilité trop peu sensible. Mais il était aussi grand

géomètre et grand physicien ; et son savoir en ces matières, répandu avec éclat dans ses principaux ouvrages, lui fit donner une place d'honoraire dans cette compagnie, lorsque le renouvellement s'en fit en 1699. La géométrie et la physique furent même les degrés qui les conduisirent à la métaphysique et à la théologie , et devinrent presque toujours dans la suite ou le fondement , ou l'appui , ou l'ornement de ses plus sublimes spéculations.

En 17 12, parut la dernière édition de la Recherche de la Vérité. H y a donné une théorie entière des lois du mouvement, sujet sur lequel il avait fort médité, et beaucoup rectifié ses premières pensées, dont il avait reconnu l'erreur : car les hommes se trompent ; et les grands hommes reconnaissent qu'ils se sont trompés. Il a de plus ajouté à cette édition un grand morceau de physique tout neuf, qui est le système général de l'univers. C'est celui de Descartes réformé, et cependant fort différent, il roule sur une idée qui a été très familière à ce grand inventeur, et qu'il n'a pas poussée aussi loin qu'il aurait du. Elle seule , selon le P. Malebranche , rend raison de tout ce qu'il y a de plus général et de plus inconnu dans la physique ; de la dureté des corps, de leur ressort, de leur pesanteur, de la lumière , de sa propagation instantanée, de ses réflections et réfractions , de la génération du feu , des couleurs. Il faut bien que cette idée soit une supposition , mais à peine en est-elle une , car elle estcopiée d'après une chose incontestable chez les cartésiens , et que les autres philosophes ne peuvent contester sans tomber dans d'étranges pensées. En un mot, comme l'univers cartésien est composé d une infinité de tour-

billons presque immenses , dont les étoiles fixes sont les centres; qu'ils ne se détruisent point les uns les autres pour en faire un total , mais ajustent leurs mouvemens de manière à pouvoir tourner tous ensemble , et chacun du sens qui convient au tout; que par leurs forces centrifuges ils se compriment sans cesse les uns les autres , mais se compriment également , et se conservent dans l'équilibre où ils se sont rais : de même le P. Malebranche imagine que toute la matière subtile répandue dans un tourbillon particulier, dans le nôtre, par exemple , est divisée en une infinité de tourbillons presque infiniment petits , dont la vitesse est fort grande , et par conséquent la force centrifuge presque infinie , puisqu'elle est le carré de la vitesse divisée par le diamètre du cercle. Voilà un grand fonds de force pour tous les besoins de la physique. Quand les particules grossières sont en repos les unes auprès des autres, et se touchent immédiatement, elles sont comprimées en tous sens par les forces centrifuges des petits tourbillons qui les environnent, et auxquels elle ne résiste par aucune autre force; et de là vient la dureté des corps. Si on les plie de façon que les petits tourbillons contenus dans leurs interstices ne puissent plus s'y mouvoir comme auparavant , ils tendent par leurs forces centrifuges à rétablir ces corps dans leur premier état; et c'est là le ressort. La lumière est une pression causée par le corps lumineux à toute là sphère des petits tourbillons environnans; et parce que tout est plein , cette pression se communique en un instant du centre de la sphère jusqu'à sa dernière surface. De plus , comme les pressions du corps lumineux se font par reprise , à cause qu'il est repoussé à chaque instant

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qu'il pousse, il se fait des vibrations de pression , dont le nombre plus ou moins grand dans un temps déterminé, produit les différentes couleurs; ainsi que le nombre des vibrations de l'air grossier ébranlé par un corps sonore, produit les diffcrens tons. Un petit tourbillon peut recevoir à la fois une infinité de pressions différentes, ce que ne pourrait pas un corps dur: et par conséquent une infinité de rayons différemment colorés peuvent passer par le même point physique sans se détruire et sans s'altérer. La réfraction vient de l'inégalité des pressions qui agissent sur un rayon , lorsqu'il vient à passer d'un milieu dans un autre. La pesanteur, phénomène si commun, et jusqu'à présent si incompréhensible , suit du même principe : mais l'explication en serait trop longue. Enfin le P. Malebranche regardait ces petits tourbillons comme la clef de toute la physique ; et c'est un grand préjugé en leur faveur, que de pouvoir être mis à tant d'usages.

Le P. Malebranche, quoique d'une mauvaise constitution , avait joui d'une santé égale, non seulement par le régime que sa piété et son. état lui prescrivaient , mais par des attentions particulières auxquelles il avait été obligé. Son principal remède , dès qu'il sentait quelque incommodité, était une grande quantité d'eau dont il se lavait abondamment le dedans du corps, persuadé que quand l'hydraulique était chez nous en bon état, tout allait bien. Mais enfin il tomba fort malade en 17 15, âgé de soixante-dix-sept ans; et l'on jugea d'abord qu'il y avait peu à espérer. C'était une défaillance universelle, sans fièvre, sans fluxion, sans obstruction , mais avec de vives douleurs. •

Cette maladie lui épargna le chagrin d'entrer dans

DU p. MALEBRAZV'CHE. 3^ i

une contestation qui venait encore le chercher, et troubler son repos.j^Un nouvel jCnnemi s'était déclaré, le père du Tertre , jésuite, qui publia cette année Une ample réfutation de tout son système. Le Père Malebranche avait passé malgré lui une bonne partie de sa vie les armes à la main , toujours sur la défensive ; et il n'y eut que la mort qui le put soustraire à cette fatalité. Il avait eu même à souffrir d'autres contradictions moins éclatantes et plus fâcheuses. On ferait une longue histoire des vérités qui ont été mal reçues chez les hommes, et de mauvais traitemens essuyés par les introducteurs de ces malheureuses étrangères.

Le P. Malebranche fut malade quatre mois, s'affaibiissant de jour en jour, et se desséchant jusqu'à n'être plus qu'un vrai squelette. Son mal s'accommoda à sa philosophie : le corps qu'il avait tant méprisé, se réduisit presque à rien ; et l'esprit, accoutumé à la supériorité , demeura sain et entier. Il n'en faisait usage que pour s'exciter à des sentimens de religion , et quelquefois , par délassement, pour philosopher sur le dépérissement de la machine. Il fut toujours spectateur tranquille de sa longue mort, dont le dernier moment, qui arriva le i3 octobre, fut tel que l'on crut qu'il reposait.

Depuis que la lecture de Descartes l'avait mis sur les bonnes voies , il n'avait étudié que pour s'éclairer l'esprit, et non pour se charger la mémoire; car l'esprit a besoin de lumières, et n'en a jamais trop : mais la mémoire est le plus souvent accablée de fardeaux inutiles; aussi ne cherche-t-elle qu'à les secouer. Il avait donc assez peu lu, et cependant beaucoup appris. Il retranchait de ses lectures celles qui ne sont que de pure

érudition ; un insecte le touchait plus que toute l'histoire grecque ou romaine : et en effet un grand génie voit d'un coup-d'œil beaucoup d'histoires dans une seule réflexion d'une certaine espèce. Il méprisait aussi , cette espèce de philosophie, qui ne consiste qu'à apprendre lessentimens de différens philosophes. On peut savoir l'histoire des pensées des hommes sans penser. Après cela, on ne sera pas surpris qu'il n'eût jamais pu lire dix vers de suite sans dégoût. Il méditait assidûment, et même avec certaines précautions , comme de fermer ses fenêtres. Il avait si bien acquis la pénible habitude de l'attention , que quand on lui proposait quelque chose de difficile , on voyait dans l'instant son esprit se pointer vers l'objet, et le pénétrer. Ses délassemens étaient des divertissemens d'enfant; et c'était par une raison très digne d'un philosophe, qu'il y recherchait cette puérilité honteuse en apparence ; il ne voulait point qu'ils laissassent aucune trace dans son âme : dès qu'ils étaient passés, il ne lui restait rien, que de ne s'être pas toujours appliqué. 11 était extrêmement ménager de toutes les forces de son esprit , et soigneux de les conserver à la philosophie. Cette simplicité que les grands hommes osent presque seuls se permettre, et dont le contraste relève tout ce qu'ils ont de rare, était parfaite en lui. Une piété fort éclairée, fort attentive et fort sévère, perfectionnait des mœurs que la nature seule mettait déjà, s'il était possible, en état de n'en avoir pas beaucoup de besoin. Sa conversation roulait sur les mêmes matières que ses livres : seulement, pour ne pas trop effaroucher la plupart des gens , il tâchait delà rendre un peu moins chrétienne: mais il ne relâchait rien du philosophique. On la recherchait

beaucoup , quoique si sage et si instructive. 11 y affectait autant de se dépouiller d'une supériorité qui lui appartenait , que les autres affectent d'en prendre une qui ne leur appartient pas. Il voulait être utile à la vérité ; et il savait que ce n'est guère qu'avec un air humble et soumis qu'elle peut se glisser chez les hommes. Il ne venait presque point d'étrangers savans à Paris, qui ne lui rendissent leurs hommages. On dit que des princes allemands y sont venus exprès pour lui; et je sais que dans la guerre du roi Guillaume , un officier anglais prisonnier se consolait de venir ici, parce qu'aussi bien il avait toujours eu envie de voir Louis XIV et Malehranchc . Il a eu l'honneur de recevoir une visite de Jacques II, roi d'Angleterre. Mais ces curiosités passagères ne sont pas si glorieuses pour lui que l'assiduité constante de ceux qui voulaient véritablement le voir, et non pas seulement l'avoir vu. Mylord Quadrington, qui est mort vice-roi de la Jamaïque, pendant plus de deux ans de séjour qu'il fit à Paris , venait passer avec lui deux ou trois heures presque tous les matins. Je ne sais par quel hasard la nation anglaise nous fournit tant de suffrages : on y pourrait joindre encore une traduction anglaise de la Recherche de la f^érilé, faite par Taylor, parent du fameux Taylor. Mais enfin ce hasard, si c'en est un , est heureux; c'est une estime précieuse que celle d'une nation si éclairée, et si peu disposée à estimer légèrement. Les compatriotes du P. Malebranche sentaient aussi ce qu'il valait, et un assez grand nombre de gens de mérite se rassemblaient autour de lui. Ils étaient la plupart ses disciples et ses amis en même temps ; et l'on ne pouvait guère être l'un sans l'autre II eût été difficile d'être en liaison parti-

culière avec un homme toujours plein d'un système qu'on eût rejeté; et si l'on recevait le système, il n'était pas possible qu'on ne goûtât infiniment le caractère de l'auteur, qui n'était, pour ainsi dire, que le système vivant. Aussi jamais philosophe , sans en excepter Pythagore, n'a-t-il eu des sectateurs plus persuadés; et l'on peut soupçonner que pour produire cette forte persuasion , les qualités personnelles du P. Malebranche aidaient à ses raisonnemens.

Joseph Sauveur naquit à la Flèche le 24 mars i6o3 de Louis Sauveur, notaire, et de Renée des Hayes, qui étaient alliés aux meilleures familles du pays. Il fut absolument muet jusqu'à l'âge de sept ans, par le défaut des organes de la voix , qui ne commencèrent à se débarrasser qu'en ce temps-là, mais lentement et par degrés, et n'ont jamais été bien libres. Cette impossibilité de parler lui épargna tous les petits discours inutiles de l'enfance ; mais peut-être l'obligea-t-elle à penser davantage. Il était déjà machiniste; il construisaitde petits moulins; il faisait des syphons avec des chalumeaux de paille, des jets d'eau; et il était l'ingénieur des autres enfans, comme Cyrus devint le roi de ceux avec qui il vivait.

On le mit au collège des jésuites. Il n'était guère propre à y briller ; il ne parlait qu'avec beaucoup de

peipe , et en avait encore plus à apprendre par cœur. Sa mémoire se refusait à tout ce qui n'était que de pure mémoire , et ne saisissait rien qu'avec le secours du jugement. Il fut extrêmement négligé d'un premier régent qu'il eut, et n'avança guère sous lui. Il fit beaucoup mieux sous un second, qui démêla ce qu'il valait. On ne peut guère blâmer le premier, et il faut beaucoup louer le second.

Les oraisons de Cicéron , les poésies de Virgile , que sa rhétorique fit passer en revue devant lui , ne le touchèrent point. Par hasard l'arithmétique de Pelletier du Mans se présenta; il en fut charmé et l'apprit seul.

Sa passion naissante pour les sciences lui en donna une violente pour venir" à Paris; car il ne sentait que trop tout ce qui lui manquait à la Flèche. Il avait un oncle chanoine et grand-chantre de Tournus ; il prit le dessein d'aller le trouver pour en obtenir une pension qui le mît en état de subsister à Paris. Il fit le voyage en 1670 avec Coubard, son ami, présentement hydrographe du roi à Brest; voyage très philosophique, nonseulement par l'intention , mais par l'équipage. Ils remarquèrent sur leur route tout ce qu'ils purent, et même quelquefois plus qu'il ne devait encore leur être permis de remarquer. A Lyon, Sauveur entendant la fameuse horloge qui fait tant d'autres choses que de sonner l'heure, devina tout l'intérieur et toute l'énigme de la machine.

Sa famille le destinait à l'église , et dans cette vue l'oncle lui accordala pension pour étudier en philosophie et en théologie à Paris. Pendant sa philosophie, il apprit en un mois , et sans maître , les six premiers livres d'Euclide ; ce qui était fort différent de ce qu'on lui

enseignait , quoique rien n'y dût appartenir davantage. Cet essai et ce succès ne firent qu'irriter son goût pour les mathématiques, et il leur donna une application que la philosophie scolastique ne pouvait obtenir de lui. La théologie des écoles lui ressemblait trop pour être mieux traitée ; il l'abandonna bientôt : et pour ne sortir de son goût que le moins qu'il était possible , il se destina à la médecine , et fit un cours d'anatomie et de botanique. Il allait aussi fort assidûment aux conférences de Rohaut , qui en ce temps-là aidaient à familiariser un peu le monde avec la vraie philosophie.

