DE BERNOULLI
ami particulier , et illustre géomètre , de remercier l'académie des seiences de la place qu'elle lui avait donnée dans son corps. A l'exemple d'Archimède qui youlnt orner son tombeau de sa plus belle découverte géométrique , et ordonna que l'on y mît nu cjlindre circonscrit à une sphère , BernouUi a ordonné que l'on mtt sur le sien une spirale logarithmique , avec ces mots : eâdetn mutatà resurgo; allusion heureuse à l'espérance des chrétiens, repré^ntée en quelque sorte par les propriétés de cette courbe. Il achevait un grand ouvrage , de arte conjectandi ; et quoiqu'il n'en ait rien paru , nous pouvons en donner une idée sur la foi de Herman. Les règles d'un jeu étant supposées ^ et deux joueurs de la même force , on peut , en quelque état que soit une partie , déterminer par l'avantage qu'un des joueurs a sur l'autre , combien il 7 a plus à parier qu'il gagnera. Le parti change selon tous les différens états ou sera la partie, et quand on veut considérer tous ces changemens , on trouve quelquefois des séries ou suites de nombres réglés , et même nouvelles et singulières. Si l'on suppose les joueurs inégaux , on demande quel ayantage le plus fort doit accorder à l'autre ; ou réciproquement l'un ayant accordé à l'autre un certain avantage , on' demande de combien il est plus fort : et il est à remarquer que souvent les avantages ou les forces sont incommensurables , de sorte que les deux joueurs ne peuvent jamais être parfaitement égalés. Les raisonnemens que ces sortes de matières demandent , sont ordinairement plus déliés , plus fins , plus composés d'un plus grand nombre de vues qui peuvent échapper , et par couséquent plus sujets à erreur que les autres raisonnemens mathématiques. Par exemple , deux joueurs égaux jouant en quatre parties liées, si l'un en a gagné trois et l'autre deux, il faut raisonner assez juste pour déterminer précisément que l'on peut parier trois pour celui qui a les trois parties , et un seulement pour celui qui en a deux. Ce cas est des plus simples , et on peut juger par-là de ceux qui sont infiniment plus compliqués. Quelques grands mathématiciens , et principalement Pascal et Hujghens , ont déjà proposé ou résolu des problêmes sur cette matière , mais n'ont fait que l'effleurer : et Bernoulli l'embrassait dans une plus grande étendue , et l'approfondissait beaucoup davantage. Il la portait même jusqu'aux choses morales et politiques, et c'est là ce que l'oi^vrage doit avoir de plus neuf et de plus surprenant. Cependant si l'on considère de près les choses de la vie sur lesquelles on a tous les jours à délibérer , on verra que la délibération devrait se réduire , comme les paris que l'on ferait sur un jeu , à comparer le nombre des cas oh arrivera un certain événement , au nombre des cas oii il n'ar-
78 JÉLOGE
rivera pas. Cela fait., on saurait au jualei et on mftnsderêiiipêx des nombres de combien le parti qu'on prendrait serait. -le meilleur. Toute la difficulté e»t 4|u'il nous ëckâppe 'bean<^oa^ de cas oii l'éyënemLent peut arriver , -ou ne pas arriter ; et pltia il y a de ces cas inconnus , phis Ja connaissance du parti ^u'tm doit prendre parait incertaine. La suite de ces idées a conduit BernouUi à cette question : si le nombre des cas inconnus diminuant toujours y la probabilité du parti qu'on ^k>it prendre en augmente nécessairement , de sorte qu'elle vienne à la -fiii à tel degré de certitude qu'on voudra. Il semble qu'il n'y a pas de difficulté pour l'affirmative de cette proposition. Ce* pendant BemouUi , qui possédait fort cette matière , assurait que ce problème était beaucoup plus difficile que celui de la quadrature du cercle , et certainement il serait sans comparaison plus utile. Il n'est pas si glorieux k l'esprit de géométrie de régner dans la physique, que dans les choses morales, si conapliquées , si casuelles , si changeantes ; plus une matière lui -e^ opposée et rebelle, plus il a d'honneur à la dompter.
BernouUi était d'un tempérament bilieux et mélancolique , caractère qui donne plus que tout autre, et l'ardeur et la (constance nécessaires pour les grandes choses. Il prodiât dans uli honune de lettres une étude assidue et opiniâtre , et se fortifie incessamment par cette étude même. Dans toutes les recherches que faisait BernouUi , sa marche était lente, mais sûre; ni son génie ni l'habitude de réussir nelui avaient inspiré de coiifiance s * il ne donnait rien qu'il n'eût remanié bien des fois; il n'avait jamais cessé de craindre ce même public qui avait tant de vénération pour lui.
Il s'était marié à l'âge dé trente ans , et a laissé on fils et une fille. ,
DE AMONTONS.
viruiLLAUME AxoNTONfi naquît en 1 663 sur le minuit da dernier jour d'août. Il était fils d'un avocat , qui ^ ayant quitté la Normandie d'oii il était originaire, était venu s'établir à Paris. Il étudiait encore en troisième , lorsqu'il lui resta d'une maladie une surdité assez considérable , fui le séquestra presque entièrement du commerce des hommes , du moins de tout commerce inutile. N'étant plus qu'à lui-même , et livre aux pensées qui sortaient du fond de la nature, il commença à songer aux
DE AMONTONS. 79
machinas. Il eotrqH-it d'^ord U plus difficile de toutes^ ou plutdt^a seule impossible , je veux dire le nieuvement perpétuel , dont il ue coQuaissait ni l'impossibilité Jii Ja difficulté. En j travaillant^ il. s'aperçut ^'il devait y avoir des principes dans cette matière , et qu'à moins de les savoir , on y perdrait son temps et sa peine. Il se mit donc dans la géométrie , quoique , selon la coutume de toutes les familles , la sienne s'j opposât sans doute avec .assez de raison , si on ne regarde les sciences que comme des moyens d'arriver à la fortune.
On assure qu'il ne voulut jamais faire de remèdes pour sa surdité , soit qu'il désespérât d'en {[uérir , soit qu'il «e trouvât bien de ce redoublement d'attention et de recueillement qu'elle lui procurait , semblsd>le en quelque chose à cet ancien , que l'on dit qui se creva les yeux pour n'être pas distrait dans ses médita** tions philosophiques,
Amontons apprit le dessin , l'arpentage , l'architecture , et £at employé dans plusieurs ouvrages publics : mais il ne fut pas long-temps sans s'élever plus haut ^ et il joignit à cette mécanique qui produit nos arts , et n'est occupée que de nos besoins , h connaissance de la sublime mécanique qui a disposé l'univers.
