L'ACADÉMIE DES SCIENCES
DEPUIS 1666 JusQxr^EV iGoo.
J^oisqu'aprâs une longue barbarie, les sciences et les arU
d'une méditation plus profonde , telles que les mathématiques et la physique , ne revinrent au monde que plus tard , du moins avec quelque sorte de perfection ; et l'agréable , qui a presque toujours Pavantage sur le solide , eut alors celui de le précéder.
Ce n'est guère que de ce siëcle^ci que l'on peut compter le renouvellement des mathématiques et de la physique. Descartes, et d*autres grands hommes y ont travaillé avec tant de succès que dans ce genre de littérature tout a changé de face. On a quitte une physique stérile, et qui depuis plusieurs siècles en était toujours au même point ; le règne des mots et des termes est passé y on veut des choses; on établit des principes que l'on en* tend , on les suit ; et de là vient qu'on avance. L'autorité a cessé d'avoir plus de poids que la raison ; ce qui était reçu sans contradiction , parce qu'il Pétait depuis long-temps , est présentement examiné, et souvent rejeté ; et comme on s'est avisé de consulter sur les choses naturelles la nature elle-même plutôt que les anciens , elle se laisse plus aisément découvrir : et assez souvent, pressée parles nouvelles expériences que l'on fait pour la sonder , elle accorde la connaissance de quelqu^un de ses secrets. D'un autre côté , les mathématiques n*ont pas fait un progrès moins considérable. Celles qui sont mêlées avec la physique , ont avancé avec elle , et les mathématiques pures sont aujourd'hui plus fécondes , plus universelles , plus sublimes , et , pour ainsi dire, plus intellectuelles qu'elles n'ont jamais été. A mesure que ces sciences ont acquis plus d'étendue , les méthodes M>at devenues plus simples et plus faciles. Enfin , les mathématiqaes n'ont pas seulement donné , depuis quelque temps , une
a préface;.
infinité de vérités de l'espèce qui leur appartient , elles ont eii' core produit assez généralement dans les esprits une justesse pins précieuse peut-être que toutes ces vérités.
En Italie j Galilée , mathématicien du Grand-Duc , observa le premier, au conomienccment de ce siècle , des taches sur le soleil. Il découvrit les satellites de Jupiter , les phases de Vénus , les petites étoiles qui composent la voie de lait; et , ce qui est encore phis considérable, l'instrument dont il s'était servi pour les découvrir. Torricelli , son disciple et son successeur , imagina la fameuse expérience du vide , qui a donné naissance à une infinité de phénomènes nouveaux. Cavallerius trouva l'ingénieuse et subtile géométrie des indivisibles , que Ton pousse maintenant si loin » et qui , à tout moment , embrasse l'infini. £n France , le fameux Descartes a enseigné aux géomètres des routes qu'ils ne connaissaient point encore , et a donné aux physiciens une infinité de vues > ou qui peuvent suffire , ou qui servent à en faire naître d'autres. En Angleterre , le baron Neper s*est rendu célèbre par l'invention des logarithmes 5 et Harvé par la découverte , ou du moins par les preuves incontestables de la circulation du sang. L'honneur qui est revenu à toute la nation antaise dd oe nouveau système de Harvé, semble avoir attaché les nglais à l'anatomie. Plusieurs d'entre eux ont pris certaines parties du corps en particulier pour le sujet de leurs recherches ^ comme Warthon les glandes , Glisson le foie , Willis le cerveau et les nerfs , Lower le cœur et ses mouvemens. Dans ce tempslà le réservoir du chyle et le canal thorachique ont été découverts par Pecquet , français ; et les vaisseaux lymphatiques par Thomas Bartholîn , danois , sans parler ni des conduits sa liv aires que Stenon j aussi danois , nous fît connaître plus exactement sur les premières idées de Warthon , ni de tout ce que Marcel Halpigi , italien , qui est mort premier médecin du pape Innocent XII » a observé dans l'épiploon , dans le cœur et dans le cerveau ) découvertes anatomiques , qui , quelqu'importantes qu'elles soient , lui feront encore moins d'honneur que Fheureùse idée qu'il a eue le premier d'étendre l'anatomie jusqu'aux plantes. Enfin toutes les sciences et tous les arts , dont le progrès était presque entièrement arrêté depuis plusieurs siècles , ont repris dans celui-ci de nouvelles ibrces , et ont commencé , pour ainsi dire , une nouvelle carrière.
