DE PARENT
ANToifîE Parent naquit à Paris le 16 septembre 16G6. Ses aïeux étaient de Chartres 3 son père était né à Paris , fils d'un avocat au conseil. * ^
Il n'avait pas encore trois ans , quand Â.ntoine Mallet , oncle de sa mère , curé du Bourg de Levés auprès de Chartres , le fit emporter pour l'élever che« lui. Ce curé gouverna sa paroisse pendant cinquante-quatre ans avec la réputation d'un saint prêtre *d'un bon théologici^, et même d'un assez habile naturaliste, n fut le seul précepteur, de son petit-neveu , ou plutôt son fère. Comme il ne lui put enseigner que les premières règles de arithmétique , et que l'enfant ne s'en contentait pas , il fallut lui donner quelques livres qui allassent plus loin ; mai9 ce n'étaient que des règles sans démonstrations , et l'enfant ne /en contentait pas encore. Il tâcha de trouver des preuves par luimême, vint à bout de quelques-unes, ne put réussir à d'autres { et enfin à l'âge de treize ans il avait rempli d'une espèce de commentaire toutes les marges d'un livre d'iiithmétiqxjCj marque
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clé)à certaine d'un génie ma tliéma tique qui se développait, et dont les (prces naissantes demaitdaient à s'exercer.
Ce que son oncle eut lé plus de soin de lui apprendre, ce fut la reli^on et la piété , et ses leçons ^uctifiërent peut-«tre audelà de son espérance. Parent a été toute sa vie dans une pratique du christianisme non-seulement exacte , mais austère.
A quatorze ans il fut mi^en pension thez un ami de son oncle ^ qai régentait la rhétorique à Chartres. Il se trouva dans sa chambre un dodécaèdre , sur chaque face duquel on avait tracé un cadran, excepté sur Tinférieure. Le hasard semblait le pour^ suivre pour le jeter du c6té des 'mathématiques. Aussitôt lo Toilà frappé des cadrans : il veut apprendre à en tracer | il tiouve un livre qui n'en donnait que la pratique sans théorie ; et ce ne £iit que quelque temps après , lorsque son régent de rhétorique vint à expliquer la sphère , qu'il commença à entrevoir comment la projection des cercles de la sphère formait les cadrans, ^t qu'il parvint à se faire une gnomonique , apparemment assez informe , mais tQ§te à lui. Il se fit une géométrie aiissi«mparfatte et aussi estimable. ^ * *
Ses parens l'envojèrent enfi/i à Paris pour étudier en droite Il l'étudia par obéissance , et les mathématiques par inclination. Son droit fini , dont il ne prétendait fiairc nul usage, il s'enferma dans une chambre du collège de Dormans , pour te dévouer à son étude chérie. Là , avec de bons livres, et moins de deux cents francs de revenu , il vivait codtenf. Il était à propos que dans une pareille fortupe, la piété, et la plus rigide, vint afd secours de la philosophie. Il ne sortait de sa retraite que pour aller au collège royal entendre oi| de Ja Hire, ou Sauveur, sons lesquels il profita comme un homme qui avait moins besoin de leçons , que de quelques avis qui lui épargnassent du temps. Sauveur , qui ne pouvait manquer *de le Hen connaître , m'a dit que c'était véritablement un génie rare, un aigle ^ et cela, en mettant à son éloge quelques restrictions que nous ne déguiserons pas.
Quand il se sentit assez fort sur les mathémati^es , il. prit des écoUers, et comme les fortifications étaient ce qu'il enseignait le plus, parce, que la guerre ne mettait que trop cette science à la mode , il vint à se faire un scrupule d'enseigner ce qu'il n'avait jamais vu que par la force de son imagination. Sauveur, à qiii il confia cette délicatesse, le donna au marquis d'Alegre , qui heureusement en ce temps^là voulait avoir un mathématicien auprès de lui. Il fit avec ce marquis deux campagnes', oii il s'ins^ truisit à fond par les ^pes des places, et leva quantité de plans, quoiqu'il n'eÀt jamais appris le dessin. Après cela sa vie n'a pas plus d'événemens , et n'en a pent-ëtre
été que plus heureuse. Ce n'est qu'une application continuelle à Tétude , ou plutôt à toutes les études qui regardent 1^ sciences naturelles , à toutes les parties' des mathéina tiques , soit spéculatives , soit pratiques ^ à l'ai^tomie , à la botanique , à la chjmie; au détail des arts les plus curieux. Il avait un feu d*esprit qui dévorait tout} et ce qu'il y a de plus rare, cette ardeur si active n'était point volage ni aisée à lasser, mais constante et infatigable. M. des Billettes étant entré dans l'académie en 1699 avec le titre de mécanicien , nomma pour son élevé M. Parent, qui excellait principalement en mécanique. On s'aperçut bientôt dans la compagnie , que toutes les différentes matières qui s'y traitaient l'intéressaient , qu'il était au fait de toutes , et qu'on aurait pu le choisir pour l'élève universel. Mais cette grande étendue de con» naissances , jointe à son impétuosité naturelle , le portait aussi k contredire assez souvent sur tout , quelquefois avec précipitation, souvent avec peu de ménagement. La recherche de la yérité demande ^ans l'académie la liberté de la contradiction ; ma«s toute société demande dann' la contradiction de certains égards , et il ne' se*souveiipit pas que l'académie est une sotiété. On ne laissait pas de bien sentii^ son mérite au travers de ses manières ; mais il fallait quelque petit effort d'équité , qu'il yaut toujours mieux épargner aux hommes.
Personne n'a tant fourni que lui à nos assemblées ; et quoiqu'on traitât quelquefois avec assez de sévérité ce qu'il apportait , il n'en paraissait pas blessé : sdn peu de sensibilité à cet ^ard lui persuadait peut-être que les autres lui ressemblaient , et le rendait plus hardi à s'élever contre eux. Un critique est justifié autant qu'il peut l'être , quand il so^iffre patiemment d'être imité.