Les instrumens , tels que les baromètres , les thermomètres , et les hygromètres , destinés à mesurer des variations physiques , qui nous étaient , il y a peu de temps « ou absolument inconnues , ou connues seulement par le rapport confus et incertain de nos sens j sont peut-^tre de toutes les inventions utiles de la philosophie moderne , celles oii l'application de la mécanique à fa physique -est la plus délicate; et d'ailleurs , comme on s'était contenté du premier hasard , ou de la première idée qui avait fait naître ces inventions assez heureusement , elles étaient demeurées ou défectueuses en elles-mêmes , ou d'un usage peu commode. Amontons les étudia avec beaucoup de soin ; et en 1687, n'ayant encore que vingt-quatre ans, il présenta à l'académie des sciences un nouvel hygromètre qui en fut fort approuvé. II proposa aussi à Hubin , fanxeux émailleur , et fort habile en ces matières , différentes idées qu'il avait pour de nouveaux baromètres et thermotnètres : mais Hubin l'avait prévenu dans quelques*- unes de ces pensées ; et il fit peu 4'attention aux antres, jusqu'à ce qu'il eût fait un voyage en Angleterre , ou elles lui furent proposées par quelques - uns des principaux membres de la société royale.
Peut-être ne prendra*t-on que pour un jeu d'esprit, mais du moins très-ingénieux ^ un moyen qu'il inventa de faire savoir tout ce qu'on voudrait à une très^grande distance, par exemple àt Paris à Rome , en tjrès-peu de temps , comme en trois ou
8o ÉLOGE
quatre heures , même sans que la nouvelle fût sue dans tout I*es« pace d'entre-deux. Cette proposition si paradoxe et si chimérique en apparence , fut exécutée dans une petite étendue de pays , une fois en présence de Monseigneur , et une autre en présence de Madame ^ car quoique Amontons n'entendit nullement l'art de se produire dans le monde , il était déjà connu des plus grands princes , k force de mérite. Le secret consistait à disposer dans plusieurs postes consécutifs , des gens qui , par des lunettes de longue vue , ayant aperçu certains signaux du poste précédent , les transmissent au suivant , et toujours ainsi de suite; et ces différens signaux étaient autant de lettres d'un alphabet dont on n'avait le chiffre qu'à Paris et à Rome. La plus grande portée des lunettes faisait la distance des postes , dont le nombre devait être le moindre qu'il fdt possible ; et comme le second poste faisait les signaux au troisième , à mesure qu'il les voyait faire au premier, la nouvelle se trouvait portée de Paris à Rome presque en aussi peu de temps qu'il en fallait pour faire les signaux à Paris.
En 1695 , Amontons donna le seul livre imprimé qui ait para de lui , et le dédia à l'Académie des sciences. Il est intitulé z Remarques et expériences physiques sur la construction d'unenou^ velle clepsydre, sur les baromètres , thermomètres et hygromètres . Quoique les clepsydres , ou horloges à eau , si usitées chez les anciens , aient été entièrement abolies parmi nous par les horloges à roues , infiniment plus justes et plus commodes , Amontons ne laissa pas de prendre beaucoup de peine à la construction de sa clepsydre, dans l'espérance qu'elle pourrait servir sur mer ; car, de la manière dont elle était faite , le mouvement le plus violent que pût avoir un vaisseau ne la déréglait point y -au lieu qu'il dérègle infailliblement les autres horloges. On a pu voir dans le livre de Amontons avec combien d'art sa clepsydre était construite } et il n'y a guère d'apparence qu'il se soit rencontré avec aucun des anciens inventeurs.
Il entr^ dans l'académie en 1699, lorsqu'elle reçut son nouveau règlement. Aussitôt il donna dans nos assemblées la théorie des (rottemens, qui a tant éclairci une matière si importante dans la mécanique, et jusques-là si obscure. Son nouveau ther^momètre vint ensuite , invention qui n'est pas seulement utile pour la pratique , mais qui a donné de nouvelles vues pour la spéculation. Nos histoires ont parlé à fond de ces découvertes * un volume nouveau qui va paraître en contiendra encore une autre du même auteur, c'est son baromètre rectifié; et le volume qui viendra encore après contiendra son baromètre sans mercure à l'usage de la mer, et des expériences nouvelles et fort curieuses
DE AMONTONS. 8i
qa*il a faîtes sur le baromëtre et sur la' nature de l'air; tant le Bom et les découvertes -de Amontons ont de peine , pour ainsi dire, à quitter la place qu'ils tenaient dans nos histoires.
En effet , celle que cet académicien remplissait dans la compagnie était presque unique. 11 avait un don singulier pour les' eipériences , des' idées fines et heureuses , beaucoup de ressources ponr lever les iaconvéniens , une grande dextérité pour Texécu-* lion ^ et on croyait voir revivre en lui Mariote , si célèbre par les mêmes talens. Nous ne craignons point de comparer à un des plus grands sujets qu'ait eu l'académie , un simple élève tel <[i]'était Amontons. Le nom d'élève n'emporte parmi nous aucune différence de mérite ; il signifie seulement moins d'ancienneté , ft une espèce de survivance.
Amontons jouissant d'une santé parfaite , qui se déclarait même par toutes les apparences extérieures , n'étant sujet à aucune ii^firmité, menant et ayant toujours mené la vie du monde bplus réglée, fut tout d'un coup attaqué d'une inflammation d'entrailles; la gangrène s'y mit en peu de ffturs , et il mourut le 1 1 octobre âgé de quarante-deux ans et près de deux mois. Il était marié, et n'a laissé qu'une fille âgée de deux mois. Le public perd par sa mort plusieurs inventions utiles qu'il méditait , ^ur Tiioprimerie , sur les vaisseaux , sur la ckarrue. Ce qu'on a vu de loi , répond que ce qu'il croyait possible , devait l'être à toute épreuve ^ et le génie de l'inVention naturellement subtil , hardi y et quelquefois présomptueux, avait en lui toute la solidité , toute la retenue , et même toute la défiance nécessaires.
Les qualités de son cœur étaient encore préférables à celles de son esprit': une droiture si naïve et- si peu méditée, qu'on y voyait l'impossibilité de se démentir ; une simplicité , une franchise et une candeur , que le peu de commerce avec les hommes pouvait conserver , mais qu'il ne lui avait pas données^ une entière incapacité de se faire valoir autrement que par ses ouvra|;e8y ai de faire sa cour autrement que par son- mérite , et par conséquent une incapacité presque entière de faire fortune.