Ce goÀt de philosophie , assez universellement répandu , devait produire entre les savans, l'envie de se communiquer mu* tuellement leurs lumières. Il y a plus de cinquante ans que ceux qui étaient à Paris , se voyaient chez le père Mersenne , qui » étant ami des plus habiles gens de l'Europe , se faisait un plaisir
iTetre le lien de lênr commerce. Gassendi , Descartes , Hobbes , Roberval , les deux Paschal père et fils , Blondel , et quelques autres s'assemblaient che£ lui. Il leur proposait des problèmes de mathématiques , ou les priait de faire quelques expëriences par rapport -4 de certaines rues , et jamais on n'ayait cultité avec plus de soin les sciences qui naissent de Tunion de la gëo^ métrie et de la physique.
II se fit des assemblées plus régulières chet de Monmor, mat* tre des requêtes , et ensuite chez Thevenot. On j examinait les eipériences et les découvertes nouvelles , l'usage ou les consé- <{aeiices qu'on en pouvait tirer. 11 y venait des étrangers, qui se trouvaient alors à Paris, et qui étaient dans le goût de ces sortes de sciences; et , pour ne rien dire de tous les autres , c'est Ik que nilastre Stenon, danois, qui a été depuis évéque, donna dans sa jeunesse les premières preuves de sa capacité , et de sa dextérité en fait d'anatomie.
Peut-être ces assemblées de Paris ont-elles donné occasion à la naissance de plusieurs académies dans le reste de l'Europe. Il est toujours certain que les gentilshommes anglais , qui ont jeté les premiers fondemens de la société royale de Londres , avaient voyagé eu France , et s'étaient trouvés chez de Monmof et Thevenot. Quand ils furent de retour en Angleterre , ils s'assemble-* rent k Oxfort , et continuèrent les exercices auxquels ils s'étaient accoutumés en France. La domination de Cromwel contribua m^me à cet établissement. Ces Anglais , attachés en secret au roi légitime , et résolus de ne point prendre part aux affaires présentes , furent bien aises d'avoir une occupation qui leur donn&t lieu de se retirer de Londres , sans se rendre suspects au Protecteur. Leur société demeura en cet état jusqu'à ce que Charles II , étant remonté sur le tr6ne, la fit venir k Londres, la confirma par l'autorité royale , et lui donna des privilèges, récompensant ainsi les sciences d'avoir seryi de prétexte â la fidélité qu'on lui gardait.
Enfin le renouyellement de la vraie philosophie a rendu les académies de mathématique et de physique si nécessaires , qu'il s'en est établi aussi en Italie, quoique, d'ailleurs , ces sortes de sciences ne régnent gahre en ce pays-là , soit à cause de la déli* catesae des Italiens , qui s'accommodent peu de ces épines , soit à cause du gouvernement ecclésiastique , qui rend ces études absolument inutiles pour la fortune , ^t quelquefois même dangereuses. La principale académie de cette espèce qui soit en Italie ^ est celle de Florence, fondée par le Grand-Duc. Elle a produit Galilée, Torricelli , Borelli , Redi , Bellini , noms à jamais illustres , et qui rendeut témoignage des talens de la nation.
