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qu'il aimait mieux continuer de vivre avec ses égaux. Une seule fois le secrétaire de l'académie fut, employé par le Régent dans une affaire politique importante. 11 s'agissait de répondre , au nom de la France , au manifeste du cardinal Albéroni , ministre d'Espagne. La plume facile de Foutenelle se prêta à ce travail , et le manifeste français parut ; mais il ne fit aucun effet: c'est que la grâce, la finesse et l'enjouement n'avaient été d'aucun secours dans la composition d'un semblable écrit.
Fontenelle demeurait encore au Palais Royal quand le fameux système de Law tourna toutes les têtes, et réduisit à la mendicité un grand nombre de familles. Il disait dans la suite, peut-être par plaisanterie , qu'il n'avait jamais bien compris ce système , qu'il avait commencé à l'étudier quand Law t#mba en discrédit , et qu'il ne savait s'il avait gagné ou perdu dans cette espèce de révolution. Des amis vinrent le solliciter de quitter le Palaia Aoyal , oii des furieux voulaient mettre le feu pendant la nuit pour se venger du Régent, protecteur du Système. Fontenelle ne crut pas devoir céder en courage au Régent , et resta. En 1780 , il alla demeurer auprès de son neveu , M. Richer d'Aube, dans la rue St.*Honoré , et dès lors il n'eut plus d'autre demeure. Personne n'aimait pl^s que lui ces douces habitudes qui naissent d'une vie régulière. Exempt de tous les défauts qui choquent dans le commerce familier , il vivait sans difficulté avec des personnes douées même de caractères opposés au sien. Doux , affable , indulgent , spirituel , il plaisait à tous , et était recherché par tout le monde ; ce qui fit dire à Piron lorsqu'il vit passer son convoi : Voilà la première fois que Fontenelle sort de chez lui sans diner en ville. Cependant Fontenelle bornait son commerce habituel à un petit nombre de personnes , dont l'esprit et le caractère s'accordaient le mieux avec les siens. La marquise de Lambert , si connue par son esprit et ses grâces , était de sa société. Fontenelle charmait habituelliment les réunions qui avaient lieu chez elle tous les mardis. La Motte qui était aussi de cette société choisie , a tracé dans une leik-e à la duchesse du Maine, le portrait des principaux convives de la marquise. Voici comment il esquisse le portrait de son ami : « A l'égard de M. de Fontenelle , vous ne serez point étonnée de l'entendre traiter d'extraordinaire. C'est un homme qui a mis le goût en principes , et qui en conséquence , demeurera froid où les Athénieps étouffaient de rire , et ou les Romains se récriaient d'admiration. Vous savez d'ailleurs, madame, qu'il a prétendu effacer les grands maîtres dans tous les genres ; car pourquoi ne lui supposerions-nous pas les intentions les plus mauvaises ? c'est la bonne façon de deviner les hommes. Badiiiage , galanterie ^ sentimens , philosophie , géo-
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métrîe même , il a voulu briller en tout , et prouver par son exemple, qu'il n'y a point de talens inalliables. Mais à propos de géométrie , il faut tout vous dire : il vient de faire un livre si subtil et si révë , que s'il perd son manuscrit de vue un mois •ealement y il ne s'entend plus lui -> même. Pauvre tête qui ne lient à rien ! Autre défaut insoutenable dans la société , quand M. de Fontenelle a dit son sentiment et ses raisons sur quelque choee, on a beau le contredire, il ne daigne plus se défendre; il allègue , pour couvrir ce dédain , qu'il a une mauvaise poitrine. Belle raison pour étrangler une dispute qui intéresse tout une compagnie! » Cet éloge ressemble un peu à l'ironie; l'abbé Tniblet prétend que c'est ime manière fine de déguiser la louange ; dans le fait ce genre d'écrire tient du faux bel esprit , vice dont Fontenelle lui-même n'a pu entièrement s'exempter.
Madame de Lambert a elle-même peint Fontenelle , mais avec plus de véritable finesse y que n'en a montré la Motte. Quoique ce portrait soit un peu long , notre Notice sur Fontenelle serait incomplète si nous n'insérions pas ici ce morceau remarquable. Le voici donc tout entier.
« Je n'entreprendrai pas de peindre M. de Fontenelle ; je con- Bais ma partie et l'étendue de mes lumières ; je vous dirai seule* ment comme il s'est montré à moi. Vous connaissez sa figure, il l'a aimable. Personne ne donne une si bautetdée de son caractère; esprit profond et lumineux , il voit oii les autres ne voient plus ; esprit original , il s'est fait une route nouvelle , ayant secoué le ]oag de l'autorité; enfin un de ces hommes destinés à donner le ton à leur siècle. A tant de qualités solides il joint les agréables; e^rit maniéré , si j'ose hasarder ce terme , qui pense finement y qui sentavec délicatesse , qui a un goût juste et sAr , une imagination vive et légère , remplie d'idées riantes ; elle pare son esprit et lai donne un tour ; il en a les agrémens sans en avoir les illusions ; il l'a sage et châtiée ; il met les choses à leur juste valeur ; l'opinion ni l'erreur ne prennent point sur lui ; c'est un esprit sain , rien ne l'étonné ni ne l'altère , dépouillé d'ambition , plein de modération , un favori de la raison , un philosophe fait des mains de la nature; car il est né ce que les autres deviennent.