DE DU HÂMEL.
jEA^-BArnsTB nu Haxbi. naquit en 1624 à Vire en basse-Normandie. Nicolas du Hamel son père était avocat dans la même ville. Malgré le caractère général qu'on attribue k ce pays-là , et malgré son intérêt particulier , il ne songeait qu'à accommoder I. 6
les procès qu'il avait entre les mains , et en «tait quelquefois mal avec les juges.
Du Hamel fit ses premières e'tudes à Caen , sa rhétorique et sa philosophie à Paris. A l'âge de dia-huit ans il composa un petit traité y oiiil expliquait ayec une ou deux figures » et d'une nianiëre fort simple , les trois livres des sphiriquet de Théodose ; il y ajouta une trigonométrie fort courte et fort^claûre , dans le dessein de faciliter l'entrée de l'astronomie. Il a dit dans un ouvrage postérieur, qu'il n'avait imprimé celui-là que par une vanité de jeune homme ; mais peu de gens de cet Age pourraient avoir la même vanité. Il fallait que l'inclination qui le portait aux sciences fût déjà bien générale et bien étendue , pour ne pas laisser échapper les mathématiques si peu connues et si peu cultivées en ce temps-là , et dans les lieux oii il étudiait.
A l'âge de dix-neuf ans il entra dans les pères de l'oratoire. n y fut dix ans , et en sortit pour être curé de Neuilly-sur-Mame. Pendant l'un et l'autre de ces deux temps , il joignit aux devoirs de son état une gr||ide application à la lecture.
La physique était alors comme un grand royaume démembré, dont les provinces ou les gouyememens seraient devenus des aouverainetés presque indépendantes. L'astronomie^ la mécanique, l'optique , la chymie , etc., étaient des sciences à part y qui n'avaient plus rien de comipun ayec ce qu'on appelait physique ; et les médecins même en avaient détaché leur physiologie , dont le nom i^eul la trahissait. La physique appauvrie et dépouillée n'avait plus pour son partage que dés questions également épineuses et stériles. Du Hamel entreprit de lui rendre ce qu'on lui avait usurpé, c'est-à-dire , une infinité de connaissances utiles et agréables , propres à faire renaître l'estime et le goût qu'on lui devait. Il conunença l'exécution de ce dessein par son OHtronomia phyêica^ et par son traité de msteoris eijoasilibut , imprimés l'un et l'autre en 1660.
Ces deux traités sont des dialogues dont les personnages sont Théophile) grand sélateur des anciens , Menandre , cartésien passionné , Simplicius , philosophe indifférent entre tous les partis , qui le plus souvent tâche à les accorder tous , et qui hors de là est en droit , par son caractère , de prendre dans chacun ce qu'il y a de meilleur. Ce Simplicius ou du Hamel , c'est le même homme.
A la forme de dialogues , et à cette manière de traiter la philosophie , oni reconnaît que Cicéron a servi de modèle ; mais on le reconnaît encore à une latinité pure et exqnise , et , ce qai est plus importait , à un grand nombre d'expreasions ingénieuses et fines dont ces ouvrages sont semés. Ce sont des raisonnemeas phi*
losoplilques qui ont dépouillé leur âéchereMè natoràle » ou da moins ordinaire « en passant an travers d'one imagination fleurie «t ornée , et qui n'y ont pris cependant que la juste dose d*agrnnent qui leur convenait. Ce qui ne doit être enlbelli que jusqu'à une certaine mesure précise , est ce qui eoftte le plus k embellir.
L'astroncmiie physique est un recueil des principales pensée! des pbiloeophes tant anciens que modernes sur la lumière , sur le»eônlenT8 , snr les système^ du monde ; et de plus » tout ce qui appartient k la sphère , à la théorie dés planètes, an calcul des ^(ipstos , y est expliqué mathématiquement. De même le traité des météores et des fossiles rassemble tout ce qu'en ont dit les auteurs qui ont quelque réputation danscesmatières } càrd u Hamel ne se bornait pas k la lecture des plus fameux. Ou yoit dans ce ^a'il a écrit des fossiles une grande connaissance de l'hûtoire natarelle , et surtout de la chymie, quoiqu'elle f&t encore alors en-* feloppée de mystères et de ténèbres difficiles k percer.
On lui reprocha d'aroir été peu favorable au grand Descartes , si digne dn respect de tous les philosophes, même de ceux qui De le suivent pas. En effet, Théophile le traite quelquefois assea md. Dn Hame! répondit ^ue c'était tlkéophilé , entêté de l'àntiqoitéy incapable de goAter aucun moderne, et que jamais Simplicius n'en avait mal parlé. Il disait vrai } cependant c'était au fond Simplicius ^i faisait parler Théophile.
Eb i663, qui fut la même année oh il quitta fa cure deNenilly,
il donna le fameux livre de cotuensu vèteris èi nouœ pkiloBophim.
Cest une physique générale , ou un traité des premiers principes»
Ce qne Je titre promet est pleinement exécuté , et l'esprit de
conciliation , -héréditaire k l'auteur, triomphe dans cet ouvrage.
II commence par la suhlime et peu intelligible métaphysique
des piatonièiensVùr les idées , sur lès nombres , sur les formel^
Archétypes ; et quoique du Hamel en connaisse l'obscurité , il ne
peatleur refuser une place dans cette espèce d'états généraux de
It philosophie. Il traite avec la même indulgence la privation
dn principe , réduction àci formes substantielles , et quelques
tatres idées scolastiques ; mais quand il est enfin arrivé aux
principes qui se peuvent entendre , c'est-à-dire , ou aux \o\i du
Bionvement,^>u aux priilcîpes moins simples établis par les chy«*
nistes , on sent que malgré l'envie d'accorder tout , il laisse na-
tarellement penc'fier (a balance de ce c6té-l&. On s'apérçofit miêmé'
^e ce n'est qn'à regret qu'il entf^ dans les qnestioAs générales ,
d'oïl F on ne remporte qne des niots , qui n'ont point d'autre
laérite que d'arvoir loég^temps passé pour des choses. Son incH-
lutîon et son savoir le rappellent toujours asset jhiomptement k
la philosophie expërimentale , et surtout k la chymie , paiir laquelle il parait avoir eu un goût particulier.