On lui a reproché d'être obscur dans ses écrits; car nous ne dissimulons rien , et nous suiv<ms en quelque sorte une loi de l'ancienne Egypte , oii l'on discutait devant les juges les actions et le caractère des morts , pour régler ce qu'on devait à leur mémoire. Cette obscurité , qui tient assez nafturellement au grand savoir , pouvait venir aussi de l'ardeur d'un génie vif et bouillant. Quelquefois, k la faveur de ce préjugé établi contre lui , on se dispensait ua peu facilement de chercher à l'entendre } et je sais par expérience, que sans^ être fortiiabile on y par^ venait , quand on voulait s'en donner la peine. Ici je ne puis m'empêcher de rapporter à son honneur , que dans une lettre écrite à son meilleur ami deux jours avant sa mort , il me remercie de l'avoir, à ce qu'il disait, éf^rci. C'était convenir bien sincèrement du défaut dont on l'accusait, et pousser bien loin la reconnaissance pour un soin médiocM que je lui derais.
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Ou a ya dans les volumes de l'académie quantité de mémoires de lai imprimés et choisis assez scrupuleusement sur un nombre beaucoup plus grand de pièces qu'il avait apportées* Il eut raison de ne vouloir pas perdre celles qui lui demeuraient ^ il les fit entrer dans une espèce de journal , qu'il commença à donner en 1705 , intitulé : Recherches de mathématique ou de physique^ et qui reparut fort augmenté en 1718. Le dessein était d'y fas-« sembler , outre ce que nous venons de dire , tout ce qu'il y a de plas important dans tous les autres journaux sur les mathématiques et la physique , ave<^ des réflexions et des remarques aussi iogéanes qu'il les savait faire , et d'y donner des abrégés et des critiques détaillées des auteurs les plus fameux. Il commençait par Descartes , et avec justice > puisque la philosophie a com-* mencé par lui.
La seconde édition des recherches de Parent est en trois volumes in- 12 fort épais. Cet ouvrage est plein de bonnes choses , et n'a pas eu cependant un fort grand cours. La prévention oii l'on était sur le peu de clarté de l'auteur , le peu de faveur qu'il s*attirait par sa liberté de critiquer , le jpeu d'ordre des matières « ou l'ordre peu agréable , la forme incommode des volumes , car la bagatelle a son poids ; tout cela , quôiqu'étf anger ^ a pu dimi-> imer le succès. Il n*y en a guère de si bien mérité oh il n'entre encore du bonheur.
Parent était si abondant , que , quoiqu'il eût ce journal à lui , il ne laissait pas de se répandre encore dans les autres , dans celui dessavans , dans celui de Trévoux, dans le Mercure. Il ne pouvait se contenir dans ses rives. A la fin d'une arithmétique théorie pratique qu^il publia en I7i4> il a donné un catalogue de ces sortes d'ouvragr^ extravasés , pour ainsi dire ; et il y a lieu d'être surpris et du nombre et de la diversité. Ce grand nombre et cette grande diversité doivent toujours faire à Tauteur un mérite , et dans le besoin une excuse.
n mourut de la petite vérole le 29 septembre 1719 âgé seul^ ment de cinquante ans » et sa mort fut celle d'Un parfait philosophe chrétien. Parmi ses papiers , qui sont en assez grande quantité , et dont plusieurs sont des traités complets , on en a trouvé d'une espèce rare dans de pareils inventaires , des écrits de dévotion, la vie de ce grtind oncle à qui il devait tant, les. preoTCsde la divinité de J.^. en quatre parties. Il a laissé M. de la Paye capitaine aux gardes , et académicien , son exécuteur testamentaire , c'est^à«dire mattre de ses papiers.
11 avait un grand fonds de bonté , sans avoir l'agréable superficie. Ce fonds était encore cultivé par une piété solide et austère , conforme ou à l'esprit géométrique , ou au sien. Dans une for- I. i5
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tune treft-ëtroite , ii faisait beaucoup de chantés. Quoiqu'il e&t un extrême besoin de son temps , il le sacrifiait généreusement k ceux de ses ëcoliers qui souhaitaient qu'il les promenât dans Paris pour voir des curiosités de sciences^ surtout aux étrangers, parce qu'il s'intéressait à la gloire de son pays. Quelques mattres de mathématiques venaient prendre de lui des leçons dont ils trafiquaient aussitôt. Un joor , et un seul jour de sa vie , il a fait cette confidence à une personne à qui il ne cachait n'en ; mais il ne notnma pas ces prétendus mattres. Il n'est sorti da rang d'élëve qu'il avait dans cette académie , que par le nouveau règlement de 1716, qui a aboli un titre trop inégal. Comme ces difierens titres ne donnent pas ici beaucoup de distinction , et qu'apparemment il faisait peu de cas de ces distinctions , quelles qu'elles puissent être , il ne parut jamais touché de l'ambition de monter à une autre place , et il consentit sans peine que l'académie jouit long-temps de l'honneur d'avoir un pareil élève.
UroDEFROY- Guillaume Leibnitz naquit à Leipsick en Saxe, le a3 juin 1649 9 de Frédéric Leibnitz, professeur de morale, et greffier de l'université de Leipsick , et de Catherine Schmuck , sa troisième femme , fille d'un docteur et professeur en droit. Paul Leibnitx , son grand-oncle, avait été capitaine en Hongrie, et anobli pour ses services, en 1600, par l'empereur Rodolphe H , qui lui donna les armes que Leibnitz portait.
n perdit son père à l'âge de six ans ; et sa mère , qui était une femme de mérite , eut soin de son éducation. Il ne marqua aucune inclination particulière pour un genre d'étude plutôt que pour un autre. Il se porta à toiit avec une égale vivacité; et comme son père lui avait laissé une assez ample bibliothèque de livres bien choisis , il entreprit , dès qu'il sut assez de latin et de grec , de les lire tous avec ordre ; poètes , orateurs , historiens , jurisconsultes , philosophes ^ mathématiciens , théologiens. 11 sentit bientôt qu'il avait besoin de Wours; il en alla chercher chez tons les habiles gens de son temps , et même , quand il le fallut, assez loin de Leipsick.