La France devait , par toutes sortes de titres , avoir une académie des sciences ; et déjà cette compagnie y naissait d'ellemême , comme dans un terroir naturellement bien disposé. Aussi , après que la paix des Pyrénées eut été conclue , le roi jugea que son royaume j fortifié par les conquêtes qui venaient de lui être assurées , n'avait plus besoin que d'être embelli par les arts et par les sciences , et il ordonna à Colbert de travailler à leur avancement^
Ce ministre , porté de lui-même à favoriser les lettres y et propre à concevoir de grands desseins , forma d'abord le projet d'une académie , composée de tout ce qu'il y aurait de gens les plus habiles en toutes sortes de littérature. Les savans en histoire , les grammairiens y les mathématiciens , les philosophes , les poètes , ' les orateurs , devaient être également de ce grand corps , oii se réunissaient et se conciliaient tous les talens les plus opposés. La bibliothèque du roi était destinée à être le rendes-vous commun. Ceux qui s'appliquaient à l'histoire , s'y devaient assembler les lundis et les jeudis ; ceux qui étaient dans les belles-lettres , les mardis et les vendredis ; les mathématiciens et les physiciens y les mercredis et les samedis. Ainsi aucu^ jour de la semaine ne demeurait oisif; et , afin qu'il y eût quelque chose de conoimun qui liât ces différentes compagnies , on avait résolu d'en faire y tous les premiers jeudis du mois y une assemblée générale y ou les secrétaires auraient rapporté les jugemens et les décisions de leurs assemblées particulières, et ou chacun aurait pu deniander l'éclaircissement de ses difficultés : car sur quelle matière ces états-généraux de la littérature n'eussent-ils pas été prêts à répondre? Si cependant les difficultés eussent été trop considérables pour être résolues sur-le-champ , on les e&t données par écrit ; on y eAt répondu de même y et toutes les décisions auraient été censées partir de l'académie entière»
Ce projet n'eut point d'exécution. D'abord on retrancha du corps de cette grande académie le membre qui appartenait à riiistoire. On n'eût pas pu s'empêcher de tomber dans des questions , oii les faits deviennent trop importans et trop chatouilleux par la liaison inévitable qu'ils ont avec le droit.
Ceux qui avaient les belles-lettres en partage , ne furent pas plus long-temps compris dans l'académie universelle. Comme ils étaient presque tous de l'académie française y établie par le cardinal de Richelieu , ils représentèrent à Colbert qu'il n'était point besoin de faire deux compagnies différentes qui n'auraient q\ie le même objet y les mêmes, occupations , et presque tous les mêmes membres ; et qu'il valait mieux faire refleurir l'ancienne académie y en lui donnant l'attention et les marques de bonté
qn'îl destinait à une compagnie nouvelle. Ce conseil fut suivi , et Colbert entreprit de rendre à racadémie française son premier éclat. Le roi fit l'honneur à cette compagnie de s'en déclarer protecteur : le ministre devint un de ses membres; et ce fut alors qu'elle prit une nouvelle naissance.
Il ne resta donc du débris de cette grande académie qu'on avait projetée , que les mathématiciens , au nombre de sii ou sept ; Carcavjy Huyghens,Rober^al, Frenicle , Auzout , Picard et Buot. Ils s'assemblèrent dës-lors à la Bibliothèque de Colbert , et commencèrent quelques exercices académiques , au mois de juin de Tannée 1666.
Il sembla que le ciel voulût favoriser cette compagnie naissante de mathématiciens par deux éclipses , qui devaient arriver k quinze jours Tune de l'autre , ce qui est le temps le plus court oii l'on en puisse voir deux } et l'on sait assez combien les éclipses sont précieuses aux astronomes par tous les usages qu'ils en tirent. De plus 9 la première , qui était lunaire , devait être horizontale , phénomène extraordinaire , oii le soleil et la lune se voient en même temps sur l'horizon, quoique dans l'opposition oii ils sont alors, l'un étant au-dessus de ce cercley- l'autre dAt être réellement au-dessous. Aussi n'a-t-on encore observé jusqu'à pré* sent que trois éclipses horizontales , non que ce phénomène soit rare , mais parce qu'il ne peut durer que très-peu de temps , et que les deux astres touchant à l'horizon , ils sont presque toiijonrs enveloppés dans les nuages ou dans les vapeurs. Ce qui fait que ce phénomène dure si peu , c'est qu'il est l'effet d'une réfraction y qui élève sur le bord de l'horizon l'image de la lune , dont réellement le corps est encore au-dessous. Aussitôt après , Je corps de la lune monte lui-même et prend la place de son image , et , pendant ce peu de temps , le soleil tombe nécessairement sous l'horizon.
Cette éclipse de lune , qui devait arriver le 16 juin 1666 , fut dérobée par les nuages aux mathématiciens qui l'attendaient avec tous les préparatifs nécessaires. On n'en a eu qu'une seule relation nn peu exacte , par les mathématiciens que le prince Léopold de Florence avait envoyés dans la petite île de Gorgone. Ceux qui étaient allés aussi par An ordre en deux autres endroits , ne la purent voir ; ce qui marque combien il est important de poster des observateurs en différens lieux , afin que ce qui échappe aux uns n'échappe pas aux autres.