Eu i66JS , Colbert , qui sayait combien la gloire des lettres contribue à la splendeur d'un état , proposa et fit approuver an roi rétablissement de l'académie rojale des sciences, fi rassembla avec un discernement exquis un petit nombre d'hommes , excellens chacun dans son genre. Il fallait à cette compagnie' un secrétaire qui entendit et qui parlât bien toutes les différentes langues de ces savans; celle d'un chymiste, par exemple ^et celle d'un astronome , qui fût auprès du public leur interprète commun ; qui pût donner à tant de matières épineuses et abstraites des éclaircissemens , un certain tour , et même un agrément que les auteurs négligent quelquefois de leur donner , et que cependant la plupart des lecteurs demandent ; enfin , qui , par son caractère , fût exempt de partialité , et propre k rendre un compte désintéressé des contestations académiques. Le choix de Colbert pour cette fonction tomba sur du Hamel ; et après les épreuves qu'il avait faites sans y penser , de toutes les qualités nécessaires , un choix aussi éclairé ne pouvait tomber que sur lui.
Sa belle latinité ayant beaucoup brillé dans ses ouvrages » et d'autant plus que les matières étaient moins favorables ^ il fut choisi pour mettre en latin un traité des droits de la feue reine sur le Brabant , sur Namur , et sur quelques autres seigneuries des pays-bas Espagnols. Le roi qui le fit publier en 1667, voulait qu'il pût être lu de toute l'Europe , oti ses conquêtes^ et peut-être aussi un grand nombre d'excellens livres, n'avaient pas encore rendu le français aussi familier qu'il l'est devenu.
A cet ouvrage , qui soutenait les droits de la reine , il en succéda l'année suivante un autre de la même main , et en latin , qui soutenait les droits de l'archevêque de Pans centre les exemip* tions que prétend l'abbaye de Saint-Germain^es-Prés. Ce fiit Perefixe , alors archevêque, qui engagea du Hamel à cette entreprise y et apparemment il crut que le nom d'un auteur , si éloigné d'attaquer sans justice , et même d'attaquer , serait un grand préjugé pour le siège archiépiscopal. En effet, c'est là la seule fois que du Hamel ait forcé son caractère jusqu'à prendre le personnage d'agresseur ; et il est bon qu'il l'ait pris une fois pour laisser un modèle de la modération et de l'honnêteté avec laquelle ces sortes de contestations devraient être conduites.
Sa grande réputation sur la latinité fut cause encore qu'en la même année 1668 , Colbert de Croissy , plénipotentiaire pour la paix d' Aix-la-Chapelle , l'y mena avec lui. Il pouvait l'employer souvent pour tout ce qui se devait traiter en Utin avec les mi-
miti» étrangers ^ et quoique la piuretë de oette langue puisse puraitre une circonstance peu importante par rapport à une né- • godation de paix , les politiques savent asses qu'il ne faut rien neiger de ce qui pent donner du relief à une nation aux yeux de ses Toiains on de ses ennemis.
Apres la paix d'Aix-la-Chapelle , de Croissy alla ambassadeur en Angleterre , et du Hamel l'y accompagna. Il fit ce voyage en pliilosophe ; sa principale curiosité fut de voir les savans » surtout l'illustre Boy le, qui lui ouvrit tous ses trésors de physique expérimentale. De làgil passa en Hollande avec le même esprit, et il rapporta de ces deux voyages des richesses dont û a ensuite orné ses livres.
Revenu en France, et occupant sa place de secrétaire de l'aca- . demie , il publia son traité de corporum <ffficlio*Ubua en 1670. Là il pooflse la physique jusqu'à la médecine , dont il ne se con- . tsnte pas d'eiBeurer les principes. Deux ans après, il donna sontraité de tnenie humanâ. C'est une logique métaphysique, ou, nue théorie de l'entendement humain et des idées , avec l'art de • conduire sa raison. Quoique les expériences physiques paraissent r étrangères à ce sujet , elles y entrent cependant en assez grande quntité , elles fournissent tous les exemples dont l'auteur a b^ ioia; il en était si plein , qu'elles semblent lui échapper k chaque , nionient.
Un an après , c'est^-à-dire en 1678 , parut son livre de corpare . aûmaio. On peut juger par le titre si la physique expérimentale y est employée. Surtout l'anatomie y règne. Du Hamel en avai.t acquis nne grande connaîlsance, et par des conférences de l'aca* . demie , et par nn commerce particulier avec Stenon et du Yerney . Quand du Vemey commença à s'établir à Paris , et qu'il y éta- . Mit en même temps un nouveau go&t pour l'anatomie, du Hamel fut un des premiers qui se saisit de' lui et des découvertes qu'il apportait. Un te| disciple excita encore \fi jeune anatomiste , à de plus grands progrès , et y contribua. •
Dans ce livre de corpore aninuUo , il fait entendre qu'on lui . reprochait de ne point décider les questions , et d'être trop indéterminé entre les différens partis. 11 promet de se corriger , et il faut avouer cependant qu'il ne parait pas trop avoir tenu parole } mais enfin il est rare qu'un philosophe soit accusé de n'être pas assez décisif.
Au même endroit , il se fait à lui-même un autre reproche , dont il est beaucoup plus tonché ; c'est d'être ecclésiastique , et de donner tout son temps à la philosophie profane. Il est aisé de voir quelle foule de raisons le justifiaient j. mais l'extrême délicatesse de sa conscience ne s'en contentait pas. Il proteste qu'il
veut retonnier k un ouvrage ^e thëolofie , dont le projet mwmit été formé des le tcmpf qu'il publia ses premiers livres , et doot l^xëctttiota avait toujours été interrompu^ . ' Cependant il y survint encore une nouvelle interruption. Un ordre supérieur ^ et glorieux pour lui , l'engagea à composer un cours entier de philosophie selon la forme usitée dans lc« collèges. Cet ouvrage parut en 1678 sons le titre de pf^toêophim veius ei noua, ad usumschoiœ accommodala^ im r^gié fiurgundi^ peHraciata; assemblage aussi judicieux et aussi heureux qtt*il pbisse être des idées anciennes et des nouvelles ,^e la philosophie ^des mots «t de ceHedes choses , de l'école et de l'académie. Poar en parler encore plus juste , l'école y est ménagée, mais l'acndemie y domine. Dufiamel y a répandu tout ce qu'il avait paîse dans les conférences académiques, expériences, découvertes , raisonnemens, conjectures. Le succès deJ'ouvrage a été grand 3 les nM»uveaux système» déguisés en quelque- sorte , ou alliés avec les anciens , se sont introduits plus facilement ches leurs ennemis , et peut-être le- vrai y à-t-il eu moins d'oppositions à essuyer» parce qu'il a eu le.secours de quelques erreurs.