Sauveur connut alors M. de Cordemoy , lecteur du Dauphin , et habile philosophe , qui parla de lui à l'évêque de Condom, depuis évèque de Meaux, précepteur du jeune prince. Ce prélat voulut voir Sauveur; il le tourna sur plusieurs matières de physique , le sonda, et le connut bien. Il lui donna un conseil qui ne pouvait partir que d'un hoijime d'esprit ; ce fut de renoncer à la médecine. Il jugea qu'il aurait trop de peine à y réussir avec un grand savoir, mais qu'il allait trop directement au but , et ne prenait point de tours; avec des raisonnemens justes , mais secs et concis , où les paroles étaient épargnées , et où le peu qui en restait par une nécessité absolue, était dénué de grâce. En effet, un médecin a presque aussi souvent affaire h l'imagination de ses malades , qu'à leur poitrine ou à leur foie ; et il faut savoir traiter cette imagination , qui demande des spécifiques particuliers.

Encore une chose détermina Sauveur à suivre le sage conseil de M. de Condom. Son oncle, qui vit qu'il ne pensait plus à l'état ecclésiastique , fit scrupule de lui continuer une pension qu'il prenait sur les revenus de

son bénéfice , et comme le jeune étudiant en médecine était encore bie]#éloigné d'en pouvoir tirer aucun secours, il se tourna entièrement du côté des mathématiques, et se résolut à les enseigner.

Les géomètres , qui encore aujourd'hui ne sont pas communs, l'étaient encore beaucoup moins. C'était un titre assez singulier, et qui par lui-même attirait l'attenfion. Le peu qu'il y en avait d'ans Paris n'étaient que des géomètres de cabinet, séquestrés du monde. Sauveur au contraire s'y livrait; et cela dans le temps heureux de la nouveauté. Quelques dames même aidèrent à sa réputation; une principalement, qui logeait chez elle le célèbre La Fontaine; et qui goûtant en même temps Sauveur, prouvait combien elle était sensible à toutes les différentes sortes d'esprit. Il devint donc bientôt le géomètre à la mode; et il n'avait encore que 28 ans lorsqu'il eut un écolier de la plus haute naissance, mais dont la naissance est devenue le moindre titre , le prince Eugène.

Un étranger de la première qualité voulut apprendre de lui la géométrie de De5cart2s; mais le maître ne la connaissait point encore. Il demanda huit jours pour s'arranger, chercha bien vite le livre , se mita l'étudier; et plus encore par le plaisir qu'il y prenait , que parce qu'il n'avait pas de temps à perdre , il y passait les nuits entières; laissait quelquefois éteindre son feu , car c'était en hiver, et se trouvait le matin transi de froid sans s'en être aperçu.

Il lisait peu, parce qu'il n'en avait guère le loisir; mais il méditait beaucoup parce qu'il en avait le talent et le goût. Il retirait son attention des conversations inutiles pour la placer mieux , et mettait à profit jus-

qu'au temps d'aller et de venir par les rues. Il devinait, quand il en avait besoin , ce qu'il eîMltrouvé dans les livres ; et pour s'épargner la peine de les cheîxher et de les étudier, il se les faisait lire.

La chaire de Ramus pour les mathématiques, qui se donne au concours étant venu à vaquer au collège royal, il se prépara à entrer dans la lice; mais il apprit qu'il fallait commencer le combat par une harangue. La difficulté de la faire , et plus encore celle de l'apprendre par cœur, lui firent abandonner l'entreprise.

Un géomètre entièrement renfermé dans sa géométrie, n'attendait certainement aucune fortune du jeu. Cependant la bassette fit plus de bien à Sauveur qu'à la plupart de ceux qui y jouaient avec tant de fureur. Le marquis de Dangeau lui demanda en 1678 le calcul des avantages du banquier contre. les pontes. 11 le fit au grand étonnement de quantité de gens , qui voyaient nettement évalué en nombre précis ce qu'ils n'avaient entrevu qu'à peine , et avec beaucoup d'obscurité. Comme la bassette était fort à la mode à la cour, elle contribua à v mettre Sauveur, qui fut heureux d'avoir traité un sujet aussi intéressant. Il eut l'honneur d'expliquer son calcul au roi et à la reine. On lui demanda ensuite ceux du quinquenove, du hoca, du lansquenet, jeux qu'il ne connaissait point , et dont il n'apprenait les règles que pour les transformer en équations algébriques , où les joueurs ne les connaissaient plus. Il a paru long-temps après un grand ouvrage d'une autre maiii sur les jeux de hasard , qui paraît en avoir épuisé lou^t le géométrique.

En 1680, il fut choisi pour être maître de mathématiques^des pages de madame la dauphine. Pendant un

voyage de Fontainebleau, le maréchal de Bellefonds l'engagea u faire un petit cours d'anatoniie pour les courtisans. Il sortait de sa sphère ordinaire , mais non pas de celle de son savoir. On dit que toute la cour allait l'entendre : mais je crains qu'on ne fasse trop d'honneur à toute la cour.

Il alla à Chantilly avec Mariotte en 1681 , pour faire des expériences sur les eaux. On sait'^combien elles peuvent fournir d'occupation à un mathématicien. Il fut connu du grand prince Louis de Condé, dont'l'ingénieuse et vive curiosité se portait à tout. Il prit beaucoup de goût et d'afTection pour Sauveur; il le faisait venir souvent de Paris à Chantilly, et l'honorait de ses lettres. Ln jour que Sauveur entretenait le prince sur quelque matière de science en présence de deux autres savans , ou qui faisaient profession de l'être , ils lui coupèrent la parole , ce qui n'était jamais difficile , et se mirent à expliquer ce qu'il avait entrepris. Quand ils eurent fini, le prince leur dit : Feus avez cru que Sauveur ne s'entendait pas bien , parce qu'il parle avec peine; mais je le suivais , et je l'entendais parfaitement. ï^^cus m'avez parlé leauccup plus élcquemment que lui, mais je ne vcus ai pas compris, et peut-être ne vous comprenez-vous pas vous-mêmes .

Il prit le temps de ses voyages de Chantilly , pour travailler à un traité de fortification. Quel oracle n'avait-il pas là ? Cependant quelques années après , se défiant de la simple spéculation qu'il avait sur ces matières , il y voulut joindfe la pratique, et même la plus périlleuse. Il alla au siège de Mons en 169Ï , et il v montait tous les jours la tranchée. Il exposait sa vie , seulement pour ne négliger aucune instruction , et l'a-

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ïnour de la science était devenu en lui un courage guerrier. Le siège fini , il visita toutes les places de Flandres. Il apprit le détail des évolutions militaires , les campemens , les marches d'armée ; enfin tout ce qui appartient à l'art de la guerre, où l'intelligence a pris un rang au-dessus de la valeur même. On ne connaissait guère que lui de mathématicien à la cour , et les mathématiques n'y étaient guère connues que par lui; et comme en cp pays-la la vogue est plus universelle que partout ailleurs, et qu'heureusement pour ce siècle , il n'y a plus d'éducation bien entendue sans mathématiques , il a eu l'honneur de les montrer à tous les jeunes princes et aux enfans de France. Ce serait une affectation inutile que d'enfler cet éloge du dénombrement de tous ces grands noms. Il serait inutile aussi de rapporter en détail la plupart de ses différens travaux ; des méthodes abrégées pour les grands calculs, des tables pour la dépense des jets-d'eau ; les cartes des côtes de France , qu'il réduisit par ordre de M, de Seignelay à la même échelle , et orienta de même façon , et qui composent le premier volume du J^eptune français ; le rapport des poids et des mesures de différens pays; une manière de jauger avec beaucoup de facilité et de précision toutes sortes de tonneaux ; un calendrier universel et perpétuel , qui découvrit la fausseté d'un titre qu'on donnait pour ancien , et fit condamner les faussaires , etc. On ne pourrait faire sentir que par une trop grande discussion la difficulté et le prix de ces sortes d'ouvrages, que n'estim«nt peut-être pas assez ceux qui ne se plaisent que sur la cime la plus élevée de la théorie. Sauveur ne faisait guère de cas que des mathématiques utiles, effet de sa solidité naturelle d'es-

DE SAUVEUR. 35i

prit, et peut-être aussi de l'habitude d'enseigner; car on ne mène pas des écoliers si loin , surtout ceux qu'il avait. Il demandait presque pardon de s'être amusé aux carrés magiques, qu'il avait poussés au dernier degré de spéculation. Il faut même convenir qu'il n'était pas trop prévenu en faveur des nouveaux géomètres de l'infini , qu'il appelait injinitaires , comme font ceux qui ne veulent pas trop les exalter. Ce n'est pas qu'il n'entendît bien leurs méthodes , et ne s'en servît même en cas de besoin : mais enfin il y a des goûts jusques dans la géométrie ; et les hommes forcés à être d'accord sur le fond , trouvent encore le secret de se partager ou sur le choix des vérités différentes , ou sur les moyens de parvenir aux mêmes vérités. Il en revient à la vérité en général l'avantage d'être recherchée, quelle qu'elle soit, et envisagée de tous les sens.

En 1686, Sauveur eut une chaire de mathématiques au collège royal. La harangue n'y mit point d'obstacle; car, comme il avait alors un grand nom , il osa la lire. Il n'avait écrit aucun des traités qu'il dicta. Ces matières , qui se lient par la raison , et n'ont point besoin de mémoire, étaient si présentes à son esprit, et si bien arrangées dans sa tête , qu'il n'avait qu'à les laisser sortir. Des copistes allaient écrire sous lui pour vendre ses traités; lui-même en achetait un exemplaire à la fin de chaque année. Quelquefois quand il trouvait des auditeurs attentifs et intelligens , il se laissait emporter au plaisir de les instruire ; et leur aurait donné toute la journée sans s'en apercevoir, si un domestique accoutumé à corriger ses distractions ne l'eût averti qu'il avait affaire ailleurs.

Il entra dans l'académie en 1699 , déjà rempli d'un

grand dessein qu'il méditait , d'une science presque toute nouvelle qu'il voulait mettre au jour, de son acoustique , qui doit être , pour ainsi dire , en regard avec l'optique. C'est un bonheur présentement assez rare que de découvrir des pays inconnus , mais c'est un grand travail que de les défricher. Il n'avait ni voix ni oreille , et ne songeait plus qu'à la musique. Il était réduit à emprunter la voix ou l'oreille d'autrui , et il en rendait en échange des démonstrations inconnues aux musiciens. 11 consulta souvent et utilement sur toutes les parties de son système , M. le duc d'Orléans, qui avait appris les mathématiques de lui , et qui sait parfaitement la musique , parce que c'est un des beauxarts. Le disciple s'acquitta, du moins en partie avec son maître. Une nouvelle langue de musique plus commode et plus étendue , un nouveau système des sons , un monocorde singulier, un échomètre, le son fixe , les nœuds des ondulations ont été les fruits des recherches de Sauveur. Il les avait poussées jusqu'à la musique des anciens Grecs et Romains , des Arabes, des Turcs et des Persans , tant il était jaloux que rien ne lui échappât de cette science des sons , dont il s'était fait un empire particulier. Nous avons trop parlé de ses découvertes dans nos histoires , pour en rien répéter ici. Jamais la mort d'un savant ne fait tant de tort aux sciences que quand elle interrompt des entreprises de longue suite.

Un grand nombre de vues , et un certain fil d'idées précieux , et quelquefois unique , périssent avec le premier inventeur,

M. de Vauban , qui était chargé du soin d'examiner les ingénieurs sur un art qu'on n'avait appris que de lui, ayant été fait maréchal de France en 1708 , pro-

posa au roi M. Sauveur pour cet examen , qui ne convenait plus à sa dignité. On sait de quel poids était son témoignage , non-seulement par ses lumières , mais par son zèle pour le bien du service. Sauveur lut agréé par le roi, et honoré d'une pension. Il retranchait de sa fonction d'examinateur tout le formidable inutile, ou même nuisible que d'autres y auraient pu mettre, et n'y conservait qu'une attention douce, mais fine et pénétrante. Quelquefois les ingénieurs sortaient.d' une simple conversation , examinés sans avoir cru l'être.

Quoique Sauveur eût toujours joui d'une bonne santé, et parût être d'un tempérament robuste, il fut emporté en deux jours par une fluxion de poitrine ; il mourut le 6 juillet 1716, en sa soixante-quatrième année.

Il a été marié deux fois. A la première il prit une précaution assez nouvelle ; il ne voulut point voir celle qu'il devait épouser jusqu'à ce qu'il eût été chez un notaire faire rédiger par un écrit les conditions qu'il demandait; il craignit de n'en être pas assez le maître après avoir vu. La seconde fois il était plus aguerri. Il a eu du premier lit deux fils ingénieurs ordinaires du roi, et officiers dans les troupes ; et du second un fils et une fille. Le fils a été muet jusqu'à sept ans , précisément comme son père , et ne fait que commencer à parler. Sauveur n'avait point de présomption. Je lui ai ouï dire que ce qu'un homme peut en mathématiques, un autre le pouvait aussi. La proposition n'est peut-être pas vraie , mais elle est modeste dans la bouche d'un grand mathématicien, car un médiocre aurait voulu tout égaler. Il avait beaucoup de peine à se contenter sur ses ouvrages, et il fallait qu'il les éloignât de

ses veux , et se les arrachât lui-même pour cesser d'y retoucher. Il éuit officieux , doux et sans humeur , même dans l'intérieur de son domestique. Quoiqu'il eût été fort répandu dans le monde, sa simplicité et son ingénuité naturelles n'en avaient point été altérées, et le caractère mathématique avait toujours prévalu.