L'autre éclipse , qui était de soleil , et qui arriva le 2 juillet , fat heureusement observée chez Colbert , par les mathématiciens que nous avons nomjnés. Elle commença à 5 heures 4^' ^^'^ ^u matin , et finit à 7 heures 4^' ^o'^ 5 elle fut , dans son milieu »
de 7 doigU 56' , et l'on remarqua que le temps qu'on appelle d'incidence ou d'immersion , qui est depuis le commencement de réclipse , jusqu'à ce point du milieu oii elle est la plus grande , fut de quelques minutes plus court que le. temps de l'ëmersion, par oii l'on s'aperçut que l'on ne prenait pas assez exactement le milieu d'une éclipse , en coupant par la moitié le temps de sa durée entière.
Ceux qui , dans ce même temps , prenaient la hauteur du soleil dans le jardin de la bibliothèque du roi , trouvèrent , vers le milieu de l'éclipse, que l'air était plus froid î et , ce qui ne peut être sujet à erreur , c'est que les miroirs ardens avaient , en ce temps-là , beaucoup moins de force qu'au commencement et à la fin de l'éclipse. Ils brûlaient encore le bois, mais sans flamme , et ils ne pouvaient brûler le papier blanc : c'était la même chose que si la çioitté du miroir eût été couverte , et qu'il n'eût reyu que la moitié* des rayons qu'il peut recevoir; car un peu plus de la moitié du disque du soleil était cachée par celui de la lune. Cependant les yeux ne s'apercevaient pas beaucoup de l'affaiblissement de l|i lumière , et çejax qui n'étaient pas avertis de l'éclipse , pouvaient bien ne se pas douter qu'il y en eût une. Le petit froid que l'on sentit, répond à la diminution de clarté qyi .pouvait devenir sensible en y faisant attention i mais tont cela prouve bien que tes sens sont fort éloignés d'aller jusqu'aux fines différences , puisqu'il leur en échappe même d'assez grossières.
Dans tout le temps de l'éclipse , le disque de la lune , interposé entre le soleil et la terre, parut, avec le télescope , également noir en toutes ses parties , d'où l'on jugea que la lune n'était point enveloppée d'une atmosphère , parce que , dans la situation oii elle est , lorsqu'elle cache le soleil à nos yeux , cette atmosphère serait traversée de quelques rayons du soleil , qui la feraient paraître comme une bordure moins noire que le reste du disque de la lune.
Le diamètre de la lune parut un peu plus petit que celui du soleil , ou tout au plus il parut lui être égal ; et l'on remarqua l'erreur des tables de Kepler et des autres , qui faisaient le diamètre du soleil plus petit, et celui de la lune plus grand qu'iU n'étaient effectivement. •
On commençait alors à connaître mieux que jamais de quelle importance il était d'avoir , dans la dernière précision , les diamètres apparens des planètes dans toutes les différentes élévations oii elles se peuvent trouver, soit par lesmouvemens annueU , soit par les diurnes. De là dépend toute la justesse du calcul des éclipses solaires et lunaires; car ou ne peut juger ni de la quantité de doigts qu'elles occuperont , ni du temps qu'elles dure-
ront , que par It grandeur que l'on sappoM aux diamëlres appa^ rens du soleil et de la lune à l'égard 1 un de l'autre , et quelque peu qu'on s'y méprenne , l'erreur tire fort à conséqiience.
Pour mesurer donc les diamètres àpparens avec une exactitude inconnue à toute l'ancienne astronomie , Huyghens avait eu la première idée d'une machine très-ingénieuse que tout le monde connaît présentement. C'est ce petit treillis , divisé en un certain nombre de carrés égaux , que forment des fils de soie ou de métal très-déliés. On le place dans le foyer du verre objectif; et le , ks petits carrés sont vus très-^istinctqment. On sait d'ailleurs i et même assez facilement , à quelle quantité d'un degré céleste répond le côté de chacun de ces carrés, et, par conséquent, on sait la grandeur apparente d'un objet compris dans un ou plusieurs de ces intervalles. Mais il y avait un inconvénient considérable ; l'objet n'était pas toujours compris juste dans un ou dans plusieurs carrés , et le plus ou le moins ne s'estimait qu'à peu près. Auxout et Picard réparèrent parfaitement ce défaut par le moyen de deux fils qu'ils rendirent mobiles. Picard rendit encore le tout plus parfait par une règle d'un pied , divisée en quatre cents parties avec le secours du microscope , et qui faisait connaître ce que valaient les distances insensibles des deux fils. Nous ne ferons pas une description plus exacte de cette machine , parce qu'elle est dans le recueil de quelques ouvrages d'académiciens , que de la Hire a fait imprimer en 1693 ; elle y est nommée micrbmètre.