Cette lecture universelle et très-assidue , jointe à un grand génie naturel, le fit devenir tout ce qu'il avait lu. Pareil en quelque sorte aux anciens qui avaient l'adresse de mener jusqu'à hait chevaux attelés de front , il mena de front toutes les sciences.
DE LEIBNITZ. ai?
Ainsi nous tommes oblige de le partager ici, et^ pour parler philosophiquement , de le décomposer. De plusieurs Hercules Tantiquhé* n'en a lait qu'un ^ et du seul Leihnits nous ferons plusieurs saTans. Encore une raison qui nous détermine à ne pas iatrre comme de coutume l'ordre chronologique , c*est que dans les mêmes années il paraissait de lui des écrits sur diiFérentes matières^ et ce mélange presque perpétuel qui ne produisait nulle confusion dans Be$ idées , ces passages brusques et fréquens d'un sujet à un antre tout opposé qui ne l'embarrassait pas, mettraient de la confrision et de l'embarras dans cette histoire.
Leibnitc avait du goAt et du talent pour la poésie. Il savait les bons poètes par cœur , et dans sa vieillesse même il aurait encore récité Virgile presque tout entier mot pour mot. Il avait une fois composé en un jour un ouvrage de trois cents vers latins sans se permettre une seule élision j jeu d'esprit, mais jeu difB-' cile. Lorsqu'en 167911 perdit le duc Jeaif-Frédéric de Brunswick, son prolecteur , ii Ût sur aa mort un poëm« latin , qui est son chef<d'œuvre , et qui mérite d'être compté parmi les phK beaux d'entre les modernes. Il ne croyait pas , comme la plupart de ceux qui ont travaillé dans ce ^eure , qu'à cause qu'on sait des vers en lutin , on est eu droit de ne point penser et de ne rien dite , si ce n'est peutnâtre ce qae les anciens ont dit. Sa poésie est pleine de choses; ce qu'il dit lui appartient : il a la force de Lncain, usais de Lucain qui ne £ut pas trop d'efibrt. Un morceau remarquable de ce poëme est celui 011 il parle du phosphore dont Braudt était l'inventeur. Le duc de Brunswick , excité par Leib^ aitx , avait lait venir firundt à sa cour pour jouir du phosphore ) et le poète chante cette merveille jusque»-là inouïe. Ce feu in^ comt» à la nature méme^ qt/un. nouveau Vmioam avait aliamè datu un anire savant ^ que temi eoneerimit •et empérhaU de ee nfomire à la ephère du feu eu patrie , tjui , eaeeveii eoae l*eau , dUmmulaii ton être , et eortaU lumtnaux et hrUlant de ce éctnbeau » image de Came immortelle et heureuse , etc. Tout œ que la fable , tout ce que l'histoire s%isrte ou profane peuvent fournir qui ait rapport au phosphore , tout est employé j le larcin de Prométhée , la robe de Médée, le visage lumineux de Moïse, le feu de Jérémie enfoui quand les juifs lurent emmenés en captivité , les vestales, les lampes sépulchrales , le combat des prêtres égyptiens et perses 5 et quoiqu'il semble qu*en voilà beaucoup , tout cela n'est point entassé : un ordre fin et adroit donne à chaque chose une place qu'on ne saurait lui ôter ; les différentes idées qui se succèdent rapidement ne se succèdent qu'à propos. Leibuits faisait même des vers français , mais il ne réussissait pu dans la poésie allemande. Notre préjugé pour notre langue ,
et l'estime qui est due à ce poëte , nous pourraient faire croire que ce n'était pas tout-à«-fait sa faute.
II était trës-profond dans l'histoire , et dans les intérêts des princes , qui en sont le résultat politique. Après que Jean-Casimir, roi de Pologne, eut abdiqué la couronne en i66Ôy Philippe- Guillaume de Neubourg , comte Palatin , fut des prétendans ^ et Leibnitz fit un traité sous le nom supposé de George F^lic9tnus , pour prouver que la république ne pouvait faire un meilleur choix. Cet ouvrage eut beaucoup d'éclat : l'auteur aviait 22 ans. Quand on commença à traiter de la paix de Nimëgue , il y eut des difficultés sur le cérémonial à l'égard des princes libres de l'empire qui n'étaient pas électeurs : on ne voulait accorder à leurs ministres les mêmes titres et les mêmes traitemens qu'a ceux des princes d'Italie, tels que sont les ducs de Modëne ou de Mantoue. Leibnitz publia en leur faveur un livce intitulé : CesO" rini Fuatenerii dé Jture SuprenuUûa ac LegationU Principun GermanicBy qui parut en 1667. Le faux nom qu'il se donne signifie qu'il était dans les intérêts de l'empereur, et dans ceux des princes ; et qu'en soutenant leur dignité , il ne nuisait point à celle du chef de l'empire. Il avait elEectivement sur la dignité impériale une idée qui ne pouvait déplaire qu'aux autres potentats. Il prétendait que tous les états chrétiens , du moins cenx d'occident , ne font qu'un corps , dont le pape est le chef spiri* tuel , et l'empereur le chef temporel ^ qu'il appartient à l'un et à l'autre une certaine jurisdiction universelle ; que l'empereur est le général né , le défenseur , /'oJpoiié de l'église , principalement contre les infidèles ; et de là lui vient le titre de sacrée majesté , et à l'empire celui du saint empire; et que , quoique tout cela ne soit pas de droit divin , c'est une espèce de syateme politique formé par le consentement des peuples et qu'il serait à souhaiter qui subsistât en son entier. Il en tire des conséquences avantageuses pour les princes libres d'Allemagne, qui ne tiennent pas beaucoup plus à l'empereur que les rois eux-mêmes n'jr devraient tenir. Du moins il prouve très-fortement que leur souveraineté n'est point diminuée par l'espèce de dépendance oii ils sont , ce qui est le but de tout l'ouvrage. Cette républi<{ne chrétienne, dont l'empereur et le pape sont les chefs, n'aurait rien d'étonnant , si elle était imaginée par un Allemand catholique ; mais elle l'était par un Luthérien : l'esprit de système qu'il ijossédait au souverain degré, avait bien prévalu 4 Tégard de la religion sur l'esprit de parti.