Plusieurs années après la publication de ce livre , des mis-' siottnaires qui l'avaient porté aux Indes orientales , écrivirent qu'ils y enseignaient cette philosophie avec beaucoup de sncobs , principafement la physique , qui est des quatre parties du conrs. entier celle oit l'académie et les modernes ont le plus de part. ^ Des peuples peu éclairés, et conduits par le seul goût naturel , n^ont pas beaucoup hésité entre deux espèces de philosophie , dont l'une nous a si long-temps occupes.
Il semble que du Hamel ait été destiné k être le philosophe de l'orient. Lé P. Bouvet ,* jésuite, et fameux missionnaire de la Ohme , a écrit que quand ses confrères et lui voulurent faire en langue tartare une philosophie pour l'empereur de ce grand état , et le disposer par-là aux vérités de l'évangile , une des principales sources oii*ils puisèrent fut la philosophie ancienne et moderne de du Hamel. L'entrée qu'elle pouvait procurer à la religion dans ces climats éloignes , a dû le consoler de l*ap}rfica-> tion qu'il y avait donnée.
A la fin il s'acquitta encore plus précisément du devoir dont il se croyait chargé. En 1691 , il imprima un corps de théologie en sept tomes , sous ce titre ; Tàeoiogia speculatrix et praciiça juxta SS. Patrum dogmaia pertractata ei ad tiaum scholœ accom^ ^ modata. La théologie a été long-temps remplie de subtilités , fort ingénieuses à la, vérité, utiles même jusqu'à un certain point , mais asses souvent excessives ; et l'on négligeait alors la
cotmiissance des f»jtts , des cimciles y de rkistoîre de l'ëglise , en6& tMit ce qn^oii appelle aajoard'huî théologie positive. On «liait atusi loin que Ton pouvait aller par la *4ffa\é métaphy-* siqoe , et sans le secoiin des faits presque eatiëremeat locoairas; et cette tkéologie a pv être appelée fille de Tesprif et de rigooranoe. Mais enfin les vues plus êtànes et plus nettes des deuK derniers siècles ont fait renaître la positive. Du Hamel l'a réunie lins so OQvrage avec la scolastique , et personne n'était plus propre à ménager cette réunion. Ce que la pfailosopliie expérimentale est à Pégard de la philosophie scolastique , la théologie positive Test à Tégard de TancieMie théologie de f école ; e'est la posîtiTe qui donne ducorp^et de la solidité à la scolastique , et du HanMl fit précisément pour la' théologie ce qu'il mit fait pour la philosophie. On voit de part et d^autre 1« mêiae étendue de com^issances , le même désir et le même art ée concilier les opiripB* 9 ^ même jugement pour dioistr quand il le faut, ettfi|^le même esprit qui agit sur différente* matières. On peut se représenter ici ce que c'est que d'être philosophe et théotagien tout à la fois, philosophe qui embrasse toute Il philosophie, théologien qui embrasse la théologie entière.
Ce travail presque immense hii en produisit encore un autre. ' On souhaita qu'il tirât eii abrégé èp. son corps de théologie , ce qui était le plus nécessaire auk jeunes ecclésiastiques que l'on ntttruit daus les séminaires. Touché de l'utilité du dessein , iè l'entreprit , quoique âgé de soixantc-dix ans , et sujet k une in- 6naité qt» de temps en temps le mettait à deux doigts de la mort. H fit même beaucoup plus qu'on ne lui demandait } il traite quantité* de matières qu'il n'avait pas fait entrer dans son premier ouvrage , et en donna un presque tout nouveau en 1694 9 M^BS ee titre : Theologiw eéemeorum^fiminariiê €U!commodaim sum^ thorium. Ce sommaire contient cinq volumes.
Son appNcation à la théologie ne nuisit point à seS' devoirs seadàniques. Non-seulement il exerça toujours sa fonction y en tenant 1» plUme et recueillant les fruits de chaque asseinblée } mais il iBiftrepri4i de faire en latin une histoire générale de Tscadémie depuis son établissement en i666^juequ'en i€g6. Il prit eette époque pour finir son histoire , parce qu'au commencementde 1697, il quitta la plume, ayant représenté à M. de Pontcbtitrain , ch ancelîer de France , qu'il devenait trop infirme , ^ qu'il avait beeoin d'un successeur. Il serait de mon intérêt de^ cacher iei le nom do celui qui osa prendre la place d'un tel hmme ; mais la reconnaissance que je lui dois de la bonté av ec laquelle il m'agréa , et du soin qu'il prit de me former , ne me le permet pas.
Ce fut étk i6g8 que parut son histoire êtiÊts ce titre: Rifgiof^ jtderuiarum^acadêmia hUtoria, L'édition fnt bientàt enlevée t et en 1701 il ^^n parut/ une seconde beaucoup plus ajnple , augmentée de quatre années qui manquaient à la première pour finir le siècle , et dont les deux dernières étaient com:* prises dans une histoire française.
Si nous n'avions une preuve incontestable par la date de ses livres , nous n'aurions pas la hardiesse de rapporter qu'en If même année 1698 , 011 il donna pour la première fois son histoire de l'académie, il donna aussi unouvrage théologique fort savant , intitulé : //iff/iVii/toiitf^ biblicœ , seu seripturœ êaerm proie» gomena , unà cum êelectU annotationibus in peuiaiêuchum. Là il ramasse tout ce qu'il y a de plus important à savoir sur la critique de l'écriture sainte ; un jugement droit et sàr est l'arche tecte qui choisit et qui dispose les matériaux que* fournit ane vaste érudition. Le même caractère règ^ dans les notes sur les> cinq livres de Moïse ; elles sont bien choies , peu chargées de discours , instructives , curieuses seulement lorsqu'il faut qu'elles^ le soient pour être instructives , savantes sans pompe , mêlées quelquefois de sentimens de piété , qui partaient aussi naturellei-^ ment du cœur de l'écrivain , que du fond de la matière.
Il publia en 170 1 les josouiims, et 1703 les Uptm deScUornoUf^ la 8€ipience tt l'ecclésiastique , avec de pareilles notes. .Tous ces ouvrages n'étaient que les avant«coureurs d'un autre sans comparaison plus grand auquel il travaillait , d'une bible entière accompagnée de notes sur tous les endroits qui en den^ndaient, et de notes telles qu'il les faisait. Il la donna en 1708 , âgé de 81 ans. Cette bible , par la beauté de l'édition , et par la commodité et l'utilité du commentaire disposé au bas des pages , l'emporte , au jugement des savans , sur toutes celles qui ont encore paru.