Antoine Parent naquit à Paris le i6 septembre i666. Ses aïeux étaient de Chartres ; son père était né à Paris , fils d'un avocat au conseil.

Il n'avait pas encore trois ans, quand Antoine Mallet , oncle de sa mère , curé du bourg de Levés , auprès de Chartres, le fit emporter pour l'élever chez lui. Ce curé gouverna sa paroisse pendant cinquante-quatre ans avec la réputation d'un saint prêtre , d'un bon théologien , et même d'un assez habile naturaliste. Il fut le seul précepteur de son petit-neveu , ou plutôt son père. Comme il ne lui put enseigner que les premières règles de l'arithmétique , et que l'enfant ne s'en contentait pas , il fallut lui donner quelques livres qui allassent plus loin; mais ce n'étaient que des règles sans démonstration , et l'enfant ne s'en contentait pas encore. Il tâcha de trouver des preuves par lui-même, vint à bout de quelques unes, ne put réussir à d'autres ; et enfin à l'âge de treize ans il avait rempli d'tme espèce de corn-

meniaire toutes les marges d'un livre d^arithraétique ; marque déjà certaine d'un génie mathématique qui se développait, et dont les forces naissantes demandaient à s'exercer.

Ce que son oncle eut le plus de soin de lui apprendre, ce fut la religion et la piété, et ses leçons fructifièrent peut-être au-delà de son espérance. Parent a été toute sa vie dans une pratique du christianisme non-seulement exacte , mais austère,

A quatorze ans , il fut mis en pension chez un ami de son oncle , qui régentait la rhétorique à Chartres. Il se trouva dans sa chambre un dodécaèdre, sur chaque face duquel on avait tracé un cadran , excepté sur l'inférieure. Le hasard semblait le poursuivre pour le jeter du côté des mathématiques. Aussitôt le voilà frappé des cadrans : il veut apprendre à en tracer, il trouve un livre qui n'en donnait que la pratique sans théorie ; et ce ne fut que quelque temps après, lorsque son régent de rhétorique vint à expliquer la sphère , qu'il commença à entrevoir comment la projection des cercles de la sphère formait les cadrans , et qu'il parvint à se faire une gnomonique , apparemment assez informe, mais toute à lui. Il se fit une géométrie aussi imparfaite et aussi estimable.

Ses parens l'envoyèrent enfin à Paris pour étudier en droit. Il l'étudia par obéissance, et les mathématiques par inclination. Son droit fini, dont il ne prétendait faire nul usage , il s'enferma dans une chambre du collège de Dormans , pour se dévouer à son étude chérie. Là , avec de bons livres et moins de deux cents francs de revenu , il vivait content. Il était à propos que dans une pareille fortune, la piété, et la plus rigide, vînt

au secours de la philosophie. Il ne sortait de sa retraite que pour aller au collège royal entendre ou de la Hire, ou Sauveur, sous lesquels il profita comme un homme qui avait moins besoin de leçons, que de quelques avis qui lui épargnassent du temps. Sauveur, qui ne pouvait manquer de le bien connaître , m'a dit que c'était véritablement un génie rare , un aigle ; et cela, en mettan ta son éloge quelques restrictions que nous ne déguiserons pas.

Quand il se sentit assez fort sur les mathématiques , il prit des écoliers, et comme les fortifications étaient ce qu'il enseignait le plus , parce que la guerre ne mettait que trop cette science à la mode , il vint à se faire un scrupule d'enseigner ce qu'il n'avait jamais vu que par la force de son imagination. Sauveur, à qui il confia cette délicatesse , le donna au marquis d'Alegre , qui heureusement en ce temps-là voulait avoir un mathématicien auprès de lui. Il fit avec ce marquis deux campagnes , où il s'instruisit à fond par les vues des places, et leva quantité de plans , quoiqu'il n'eût jamais appris le dessin.

Après cela , sa vie n'a pas plus d'événemens , et n'en a peut-être été que plus heureuse. Ce n'est qu'une application continuelle à l'étude , ou plutôt à toutes les éludes qui regardent les sciences naturelles, à toutes les parties des mathématiques , soit spéculatives , soit pratiques ; à l'anatomie , à la botanique , à la chimie ; au détail des arts les plus curieux. Il avait un feu d'esprit qui dévorait tout; et ce qu'il y a de plus rare, cette ardeur si active n'était point volage ni aisée à lasser , mais constante et infatigable.

M. des Billettes étant entré dans l'académie en 1699 ,

avec le litre de mécanicien , nomma pour son élève M. Parent, qui excellait principalement en mécanique. On s'aperçut bientôt dans la compagnie, que toutes les différentes matières qui s'y traitaient l'intéressaient , qu'il était au fait de toutes , et qu'on aurait pu le choisir pour l'élève universel. Mais cette grande étendue de connaissances, jointe à son impétuosité naturelle, le portait aussi à contredire assez souvent sur tout, quelquefois avec précipitation , souvent avec peu de ménagement. La recherche de la vérité demande dans l'académie la liberté de la contradiction ; mais toute société demande dans la contradiction de certains égards, et il ne se souvenait pas que l'académie est une société-. On ne laissait pas de bien sentir son mérite au travers de ses manières; mais il fallait quelque petit effort d'équité, qu'il vaut toujours mieux épargner aux hommes.

Personne n'a tant fourni que lui a nos assemblées ; et quoiqu'on traitât quelquefois avec assez de sévérité ce qu'il apportait , il n'en paraissait pas blessé : son peu de sensibilité à cet égard lui persuadait peut-être que les autres lui ressemblaient, et le rendait plus hardi à s'élever contre eux. Un critiqne est justifié autant qu'il peut l'être, quand il souffre patiemment d'être imité.

On lui a reproché d'être obscur dans ses écrits ; car nous ne dissimulons rien , et nous suivons en quelque sorte une loi de l'ancienne Egypte , où l'on discutait devant les juges les actions et le caractère des morts, pour régler ce qu'on devait a leur mémoire. Cette obscurité, qui tient assez naturellement au grand savoir, pouvait venir aussi de l'ardeur d'un génie vif et bouillant. Quel-

quefois, à la faveur de ce préjugé établi contre lui, on se dispensait un peu facilement de chercher à l'entendre; et je sais par expérience que, sans être fort habile, on y parvenait quand on voulait s'en donner la peine. Ici, je ne puis ni'empécher de rapporter à son honneur, que dans une lettre écrite à son meilleur ami deux jours avant sa mort, il me remercie de l'avoir, à ce qu'il disait, éclairci. C'était convenir bien sincèrement du défaut dont on l'accusait, et pousser bien loin la reconnaissance pour un soin médiocre que je lui devais.

On a vu dans les volumes de l'académie quantité de mémoires de lui, imprimés et choisis assez scrupuleusement sur un nombre beaucoup plus grand de pièces qu'il avait apportées. Il eut raison de ne vouloir pas perdre celles qui lui demeuraient; il les fit entrer dans une espèce de journal, qu'il commença à donner en 1705, intitulé : Recherches de mathématiques ou de physique ^ et qui reparut fort augmenté en 1718. Le dessein était d'y rassembler , outre ce que nous venons de dire, tout ce qu'il y a de plus important dans tous les autres journaux sur les mathématiques et la physique , avec des réflexions et des remarques aussi ingénues qu'il les savait faire , et d'y donner des abrégés et des critiques détaillées des auteurs les plus fameux. 11 commençait par Descartes , et avec justice, puisque la philosophie a commencé par lui.

La seconde édition des recherches de Parent est en trois volumes in-i 2 fort épais. Cet ouvrage est plein de bonne choses, et n'a pas eu cependant un fort grand cours. La prévention où l'on était sur le peu de clarté de l'auteur, le peu de faveur qu'il s'attiraitpar sa liberté de critiquer, le peu d'ordre des matières, ou l'ordre

DE PARENT. Sfig

peu agréable , la forme incommode des volumes, car la bagatelle a son poids ; toul cela quoiqu'étranger, a pu diminuer le succès. 11 n'y en a guère de si bien méiité où il n'entre encore du bonheur.

Parent était si abondant, que, quoiqu'il eût ce journal à lui, il ne laissait pas de se répandre encore dans les autres, dans celui des savans, dans celui de Trévoux, dans le Mercure. Il ne pouvait se contenir dans ses rives. A la (in d'une Arithmétique ihécri-pratique qu'il publia en 1 7 1 4 , il a donné un catalogue de ces sortes d'ouvrages extravasés pour ainsi dire; et il y a lieu d'élre surpris et du nombre et de la diversité. Ce grand nombre et cette grande diversité doivent toujours faire à l'auteur un mérite, et dans le besoin une excuse.

Il mourut de la petite-vérole le 29 septembre J7'9 ' âgé seulement de cinquante ans, et sa mort fut celle d'un parfait philosophe chrétien. Parmi ses papiers , qui sont en assez grande quantité , et dont plusieurs son 1 des traités complets, on en a trouvé d'une espèce rare dans de pareils inventaires , des écrits de dévotion , la vie de ce grand oncle à qui il devait tant, les preuves de la divinité de Jésus-Christ en quatre parties. Il a laissé M, de la Faye, capitaine aux gardes , et académicien, son exécuteur testamentaire, c'est-^-dire maître de ses papiers.

Il avait un grand fonds de bonté, sans avoir l'agréable superficie. Ce fonds était encore cultivé par une piété solide et austère , conforme ou à l'esprit géométrique , Qu au sien. Dans une fortune très étroite , il faisait beaucoup de charités. Quoiqu'il eût un extrême besoin de son temps , il le sacrifiait généreusement a ceux de ses écoliers qui souhaitaient qu'il les promenât dans Paris

36o ELOGE

pour voir des curiosités de sciences , surtout aux étrangers, parce qu'il s'intéressait à la gloire de son pays. Quelques maîtres de mathématiques venaient prendre de lui des leçons dont ils trafiquaient aussitôt. Un jour, et un seul jour de sa vie , il a fait cette confidence à une personne à qui il ne cachait rien ; mais il ne nomma pas ces prétendus maîtres. Il n'est sorti du rang d'élève qu'il avait dans cette académie, que par le nouveau règlement de 171O , qui a aboli un titre trop inégal. Comme ces diff^érens titres ne donnent pas ici beaucoup de distinction, et qu'apparemment il faisait peu de cas de ces distinctions, quelles qu'elles puissent être, il ne parut jamais touché de l'ambition de monter à une autre place , et il consentit sans peine que l'académie jouît long- temps de l'honneur d'avoir un pareil élève.

GoDEFROY-GuiLLAUME Leibnitz naquit à Leipsick en Saxe, le 28 juin 1649, de Frédéric Leibnitz, professeur de morale , et greffier de l'université de Leipsick , et de Catherine Schmuck , sa troisième femme , fille d'un docteur et professeur en droit. Paul Leibnitz, son grandoncle, avait été capitaine en Hongrie, et anobli pourses services , en 1600 , par l'empereur Rodolphe II , qui lui donna les armes que Leibnitz portait.

11 perdit son père à l'âge de six ans ; et sa mère , qui était une fejnme de mérite , eut soin de son éducation.

DE LEIBNITZ. 36i

Il ne marqua aucune inclination particulière pour un genre d'étude plutôt que pour un autre. Il se porta à tout avec une égale vivacité; et comme son père lui avait laissé une assez ample bibliothèque de livres bien choisis , il entreprit , dès qu'il sut assez de latin et de grec , de les lire tous avec ordre ; poètes , orateurs, historiens, jurisconsultes, philosophes, mathématiciens, théologiens. Il sentit bientôt qu'il avait besoin de secours; il en alla chercher chez tous les habiles gens de son temps , et même, quand il le fallut, assez loin de Leipsick.

Cette lecture universelle et très assidue, joinle à un grand génie naturel, le fit devenir tout ce qu'il avait lu. Pareil en quelque sorte aux anciens qui avaient l'adresse de mener jusqu'à huit chevaux attelés de front, il mena de front toutes les sciences. Ainsi nous sommes obligés de le partager ici , et, pour parler philosophiquement, de le décomposer. De plusieurs Hercules l'antiquité n'en a fait qu'un , et du seul Leibnitz nous ferons plusieurs savans. Encore une raison qui nous détermine à ne pas suivre comme de coutume l'ordre chronologique, c'est que dans les mêmes années il paraissait de lui des écrits sur différentes matières; et ce mélange presque perpétuel qui ne produisait nulle confusion dans ses idées, ces passages brusques etfréquens d'un sujet à un autre tout opposé qui ne l'embarrassait pas , mettrait de la confusion et de l'embarras dans cette histoire.