Le livre du faux Cesarinus Fuatenerius contient non-seulement une infinité de faits remarquables , mais encore quantité de petits faits qui ne regardent que les titr^ et les cérémomes »
«Kx somnent négligés par les plus savans en histoire. On voit qae Leibnitz dans sa vaste lecture ne méprisait rien ; et il est ëtoimant à combien de livres médiocres , et presque absolument inconnus , il avait fait la grâce de les lire : mais il l'est surtout qu'il ait pu mettre autant d'esprit philosophique dans une matière «peu philosophique. Il pose des définitions exactes, qui le privent de Fagréable liberté d'abuser des termes dans les occasions ; il cherche des points fixes et en trouve dans les choses du monde les plus inconstantes et les plus sujettes aux caprices des hommes ; il établit des rapports et des proportions qui plaisent autant que ie$ figures de rhétorique , et persuadent mieux. On sent qu'il se tient presque à regret dans les détails où son sujet l'enchaîne , et que son esprit prend son vol dès qu'il le peut , et s'élève aux vues générales. Ce livre fut fait et imprimé en Hollande, et réimprimé d'abord en Allemagne jusqu'à quatre fois.
Les princes de Brunswick le destinèrent à écrire l'histoire de^ leur maison. Pour remplir ce grand dessein et ramasser les matériaux nécessaires , il courut toute l'Allemagne , visita toutes les anciennes abbayes , fouilla dans les archives des villes , examina les tombeaux et ks autres antiquités , et passa de là en Italie , où les marquis de Toscane, de Ligurie et d'Est, sortis de la même origine que les princes de Brunswick , avaient en leurs principautés et leurs domaines. Comme il allait par mer dans une petite barque seul et sans aucune suite de Venise à Mesola dans le Ferrarois , il s'éleva une furieuse tempête } le pilote qui ne croyait pas être entendu par un Allemand , et qui le regardait comme la cause de la tempête , parce qu'il le jugeait hérétique, proposa de le jeter à la mer, en conservant néanmoins ses bardes et son argent. Sur cela Leibnitz , sans marquer aucun trouble , tira an chapelet , qu'apparemment il avait pris par précaution , ^ le tonrna d'un air assez dévot. Cet artifice lui réussit ; un marinier dit au pilote , que puisque cet homme-là n'était pas hérétique , il n'était pas juste de le jeter à la mer.
11 fut de retour de ses voyages à Hanovre en 1690. Il avait fait une abondante récolte , et plus abondante qu'il n'était nécessaire pour l'histoire de Brunswick; mais une savante avidité Tavait porté à prendre tout. Il fit de son superflu un ample recueil, dont il donna le premier volume in-foHor en 1698, sous le titre de Codex Juris GenUum Dlplomaiicus. Il l'appela Code du droii des Gens , parce qu'il ne contenait que des actes fait& par des nations, ou en leur nom; des déclarations de guerre , des manifestes , des traités de paix ou de trêve , des contrats de mariage de souverains , etc. , et que , comme les nations n'ont de lois entre elles que celles qu'il leur plait de se faire, c'est dans
ces sortes de pièces qu'il faut tes étudier. Il mit k U tête de ce volume une grande préface bien écrite et encore xiieux pensée.' Il y £ait voir que les actes de la nature de ceux qu'il donne, sont les téritables sourees de l'histoire autant qu'elle peut être connue , cas" il sait bien que tout le fin nous en éc^kappe ; que ce qui a produit ces actes publics , et mis les hommes en mouvement* ce so^ une infinité de petits ressorts cachés , mais trëspuissans y quelquefois inconnus à ceux mêmes qui les font agir , et presque toujours si disproportionnés à lenrs effets , que les plus grands éyénemens en seraient déshonorés. 11 rassemble les traits d'histoire les plus ^guliers que ses actes lui ont décoaverts , et il en tire des conjectures nouvelles et ingénieuses sor l'origine des électeurs de l'empire fixés à un nombre. 11 avoue que tant de traités de paix si souvent renouvelés entre les mêmes nations , font leur honte; et il approuve avec douleur l'enseigne d'un marchand hollandais , qui ayant mis pour titre i A li paix perpétuelle f avait fait peindre dans le tableau no cime» tiëre.
Ceux qui savent ce que c'est que de déchiffiner ces anciens actes , de les lire , d'en entendre le stjle barbare , ne diront pas que Leibnitz n'a mis du sien dans le Codex DiphnuUicua que s» belle préface. Il est vrai qu'il n'y a que ce moi'ceau qui soit de génie, et que le reste n'est que de travail et d'érudition ; mais on doit être fort obligé à un homme tel que Ini , quand il veut bien , pour l'utilité publique, faire quelque chose qui ne soitpM de génie.
En 1700 parut un supplément de cet ouvrage sous le titre de Mantisha codicia Juris gentiwn diplomaéicL II y a mis aussi une préface , où il donne à tous les savana qui lui avaient fourni quelques pièces rares , des louanges dont on sent la sincérité. H remercie même Toinard de l'avoir averti d'une faute dans son premier volume , 011 il avait confondu avec le fameux Christophe Colomb , un Guillaume de Caseneuve , surnommé Coulcmp , vice">amiral sous Louis XI ) erreur si légère et si excusable , que l'aveu n'en serait guère glorieux sans une infinité d'exemples contraires.
Enfin il conunença à mettre au jour en 1707 ce qui avait rapport à l'histoire de Brunswick , et ee fut le premier volume in-folio scriptorum Brunêwioeneia illusirantiumf recueil de pièces originales qu'il avait presque toutes dérobées à la poussière et aux vers , et qui devaient faire le fondement de son histeûe. 11 rend compte dans la préface de tous les auteurs qu'il donne , et des pièces qui n'ont point de noms d'auteurs , et en porte 'des ju^emens dont il n'y a pas d'apparence que l'^u appelle.
n «raît fait sur lliîstoire de ce tempe-là deax découvertas principales » opposées à deux opinions fort établies.