Parvenu à un si grand âge y ayant acquis plus que personne le droit de se reposer glorieusement , mais incapable de ne rien faire , il voulut continuer de mettre en latin l'histoire française de l'académie ^ et il avait déjà fait cet honneur à une^préface générale qui marche à la tète. Mais enfin il mourut le 6 août 1706, d'une mort douce et paisible , et pai' la seule nécessite de mourir.
Jusqu'ici nous ne l'avons presque représenté que comme savant et comme académicien ; il faudrait maintenant te représenter comme homme , et peindre s^ mœurs :. mais ce serait le panégyrique d'un saint, et nous ne sommes pas dignes %e toucher à cette partie de sop éloge , qui devrait être fait à la face des autels y et non dans une académie. Nous en détacherons
sevkment deux faitt qui peuvent être rapportés par une bouche profane.
n allait tous les ans à NeuîUy'^ur-Mame visiter son ancien troupeau , et le jour qu'il j passait était célébré dans tout le villa^ comme un jour de fête ; on ne travaillait point , et on n'était occupé que de la joie de le voir. Tout le monde sait > quelles sont les Vertus , non-seulement morales , mais chré- ■ tiennes nécessaires à un pasteur , pour lui gagner tous les cœurs < à ce point-là -, et de quel prix sont les louanges de ceux sur qui on a eu de l'autorité , et sur qui on n'en a plus.
Pédant qu'il fut en Angleterre, les catholiques anglais- qui allaient entendre sa messe chez l'ambassadeur de France , dittteat conununément , allons à la meste du saint prêtre» Ces étrangers n'avaient pas eu besoin d'un long temps pour prendre de lui l'idée qu''il méritait. Un extérieur très-simple , et qu'on ne pouvait jamais soupçonner d'être' composé , annonçait les vertus du dedans , et trahissait l'envie qu'il avait de les cacher. Onrojait aisément que son humilité était, non pas un discoure, mais un sentiment fondé sur sa science même; et sa charité agissait trop souvent pour n'avoir pas quelquefois , malgré toutes ses précautions , le déplaisir d'être découverte. Le désir général d'être utile aux autres était si connu en lui , que les témoignages favoraMes qu'il rendait en perdaient une partie an poids qu'ils devaient avoir par eux-mêmes.
Le cardinal Antoine Barberin , grand aum6nier de France , le fit anmôvûer du roi en ifiSg } car nous avions oublié de le dire, et c'est un point qui n'aurait pas été Négligé dans un autre éloge, n fut pendant toute» sa vie dans une extrême considération auprès de nos plus grands prélats. Cependant il n'a jamais ^ Alédé que de très-petits bénéfices , ce qui sert encore à peindre wcaractère , et pour dernier trait , il n'en a point possédé dont il ne se soit dépouillé en faveur de quelqu'un.
X iiiiE-Sv LVAiN Kbgis uaquit en i632 à laSalvetat de Blaaquefort , dans le comté d'A^penois. Son pcre vivait noblement , et était assez riche ; mais i^ eut beaucoup d'en fans , et Régis , qui était un des cadets , se trouva avec peu de bien.
Après avoir fait avec éclat ses humanités et sa philosophie chn les jésuites à Cahors , il étudia êa théologie dans l'univer-
go ÉLOGE
$hé de cette ville, parce qu'il était destiit^ à IVtat eccfésîastîqae ; et il se rendit si habile en quatre ans , que le corps de l'uiiiTer- 8Îté le sollicitant de prendre le bonnet de docteur , loi offrit d'en fafire tous les frais. Mais il ne s'en crut pas digne , qu'il n'eût étudié en Sorbonne à Paris. Il y vint ; mais s'étant dégoûté de la longueur excessive de ce que dictait un célèbre professeur sur la 'seule question de l'heure de Tinstitution de l'eucharistie, et ayant été frappé de la philosophie cartésienne , qu'il commença à connaître par les conférences de Rohaut , il s'attacha entièrement à cette philosophie , dont le charme , indépendamment même de la nouveauté , ne pouvait manquer de se faire •eatir à un^esprit tel que le sien. Il li'avait plus que quatre ou cinq mois k demeurer à Paris , et il se hâta de s'instruire sous Rohaut , qui , de son cûté , zélé pour ba doctrine , donna tou» ses soins k un disciple qu'il croyait propre k la répandre.
Régis étant parti de Paris avec une espèce de mission de son maître , alla établir la nouvelle philosophie à Toulouse , par des conférences publiques qu'il commença d^y tenir en i665. H avait une facilité agréable de parler , et le don d'amener les matières abstraites à la portée de ses auditeurs. Bientôt toute 'la ville fut remuée par le nouveau philosophe ; savans , magia* trats , ecclésiastiques , tout accourut pour Tentendre ; les dames même faisaient partie de \k foule ^ et si queft^u'un pouvait partager avec lui la gloire de ce grand succès , ce n'était du moins que TiHustre Descaries, dont il annonçait les découvertes. On^ soutint une thèse de pilr cartésianisme en français, dédiée j^ une des premières dames de Toulouse , que Régis ayait rendue fort htibile cartésienne , et il présida à cette thèse. On n'y disputa qu'en français , la dame elle-même y résolut plusieurs difficultés considérables , et il semble qu'on affectât par toutes ces circd^ft^ tances de faire une abjuration plus parfaite de l'ancienne phtW^ Sophie. MM. de TcAilouse , touchés des instructions et des lumières que Régis' leur avait apportées , lui firent une pension sur leur hôtel-de-ville ; événement presque incroyable dans nos mœurs , et qui semble appartenir à l'ancienne Grèce .
X»e marquis de Tardes , alors exilé en Languedoc , étant venu à Toulouse , y connut aussitôt Régis , et l'obtint de la ville avec quelque peine , pour l'emniener avec lui dans son gouvememeikt d'Aigues-Mortes. Là , il se l'attacha entièrement par l'estime , par l'amitié , et par le mérite qu'il lui fit voir ; et ce qui est à la gloire de l'un et de l'autre , il n'eut pas«besoin de se l'attacher par d'autres moyens , qui passent ordinairement pour plus efficaces. Il tâcha de s.'occuper avec lui , ou plutôt de s'amuser de la philosophie cartésienne , et comme il avait brillé par l'esprit dass
une ooiir trèt-d^licate , peat-étre le philosophe ne profita-t-^1 pfts moins da ooiçmf rce du courtisan , qae le courtisan de celui da philosophe. LNin de ces deux difierens caractères est ordinai*rement composé 4? ^^^ ^^ V^^ manque à l'autre.