Leibnitz avait du goût et du talent pour la poésie. Il savait les bons poètes par cœur, et dans sa vieillesse même il aurait encore récité Virgile presque tout entier mot pour mot. Il avait une fois composé en un jour un ouvrage de trois cents vers latins sans se permettre une

seule ëlisioii ; jeuM esprit, mais jeu difficile. Lorsqu'on 1679 il perdit le duc Jean-Frédéric de Brunswick, son protecteur, il fit sur sa'mort un poème latin, qui est son chef-d'œuvre, et qui mérite d'être compté parmi les plus beaux d'entre les modernes. Il ne croyait pas , comme la plupart de ceux qui ont travaillé dans ce genre, qu'à cause qu'on sait des vers en latins, on est en droit de ne point penser et de ne rien dire , si ce n'est peut-être ce que les anciens on dit. Sa poésie est pleine de choses ; ce qu'il dit lui appartient : il a la force de Lucain, mais de Lucain qui ne fait pas trop d'effort. Un morceau remarquable de ce poème est celui où il parle du phosphore dont Brandt était l'inventeur. Le duc de Brunswick , excité par Leibnitz , avait fait venir Brandt à sa cour pour jouir du phosphore; et le poète chante cette merveille jusques-là inouïe. Ce feu inccnnu à la nature même , qu'un nouveau Vulcain avait allumé dans un antre savant , que l'eau conservait et empêchait de se rejoindre à la sphère du feu sa patrie , qui, enseveli scus l'eau , dissimulait son être , et sortait lumineux et brillant de ce tombeau, imaee de l'âme immortelle et heureuse , etc. Tout ce que la fable , tout ce que l'histoire sainte ou profane peuvent fournir qui ait rapport au phosphore, tout est employé ; le larcin de Prométhée , la robe de Médée, le visage lu- . mineux de Moïse, le feu de Jérémie enfoui quand les Juifs furent emmenés en captivité , les vestales , les lampes sépulchrales, le combat des prêtres égyptiens et perses; et quoiqu'il semble qu'en voilà beaucoup, tout cela n'est point entassé : un ordre fin et adroit donne à chaque chose une place qu'on ne saurait lui ôter; les différentes idées qui se succèdent rapidement ne se succèdent qu'à propos. Leibnitz faisait même des

vers français , mais il ne réussissait pas dans la poésie allemande. Notre préjugé pour notre langue , et l'estime qui est due à ce poète, nous pourraient faire croire que ce n'était pas tout-à-fait sa faute.

Il était très profond dans l'histoire, et dans les intérêts des princes , qui en sont le résultat politique. Après que Jean-Casimir, roi de Pologne, eut abdiqué la couronne en 1668, Philippe-Guillaume deNeubourg, comte Palatin, fut des prétendans; et Leibnitz fit un traité sous le nom supposé de Gecrcfe Vliccvius , pour prouver que la république ne pouvait faire un meilleur choix. Cet ouvrage eut beaucoup d'éclat: l'auteur avait vingt-deux ans.

Quand on commença à traiter de la paix de JNimègue , il y eut des difficultés sur le cérémonial à l'égard des princes libres de l'empire qui n'étaient pas électeurs : on ne voulait accorder à leurs ministres les mêmes titres et les mêmes traitemens qu'à ceux des princes d'Italie , tels que sont les ducs de Modène ou de Mantoue. Leibnitz publia en leur faveur un livre intitulé : Cesarini Fustenerii de Jure Siipremalûs ac Leralionis Principum G^rman/â?, qui parut en 1667. Le faux nom qu'il se donne, signifie qu'il était dans les intérêts de l'empereur, et dans ceux des princes ; et qu'en soutenant leur dignité, il ne nuisait point à celle du chef de l'empire. Il avait effectivement sur la dignité impériale une idée qui ne pouvait déplaire qu'aux autres potentats. Il prétendait que tous les états chrétiens , du moins ceux d'occident, ne font qu'un corps, dont le pape est le chef spirituel, et l'empereur le chef temporel; qu'il appartient à l'un et à l'autre une certaine jurisdiction universelle; que l'empereur est le général né, le défenseur, Vadvcaé de

l'église , principalement contre les infidèles ; et de là lui vient le titre de sacrée majesté, et à l'empire celui du saint empire ', et que, quoique tout cela ne soit pas de droit divin , c'est une espèce de système politique formé par le consentement des peuples, et qu'il seraità souhaiter qui subsistât en son entier. Il en tire des conséquences avantageuses pour les princes libres d'Allemagne, qui ne tiennent pas beaucoup plus à l'empereur que les rois eux-mêmes n'y devraient tenir. Du moins il prouve très fortement que leur souveraineté n'est point diminuée par l'espèce de dépendance où ils sont, ce qui est le but de tout l'ouvrage. Cette république chrétienne, dont l'empereur et le pape sont les chefs, n'aurait rien d'étonnant, si elle était imaginée par un Allemand catholique; mais elle l'était par un luthérien: l'esprit de système qu'il possédait au souverain degré, avait bien prévalu à l'égard de la religion sur l'esprit de parti.

Le livre du faux Cesarinus Fnstenerius contient nonseulement une infinité de faits remarquables , mais encore quantité de petits faits qui ne regardent que les titres et les cérémonies , assez souvent négligés par les plus savans en histoire. On voit que Leibnitz dans sa vaste lecture ne méprisait rien ; et il est étonnant à combien de livres médiocres, et presque absolument inconnus , il avait fait la grâce de les lire : mais il l'est surtout qu'il ait pu mettre autant d'esprit philosophique dans une matière si peu philosophique. Il pose des définitions exactes , qui le privent de l'agréable liberté d'abuser des termes dans les occasions; il cherche des points fixes et en trouve dans les choses du monde les plus inconstantes et les plus sujettes aux caprices des hommes;

il élablit des rapports et des proportions qui plaisent autant que des figures de rhétorique, et persuadent mieux. On sent qu'il se tient presque à regret dans les détails où son sujet l'enchaîne^ et que son esprit prend son vol dès qu'il le peut, et s'élève aux vues générales. Ce livre fut fait et imprimé en Hollande , et réimprimé d'abord en Allemagne jusqu'à quatre fois.

Les princes de Brunswick le destinèrent à écrire l'histoire de leur maison. Pour remplir ce grand dessein et ramasser les matériaux nécessaires, il courut toute l'Almagne , visita toutes les anciennes abbayes , fouilla dans les archives des villes , examina les tombeaux et les autres antiquités, et passa de là en Italie , où les marquis de Toscane , de Ligurie et d'Est, sortis de la même origine que les princes de Brunswick, avaient eu leurs principautés et leurs domaines. Comme il allait par mer dans une petite barque seul et sans aucune suite de Venise à Mesola dans le Ferrarois, il s'éleva une furieuse tempête; le pilote qui ne croyait pas être entendu par un Allemand, et qui le regardait comme la cause de la tempête, parce qu'il le jugeait hérétique, proposa de le jeter à la mer, en conservant néanmoins ses bardes et son argent. Sur cela Leibnitz , sans marqueraucun trouble, tira un chapelet, qu'apparemment il avait pris par précaution , et le tourna d'un air assez dévot. Cet artifice lui réussit; un marinier dit au pilote, que puisque cet homme-là n'était pas hérétique, il n'était pas juste de le jeter à la mer.

Il fut de retour de ses vovages à Hanovre en 1690. Il avait fait une abondante récolte, et plus abondante qu'il n'était nécessaire pour l'histoire de Brunswick; mais une savante avidité l'avait porté à prendre tout. Il fit

de sonsuperflu un ample recueil, dont il donna le premier volume in-folio en 1698, sous le titre de Cedex Juris Gentium Diplomaticus . Il l'appela Code du droit des Gens , parce qu'il ne contenait que des actes faits par des nations , ou en leur nom ; des déclarations de guerre, des manifestes , des traités de paix ou de trêve , des contrats de mariage de souverains, etc. , et que, comme les nations n'ont de lois entre elles que celles qu'il leur plaît de se faire , c'est dans ces sortes de pièces qu'il faut les étudier. 11 mit à la tête de ce volume une grande préface bien écrite et encore mieux pensée. Il y fait voir que les actes de la nature de ceux qu'il donne, sont les véritables sources de l'histoire autant qu'elle peut être connue, car il sait bien que tout le fin nous en échappe ; que ce qui a produit ces actes publics , et mis les hommes en mouvement, ce sont une infinité de petits ressorts cachés , mais très puissans , quelquefois inconnus à ceux mêmes qui les font agir, et presque toujours si disproportionnés à leurs effets , que les plus grands événemens en seraient déshonorés. Il rassemble les traits d'histoire les plus singuliers que ses actes lui ont découverts , et il en tire des conjectures nouvelles et ingénieuses sur l'origine des électeurs de l'empire fixés à un nombre. 11 avoue que tant de traités de paix si souvent renouvelés entre les mêmes nations, font leur honte; et il approuve avec douleur l'enseigne d'un marchand hollandais , qui ayant mis pour titre : J la paix perpétuelle , avait fait peindre dans le tableau un cimetière. CeuK qui savent ce que c'est que de déchiffrer ces anciens actes, de les lire, d'en entendre le style barbare, ne diront pas que Leibnilz n'a mis du sien dans le Cedex diplomaticus que sa belle préface. 11 est vrai qu'il n'y a

que ce morceau qui soit de génie, et que le reste n'est que de travail et d'érudition ; mais on doit être fort obligé à un homme tel que lui , quand il veu t bien , pour l'utilité publique, faire quelque chose qui ne soit pas de génie.

En 1700 parut un supplément de cet ouvrage sous le titre de Mantissa codicis juris gentium diplcrnalici. Il y a mis aussi une préface , où il donne à tous les savans qui lui avaient fourni quelques pièces rares, des louanges dont on sent la sincérité. Il remercie mêmeToinard de l'avoir averti d'une faute dans son premier volume, où il avait confondu avec le fameux Cristophe Colomb, un Guillaume de Caseneuve, surnommé Cculcmp , viceamiral sous Louis XI; erreur si légère et si excusable, que l'aveu n'en serait guère glorieux sans une infinité d'exemples contraires.

Enfin il commença à mettre au jour en 1707 ce qui avait rapport à l'histoire de Brunswick, et ce fut le premier volume in-folio scriptcrum Brunswiccnsia illustrantium; recueil de pièces originales qu'il avait presque toutes dérobées à la poussière et aux vers, et qui devaient faire le fondement de son histoire. Il rend compte dans la préface de tous les auteurs qu'il donne , et des pièces qui n'ont point de noms d'auteurs, et en porte des jugemens dont il n'y a pas d'apparence que l'on appelle.

Il avait fait sur l'histoire de ce temps-Fa deux découvertes principales, opposées à deux opinions fort établies.

On croit que de simples gouverneurs de plusieurs grandes provinces du vaste empire de Charlemagne étaient devenus dans la suite des princes héréditaires; mais Leibnitz soutient qu'ils l'avaient toujours été, et

par-là ennoblit encore les origines des plus grandes maisons. Il les enfonce davantage dans cet abîme du passé j dont l'obscurité leur est si précieuse.

Le 10*= et le 1 1^ siècles passent pour les plus barbares du christianisme : mais il prétend que ce sont le i3'= et le 14®; et qu'en comparaison de ceux-ci le io« fut un siècle d'or , du moins pour l'Allemagne. Aumilieudu 12*^ en discernait enccre le vrai d'avec le faux ; mais ensuite les fables renfermées auparavant dans les cloîtres et dans les légendes , se débordèrent impétueusement^ et inondèrent tout. Ce sont à peu près ses propres termes. Il attribue la principale cause du mal à des gens qui étant pauvres par institut, inventaient par nécessité. Ce qu'il y a déplus étonnant, c'est que les bons livres n'étaient pas encore alors totalement inconnus. Gervais de Tilbury, que Leibnilz donne pour un échantillon du i3<= siècle, était assez versé dans l'antiquité, soit profane, soit ecclésiastique , et n'en est pas moins grossièrement ni moins hardiment romanesque. Après les faits dont il a été témoin oculaire, l'auteur d'^?w«r//j" pouvait sou tenir aussi que son livre était historique. Un homme de la trempe de Leibnitz, qui est dans l'étude de l'histoire, en sait tirer de certaines réflexions générales , élevées au-dessus de l'histoire même; et dans cet amas confus et immense de faits , il démêle un ordre et des liaisons délicates qui n'y sont que pour lui. Ce qui l'intéresse le plus , ce sont les origines des nations, de leurs langues, de leurs mœurs, de leurs opinions, surtout l'histoire de l'esprit humain, et une succession de pensées qui naissent dans les peuples les unes après les autres , ou plutôt les unes des autres , et dont l'enchaînement bien observé pourrait donner lieu à des espèces de prophéties.

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En 17 10 et 171 1 , parurent deux au 1res volumes /r/-//)tcrum Brunswicensia illustranlium ; et enfin devait suivre l'histoire qui n'a point paru , et dont voici le plan.

Il la faisait précéder par une dissertation sur l'état de l'Allemagne , tel qu'il était avant toutes les histoires , et qu'on pouvait le conjecturer par les monumens naturels qui en étaient restés, des coquillages pétrifiés dans les terres , des pierres où se trouvent des empreintes de poissons ou de plantes , et même de poissons et de plantes qui ne sont point du pays; médailles incontestables du déluge. De la il passait aux plus anciens habitans dont on ait mémoire, aux différens peuples qui se sont succédés les uns aux autres dans ces pays, et traitait de leurs langues et du mélange de ces langues autant qu'on en peut juger par les étymologies, seuls monumens en ces matières. Ensuite les origines de Brunswick commençaient à Charlemagne en 769; et se continuaient par les empereurs descendus de lui , et par cinq empereurs de la maison de Brunswick , Henri ï l'oiseleur, les trois Othon , et Henri H, où elles finissaient en i025. Cet espace de temps comprenait les antiquités de la Saxe par la maison de Witikind , celles de la haute Allemagne par la maison de Guelfe , celles de la Lombardie par la maison des ducs et marquis de Toscane et de Ligurie. De tous ces anciens princes sont sortis ceux de Brunswick. Après ces origines venaient la généalogie de la maison de Guelfe ou de Brunswick , avec une courte mais exacte histoire jusqu'au temps présent. Cette généalogie était accompagnée de celle des autres grandes maisons; de la maison Gibeline, d'Autriche ancienne et nouvelle, de Bavière, etc. Leibnitz avançait, et il était trop savant pour être présomptueux , que jusqu'à

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présent on n'avait rien vu de pareil sur l'histoire du moyen âge; qu'il avait porté une lumière toute nouvelle dans ces siècles couverts d'une obscurité effrayante, et réformé un grand nombre d'erreurs , ou levé beaucoup d'incertitudes. Par exemple, cette papesse Jeanne , établie d'abord par quelques uns, détruites par d'autres , ensuite rétablie, il la détruisait pour jamais, et il trouvait que cette fable ne pouvait s'être soutenue qu'à la laveur des ténèbres de la chronologie qu'il dissipait.