Oo croit que de simples goaveraeurs de plusieurs ^andes pro- TÎnccs du vaste empire de Charlemagne étaient deyenos daiis la mite des princes héréditaires 3 mais Leibnitz soutient qu'ils Tar- Taieot toujours été, et pailla ennoblit encore les origines des plus grandes maisons. Il les enfonce davantage dans cet abime du pasK, dont Tobscnrité leur est si précieuse.
Le 10* et le 11* siècles passent pour les plus barbares du chri»- ' tiuiime : mais il prétend que ce sont le i3* et le i4«^ et qu'en comparaison de ceux-ci le 10* fut un siècle d'or , du moins pour l'Allemagne. jÉu miiieu du 1 2,* on diêcernaii encore le vrai if avec Ufaux ; ntai» eneuiie U^JabUs rer^ermée* auparavtuU dans les eioiires ei dans les légendes , se débordèrent impélueusemsni , ei mmdènni tout. Ce sont à peu près ses propres termes. Il attribue It principale cause du mal à des gens qui étant pauvres par nstitat, inventaient par nécessité. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que les bons livres n'étaient pas encojre alors totalement ÎBConnos. Genrais de Tilbury , que Leibnitz donne pour un échantillon do i3* siècle, était assez versé dans l'antiquité, soit profane , soit ecclésiastique , et n'en est pas moins grossièrement si moins hardiment romanesque. Après les faits dont il a été témoin oculairo , l'auteur d'Amadis pouvait soutenir aussi que loa livre était historique. Un homme de la trempe de Leibnitz , qui est dans l'étude de ^histoire , en sait tirer de certaines réflexions générales , élevées au-dessus de l'histoire même ; et dans cet amas confus et immense de faits, il démêle un ordre et des liaisons délicates qui n'y sont que pour lui. Ce qui l'inté^ fose le plus , ce sont les origines des nations , de leurs langues , <le leurs mœurs , de leurs opinions , surtout l'histoire de l'esprit humain , et une succession de pensées qui naiséent dans les peuples les unes après les autres , ou plutôt les unes des autres , et dont l'enchaînement bien observé pourrait donner lieu à des espèces de prophéties.
£a 1710 et 1711 , parurent deux autres volumes soriptorum Sntnsmcensia iUustrantium ; et enfin devait suivre l'histoire qui n's point paru , et dont voici le plan.
U la faisait précéder par une dissertation vxr l'état de l'Aile-nugne^ tel qu'il était avant toutes les histoires, et qu'on pouvait le conjecturer par les monumens naturels qui en étaient restés ^ ^es coqmHages pétrifiés dans les terres , des pierres oii se trouvent ^ empreintes de poissons ou de plantes , et même de poissons et de plantes qui ne sont point du pays^ médailles incontestables du déloge. De là il passait aux plus anciens habitaps dont on ait
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mémoire , aux différons peuples qui se sont succédés les uns aiii autres dans ces pays ; et traitait de leurs langues et du mélange de ces langues autant qu'on en peut juger par les étjmolagies, seuls monumens en ces matières. Ensuite les origines de Bruniwick commençaient à Charlemagne en 769 , et se continuaient par l«f empereurs descendus de lui , et par cinq empereurs de la maison de Brunswick, Henri I l'oiseleur , les trois Othon , et Henri II, oii elles finissaient en loaS. Cet espace de temps comprenait ie$ antiquités de la Saxe par la* maison de Witikind , celles de la haute Allemagne par la maison de Guelfe, celles de la Lombardie par la maison des ducs et marquis de Toscane et de Ligurie. De tous ces anciens princes sont sortis ceux de Brunswick. Après ces origines venait la généalogie de la maison de Guelfe on de Brunswick , avec une courte mais exacte histoire jusqu'au temps présent. Cette généalogie était accompagnée de celle des autres grandes maisons ; de la maison Gibeline , d'Autriche ancienne et nouvelle , de Bavière , etc. Leibnitx avançait , et il était trop savait pour étre^présomptueux , que jusqu'à présent on n'avait rien vu de pareil sur l'histoire du moyen âge ; qu'il avait porté une lumière toute nouvelle dans ces siècles couverts d'une obscorité effrayante , et réformé un grand nombre d'erreurs , ou levé beaucoup d'incertitudes. Par exemple, cette papesse Jeanne, établie d'abord par quelques-uns, détruite par d'autres , ensuite rétablie , il la détruisait pour jamais , et il trouvait que cette fable ne pouvait s'être soutenue qu'à la faveur des ténèbres de U chronologie qu'il dissipait.
Dans le cours de ses recherches , il prétendit avoir découvert la véritable origine des Français , et en publia une dissertation en 17 16. L'illustre P. de Tournemine , jésuite , attaqua son seiH timent , et en soutint un autre avec toute l'érudition qu'il fallait
{>our combattre un 'adversaire aussi savant , et avec toute cette lardiesse qu'un grand adversaire approuve. Nous n'entrerons point dans cette question : elle était même assez indifférente , selon la réflexion polie du P. de Tournemine ; puisque , de quelque façon que ce fiit , les Français étaient compatriotes dr Leibnitz.
Leibnitz était grand jurisconsulte. Il était né dans le sein de la jurisprudence , et cette science est plus cultivée en Allemagne qu'en aucun autre pays. Ses prémices études furent principale* ment tournées de ce coté-là ^ la vigueur naissante de son esprit y fut employée. A l'âge de 20 ans , il voulut se faire passer docteui^ en droit à Leipsick; mais le doyen de la faculté , pousse par sa femme , le refusa , sous prétexte de sa jeunesse. Cette nséme jeunesse lui ayait peut*étre attiré la mauvaise humeur de U
femme da doyen. Quoi qu'il en soit , il fut vengé de sa patrie par l'applaudissement gëoéral avec lequel il fut reçu docteur la même année à Altorf dans le territoire de Nuremberg. La thèse qu'il soutint était de casibua perpiêxis injure. Elle fut imprimée dans la suite avec deux autres petits traité^e lui: Spécimen tn^ eyciopediw injure , seu questionee philosopniœ ameniores ex Jure cùlleeték j et spécimen ceriitudinia eeu demonninUionum in jure exhibilutn in doctrine conditionum/ Il savait déjà rapprocher les différentes, sciences , et tirer des lignes de communication des nnes aux autres.