De Yardes alla à Montpellier en 167 1 » et Régis qui l'y accompagna , y fit des conférences avec le même applaudissemeiat qu'à Toulouse. Mab enfin tous les grands talens doivent se rendre dans la capitale. Régis y vint en 1680, et commença à tenir de semblahles coirférences chez Lémery , membre aujourd'hui de cette académie. Le concours du monde y fut si grand ^ qu'une quison de particulier en était incommodée : op venait s'y assurer d'une place long-temps avant l'heure marquée pour Fouvertare ; et peut-être la sévérité de cette histoire ne me défend-elle pas de remarquer qu'on y voyait tous les jours le plus agréable acteur du théâtre italien , qui hors de là 'cachait sous un masque et ions un badioage inimitable , l'esprit sérieux d'un philosophe.
11 ne faut pas réussir trop ', les conférences avaient un éclat ^oi laur devint funeste. Feu l'arphevéque dé Paris , par déférence pour l'ancienne philosophie , donna à Régis un ordre de les so^endre , déguisé sous la forme de conseil ou de prière , et enveloppé de beaucoup de louanges. Ainsi le public fi^t privé de cet assemblées au bout de six mois , et au milieu de son goàt le plus vif; et l'on ne fit peut^tre^ sans en avoir Fintention , que prévenir toj^ inconstance , et augmenter son estime pour ce qu'il
Rcgis plus libre ne s<mgea plus qu'à faire imprimer un sys-* lême général de philosophie qu'il avait composé , et qui était le • principal sujet de son voyage à Paris. Mais cette impression fut traversée aussi pendant dix ans. Enfin à force de temps et de raison , tontes les oppositions furent surmontées , et l'ouvrage ptfut en 16^ sous ce titre : Système dé phUoàophié , conUrumt ^ ^Âgiftf , ia métaphysique , là phymque et la moraié, en trois volumes în-4^
L'avanti^ d'un système général est qu'il donne un spectacle ^ pins pon^eux à l'esprit , qui aime toujours à voir d'un lieu plus élevé, et à découvrir une plus grande étendue. Mais d'un autre c6téy c'est un mal s«ns remède , que les objets vus de plus loin et en pins grand nombre , le sont aussi plus confusément. Différentes parties^sont Uées ponr la pomposidoa d'un tout , et fortifiées matoeUement par cette union ^ niais chacune en particulier est traitée avee i^ins de soin , et souffire de ce qu'elle est partie don, système général. Une seiile matière particulière bien édaircie satisferait peiU-ctre autant , sans compter que , dès-là
9^ ËLO&E
qu'elle serait bien fclaircie , elle deviendrait toujours a'ssee génë-^ raie. Si l'on considère la gloire de l'auteur , il. ne reste guère à qui entreprend un pareil ouvrage , que celle d'une compilation judicieuse ; et quoiqu'il puisse , comme Regia , y ajouter plu* «ieurs idées nouvelles y le public n'est guère soigneux de les démêler d'avec les autres.
Engagé comme il l'était à défendre la philosophie cartésienne, il répondit en i6gi au livre intitulé , censura philoêophiœ carte^ êianœ , sorti d'une des plus savantes mains de l'Bdrope ; et feu Bayle , très -fin cfonnaisseur , ayant vu cette réponse , jugea qu'elle devait servjr de modèle à tout ce qu'on en ferait à l'avenir pour la même cause. L'année suivante, Régis m 'défendit lui-même contre un habile professeur de philosophie , qui avait attaqué son système général. Ces deux réponses qu'il se crut obligé de donner en pei\ de temps , et une augmentation de plus d'un tiers qu'il avait faite immédiatement auparavant à son système dans le temps même qu%n l'imprimait , lui causèrent des infirmités qui n'ont fait qu'augmenter toujours dans la suite. La philosophie elle-même a ses passions et ses excès , qui ne demeurent pas impunis.
Régis eut à soutenir encore de plus grandes contestations. B avait attaqué dans sa physique l'explication que le P. Malle» branche avait donnée dans sa Recherche de la.Vérité, de ce que la lune paratt plus grande à l'horixon qu'au méridien. Ik écrivirent de part et d'autre , et la question principale se réduisit entre eux k savoir , si la grandeur apparente d'un objet dépendait u^guement de la grandeur de son image tracée sur la rétine , ou de la .grandeur de son image , et du jugement naturel que l'âme porte de son éloignement , de sorte que tout le reste étant égal , elle le dAt voir d'autant plus grand , qu'elle le jugerait plus éloigné. Régis avait pris le premier parti, le P. IVfallebranche le second, et ce dernier soutenait qu'un géant six fois plus liant qu'un nain, et pliacé à douce pieds de distance, ne laissait pas de paraître plus haut que le nain placé à deux pieds , malgré l'égalité des images qu'ils formaient dans l'oeil ; et cela parce qu'on voyait le géant comme le plus, éloigné , à cause de l'interposition des difierens objets. Il niait même à Régis que l'image de la lune à l'horixon fÂt augmentée par les réfractions , du moins de la manière dont elle aurait dû l'être pour ce phénomène , et il ajoutait différentes expériences par lesquelles la lune cessait de paraître pluf grande dès qu'elle était vue de façon qu'on ne la jugeât pas plus éloignée. Régis cependant défendit toujours son opinion ; et comme les écrits , selon la coutume de toutes les disputes , se multipliaient asscs inutilement ^ le P« Mallebranche- se cru) en droit de ter-^
DE RECIS. 93
ttii'ner kr ^acttldn jpar la voie de l'aiitorité , mais d'une antoriié telle ^'on la pouvait employer en matière de science. D prit une attestation de qnatre géomètres des plus fameux , qui déclarèrent f^ les preuves gtàHi apportait de son sentiment étaient démons* tmtiims y et clairement déduites des véritables principes de Vop^ tique. Ces géomètres étaient feu le marquis de l'H6pital » l'abbé Câtekn , SanTenr , et Yarignon. Régis fit en cette occasion ce qae loi inspira nn premier mouvement de la nature \ il tâcha de trowrer des reproches contre chacun d'eux. Le Journal des Sayans ait l'an 1694 fut le théâtre de cette guerre.
Il le fut encore , du moins en partie , d'une autre guerre entre les mêmes adversaires. Régis, dans sa métaphysique , avait souvent attaqué celle du P. Mallebranche. Une de leurs principales contei tations roula sur la nature des idées , sur leur cause ou efficiente on exemplaire , matière si sublime et si abstraite, que s'il n'est pas permis & l'esprit humain d'y trouver une entière certitude , ce sera pour lui une assez grande gloire d'avoir pu y parvenir à des douteâ fondés et raisonnes. Les deux métaphysiciens Agitèrent encore , si le plaisir nous rsnd actuellement heureux , et se partagèrent aussi sur cette question qui parait moins mé* taphysiqoe. Comme les ouvrages du P. Mallebranche lui avaient hiî plusieurs disciples habiles et zélés , quelques-uns écrivirent aussi contre Régis , qui* se contenta d'avoir paru sur la lice avec lear maître.