Dans le cours de ses recherches , il prétendit avoir découvert la véritable origine des Français , et en publia une dissertation en 1710. L'illustre P. de Tournemine , jésuite, attaqua son sentiment, et en soutint un autre avec toute l'érudition qu'il fallait pour combattre un adversaire aussi savant , et avec toute cette hardiesse qu'un grand adversaire approuve. Nous n'entrerons point dans cette question : elle était même assez indifférente , selon la réflexion polie du P. de Tournemine; puisque, de quelque façon que ce fût, les Français étaient compatriotes de Leibnitz.

Leibnitz était grand jurisconsulte. Il était né dans le sein de la jurisprudence , et cette science est plus cultivée en Allemagne qu'en aucun autre pays. Ses premières études furent principalement tournées de ce côté-là; la vigueur naissante de son esprit y fut employée. A l'âge de vingt ans , il voulut se faire passer docteur en droit h Leipsick ; mais le doyen de la faculté , poussé par sa femme , le refusa , sous prétexte de sa jeunesse. Cette même jeunesse lui avait peut-être attiré la mauvaise humeur delà femme du doyen. Quoi qu'il en soit, il fut vengé de sa patrie par l'applaudissement général avec lequel il fut reçu docteur la même année à

Altorf dans le territoire de Nuremberg. La thèse qu'il vsoutint était de casibus perplexis in jure. Elle fut imprimée dans la suite avec deux autres petits traités de lui : Spécimen encyclcpediœ injure, seu queslienes philoscphiœ amenivres ex jure cclleclœ , et spécimen cerlitudinis seu demcnstraticnum injure exhihilum in dcctrinâ condidcnum. Il savait déjà rapprocher les différentes sciences, et tirer des lignes de communication des unes aux autres.

k l'âge de vingt-deux ans , qui est l'époque que nous avons déjà marquée pour le livre de George Vliccvius , il dédia à l'électeur de Mayence Jean -Philippe de Schomborn, une nouvelle méthode d'apprendre et d'enseigner la jurisprudence. Il y ajoutait une liste de ce qui manque encore au droit, catalcpiim de sideralcrum injure^ et promettait d'y suppléer. Dans la même année il donna son projet pour réformer tout le corps du droit, ccrporis juris reccncinnandi ratic. Les différentes matières du droit sont effectivement dans une grande confusion ; mais sa tête, en les recevant, les avait arrangées ; elles s'étaient refondues dans cet excellent moule , et elles auraient beaucoup gagné à reparaître sous la forme qu'elles y avaient prise.

Quand il donna les deux volumes de son codex diplc- 7nalicus , il ne manqua pas de remonter aux premiers principes du droit naturel et du droit des gens. Le point de vue où il se plaçait était toujours fort élevé , et de là il découvrait toujours îin grand pays , dont il voyait tout le détail d'un coup-d'œil. Cette théorie de jurisprudence, quoique fort courte, était si étendue, que la question du quiétisme, alors fort agitée en France, s'y trouvait naturellement dès l'entrée , et la décision de Leibnitz fut conforme à celle du pape.

Nous voici enfin arrivés à la partie de son mérite, qui intéresse le plus cette compagnie. Il était excellent philosophe et mathématicien. Tout ce que renferment ces deux mots , il l'était.

Quand il eut été reçu docteur en droit à Altorf, il alla à Nuremberg pour y voir des savans. Il apprit qu'il y avait dans cette ville une société fort cachée de gens qui travaillaient en chimie, et cherchaient la pierre philosophale. Aussitôt le voilà possédé du désir de profiter de cette occasion pour devenir chimiste : mais la difficulté était d'être initié dans les mystères. 11 prit des livres de chimie , en rassembla les expressions les plus obscures , et qu'il entendait le moins, en composa une lettre inintelligible pour lui-même , et l'adressa au directeur de la société secrète , demandant à y être admis sur les preuves qu'il donnait de son grand savoir. On ne douta point que l'auteur de la lettre ne fût un adepte , ou à peu près. Il fut reçu avec honneur dans le laboratoire, et prié d'y faire les fonctions de secrétaire; on lui offrit même une pension. Il s'instruisit beaucoup avec eux , pendant qu'ils croyaient s'instruire avec lui; apparemment il leur donnait pour des connaissances acquises par un long travail , les vues que son génie naturel lui fournissait; et enfin il paraît hors de doute que quand ils l'auraient reconnu , ils ne l'auraient pas chassé.

En 1670, Leibnitz, âgé de vingt-quatre ans, se déclara publiquement philosophe dans un livre , dont voici l'histoire.

Marins Nizolius, de Bersello, dans l'état de Modène, publia en ioo3 un traité de veris principiis cl vei'à raticne philcsophandi cotitra pseudcphilcscphcs . Les faux philo-

sophes étaient tous les scolastiques passés et présens, et Nizolius s'élevait avec la dernière hardiesse contre leurs idées monstrueuses et leur langage barbare , jusques-là qu'il traitait saint Thomas lui-même de borgne entre des aveugles. La longue et constante admiration qu'on a eue pour Aristote ne prouve , disait-il , que la multitude des sols, et la durée de la sottise. La bile de l'auteur était encore animée par quelques contestations particulières avec des aristotéliciens.

Ce livre , qui dans le temps où il parut n'avait pas dii être indifférent, était tombé dans l'oubli, soit parce que l'Italie avait eu intérêt à l'étouffer, et qu'à l'égard des autres pavs, ce qu'il avait de vrai n'était que trop clair et trop prouvé; soit parce qu'effectivement la dose des paroles y est beaucoup trop forte par rapport à celle des choses. Leibnitz jugea a propos de le mettre au jour avec une préface et des notes.

La préface annonce un éditeur et un commentateur d'une espèce fort singulière. Nul respect aveugle pour son auteur , nulles raisons forcées pour en relever le mérite, ou pour en couvrir les défauts. 11 le loue, mais seulement par la circonstance du temps où il a écrit, par le courage de son entreprise, par quelques vérités qu'il a aperçues : mais il y reconnaît de faux raisonnemens et des vues imparfaites ; il le blâme de ses excès et de ses emportemens à l'égard d'Aristote , qui n'est pas coupable des rêveries de ses prétendus disciples , et même à l'égard de saint Thomas, dont la gloire pouvait n'être pas si chère à un luthérien. Enfin , il est aisé de s'apercevoir que le commentateur doit avoir un mérite fort indépendant de celui de l'auteur original.

Il parait aussi qu'il avait lu des philosophes sans

nombre. L'histoire des pensées des hommes , certainement curieuse par le spectacle d'une variété infinie, est aussi quelquefois instructive. Elle peut donner de certaines idées détournées du chemin ordinaire , que le plus grand esprit n'aurait pas produites de son fonds : elle fournit des matériaux de pensées ; elle fait connaître les principaux écueils de la raison humaine, marque les routes les plus sûres , et ce qui est le plus considérable , elle apprend aux plus grands génies, qu'ils ont eu des pareils , et que leurs pareils se sont trompés. Un solitaire peut s'estimer davantage que ne fera celui qui vit avec les autres , et qui s'y compare.

Leibnitz avait tiré ce fruit de sa grande lecture : il en avait l'esprit plus exercé à recevoir toutes sortes d'idées, plus susceptible de toutes les formes, plus accessible à ce qui lui était nouveau, et même opposé; plus indulgent pour la faiblesse humaine, plus disposé aux interprétations favorables, et plus industrieux aies trouver. Il donna une preuve de ce caractère dans une lettre, de ArisLclele rcccnlicrihus reccnciliabili , qu'il imprima avec le Nizolius. Là, il ose parler avantageusement d'Aristote, quoique ce fût une mode assez générale que de le décrier, et presque un titre d'esprit. Il va même jusqu'à dire qu'il approuve plus de choses dans ses ouvrages que dans ceux de Descartes.

Ce n'est pas qu'il ne regardât la philosophie corpusculaire ou mécanique comme la seule légitime , mais on n'est pas cartésien pour cela; et il prétendait que le véritable Âristote, et non pas celui des scolastiques, n'avait pas connu d'autre philosophie. C'est par-là qu'il fait la réconciliation. Il ne le justifie que sur les principes généraux , l'essence de la matière , le meuve-

menl, etc. Mais il ne touche point a tout le détail immense de la physique, sur quoi il semble que les modernes seraient bien généreux , s'ils voulaient se mettre en communauté de biens avec AristoLe.

Dans l'année qui suivit celle de l'édition du Nizolius , c'est-à-dire en 1671 , âgé de vingt-cinq ans, il publia deux petits traités de physique, Thecria inclus ahstracli, dédiée à l'académie des sciences ; et Thecria mctiis ccricreti, dédiée à la société royale de Londres. Il semble qu'il ait craint de iaire de la jalousie.

Le premier de ces traités est une théorie très subtile et presque toute neuve du mouvement en général, le second est une application du premier à tous les phénomènes. Tous deux ensemble l'ont une physique générale complète. Il dit lui-même qu'il«croit que son système réunit et concilie tous les autres , supplée à leurs imperfeclicns , étend leurs Icmes , éclaircit leurs obscurités ; et que les philosophes n'ont plus qu'à travailler de concert sur ces principes , et à descendre dans des explications plus particulières qu ils porteront dans le trésor dune sclide philosophie. Il est vrai que ses idées sont simples*, étendues, vastes. Elles partent d'abord d'une grande universalité, qui en est comme le tronc, et ensuite se divisent, se subdivisent, et, pour ainsi dire, se ramifient presque à l'infini, avec un agrément ijiexprimable pour l'esprit, et qui aide à la persuasion. C'est ainsi que la nature pourrait avoir pensé.

Dans ces deux ouvrages, il admettait du vide, et regardait la matière comme une simple étendue absolument indifférente au mouvement et au repos. Il a depuis changé de sentiment sur ces deux points. Â l'égard du dernier, il était venu à croire quepour découvrir l'essence

de la matière, il fallait aller au-delà de l'étendue, et y concevoir une certaine force qui n'est plus une simple grandeur géométrique. [C'est la fameuse et obscure entéléchie d'Aristote, dont les scolastiques ont fait les formes substantielles, et toute substance a une force selon sa nature. Celle de la matière est double ; une tendance naturelle au mouvement, et une résistance au mouvement, imprimé d'ailleurs. Un corps peut paraître en repos, parce que l'effort qu'il fait pour se mouvoir est réprimé ou contrebalancé par les corps environnans : mais il n'est jamais réellement ou absolument en repos, parce qu'il n'est jamais sans cet effort pour se mouvoir.

Descartes avait vu très ingénieusement que , malgré les chocs innombrables des corps , et les distributions inégales de mouvement'qui se font sans cesse des uns aux autres, il devait y avoir au fond de tout cela quelque chose d'égal , de constant , de perpétuel ; et il a cru que c'était la quantité de mouvement, dont la mesure est le produit delà masse parla vitesse. Au lieu de cette quantité de mouvement , Leibnitz mettait la force , dont la mesure est le produit de la masse par les hauteurs auxquelles cette force peut élever un corps pesant : or, ces hauteurs sont comme les carrés des vitesses. Sur ce principe, il prétendait établir une nouvelle dymatique , ou science des forces; et il soutenait que de celui de Descartes s'ensuivait la possibilité du mouvement perpétuel artificiel, ou d'un effet plus grand que sa cause; conséquence qui ne peut se digérer ni en mécanique, ni en métaphysique.

Il fut fort attaqué par les cartésiens, surtout par l'abbé Calelan et Papin. Il répondit avec vigueur : cependant

il ne para il pas que son sentiment ait prévalu; la matière est demeurée sansforce, du moins active, etrentéléchie sans application etsans usage. Si Leibnitz ne l'a pas rétablie, il n'y a guère d'apparence qu'elle se relève jamais.

Il avait encore sur la physique générale une pensée particulière et contraire à celle de Descaries. Il croyait que les causes finales pouvaient quelquefois être employés; par exemple, que le rapport des sinus d'incidence et de réfraction était constant , parce que Dieu voulait qu'un ravon qui doit se détourner, allât d'un point à un autre par deux chemins , qui , pris ensemble , lui fissent employer moins de temps que tous les autres chemins possibles ; ce qui est plus conforme à la souveraine sagesse. La puissance de Dieu a fait tout ce qui peut être de plus grand, et sa sagesse tout ce qui peut être de mieux ou de meilleur. L'univers n'est que le résultat total, la combinaison perpétuelle, le mélange intime de ce plus grand et de ce meilleur, et on ne peut le connaître qu'en connaissant les deux ensemble. Cette idée, qui est certainement grande et noble, et digne de l'objet, demanderait dans l'application une extrême dextérité, et des ménagemens infinis. Ce qui .appartient à la sagesse du créateur, semble être encore plus audessus de notre faible portée, que ce qui appartient à sa puissance.