On s'appliqua à profiter , de cette nouvelle invention ; et , pendant toute la lunaison qui suivit cette é<:lipse du 2 juillet, on s'attacha à la mesure des différens diamètres àpparens de la lune. On fut étonné de voir tomber aussitôt les hypothèses que les nouveaux astronomes mêmes avaient faites sur cette planète» et l'on s'assura que pour être si proche de nous , et pour appartenir en quelque façon à notre terre , elle ne nous en était pas mieux connue.
Outre la nouvelle justesse que produisit Tinvention du micromètre , on avait égard aux réfractions dont jusque-là on ne s^était pas trop mis en peine ; l'astronomie devenait de Jour en jour plus scrupuleuse et plus circonspecte.
Picard conjectura que les réfractions devaient être plus grandesen hiver qu'en été , parce que , mesurant le diamètre , ou du soleil , ou de la lune , à la même hauteur horizontale , il trou* vait en hiver le diamètre vertical plus petit. Il faut supposer que W réfractions , en même temps qu'elles haussent ces astres sur Thorizon , accourcissent leurs diamètres verticaux , parce que , comme leur plus grande force est à l'horizon ,. et que de là elles
vont toujours en diminuant , elles élèvent plus la moitié' infé^ rieute du diamètre vertical du soleil ou de la lune , qu'elles ne font la moitié supérieure; et, par conséquent , c'est la inéme chose que si une partie de la moitié inférieure du diamètre se cachait derrière la supérieure , ce qui diminuerait nécessairement la grandeur apparente de ce diamètre } et plus les réfractions sont grandes , plus cet effet est sensible.
Yers la fin de la même année , Auzout écrivit sur toute cette matière des diamètres apparens , à Oldembourg , secrétaire de la société royale d'Angleterre. Il lui rendait compte de tout ce qu'ils avaient fait , Picard et lui , pour parvenir au point de précision où ils en étsfient; il lui apprenait qu'ils savaient diviser un pied en trois mille parties , avec tant de sûreté, qu'à peine se pouvaient^ils tromper d'une seule ; que par-là ils mesuraient les diamètres du soleil et de la lune jusqu'aux secondes , et que tout au plus ils se tromperaient de trois ou quatre. Il^joutait que par ce moyen ils avaient trouvé que le diamètre du soleil , dans son apogée , n'avait guère été plus petit que 3i' 87" , ni dans son périgée , plus grand que 32 /^S"; que de même celui de la lune n'avait encore guère passé 33', et n'avait pas eu moins de 29' 40^ ou 35". II apportait la 'raison pour laquelle , à l'éclipsé du 2 juillet , fiévélius avait trouvé le diamètre de la lune plus grand de 8 ou 9" à la fin qu'au commencement; c'est que , comme elle arriva le matin , la lune était à la fin plus élevée sur l'horizon ~; et plus les astres s'élèvent vers le méridien , plus leurs diamètres apparens augmentent, quoique les yeux jugent tout le contraire. Si l'éclipsé était arrivée le soir , il est clair que le diamètre de la lune eàt été plus petit à la fin , parce qu'elle eût été plus basse. Cela vient de ce que les astres sont plus près de l'observateur nu méridien qu'à l'horizon , de près d'un demi-diamètre de la terre; et cette différence est quelque chose , principalement par rapport à la petite distance de la lune , qui n'est que de 5o demi-diamèrcs terrestres environ.