« Je lui crois le cœur aussi sain que l'esprit; jamais il n'est agité de sentimens violens, de fièvre ardente; ses mœurs sont pures , ses jours sont égaux et coulent dans l'innocence. II est plein de 'probité et de droiture ; il est sûr et secret ; on jouit avec lui du plaisir de la confiance , et la confiance est la fille de l'estime ; il a les agrén&ens du cœur sans en avoir les besoins , nul sentiment ne lui est nécessaire. Les kmes tendres et sensibles sentent ces besoins du cœur plus qu'on ne sent les autres nécessités de la vie.
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Pour Ith , il est libre et dégagé ; aussi ne s'unit-on qu'à son esprit , et on échappe à son cœur. Il peut avoir pour les femmes un sentiment machinal , la beauté faisant sur lui une assez grande impression ; mais il est incapable de sentimens vifs et profonds. Il a un comique dans l'esprit qui passe jusqu'à son cœur , qui fait sentir que l'amour n'est pour lui ni sérieux ni respecté. Il ne demande aux femmes que le mérite de la figure ; dès que vous plaisez à ses yeux , cela lui suffit , et tout autre mérite est perdu.
« Il sait faire un bon usage de son loisir et de ses talens. Comme il a de tous les esprits , il écrit sur tous les sujets ^ mais la plus grande partie de ce qu'il fait doit être l'objet de nos admirations , et non pas de nos connaissances. Il fait des vers en homme d'esprit y et non pas en poète. Il y a pourtant des morceaux de lui qui pourraient être avoués des meilleurs maîtres. Des grands sujets il passe aux bagatelles avec un badinage noble et léger. Il semble que les grâces vives et riantes l'attendent à la porte de son cabinet pour le conduire dans le monde , et le montrer sous une autre forme ; sa conversation est amusante et aimable. 11 a une manière de s'énoncer simple et noble , des termes propres sai^s être recherchés ; il a le talent de la parole et les lèvres de la persuasion. Il montre aussi de la retenue , mais de la retenue on en Tait aisément du dédain; il donne l'impression d'un esprit dégoûté par la délicatesse. Peu blessé des injures qu'on peut lui faire, façonnais^ sauce de lui-même le rassure , et sa propre estime lui suffit. Je suis de ses amies depuis long-temps ; je n'ai jamais connu personne d'ufi caractère si aisé. Comme l'imagination ne le gouverne point , il n'a pas la chaleur des amitiés naissantes , aussi n'en a-t-il pas le danger. Il connaît parfaitement les caractères , il vous donne le degré d'estimé que vous méritez , il ne vous élève pas plus haut qu'il ne faut ; il vous met à votre place , mais aussi il ne vous en fait pas descendre. Vous voyez bien qu'un pareil caractère n'est fait que pour être estimé. Vous pouvez donc badiner et vous amuser avec lui , mais ne lui en donnez et ne lui en demandez pas davantage. »
On sait que Fontenelle ,. de son coté , a fait le portrait de la marquise de Lambert ; on le trouvera dans ses Œuvres ^ tome I de cette édition.
Madame de Tencin , mademoiselle d'Achy , madame de Staal , M"'*. Geoffrin , étaient encore de la société intime de Fontenelle. En général , iioué éminemment de cette espèce d'esprit qui plaît le plus aux femmes , il réussissait à se les attacher plus encore que les hommes. Ce qui avait fait dire au caustique J. B. Rousseau :
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Dcpnis trente ihs on Vieux berger normand Aux beaax esprits s*et>t donne pour modèle ; n leur enseigne à traiter galanunent Les grands sujets en style de ruelle.
Ce nVst pas tout : chez Pespéce femeUe Il briUe encore malgré son poil giison : Il n'est caillette en honnête maison Qui ne se pâme en sa douce faconde } En rérhé caillettes ont raison y CTest le pédant le plus joli du monde.