Il serait inutile de dire que Leibnitz était un mathématicien du premier ordre ; c'est par-là qu'il est le plus généralement connu. Son nom est à la tète des plus sublimes problêmes qui aient été résolus de nos jours, et il est mêlé dans tout ce que la géométrie moderne a fait de plus grand, de plus difficile et de plus important. Les actes deLeipsick , les journaux des savans, noshis-

toires sont pleines de lui en tant que géomètre. 11 n'a publié aucun corps d'ouvrage de mathématiques; mais seulement quantité de morceaux détachés, dont il aurait fait des livres s'il avait voulu, et dont l'esprit et les vues ont servi à beaucoup de livres. 11 disait qu'il aimait à voir croître dans les jardins d'autrui des plantes dont il avait fourni les graines. Ces graines sont souvent plus à estimer que les plantes mêmes : l'art de découvrir en mathématiques est plus précieux que la plupart des choses qu'on découvre.

L'histoire du calcul différentiel ou des infiniment petits, suffira pour faire voir quel était son génie. On sait que cette découverte porte nos connaissances jusque dans l'infini, et presque au-delà des bornes prescrites à l'esprit humain , du moins infiniment au-delà de celles où était renfermée l'ancienne géométrie. C'est une science toute nouvelle née de nos jours , très étendue, très subtile et très sûre. En 1684. , Leibnitz donna dans les actes de Leipsick les règles du calcul différentiel; mais il en cacha les démonstrations. Les illustres frères BernouUi les trouvèrent, quoique fort difficiles à découvrir, et s'exercèrent dans ce calcul avec un succès surprenant. Les solutions les plus élevées , les plus hardies et les plus inespérées , naissent sous leurs pas. En 1687 , parut l'admirable livre de Newton , des Principes mathématiques de la philosophie naturelle , qui était presque entièrement fondé sur ce même calcul ; de sorte que l'on crut communément que Leibnitz et lui l'avaient trouvé , chacun de leur côté , par la conformité de leurs grandes lumières.

Ce qui aidait encore à cette opinion, cest qu'ils ne se rencontraient que sur le fond des choses; ils leur

donnaient des noms difFérens, et se servaient de différens caractères dans leur calcul. Ce que Newton appelait ^«.r/cnj, Leibnitz l'appelait différences ; et le caractère par lequel Leibnitz marquait l'infiniment petit, était beaucoup plus commode et d'un plus grand usage que celui de Newton. Aussi ce nouveau calcul ayant été avidement reçu par toutes les natioiis savantes , les noms et les caractères de Leibnitz ont prévalu partout, hormis en Angleterre. Cela même faisait quelque effet en faveur de Leibnitz, et eût accoutumé insensiblement les géomètres à le regarder comme seul ou principal inventeur.

Cependant ces deux grands hommes, sans se rien disputer , jouissaient du glorieux spectacle des progrès qu'on leur devait : mais cette paix fut enfin troublée. En 1699, Fatio ayant dit dans son écrit sur la ligne de la plus ccurte descente, qu'il était obligé de reconnaître Newton pour le premier inventeur du calcul différentiel, et de plusieurs années le premier; et qu'il laissait à juger si Leibnitz, second inventeur, avait pris quelque chose de lui : cette distinction si nette de premier et de second inventeur , et ce soupçon qu'on insinuait , excitèrent une contestation entre Leibnitz, soutenu des journalistes de Leipsick , et les géomètres anglais déclarés pour Newton, qui ne paraissait point sur la scène. Sa gloire était devenue celle de la nation , et ses partisans n'étaient que de bons citoyens qu'il n'avait pas besoin d'animer. Les écrits se sont succédés lentement de part et d'autre, peut-être à cause de l'éloignement des lieux : mais la contestation ne laissait pas de s'échauffer toujours ; et enfin elle vint au point qu'en 1 7 1 1 Leibnitz se plaignit à la société royale de ce que Keill

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l'accusait d'avoir donné sous d'autres noms et d'autres caractères le calcul des fluxions inventé par Newton. II soutenait que personne ne savait mieux que Newton qu'il ne lui avait rien dérobé; et il demandait que Keill désavouât publiquement le mauvais sens que pouvaient avoir ses paroles.

La société établie juge du procès, nomma des commissaires pour examiner toutes les anciennes lettres des savans mathématiciens que l'on pouvait retrouver, et qui regardaient cette matière. Il y en avait des deux partis. Après cet examen, les commissaires trouvèrent qu'il ne paraissait pas que Leibnitz eût rien connu du calcul différentiel ou des infiniment petits, avant une lettre de Newton écrite en 1672, qui lui avait été envoyée à Paris , et où la méthode des fluxions était assez expliquée pour donner toutes les ouvertures nécessaires à un homme aussi intelligent; que même Newton avait inventé sa méthode avant 1669, et par conséquent quinze ans avant que Leibnitz n'eût rien donné sur ce sujet dans les actes de Leipsick : et de là ils concluaient que Keill n'avait nullement calomnié Leibnitz.

La société a fait imprimer ce jugement avec toutes les pièces qui y appartenaient sous le titre de ccmmermercium epistclicum de arialysi prcmctâ , 16 1 2. On l'a distribué par toute l'Europe; et rien ne fait plus d'honneur au système des infiniment petits, que cette jalousie de s'en assurer la découverte , dont toute une nation si savante est possédée; car, encore une fois. Newton n'a point paru , soit qu'il se soit reposé de sa gloire sur des compatriotes assez vifs, soit comme on le peut croire d'un aussi grand homme, qu'il soit supérieur h celte gloire mémo.

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Leibnitz ou ses amis n'ont pas pu avoir la même indifférence ; il était accusé d'un vol , et tout le ccmmerciiim epislclicum , ou le dit nettement, ou Finsinue. 11 est vrai que ce vol ne peut avoir été que très subtil, et qu'il ne faudrait pas d'autre preuve d'un grand génie que de l'avoir fait : mais enfin il vaut mieux ne l'avoir pas fait, et par rapport au génie, et par rapport aux mœurs.

Après que le jugement d'Angleterre fut public, il parut un écrit d'une seule feuille volante, du 29 juillet 17 13. Il est pour Leibnitz, qui étant alors à Vienne, ignorait ce qui se passait. Il est très vif, et soutient hardiment que le calcul des fluxions n'a point précédé celui des différences, et insinue même qu'il pourrait en être né.

Le détail des preuves de part et d'autre serait trop long, et ne pourrait même être entendu sans un commentaire infiniment plus long, qui entrerait dans la plus profonde géométrie.

Leibnitz avait commencé à travailler à un ccmmercium mathematicum , qu'il devait opposer à celui d'Angleterre. Ainsi , quoique la société royale puisse avoir bien jugé sur les pièces qu'elle avait, elle ne les avait donc pas toutes; et jusqu'à ce qu'on ait vu celles de Leibnitz , l'équité veut que l'on suspende son jugement.

En général, il faut des preuves d'une extrême évidence pour convaincre un homme tel que lui d'être plagiaire le moins du monde; car c'est là toute la question. Newton est certainement inventeur, et sa gloire est en sûreté.

Les gens riches ne dérobent pas ; et combien Leibnitz l'était-il ?

Il a blâmé Descartes de n'avoir fait honneur ni à Kepler de la cause de la pesanteur tirée des forces centrifuges , et de la découverte de l'égalité des angles d'incidence et de réflexion , ni à Snellius du rapport constant des sinus des angles d'incidence et de réfraction : petits artifices , dit-il, qui lui cnl fait perdre beaucoup de véritable gloire auprès de ceux qui s'y connaissent. Aurait-il négligé cette gloire qu'il connaissait si bien? Il n'avait qu'à dire d'abord ce qu'il devait à Newton; il lui en restait encore une fort grande sur le fond du sujet, et il y gagnait de plus celle de l'aveu

Ce que nous supposons qu'il eût fait dans cette occasion , il l'a fait dans une autre. L'un des Bernoulli ayant voulu conjecturer quelle était l'histoire de ses médiations mathématiques, il l'expose naïvement dans le mois de septembre 1691 des actes de Leipsick. Il dit qu'il était encore entièrement neuf dans la profonde géométrie étant à Paris en 1672; "qu'il y connut l'illustre Huyghens , qui était , après Galilée et Descartes, celui à qui il devait le plus en ces matières ; que la lecture de son livre de Horolcçio oscillatorio , jointe à celle des ouvrages de Pascal et de Grégoire de Saint-Vincent, lui ouvrit tout d'un coup l'esprit, et lui donna des vues qui l'étonnèrent lui-même, et tous ceux qui savaient combien il était encore neuf; qu'aussitôt il s'offrit à lui un grand nombre de théorèmes, qui n'étaient que des corollaires d'une méthode nouvelle, et dont il trouva depuis une partie dans les ouvrages de Grégory,de Barrou , et de quelques autres ; qu'enfin il avait pénétré jusqu'à des sources plus éloignées et plus fécondes , et avait soumis à l'analyse ce qui ne l'avait jamais été. C'est son calcul dont il parle. Pourquoi dans cette his-

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toire, qui paraît si sincère et si exempte de vanité, n'aurait-il pas donné place à Newton? Il est plus naturel de croire que ce qu'il pouvait avoir vu de lui en 1672 , il ne l'avait pas entendu aussi finement qu'il en est accusé, puisqu'il n'était pas encore grand géomètre.

Dans la théorie du mouvement abstrait qu'il dédia à l'académie en 1671 , et avant que d'avoir encore rien vu de Newton, il pose déjà des infiniment petits plus grands les uns que les autres. C'est là une des clefs du système ; et ce principe ne pouvait guère demeurer stérile entre ses mains.

Quand le calcul de Leibnitz parut en 1684 , il ne fut point réclamé. Newton ne le revendiqua point dans son beau livre, qui parut en 1687. Il est vrai qu'il a la générosité de ne le revendiquer pas non plus à présent : mais ses amis, plus zélés que lui pour ses intérêts , auraient pu agir en sa place , comme ils agissent aujourd'hui. Dans tous les-actes de Leipsick, Leibnitz est en une possession paisible et non interrompue de l'invention du calcul différentiel. Il y déclare même que les Bernoulli l'avaient si heureusement cultivé , qu'il leur appartenait autant qu'à lui. C'est là un acte de propriété, et en quelque sorte- de souveraineté.

On ne sent aucune jalousie dans Leibnitz. Il excite tout le monde à travailler , il se fait des concurrens, s'il peut ; il ne donne point de ces louanges bassement circonspectes , qui craignent d'en trop dire; il se plaît au mérite d'autrui : tout cela n'est pas d'un plagiaire. Il n'a jamais été soupçonné de l'être en aucune autre occasion ; il se serait donc démenti cette seule fois , et aurait imité le héros de Machiavel , qui est exactement veriueux jusqu'à ce qu'il s'agisse d'une couronne. La

beauté du système des infiniment petits justifie celte

comparaison.

Enfin , il s'en est remis avec une grande confiance au témoignage de Newton, et au jugement de la société royale. L'aurait-il osé?

Ce ne* sont là que de simples présomptions, qui devront toujours céder à de véritables preuves. Il n'appartient pas à un historien de décider, et encore moins à moi. Atticus se serait bien gardé de prendre parti entre ce César et ce Pompée.

Il ne faut pas dissimuler ici une chose assez singulière. Si Leibnitz n'est pas de son côté, aussi bien que Newton, l'inventeur du système des infininiment petits, il s'en faut infiniment peu. lia connu cette infinité d'ordres d'infiniment petits toujours infiniment plus petits les uns que les autres, et cela dans la rigueur géométrique; et les plus grands géomètres ont adopté cette idée dans toute cette rigueur. Il semble cependant qu'il en ait ensuite été effrayé lui-même , et qu'il ait cru que ces différens ordres d'infiniment petits n'étaient que des grandeurs incomparables , à cause de leur extrême inégalité, comme le serait un grain de sable et le globe de la terre , la terre et la sphère qui comprend les planètes, etc. Or, ce ne serait là qu'une grande inégalité, mais non pas infinie, telle qu'on l'établit dans ce système. Aussi ceux mêmes qui l'ont pris de lui , n'ont-ils pas pris cet adoucissement qui gâterait tout. Un architecte a fait un bâtiment si hardi, qu'il n'ose lui même y loger; et il se trouve des gens qui se fient plus que lui à sa solidité, qui y logent sans crainte , et, qui plus est, sans accident. Mais peut-être l'adoucissement n'était-il qu'une condescendance pour ceux dont l'imagination

se serait révoltée. S'il faut tempérer la vérité en géométrie , que sera-ce en d'autres matières ?

Il avait entrepris un grand ouvrage de la science de l'injini. C'était toute la plus sublime géométrie, le calcul intégral joint au différentiel. Apparemment il y fixait ses idées sur la nature de l'infini et sur ses différens ordres ; mais quand même il serait possible qu'il n'eût pas pris le meilleur parti bien déterminémenl , on eût préféré les lumières qu'on tenait de lui à son autorité. C'est une perte considérable pour les mathématiques, que cet ouvrage n'ait pas été fini. Il est vrai que le plus difficile paraît fait ; il a ouvert les grandes routes , mais il pouvait encore ou y servir de guide , ou en ouvrir de nouvelles.

De celte haute théorie , il descendait^ouvent à la pratique, où son amour pour le bien public le ramenait. Il avait songé à rendre les voitures et les carrosses plus légers et plus commodes; et de là un docteur qui se prenait à lui de n'avoir pas eu une pension du duc d'Hanovre , prit occasion de lui imputer dans un écrit public, qu'il avait eu dessein de construire un charriot qui aurait fait en vingt-quatre heures le voyage de Hanovre à Amsterdam : plaisanterie mal entendue , puisqu'elle ne peut tourner qu'à la gloire de celui qu'on "attaque , pourvu qu'il ne soit pas absolument insensé.