A l'âge de 22 ans , qui est l'époque que nous avons déjà mar* qnée pour le livre de George Fïicoinus , il dédia à l'électeur de Majence Jean-Philippe de Schombom , une nouvelle méthode d'apprendre et d'enseigner la jurisprudence. Il y ajoutait une liste de ce qui manque encore au droit , eatalogum desideratorun% in jure y et promettait d'y suppléer. Dans la même année il donna son projet pour réformer tout le corps du droit , corporis juria ftconcinnandi ratio. Les différentes matières du droit sont effectivement dans une grande confusion 3 mais sa tête , en les rece* vaut , les avait arrangées ; ' elles s'étaient refondues dans cet excellent moule , et elles auraient beaucoup gagné à reparaître sons la forme qu'elles y avaient prise.
Quand il donna les deux volumes de son codex diplomaticua , il ne manqua pas de remonter aux premiers principes du droit natnrd et du 'droit des gens. Le point de vue oii il se plaçait était toujours fort élevé , et de là il découvrait toujours un grand pays , dont il voyait tout le détail d'un coup-*d'œil. Cette théorie de jurisprudence , quoique fort courte, était si étendue , que la question du Quiétisme , alors fort agitée en France , &*y trouvait naturellement dès l'entrée, et la décision de Leibnitz fut conforme à celle du pape.
Nous voici enfin arrivés à la partie de son -mérite, qui intéresse le plus cette compagnie. Il était excellent philosophe et mathématicien. Tout ce que renferment ces deux mots , il l'était.
Quand il eut été reçu docteur en droit à Altorf, il alla à Nuremberg pour y voir des savans. Il apprit qu'il y avait dans cette ville une société fort cachée de gens qui travaillaient en chymie , et cherchaient la pierre philosophale. Aussitôt le voilà possédé àvL désir de profiter de cette occasion pour devenir chymiste : mab la difficulté était d'être initié dans les mystères. Il prit des livres de chymie , en rassembla les expressions les plus obscures , <"< qu'il entendait le moins , en composa une lettre inintelligible pour lui-même , et l'adressa au directeur de la société secrète, demandant à y être admis sur les preuves qu'il donnait de son
grand savoir. On ne douta point que Tautenr de la lettre ne ftt un Adepte , ou à peu près. Il fut reçu avec honneur dans l6 laboratoire , et prié d'y faire les fonctions de secrétaire ; on lui offiit même une pension. 11 s'instruisit beaucoup avec eux , pendant qu'ils croyaient s'instruire avec lui : apparemment il leur donnait pour des connaissances acquises par un long travail , lei vues que son génie naturel lui fournissait ; et enfin il par^ bon de doute que quand ils l'auraient reconnu , ils ne l'auraient pu chassé.
En 1670 , Leibnitz , âgé de 34 ans , se déclara publiquement philosophe dans un livre, dont voici l'hisloire.
Marins Nizolius , de Bersello , dans l'état de Modëne , publia en i553 un traité de verte principiie et verà ratione philoith phandi contra peeudaphiloeophoe. Les faux philosophes étaient tons les scolastiques passés et présens y et Nisolins s'élevait avec la dernière hardiesse contre leurs idées monstrueuses et leur langage barbare , jusques-^là qu'il traitait saint Thomas loimême de borgne entre des aveugles. La longue et constante ad» miration qo'on a eue pour Aristote ne prouve , disait-il , que la multitude des sots , et la durée de ià sottise. La bile de l'auteur était encore animée par quelques contestations particulières avec des aristotéliciens.
Ce livre , qui dans le temps oti il parut n'avait pas dti être indiffêrent , était tombé dans l'oubli , soit parce que l'Italie avait eu intérêt à l'étouffer , et qu'à l'égard des autres pays , ce qu'il avait de vrai n'était que trop clair et trop prouvé ; soit parce qu'effectivement la dose des paroles y est beaucoup tn^ forte par rapport à celle des choses. Leibnitz jugea à propos de la mettre au jour avec une préface et des notes.
La préface annonce un éditeur et un commentateur d'une espèce fort singulière. Nul respect aveugle pour son auteur, nulles raisons forcées pour en relever le mérite, ou pour en couvrir les défauts. Il le loue , mais seulement par la circons-^ tance du temp 011 il a écrit , par le courage de son entreprise, par quelques vérités qu'il a aperçues : mais il y reconnaît de faux raisonnemens et des vues imparfaites; il le blâme de ses excès et de ses emportemens à l'égard d' Aristote , qui n'est pas coupable des rêveries de ses prétendus disciples, et même à l'égard de saint Thomas , dont la gloire pouvait n'être pas si chère h un luthérien. Enfin , il est aisé de s'apercevoir que le commentateur doit avoir un mérite fort indépendant de cdut de l'auteur original.
U parait aussi qu'il avait lu des philosophes sans nombre. L'histoire des pensées des hommes , certainement curieuse par
DE LEIBNITZ. â35
le spectacle d*ime y«rîëtë infinie , est éum quelquefois instructive. Elle pent donner de certaines idées détournées du chemin ordinaire, qoe le plus grand esjHrit n'aurait pas produites de son fonds : elle fournit des matériaux de pensées^ elle fait connaître les priocipaux écueib de la raison humaine , marque les routes les plus sûres, et ce qui ett le plus considérable; elle apprend inx plus grands génies , qu'ils ont eu des pareils , et que leurs pareils se sont trompés. Un solitaire peut s'estimer davantage que ne fera celui qui vit avec les autres , et qui s'y compare.
Leibnits avait tiré ce fruit de sa grande lecture : il en avait Te^rit plus exercé k recevoir toutes sortes d'idées , plus susceptible de toutes les formes, plus accessible à ce qui lui était nouypaa , et même opposé } plus indulgent pour la faiblesse hu-> maine , plus disposé aux interprétations favorables , et plus industrieux à les trouver. Il donna une preuve de ce caractère dans oae lettre , de Aristoielé reeentioribuë reconciiiabili , qu'il imprima avec leNizolitts. Là, il ose parler avantageusement d'Aristote; quoique ce fût une mode assez générale que de le décrier, et presque un titre d'esprit. 11 va même jusqu'à dire qu'il approuve plus de choses dans ses ouvrages que dans ceux de Descartes.