Mais personne n'était moins pédant avec les femmes que Fon** tenelle. Aussi avaient-elles pour lui une sorte de vénération , et aucun écrivain peut-être n'a mieux joui que lui des douceurs de ramitié du sexe le plus aimable. Toujours maître de sa raison , même auprès des femmes dont les charmes étu ' 'S ca*
pables de la faire perdre , il savait prodiguer à toutes ces petits foins qui ont tant de prix pour elles, lorsqu'il-, sont des hommages rendus sincèrement à leur beauté ou à leur âme. £n faveur de cette attention délicate qu'il avait pour leur sexe en général , elles lui pardonnaient de n'être pas leur esclave , ou en d'autres mots de n'avoir pas un cœur plus sensible. C'est de la cervelle que vous avez là , lui dit un jour madame de Tencin , en lui mettant la main sur le cœur ; et madame Geoifrin disait de lai , qa'il portait dans la société tout , excepté ce degré d'intérêt qui rend malheureux. On dit que cette dame pour le déterminer à rendre quelque service , n'avait qu'un moyen , c'était de lui ordonner ce qu'il fallait faire , parce qu'il n'avait point de réplique aux il faut. Il disait lui-même, au sujet d'un bienfait : cela se doit. On en a inféré qu'il ne rendait point service par sentiment. Fontanelle n'avait, il est vrai, ni chaleur d'âme, ni une sensibilité bien vive. Il y a quatre-vingts ans , dit-il un jour à Diderot , qne j'ai relégué le sentiment dans l'églogue; et lord Hyde observait au sujet de la longue carrière de Fontenelle , que pour loi il vivait les cenjt ans de cet écrivain en un quart d'heure. Madame Dubocage ayant témoigné un jour à Fontenelle même son étonnement de ce qu'on avait pu soupçonner l'homme et l'aateur le pins atmabl« de manquer de sensibilité : « C'est , répondiV*^ tranquillft.i«nt, parce que je n'en suis pas encore mort. >» On ci encore qu'il n'a jamais ri ni pleuré , et qu'il n'a fiait que* coudre. Mais si Fontenelle était sans enthousiasme, il n'était pas . Mns vertu. Sa, bonté était raisonnée : prêt à obliger quand l'occasion s'en présentait , il a même souvent eu la délicatesse de rendre des services en secret; et sans les démarches qu'il lui avait Mfti^nire pour tes rendre , on n'en aurait rien su. Nous ne parkrctas pas de la lettre laconique que lui écrivit son ami Bmnel
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en ces termes : « Vous avez mille écus que vous voulez placer, envoyez-les moi , j'en ai besoin ; » et à laquelle Fontenelle répondit en envoyant les mille écus. Il connaissait assez son ami pour être tranquille au sujet de cet envoi. Beauzée s'étant adressé dans un moipent d'embarras à un homme distingué par son rang , à qui il avait donné de l'instruction , et k Fontenelle qai ne lui avait X aucune obligation , reçut de l'académiden la somme de six cents francs , tandis que l'homme de rang ne daigna pas même lui répondre. Quand l'académie française eut la faiblesse , pour ne pas dire la lâcheté d'exclure de son sein l'abbé de Saint-Pierre ^ afin de faire sa cour au Régent irrité par les rêves politiques de cet homme de bien , Fontenelle fut, dit-on , le seul qui ne vota point pour l'exclusion de son confrère. La place qu'occupait Fontenelle aaprës du prince , donne un double prix à ce trait.
Feu d'hommes d'esprit ont eu la repartie plus fine , et dit plus de bons mots que Fontenelle. Un de ses contemporains dit de lui : « Sage modéré , attentif même aux bagatelles qui peuvent intéresser sa gloire , il choisit , il pesé ses mots ; il ne hasarde ni uti geste ni un souris équivoque. Des vues fines et déBées lui font démêler les difierens goûts qu'il a à satisfaire , et il sait s'y assortir. Toujours en garde contre lui-même , il surveille sans cesse ses pensées , et ne leur permet de se montrer que lorsqu'il les a jugées dignes de soutenir toute la réputation de leur auteur. »» On peut lire ses bons mots dans le FontenMiana : ils peignent en partie son caractère. Quelqu'un lui demanda par quel moyen il s'était fait tant d'amis ; Par ces deux axiome^ , répondit-il , îoiU est poêsible ^ et tout le monde a raièon.,. Presque tous les hommes sont sots ou méchans; mais Je me suis dit de bonne heure : j'ai à vivre avec eux. Le s^^e , disait-il , tient peu de place , et en change peu. Il assurait que s'il avait la main remplie de vérités , il se garderait bien de l'ouvrir. Ce qui a fait dire à Delille que Fontenelle
Ami des Terîtes, par crainte les enchaîne , Et s^abstient du plaisir pour éviter la peine.
li'équilibre des sottises , disait-il , serait ajjssi nécessaire à la tranquillité publique , que l'équilibre dea puissances. « Je crois peu à la vertu , lui dit un jour le Régent. — Monseigneur, répondit Fontenelle , il y a pourtant d'honnêtes, gens ; mais ils ne viennent pas vous chercher. » C'est à ce prince , vantant s^ exploits galans , qu'il répondit : m Monseigneur fait toujours des choses au-dessus de son âge. m
On lui demanda s'il n'avait jamais songé à se marier. Quelquefois le matin, répondtt-il. Y.ous voyez qu'on se lève pour