Il avait proposé un moulin à vent pour épuiser l'eau des mines les plus profondes, et avait beaucoup travaillé à cette machine; mais les ouvriers eurent leurs raisons pour en traverser le succès par toutes sortes d'artifices. Ils furent plus habiles que lui, et l'emportèrent.

On doit mettre au rang des inventions plus curieuses

qu'utiles, une machine arithmétique différente de celle de Pascal , à laquelle il a travaillé toute sa vie à diverses reprises. Il ne l'a entièrement achevé que peu de temps avant sa mort, et il y a extrêmement dépensé.

Il était mélhaphvsicien, et c'était une chose presque impossible qu'il ne le fut pas ; il avait l'esprit trop universel, parce qu'il allait à tout , mais encore parce qu'il saisissait dans tous les principes les plus élevés et les plus généraux ; ce qui est le caractère delà métaphysique. Il avait projeté d'en faire une toute nouvelle, et il en a répandu çà et là différens morceaux selon sa coutume.

Ses grands principes étaient, que rien n'existe ou ne se fait sans une raison suffisante ; que les changemens ne se font point brusquement et par sauts , mais par degrés et par nuances , comme dans des suites de nombres ou dans des courbes; que dans tout l'univers, comme nous l'avons déjà dit, un meilleur est mêlé partout avec un plus grand , ou , ce qui revient au même , les lois de convenance avec les lois nécessaires ou géométriques. Ces principes si nobles et si spécieux ne sont pas aisés à appliquer ; car dès qu'on est hors du nécessaire rigoureux et absolu , qui n'est pas bien commun en métaphysique , le suffisant , le convenable , un degré ou un saut, tout cela pourrait bien être un peu arbitraire ; et il faut prendre garde que ce ne soit le besoin du système' qui décide.

Sa manière d'expliquer l'union de l'àme et du corps par une harmonie préélnllie ^ a été quelque chose d'imprévu et d'inespéré sur une matière où la philosophie semblait avoir fait ses derniers efforts. Les philosophes aussi bien que le peuple avaient cru que l'àme et le corps agissaient réellement et physiquement l'un sur

l'autre. Descartes vint, qui prouva que leur nature ne permettait point cette sorte de communication véritable , et qu'ils n'en pouvaient avoir qu'une apparente, dont Dieu était le médiateur. On croyait qu'il n'y avait que ces deux systèmes possibles; Leibnitz en imagina un troisième. Une âme doit avoir par elle-même une certaine suite de pensées, de désirs, de volontés. Un corps , qui n'est qu'une machine , doit avoir par luimême une certaine suite de mouvemens, qui seront déterminés par la combinaison de sa disposition machinale avec les impressions des corps extérieurs. S'il se trouve une âme et un corps tels que toute la suite des volontés de l'âme d'une part, et de l'autre toute la suite des mouvemens du corps se répondent exactement; et que dans l'instant , par exemple , que l'âme voudra aller dans un lieu , les deux pieds du corps se meuvent machinalement de ce côté-là, cette âme et ce corps auront un rapport , non par une action réelle de l'un sur l'autre, mais par la correspondance perpétuelle des actions séparées de l'un et de Tautre. Dieu aura mis ensemble l'âme et le corps qui avaient entre eux cette correspondance antérieure à leur union , cette harmonie préétablie. Et il en faut dire autant de tout ce qu'il y a jamais eu, et de tout ce qu'il y aura jamais d'âmes et de corps unis.

Ce système donne une merveilleuse idée de l'intelligence infinie du créateur; mais peut-être cela même le rend-il trop sublime pour nous. Il a toujours pleinement contenté son auteur; cependant il n'a pas fait jusqu'ici, et il ne paraît pas devoir faire la même fortune que celui de Descartes. Si tous les deux succom-^ baient aux objections, il faudrait, ce qui serait bien pénible pour les philosophes, qu'ils renonçassent à se

tourmenter davantage sur l'union de l'àme et du corps. Descartes etLeibnitz les justifieraient de n'en plus chercher le secret.

Leibnitz avait encore sur la métaphysique beaucoup d'autres pensées particulières. 11 croyait, par exemple , qu'il y a partout des substances simples , qu'il appelait monades ou unités, qui sont les vies, les âmes, les esprits qui peuvent dire mci; qui, selon le lieu où elles sont, reçoivent des impressions de tout l'univers; mais confuses , à cause de leur multitude; ou qui, pour employer U peu près ses propres termes , sont des miroirs sur lesquels tout l'univers rayonne selon qu'ils lui sont exposés. Par-là il expliquait les perceptions. Une monade est d'autant plus parfaite, qu'elle a des perceptions plus distinctes. Les monades, qui sont des âmes humaines , ne sont pas seulement des miroirs de l'univers des créatures , mais des miroirs ou images de Dieu même ; et comme en vertu de la raison et des vérités éternelles, elles entrent en une espèce de société avec lui, elles deviennent membres de la cité de Dieu. Mais c'est faire tort à ces sortes d'idées, que d'en détacher quelques unes de tout le système , et d'en rompre le précieux enchaînement qui les éclaircit et les fortifie. Ainsi nous n'en dirons pas davantage, et peut-être ce peu que nous avons dit est-il de trop , parce qu'il n'est pas le tout. On trouvera un assez grand détail de la métaphysique de Leibnitz dans un livre imprimé à Londres en 17 17. C'est une dispute commencée en 1713 entre lui et le fameux Clarke, et qui n'a été terminée que par la morl de Leibnitz. 11 s'agit entre eux de l'espace et du temps, du vide et des atomes, du naturel et du surnaturel , de la liberté , etc. Car heureusement pour le pu-

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blic , la contestation en s'échauffant venait toujours à embrasser plus de terrein. Les deux savans adversaires devenaient plus forts à proportion l'un de l'autre , et les spectateurs qu'on accuse d'être cruels seront fort excusables de regretter que ce combat soit sitôt fini : on eût vu le bout des matières , ou qu'elles n'ont point de bout.

Enfin, pour terminer le détail des qualités acquises de Leibnitz, il était théologien, non pas seulement en tant que philosophe ou métaphysicien, mais théologien dans le sens étroit; il entendait les différentes parties de la théologie chrétienne , que les simples philosophes ignorent communément à fond ; il avait beaucoup lu et les pères et les scolastiques.

En 1 67 1 , année où il donna les deux théories du mouvement abstrait et concret, il répondit aussi à un savant socinien , petit-fils de Socin , nommé Wissowatius , qui avait employé contre la trinité la dialectique subtile dont cette secte se pique , et qu'il avait apprise presque avec la langue de sa nourrice. Leibnitz fit voir dans un écrit intitulé Sacrcsanclatrinilas perncva inventa Icçicadtfensa, que la logique ordinaire a de grandes défectuosités; qu'en la suivant, son adversaire pouvait avoir eu quelques avantages : mais que si on la réformait, il les perdait tous: et que par conséquent la véritable logique était favorable à la foi des orthodoxes.

On était si persuadé de sa capacité en théologie , que, comme on avait proposé vers le commencement de ce siècle un mariage entre un grand prince catholique et une princesse luthérienne , il fut appelé aux conférences qui se tinrent sur les moyens de se concilier à l'égard de la religion. 11 n'en résulta rien, sinon que Leibnitz admira la fermeté de la princesse.

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Le savant évètjue de Salisbury , Burnet , ayant eu sur la réunion de l'église anglicane avec la luthérienne , des vues qui avaient été fort goûtées par des théologiens de la confession d' A.ugsbourg , Leibnitz fit voir que cet évêque, tout habile qu'il était, n'avait pas tout-à-fait bien pris le nœud de cette controverse , et l'on prétend que l'évéque en convint. On sait assez qu'il s'agit là des dernières finesses de l'art, et qu'il faut être véritablement théologien, raème pour s'y méprendre.

Il parut ici en 1692 un livre intitulé : De la tclérance des religions . Leibnilz la soutenait contre feu Pelisson, devenu avec succès théologien et controversiste. Ils disputaient par lettres, et avec une politesse exemplaire. Le caractère naturel de Leibnitz le portait à cette tolérance, que les esprits doux souhaiteraient d'établir; mais dont, après cela , ils auraient assez de peine à marquer les bornes, et à prévenir les mauvais effets. Malgi^é la grande estime qu'on avait pour lui, on imprima tous ses raisonnemerfs avec privilège, tant on se fiait aux réponses de Pelisson.

Le plus grand ouvrage de Leibnitz, qui se rapporte à la théologie , est sa Thécdicée , imprimée en 17 10. On connaît assez les difficultés que Bayle avait proposées sur l'origine du mal , soit physique, soit moral. Leibnitz qui craignit l'impression qu'elles pouvaient faii^ sur quantité d'esprits, entreprit d'y répondre.

Il commence par mettre dans le ciel Bayle , qui était mort. Celui dont il voulait détruire les dangereux raisonnemens il lui applique ces vers de Virgile :

Candidiis insueti niiratur limen olyt?ipi ,

Sub pedibusque 7ndel niibes et sidéra Daphnis.

DE LEIBMTZ. 391

Il clil que Bayle \oil présentemeiii le vrai dans sa source; charité rare parmi les théologiens, à qui il est fort larailier de damner leurs adversaires.

Voici le gros du système. Dieu voit une infinité de mondes ou univers possibles, qui tous prétendent à Texistence. Celui en qui la combinaison du bien métaphvsique , physique et moral , avec les maux opposés, fait un meilleur, semblable àus. p las frands géométriques, est préféré : de là le mal quelconque permis, et non pas voulu. Dans cet univers, qui a mérité la préférence, sont comprises les douleurs et les mauvaises actions des hommes; mais dans le moindre nombre, et avec les suites les plus avantageuses qu'il soit possible.

Cela se fait encore mieux sentir par une idée philosophique, théologique et poétique tout ensemble. Il y a un dialogue de Laurent Valla, où cet auteur feint que Sextus, fils de Tarquin-le-Superbe , va consulter Apollon à Delphes sur sa destinée. Apollon lui prédit qu'il violera Lucrèce.

Sextus se plaint de la prédiction. Apollon répond que ce n'est pas sa faute, qu'il n'est que devin ; que Jupiter à tout réglé; et que c'est à lui qu'il faut se plaindre. Là finit le dialogue, où l'on voit que Valla sauve la prescience de Dieu aux dépens de sa bonté : mais ce u est pas là comme Leibnitz l'entend ; il continue , selon son système , la fiction de Valla. Sextus va à Dodone se plaindre à Jupiter du crime auquel il est destiné. Jupiter lui répond qu'il n'a qu'à ne point aller à Rome : mais Sextus déclare nettement qu'il ne peut renoncer à l'espérance d'être roi; et s'en va. Après son départ, le grand-prêtre Théodore demande à Jupiter pourquoi il n'a pas donné une autre volonté à Sextus. Jupiter en-

voie Théodore à Athènes consulter Minerve. Elle lui montre le palais des destinées, où sont les tableaux de tous les univers possibles, depuis le pire jusqu'au meilleur. Théodore voit dans le meilleur le crime de Sextus, d'où naît la liberté de Rome, un gouvernement fécond eu vertus ; un empire utile à une grande partie du genre humain, etc. Théodore n'a plus rien à dire.

La Théodicée seule suffirait pour représenter Leibnitz. Une lecture immense , des anecdotes curieuses sur les livres ou les personnes , beaucoup d'équité et même de faveur pour les auteurs cités , fût-ce en les combattant , des vues sublimes et lumineuses , des raisonnemens au fond desquels on sent toujours l'esprit géométrique , un style où la force domine, et où cependant sont admis les agrémens d'une imagination heureuse. Nous devrions présentement avoir épuisé Leibnitz; il ne l'est pourtant pas encore , non parce que nous avons passé sous silence un très grand nombre de choses particulières qui auraient peut-être suffi pour l'éloge d'un autre, mais parce qu'il en reste une d'un genre tout différent : c'est le projet qu'il avait conçu d'une langue philosophique et universelle. Wilkins , évêque de Chester , et Dalgarme , y avaient travaillé : mais dès le temps qu'il était en Angleterre , il avait dit k Boyle et d'Oldenbourg, qu'il ne croyait pas que ces grands hommes eussent encore frappé au but. Ils pouvaient bien faire que des nations qui ne s'entendaient pas , eussent aisément commerce : mais ils n'avaient pas attrape les véritables caractères réels , qui étaient l'instrument le plus fin dont l'esprit humain se pût servir , et qui devaient extrément faciliter et le raisonnement , et la mémoire, et l'invenliou des choses. Ils devaient ressembler, au-

tant qu'il était possible , aux caractères d'algèbre , qui en effet sont très simples et très expressifs, qui n'ont jamais ni superfluité , ni équivoque, et dont toutes les variétés sont raisonnées. Il a parlé en quelque endroit d'un alphabet des pensées humaines qu'il méditait. Selon toutes les apparences, cet alphabet avait rapport à sa langue universelle. Après l'avoir trouvée, il eût encore fallu , quelque commode et quelque utile qu'elle eut été , trouver l'art de persuader aux différens peuples de s'en servir; et ce n'eût pas été là le moins difficile. Ils ne s'accordent qu'à n'entendre point leurs intérêts communs. •

Jusqu'ici nous n'avons vu que la vie savante de Leibnitz, ses talens, ses ouvrages, ses projets : il reste le détail des événemens de sa vie particulière.