L'inclination qu'il avait toujours conservée pour la théologie et l'amour de la religion , lui inspirèrent ensuite une autre entreprise déjà tentée plusieurs fois par de grands hommes , digne de tons leurs efforts et de leur plus sage ambition , et plus nécessaire qae jamais dans un siècle aussi éclairé que celui-ci. Il la finit en 1 704 f malgré ses infirmités continuelles, et publia un livre in-4'- •oos ce titre : V usage de la raison et de tafoiy ou l'accord de la foi et de la raison. Il le dédia à l'abbé Bi^non , à qui il dit dans ion épitre , qu'il ne pouvait citer les ennernis ou de la raison ou de la foi devant un juge à qui les droits ae l'une et de F autre fment mieux connus , et que si on te récusait ^ ce ne serait que parce qu'il s'était trop déclaré, pour toutes les deux. La manière dont il parvient à cet accord si difficile , est celle qu'emploierait on arbitre éclairé à l'égard de deux frères , entre lesquels il voudrait étouffisr toutes les semences de division. Régis fait un pai^ Uge û net entre la raison et la foi , et assigne à chacune des ^jets et des emplois si séparés , qu'elles ne peuvent plus avoir, pour ainsi dire , aucune occasion de se brouiller. La raison conduit l*homme jusqu'à une entière conviction des prenves historiques de la religion chrétienne; après |pioi elle le livre et l'aban-
donne 4 usé autre lomifcre , non pas contrciiv , niak toute JLit^ fëneute., et infiniment supérieure. L'^oignement ok Régis tient la raison et la foi , ne leur permet pas de se réunir dans àes systèmes qui accommodent les idées de quelques philosophes domiiiantes à la révélation , ou quelquefois même la révélation k ces idées. Il ne veut point que ni I^aton , ni Aristote , ni Descartes même appuient l'évangile. Il parait caoire que tons les systèmes philosophiques ne sont que^des modes , et ii ne faut point que des vérités éternelles s'allient avec des opinions passagères , dont la ruine leur doit être indiilerente. On doit s'en tenir k la maje»-»> tueuse simplicité des conciles , qui décident toujours le dogpme divin , sftns y mêler les explications humaines. Tel est l'esprit général de l'ouvragé, du moins par rapport au titre; car Reg;is y fait entrer une théorie des facultés de l'hoinme , de l'entendement y éé la volonté , etc. , plus ample qu'il n'était absolument nécessaire. Il lui à donné même pour conclusion un traite de i'amour de Dieu , parce que cette matière qui , si l'on vontnit, serait fort simple , venait d'être agitée par de grands hommes avec beaucoup dé subtilité; Enfin il a ^oint k tout le livre nne réfutation du systènïede Spinosa. Il a été réduit à en développer les obscurités, nécessaires pour couvrir l'erreur , mais heureusetnent peu propres pour la séduction.
C'est par-là qu'il a fini sa carrière savante. Ses infirmités qui dé« vinrent plus continues et pluç douloureuses , ne lui pertnirent plus le travail. Lia manière dont il les soutint pendant plusieurs années, fut un exemple du plus noble et du plus difficile usage que l'on puisse faire de la raison et de la foi tout ensemble. Il mourut le 1 1 janvier 1707 chez le duc de Kohan , qui lui avait donné un appartement dans son hôtel , outre la pension qu'il av^t été chargé de lui payer par le testament du marquis de Yardes sou beau>père.
Il était entré dans {^académie en 1699 , lorsqu'elle se renou^ veld : mais à catt5e|d^ ses maladies , il ne fit presque aucune fonction académique ^ .seulement son lAom servit à orner nne liste oii. le public eût été surpris de ne le pas trouva.
Il avait eu foute sa vie beaucoup de conmierce avec dès personnes du premier rang. Feu l'archevêque de t^aris , en lui défendant les assemblées , l'avait engagé k le venir voir à de certains temps marqués pour l'entretenir sur les mêînes matières ; et peut-être la gloire de Régis augmentait^Ue de ce qu'un prélat si éclairé prenait la place du public. Feu le Prince , dont le génie embrassait font , l'envoyait chercher souvent , et il a dit plusieurs fois qu'il ne pouvait s'empêcher de prendre pour vrai ce qui lui était expliqtxé si nettemesi^
Sa r^utatiom alU jusques dans lespays <$trangers lut tùreiês «mû élevés aux plus grandes places. Tel était le duc d'Elscalone , grand d'Espagne, aujourd'hui yice-roi de Naples. Ce seigneur » plus curieux et plus touché des sciences que né Test jusqu'ici le reste de sa nation , avait pris pour lui une estioy singulière sur $o# système général qu'il avail étudié avec beaimup de soin; et (piand à la journée du Ter ( en 1694 ) > où il commandait l'armée espagnole , ses équipages fureni pris par l'arméa^ victorieuse du maréchal de Noailles , il ne lui envoya redemander que les com^ jnentaires de César , et le livre de Régis , qui étaient dans sa cassette. Le comte de Saint-Estevant de Gormas , soi^ls , étant Tenu en France eu 1706 , il alla voir le philosophe par ordre de son père; et après la première visite , ce ne fut plus par obéis* sance qu'il, lui en rendit. Le duc d'Albe , ambassadeur de s^ majesté catholique , lui a fait le même honneuc , à la prière du ▼ice-roi de Naples.
Les moeurs de Régis étaient telles'cfue l'étude de la philosophie Ifs peut former , quand elle ne trouve pas trop de résistance du côté de la nature. Les occasions qu'il a eues ^ar rapport à la fortune , lui ont été aussi peu utiles qu'elles le devaient être. Une grande estime , et «me amitié fort vive que le feu P. Ferrieri confesseur du roi y avait prise pour lui à Toulouse pendant ses conférences , ne lui valurent qu'une très«>modique pension sur la préceptoriale d'Aigues-Mortes. Quoiqu'il fût accoutumé à ins« truire, sa conversation n'en. était pas plus impérieuse ; mais elle était plus facile et plus simple y parce qu'il était accoutumé à se proportionner k tout la ^onde. Son savoir né l'avait pas rendu dédaigneux pour les ignoraus ; et en effet on l'est ordinairement d'autant moins à leur égard , que l'on sait davantage , car ou tn sait mieux combien on leur ressemble encore.