C'est ainsi que l'académie qui se formait à Paris , entrait déjà en commerce de découvertes avec les académies étrangères. Rien ne peut être plus utile que cette communication , non-seulement parce que les esprits ont besoin de s'enrichir des vues les uns des autres , mais encore parce que différeus pays ont différentes commodités et différens avantages pour les sciences. La nature se montre diversement aux divers habitads du monde; elle fournit aux uns des spjets de réflexion qui manquent aux autres ; elle se déclare quelquefois plus ou moins , selon les lieux ; et enfin , pour la découvrir, il n'y a point trop de tout ce qui peut nous être connu.
La compagnie des mathématiciens étant déjà dans l'état qu'on la pouvait souhaiter , on songea à leur joindre des physiciens , dont le roi laissa le choix à Colhert. Ceux qu'il nomma furent de la Chambre , médecin ordinaire du roi , fameux par ses ouvrages^ Perrault, aussi médecin , en qui brillait le génie qui fait les découvertes , Duclos et Bourdelin , habiles chymistes , Pecquet et Gayant , savans anatomîstes » et Marchand , qui avait une grande connaissance de la botanique. Le ministre joignit à ces géomètres et k ces physiciens consommés , de jeunes gens propres à les aider dans leurs travaux. Ce furent Niquet , Couplet, Richer, Pivert, de laVoye. Peu de mois auparavant, Duhamel, prêtre, avait été choisi pour être secrétaire de cette académie , comme étant d'une assez vaste érudition , pour entendre les différentes langues de tant de savans hommes , et recueillir tout ce qui sortirait de leur bouche. Il semble que l'ordre'dans lequel se forma l'académie des sciences , représente celui que les sciences mêmes doivent garder entre elles ^ les mathématiciens furent les premiers, et les physiciens vinrent ensuite.
Le roi , pour assurer aux académiciens le repos et le loisir dont ils avaient besoin , leur établit des pensions , que les guerres même n'ont jamais fait cesser 3 en quoi sa bonté pour l'académie des sciences a surpassé celle du cardinal de Richelieu pour l'académie française , qui lui était néanmoins si chcre , et celle de Charles 11 , roi d'Angleterre , pour la société royale de Londres.
Le roi voulut même qu'il y eût toujours un fonds pour les expériences , si nécessaires dans toute la physique , et dont la dépense est quelquefois au-dessus des forces du physicien. La chymie la plus raisonnable n'opère qu'avec assez de frais, et les mathématiques même , hormis la géométrie pure et l'algèbre , demandent un grand attirail d'instrumens , faits avec un extrême soin. D'ailleurs il se propose quelquefois de nouvelles inventions, que leurs auteurs , séduits par le charme de la production, ont rendu si spécieuses , qu'à peine en peut-on apercevoir les inconvéniens ou les impossibilités ; et il est de l'intérêt public qu'il y ait une compagnie toujours en état de les examiner et d'en faire l'épreuve , après quoi les défauts seront découverts , et peut-être même réparés.
Le 22 décembre , les mathématiciens et les physiciens que nous avons nommés , s'assemblèrent , pour la première fois , à la bibliothèque du roi. De Carcavy leur exposa le dessein qu'avait le roi d'avancer et de favoriser les sciences , et ce qu'il attendait d'eux pour l'utilité publique , et pour la gloire de son règne.
On mit d'abord en délibération si les deux sociétés des géomètres ^t des physiciens demeureraient séparées , ou si elles n'en
10 PKÉFACE.
feraient qu'une. Prévue toutes les voix allèrent à les mettre ensemble. I^a géométrie et la physique sont trop unies par ellesmêmes , et trop dépendantes du secours Tune de l'autre. La géométrie n'a presque aucune utilité , si elle n'est appliquée 4 la physique; et la physique n'a de solidité qu'autant qu'elle est fondée sur la géométrie. II faut que les subtiles spéculations de l'une prennent un corps, pour ainsi dire, en se liant avec les expériences de l'autre ; et que les expériences naturellement bornées à des cas particuliers , prennent y par le moyen de la spéculation y un esprit universel , et se changent en principes. En un mot , si toute la natnre consiste dans les combinaisons innomibrables des figures et des mouvemens , la géométrie , qui seule peut calculer des mouvemens et déterminer des figures , devient mdispensablement nécessaire à la physique ; et c'est ce qui parait visiblement dans les systèmes des corps célestes , dans les lois du mouvement , dans la chute accélérée des corps pesans , dans les réflexions et les réfractions de la lumière | dans l'équilibre des liqueurs , dans la mécanique des organes des animaux } enfin , dans toutes les matières de physique , qui sont susceptibles de précision ; car , pour celles qu'on ne peut amener à ce degré de clarté , comme les fermentations des liqueurs , les maladies des animaux, etc. , ce n'est pas que la même géométrie n'y domine, mais c'est qu'elle y devient obscure et presqu'impénétrable par la trop grande complication des mouvemens et des figures. Les plus grands physiciens de notre siècle , Galilée , Descartes , Gassendi , le père Fabry , ont été aussi de grands géomètres ; et sans doute une des principales causes qui avait si long-temps empêché la physique de rien produire que des termes , c'est qu'cjn l'avait séparée de la géométrie.