Ce n'est pas qu'il ne regardât la philosophie corpusculaire ou mécanique comme la seule légitime , mais on n'est pas cartésien pour cela ^ et il prétendait que le véritable Aristote , et non pas celui des scolastiques , n'avait pas connu d'autre philosophie. C'est par-là qu'il fait la réconciliation. Il ne le justifie que siu* les principes généraux , l'essence de la matière , le mouvement , etc. Mais il ne touche point à tout le détail immense <le la physique , sur quoi il semble qoe les modernes seraient bien généreux , s'ils voulaient se mettre en communauté de biens nec Aristote.
Dans l'année qui suivit celle de l'édition du Nixolius , c'est- ^ire en 1671 , âgé de tS ans , il publia deux petits traités de physique, theoria motûa abstracti^ dédiée à l'académie des sciences^ et iheoria mottla concreti , dédiée à la société royale de l'Ondres. 11 semble qu'il ait craint de faire de la jalousie.
l« premier de ces traités est une théorie très-subtile et presque toute neuve du . mouvement en général , le second est une application du premier à tons les phénomènes. Tous deux ensemble font une physique générale complète. Il dit lui-même qu'il croit que son eyêtrnne réunit et concilie tous les autres ^ tuppUe à leurs imperfections, étend leurs bornes^ éclaircit leurs obteurités ; et que les philosophes n'ont plus qu^à travailler de concêrt sur ces principes^ et à descendre dans des explications plus partieuiièree qu'ils porteront dans le trésor (Tune solide
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philosophie. Il est vrai que ses idées sont simples , yastes. Elles partent d'abord d'une grande universalité , qui en est comme le tronc , et ensuite se divisent , se subdivisent , et, pour ainsi dire , se ramifient presque à l'infini y avec un agrément inexprimable pour l'esprit , et qui aide à la persuasion. C'est .ainsi que la nature pourrait avoir pensé.
Dans ces deux ouvrages , il admettait du vide , et regardait la matière comme une simple étendue absolument indifférente au mouvement et au repos. Il a depuis cbangé de sentiment sur ces deux points. A Tégard du dernier , il était venu à croire que pour découvrir l'essence de la matière , il fallait aller andelà de l'étendue , et y concevoir une certaine force qui n est plus une simple grandeur géométrique. C'est la fameuse et obscure^ entéléchie d'Aristote , dont les scolastiques ont fait les formes substantielles , et toute substance a une force selon sa nature. Celle de la matière est. double ; une tendance naturelle au mouvement , et une résistance au mouvement , imprimé d'ailleurs. Un corps peut paraître en repos , parce que l'effort qu'il fait pour se mouvoir est réprimé ou contrebalancé par les corps environnans : mais il n*e$t jamais réellement ou absolu ment en repos, parce qu'il n'est jamais sans cet effort poar se mouvoir.
Descartes avait vu très-ingénieusement que , malgré les chocs innombrables des corps , et les distributions inégales de mou-^ vement qui se font sans cesse des uns aux autres , il devait y avoir au fond de tout cela quelque chose d'égal , de constant , de perpétuel ) et il a cru que c'était la quantité de mouvement , dont la mesure est le produit de la masse par la vitesse. Au liea de cette quantité de mouvement, Leibnitz mettait la force, dont la mesure est le produit de la masse par les hauteurs auxquelles cette force peut élever un corps pesant : or, ces hauteurs sont comme les carrés des vitesses. Sur ce principe , il prétendait établir une nouvelle dymatique , ou science des forces ^ et il soutenait que de celui de Descartes s'ensuivait la possibilité du mouvement perpétuel artificiel , ou d'un effet plus grand que sa cause ; conséquence qui ne peut se digérer ni en mécanique , ni en métaphysique.
Il fut fort attaqué par les cartésiens , surtout par l'abbé Catelan et Papin. Il répondit avec vigueur : cependant il ne paraît pas que son sentiment ait prévalu ^ la matière est demeurée sans force , du moins active , et l'entéléchie sans applicati<m et sans usage. Si l^eibnitz ne l'a pas rétablie , il n'y a guère d'apparence qu'elle se relève jamais.
Il avait encore sur la physique générale une pensée parlicu-
lière et contraire à celle de Descartes. Il croyait que les causes finales pouvaient quelquefois être employées ; par exemple , que le rapport des sinus d'incidence et de réfraction était constant, parce que Dieu voulait qu'un rayon qui doit se détourner, allât d'un point à un autre par deux chemins , qui , pris ensemble, loi fissent employer moins de temps que tous les autres chemins possibles; ce qui est plus conforme k la souveraine sagesse. La puissance de Dieu a fait tout ce qui peut être de plus grand , et sa sagesse tout ce qui peut être de mieux ou de meilleur. L'univers n'est que le résultat total , la combinaison perpétuelle , le mélange intime de ce plus grand et de ce meilleur, et on no peut le connaître qu'en connaissant les deux prt' semble. Cette idée , qui est certainement grande et noble , et digne de l'objet, demanderait dans l'application une extrême dextérité , et des ménagemens infinis. Ce qui appartient à la sagesse du créateur , semble être encore plus au-dessus de notre faible portée , que ce qui appartient à sa puissance.
Il serait inutile de dire que Leibnitz était un mathématicien du premier ordre ; c'est par-là qu'il est le plus généralement connu. Son nom est à la tête des plus sublimes problêmes qui aient été résolus de nos jours , et il est mêlé dans tout ce que la géométrie moderne a fait de plus grand , de plus difficile et de plus important. Les actes de Leipsick , les journaux des savans , nos histoires sont pleines de lui en tant que géomètre. Il n'a publié aucun corps d'ouvrage de mathématique ; mais seulement quantité de morceaux détachés , dont il aurait fait des livres s'il avait voulu , et dont l'esprit et les vues ont servi à beaucoup de livres. Il disait qu'il aimait à voir croître dans les jardins d'autrui des plantes dont il avait fourni les graines. Ces graines sont souvent plus à estimer que les plantes mêmes : Tart de découvrir en mathématique est plus précieux que la plupart des choses qu'on découvre.