Il était dans la société secrète des chimistes de Nuremberg, lorsqu'il rencontra par hasard à la table de l'hôtellerie où il mangeait, le baron de Boinebourg, ministre de l'électeur de Mayence Jean-Philippe. Ce seigneur s'aperçut promplement du mérite d'un jeune homme encore inconnu : il lui fit refuser des offres considérables que lui faisait le comte Palatin , pour récompense du livre de Georges Vlicovius ; et voulut absolument l'attacher à son maître, et à lui. En 1668 , l'électeur de Mayence le fit conseiller de la chambre de révision de sa chancellerie.

M. de Boinebourg avait des relations à la cour de France; et de plus, il avait envoyé son fils à Paris pour y faire ses études et ses exercices. Il engagea Leibnitz à y aller aussi en 1672 , tant par rapport aux affaires qu'à la conduite du jeune homme. M. de Boinebourg étant mort en 1678 , il passa en Angleterre, où, peu do temps

après , il apprit aussi la mort de l'ëlecleur de Mayence , qui renversait les commencemens de sa fortune. Mais le duc de Brunswick-Lunebourg se hâta de se saisir de lui pendant qu'il était vacant : il lui écrivit une lettre très honorable , et très propre à lui faire sentir qu'il était bien connu ; ce qui est le plus doux et le plus rare plaisir des gens de mérite. Il reçut avec toute la joie et toute la reconnaissance qu'il devait, la place de conseiller et une pension qui lui étaient offertes.

Cependant il ne partit pas sur-le-champ pour l'Allemagne. Il obtint permission de retourner encore à Paris , qu'il n'avait pas épuisé à son premier voyage. De là il repassa en Angleterre, où il fit peu de séjour; et enfin se rendit en 1676 auprès du duc Jean-Frédéric. 11 y eut une considération qui appartiendrait autant et peut-être plus à l'éloge de ce prince qu'à celui de Leibnitz.

Trois ans après , il perdit ce grand protecteur , auquel succéda le duc Ernest-Auguste, alors évéque d'Osnabruck. Il passa à ce nouveau maître , qui ne le connut pas moins bien. Ce fut sur ses vues et par ses ordres qu'il s'engagea à l'histoire de Brunswick, et en 1687, il commença les voyages qui y avaient rapport. L'électeur Ernest-Auguste le fit , en 1696 , son conseiller privé de justice. On ne croit point en Allemagne que les savans soient incapables des charges.

En 1699 , il fut mis à la tète des associés étrangers de cette académie. Il n'avait tenu qu'à lui d'y avoir place beaucoup plus tôt, et à titre de pensionnaire. Pendant qu'il était à Paris, on voulut l'y fixer fort avantageusement, pourvu qu'il s'y lit catholique : mais tout toléranl qu'il était, il rejeta absolument cette condilioji.

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Gomme il avait une extrême passion pour les sciences , il voulut leur être utile , non-seulement par ses découvertes , mais par la grande considération où il était. Il inspira à l'électeur de Brandebourg le dessein d'établir une académie des sciences à Berlin ; ce qui fut entièrement fini en 1700 sur le plan qu'il avait donné. L'année suivante, cet électeur fut déclaré roi de Prusse. Le nouveau royaume et la nouvelle académie prirent naissance presque en même temps. Cette compagnie, selon le génie de son fondateur, embrassait, outre la physique et les mathématiques, l'histoire sacrée et profane , et toute l'antiquité. 11 en fut fait président perpétuel, et il n'y eut point de jaloux.

En 17 10, parut un volume de l'académie de Berlin , sous le titre de Miscellanea lerclinensia.

Là, Leibnitz parait en divers endroits sous presque toutes ses différentes formes , d'historien, d'antiquaire, d'étymologiste , de physicien , de mathématicien : on y peut ajouter celle d'orateur a cause d'une fort belle épître dédicatoire adressée au roi de Prusse. Il n'y manque que celle de jurisconsulte et de théologien, dont la constitution de sou académie ne lui permettait pas de se revêtir.

Il avait les mêmes vues pour les étals de l'électeur de Saxe , roi de Pologne , et il voulut établir à Dresde une académie qui eût correspondance avec celle de Berlin : mais les troubles de Pologne lui otèrent toute espérande de succès.

En récompense, il s'ouvrit à lui en 171 1 un champ plus vaste , et qui n'avait point été cultivé. Le czar , qui a conçu la plus grande et la plus noble pensée qui puisse tomber dans l'csprir d'un souverain, celle de tirer ses

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peuples de la barbarie , et d'introcuire chez eux les sciences et les arts, alla à Torgau pour le mariage du prince son fils aîné avec la princesse Charlotte-Christine , et y vit et consulta beaucoup Leibnitz sur son projet. Le sage était précisément tel que le monarque méritait de le trouver.

Le czar fît à Leibnitz un magnifique présent, et lui donna le titre de son conseiller privé de justice , avec une pension considérable. Mais , ce qui est encore plus glorieux pour lui , l'histoire de l'établissement des sciences en Moscoviene pourra jamais l'oublier, et son nom y marchera à la suite de celui du czar. C'est un honneur rare pour un sage moderne , qu'une occasion d'être législateur de barbares. Ceux qui l'ont été dans les premiers temps , sont ces chantres miraculeux qui attiraient les rochers, et bâtissaient des villes avec la lyre ; et Leibnitz eût été travesti par la fable en Orphée ou en Amphion.

Il n'y a point de prospérité continue. Le roi de Prusse mourut en 1 7 1 2 , et le goût du roi, son successeur, entièrement déclaré pour la guerre , menaçait l'académie de Berlin d'une chute prochaine. Leibnitzsongea à procurer aux sciences un siège plus assuré, et se tourna du côté de la cour impériale. Il y trouva le prince Eugène qui , pour être un si grand général, et fameux par tant de victoires , n'en aimait pas moins les sciences , et qui favorisa de tout son pouvoir le dessein de Leibnitz. Mais la peste , survenue a Vienne , rendit inutiles tous les mouvemens qu'il s'était donnés pour y former une académie. Il n'eut qu'une assez grosse pension de l'empereur, avec des offres très avantageuses , s'il voulait demeurer dans sa cour. Dès le temps du cou-

ronnementde ce prince , il avait déjà eu le titre de conseiller aulique.

Il était encore à Vienne en 17 14, lorsque la reine Anne mourut , à laquelle succéda l'électeur d'Hanovre, qui réunissait sous sa domination un électorat , et les trois royaumes de la Grande-Bretagne, Leibnitz et Newton. Leibnitz se rendit à Hanovre : mais il n'y trouva plus le roi , et il n'était plus d'âge à le suivre jusqu'en Angleterre. Il lui marqua son zèle plus utilement par des réponses qu'il fit à quelques libelles anglais publiés contre Sa Majesté.

Le roi d'Angleterre repassa en Allemagne , où Leibnitz eut enfin la joie de le voir roi. Depuis ce temps, sa santé baissa toujours; il était suj-et à la goutte, dont les attaques devenaient plus fréquentes. Elle lui gagna les épaules : on croit qu'une certaine tisane particulière qu'il prit dans un grand accès, et qui ne passa point , lui causa les convulsions et les douleurs excessives dont il mourut en une heure, le 14 novembre 17 19. Dans les derniers momens qu'il put parler, il raisonnait sur la manière dont le fameux Furtenback avait changé la moitié d'un clou de fer en or.

Le savant Eckard, qui avait vécu dix-neuf ans avec lui , qui l'avait aidé dans tous ses travaux historiques , et que le roi d'Angleterre a choisi en dernier lieu pour être historiographe de sa maison , et son bibliothécaire à Hanovre , prit soin de lui faire une sépulture très honorable, ou plutôt une pompe funèbre. Toute la cour y fut invitée, et personne n'y parut. Eckard dit qu'il en fut étonné; cependant les courtisans ne firent que cequ'ilsdevaient : le mort ne laissait après lui personne

qu'ils eussent à considérer , et ils n'eussent rendu ce

dernier devoir qu'au mérite.

Leibnitz ne s'était point marié ; il y avait pensé à l'âge de cinquante ans ; mais la personne qu'il avait en vue voulut avoir le temps de faire ses réflexions. Cela donna à Leibnitz le loisir de faire aussi les siennes, et il ne se maria point.

Il était d'une forte complexion. Il n'avait guère eu de maladies , excepté quelques vertiges dont il était quelquefois incommodé , et la goutte. Il mangeait beaucoup et buvait peu , quand on ne le forçait pas ; et jamais de vin sans eau. Chez lui il était absolument le maître, car il y mangeait toujours seul. Une réglait pas ses repas à de certaines heures , mais selon ses études. Il n'avait point de ménage, et envoyait quérir chez un traiteur la première chose trouvée. Depuis qu'il avait la goutte , il ne dînait que d'un peu de lait; mais il faisait un grand souper sur lequel il se couchait à une heure ou deux après minuit. Souvent il ne dormait qu'assis sur une chaise, et ne s'en réveillait pas moins frais à sept ou huit heures du matin. Il étudiait de suite , et il a été des mois entiers sans quitter le siège ; pratique fort propre à avancer beaucoup un travail , mais fort malsaine. Aussi croit-on qu'elle lui attira une fluxion sur la jambe droite, avec un ulcère ouvert. Il y voulut remédier à sa manière, car il consultait peu les médecins ; il vint à ne pouvoir presque plus marcher , ni quitter le lit.

Il faisait des extraits de tout ce qu'il lisait , et y ajoutait ses réflexions, après quoi il mettait tout cela à part , et ne le regardait plus. Sa mémoire qui était admirable , ne se déchargeait point, comme à l'ordinaire , des

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choses qui étaient écrites; mais seulement l'écriture avait été nécessaire pour les y graver à jamais. Il était toujours prêt à répondre sur toutes sortes de matières, et le roi d'Angleterre l'appelait son dictionnaire vivant.

Il s'entretenait volontiers avec toutes sortes de personnes, gens de cour, artisans , laboureurs , soldats. Il n'y a guère d'ignorant qui ne puisse apprendre quelque chose au plus savant homme du monde; et en tout cas le savant s'instruit encore , quand il sait bien considérer l'ignorant. Il s'entretenait même souvent avec les dames , et ne comptait point pour perdu le temps qu'il donnait à leur conversation. Il se dépouillait parfaitement avec elles du caractère de savant et de philosophe ; caractère cependant presque indélébile, et dont elles aperçoivent bien finement et avec bien du dégoût les tracés les plus légères. Cette facilité de se communiquer le faisait aimer de tout le monde. Un savant illustre qui est populaire et familier, c'est presque un prince qui le serait aussi : le prince a pourtant beaucoup d'avantage.

Leibnitz avait un commerce de lettres prodigieux. Il se plaisait à entrer dans les travaux ou dans les projets de tous les savans de l'Europe ; il leur fournissait des vues; il les animait, et certainement il prêchait d'exemple. On était sûr d'une réponse dès qu'on lui écrivait, ne se fût-on proposé que l'honneur de lui écrire. Il est impossible que ses lettres ne lui aient emporté un temps très considérable : mais il aimait autant l'employer au profit ou à la gloire d'autrui , qu'à son profit ou à sa gloire particulière.

Il était toujours d'une humeur gaie , et à quoi servirait sans cela d'être philosophe? on l'a vu fort affligé à

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la mort du feu roi de Prusse et de l'électrice Sophie.

La douleur d'un tel homme est la plus, belle oraison

funèbre.

Il se mettait aisément en colère, mais il en revenait aussitôt. Ses premiers mouvemens n'étaient pas d'aimer la contradiction sur quoi que ce fût, mais il ne fallait qu'attendre les seconds; et en effet ses seconds mouvemens , qui sont les seuls dont il reste des marques , lui feront éternellement honneur.

On l'acccuse de n'avoir été qu'un grand et rigide observateur du droit naturel. Ses pasteurs lui en ont fait des réprimandes publiques et inutiles.

On l'accuse aussi d'avoir aimé l'argent. Il avait un revenu très considérable en pensions du duc de Volfembutel, du roi d'Angleterre , de l'empereur, du czar, et vivait toujours assez grossièrement. Mais un philosophe ne peut guère , quoiqu'il devienne riche , se tourner à des dépenses inutiles et fastueuses qu'il méprise. De plus , Leibnitz laissait aller le détail de sa maison comme il plaisait à ses domestiques , et il dépensait beaucoup en négligence. Cependant la recette était toujours la plus forte; et on lui trouva après sa mort une grosse somme d'argent comptant qu'il avait cachée. C'étaient deux années de son revenu. Ce trésor lui avait causé pendant sa vie de grandes inquiétudes qu'il avait confiées à un ami ; mais il fut encore plus funeste à la femme de son seul héritier, fils ds sa sœur, qui était curé d'une paroisse près de Leipsick. Cette femme , en voyant tant d'argent ensemble qui lui appartenait, fut si saisie de joie , qu'elle en mourut subitement.

Eckard promet une vie plus complète de Leibnitz :

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c'6st aux mémoires qu'il a eu la bonté de me fournir qu'on en doit déjà cette ébauche. 11 rassemblera en un volume toutes les pièces imprimées de ce grand homme, éparses en une infinité d'endroits, de quelque espèce qu'elles soient. Ce sera là, pour ainsi dire , une résurrection d'un corps dont les membres étaient extrêmement dispersés; et le tout prendra une nouvelle vie par cette réunion. De plus, Eckard donnera toutes les œuvres posthumes qui sont achevées , et des Leibnitiana, qui ne seront pas la partie du recueil la moins curieuse. Enfin il continuera l'histoire de Brunswick , dontLeibnitzn'a fait que ce qui est depuis le commencement du règne de Charlemagne jusqu'à l'an looô. C'est prolonger la vie des grands hommes , que de poursuivre dignement leurs entreprises.

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