Cependant, pour mettre quelque distinction entre ces deux sciences , il fut arrêté que les mercredis on traiterait des mathématiques , et que les samedis appartiendraient à la physique.
Il fut résolu aussi que l'on ne révélerait rien de ce qui se dirait dans l'académie , à moins que la compagnie n'y consentit. Mais conorme il est difficile que dans un assez grand nombre d'académiciens, il n'y ait quelqu'un qui confie à quelque ami des vues ou des découvertes nouvelles qui auront été proposées dans l'assemblée , il est arrivé assez souvent que ce qui avait été trouvé par l'académie , et gardé pour être publié dans un certain temps , lui a été enlevé par des étrangers qui s'en sont fait honneur. Car quelquefois, à des gens versés dans certaine matière, il ne faut qu'un mot pour leur faire comprendre toute la fiues&e d'une invention , et peut-être ensuite la pousseronl-ils plus loin que . les premiers auteurs. C'est 6e que fit Galilée à Tégard des lunettes.
On lui apprit qu'an Hollandais , qui ne Myait point de nathématiqaes , ajustait de telle sorte deux verres , qu'il voyait les objets pins grands et plus distincts. Galilée fut suffisamment instruit en apprenant la possibilité d'une chose si nouvelle et si étonnante. Il se mit à chercher, par voie de mathématique , commeiit des objets pouvaient paraître plus distincts et plus grands } et enfin le raisonnement lui fit trouver ce que le hasard seul avait donné aux Hollandais. Aussitôt se découvrirent à ses yeux les satellites de Jupiter , les taches du Soleil , les phases de Yénns , cette innombrable multitude de petites étoiles qui font la voie lactée ; et il ne s'en est pas fallu de beaucoup , que le même qui a trouvé les lunettes , n'ait fait le miracle de les porter à leur demiëre perfection. Le télescope dont Galilée s'est servi 9 est conservé dans le cabinet de l'académie , à qui un savant Italien en a fait présent.
Ce n'est pas qu'il importe extrêmement au public de savoir qui est l'auteur d'une nouvelle invention , pourvu qu'elle soit ntilt; mais, comme il lui importe qu'il y ait des inventions nonvelles , il en faut conserver la gloire k leurs auteurs , qui sont excités au travail par cette récompense.
Rien ne peut plus contribuer à l'avancement des sciences , que l'émulation entre les savans , mais renfermée dans de certaines bornes. C'est pourquoi l'on convint de donner aux conférences académiques une forme bien différente des exercices publics de philosophie , oii il n'est pas question d'éclaircir la vmte^mais seulement de n'être pas réduit à se taire. Ici l'on voulut que tout fût simple , tranquille , sans ostentation d'esprit ai de science ; que personne ne se crût engagé à avoir raison , et que l'on fût toujours en état de céder sans honte ; surtout qu'aucun système ne dominAt dans l'académie à l'exclusion des antres , et qu'on laissât toujours toutes les portes ouvertes à la fente.
Enfin il fut résolu dans l'académie que l'on examinerait avec soin les livres , ou de mathématique , ou de physique , qui paraîtraient au jour , et que l'on ferait toutes les expériences considérables qui y seraient rapportées ; ce que Ton jugea devoir être d'une grande utilité , surtout dans la chymie et dans l'anatomie , qui sont de toutes les parties de la physique les plus fécondes en découvertes , et celles aussi dont les découvertes veulent cire «examinées de plus près.