L'histoire du calcul différentiel ou des infiniment petits, suffira pour faire voir quel était son génie. On sait que cette découverte porte nos connaissances jusque dans l'infini , et presque au*^elà des bornes prescrites à l'esprit humain, du moins infiniment au-delà de celles oii était renfermée l'ancienne géométrie. C'est une science toute nouvelle née de nos jours, très-étendue , trèssubtile et très-sûre. En 1684 9 Leibnitz donna dans les actes de Leipsick les règles du calcul différentiel; mais il en cacha les démonstrations. Les illustres frères BernouUi les trouvèrent , quoique fort difficiles à découvrir, et s'exercèrent dans ce calcul avec un succès surprenant. Les solutions les plus élevées , les plus hardies et les plus inespérées , naissaient sons leurs pas.
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En 1687 , parut l'admirable livre de Newton , éUê prindpn nuUhémaUquea de la phUoaophit naturelle y qui était presque entièrement fondé sur ce même ctalcul ; de sorte que Ton crut communément que Leibnitz et lui l'avaient trouvé , chacun de leur c6té , par la conformité de leurs grandes lumières.
Ce qui aidait encore à cette opinion , c'est qu'ils ne se reâ^ contraient que sur le fond des choses ) ils leur donnaient des noms différens , et se servaient de différens caractères dans leur calcul. Ce que Newton appelait fluxions , Leibnitz l'appelait différences \ et le caractère par lequel Leibnitz marquait l'infrniuient petit , était beaucoup plus commode et d'un plus grand usage que celui de Newton. Aussi ce nouveau calcul siyant été avidement reçu par toutes les nations savantes , les noms et let caractères de Leibnits ont prévalu partout , hormis en Angleterre. Cela même faisait quefqne effet en faveur de Leibniti^ et eût accoutumé insensiblement les géomètres à le regarder comme seul ou principal inventeur.
Cependant ces deux grands hommes , sans se tien disputer ^ jouissaient du glorieux spectacle des progrès qu'on leur detait : miais cette paix fut enJîn troublée. En 1699, Fatîo ayant dit dans son écrit sur la ligne de la plus courte descente , qu'il était obligé de reconnaître Newton pour le premier inventeur du cal- 4:ul différentiel , et de plusieurs années le premier ; et qu'il laissait à îuger si Leibnitz , second inventeur , avait pris quelque chose de lui : cette distinction si nette de premier et de second inventeur , et ce soupçon qu'on insinuait , excitèrent une contestation entre Leibnitz , soutenu des journalistes de Leipsick , et les géomètres anglais déclarés pour Newton , qui ne paraissait point sur la scène. Sa gloire était devenue celle de la nation , et ses partisans n'étaient que de bons citoyens qu'il nV vait pas besoin d'animer. Les écrits se sont succédés lentement de part et d'autre , peut-être à cause de Téloignement des lieux : mais la contestation ne laissait pas de s'échauffer toujours; et enfin elle vint au point qu'en 171 1 Leibnitz se plaignit à la société royale de ce que Keill l'accusait d'avoir donné sous d'antres noms et d'autres caractères le calcul des fluxions inventé par Newton. Il soutenait que personne ne savait mieux qne Newton qu'il ne lui avait rien dérobé ; et il demandait que Keill désavouât publiquement le mauvais sens que pouvaient avoir ses paroles.
La société établie juge du procès , nomma des conmiissaires pour exaniiner toutes les anciennes lettres des savans mathématiciens qne l'on pouvait retrouver , et qui regardaient cette matière, n y en avait des deux partis. Après cet examen , les commissaires trouvèrent qu'il b^ paraissait pal que Leibnitz
eât rien connu du câkal dîiférentiel ou des infiniment petits , avant nne lettre de Newton ^rite en 1673 , qui lui avait été tûfojée à Parti , et oii la méthode des fluxions était iisseE ez*pliquée pour donner tontes les ouvert ares nécessaires a un hohinie aussi intelligent j que même Newton ayait inventé sa méthode avant 1669 , et par conséquent quinte ans avant que Leibnits n'eût rien donné sur ce sujet dans les actes de LeipsicV : et de Ik ili concluaient que Reill n'avait nullement calomnié Leihnitz.
La société a fait imprimer ce jugement avec toutes les pièces qui j appartenaient sous le titre de co/nnêrcium epistolicum ds ûnalyêi prômotà , 1712. On l'a distribué par toute l'Europe; et rien ne fait plus d'honneur au système des tnISniment petits , que cette jalousie de s'en assurer la découverte , dont toute une nation si savante est possédée ; car , encore une foi» , Newton n'a point paru ^ soit qu'il se soit reposé de sa gloire sur des compatriotes assez viCi , soit comme on le peut croire d'un aussi grand homme , qu'il soit supérieur à cette gloire même.
Leihnitz ou ses omis n'ont pas pu avoir la même indifférence; il était accusé d'un vol , et tout le eommereium epiakdicum , ou le dit nettement , ou l'insinue. Il est vrai que ce vol ne peut SToir été que très subtil , et qu'il ne faudrait pas d'autre preuve â^nn grand génie que de l'avoir fait : mais enfin il faut mieux ne ravoir pas fait 4 et par rapport au génie , et par rapport aux mœurs.
Après que le jugement d'Angleterre fut public , il parut un écrit d'ane seule feuille volante , du 29 juillet 1 713. Il est pour LeibnitE , qui étant alors à Vienne , ignorait ce qui se passait, n est très-vif, et soutient hardiment que le calcul des fluxions !»'> point précédé celui des difierences , et insinue même qu'il pourrait en être né.
Le détail des preuves de part et d'autre serait trop long , et ne pourrait même être entendu sans un commentah*e infiniment plus long , qui entrerait dans la plus profonde géométrie.
Leihnitz avait commencé à travailler à un eommereium ma' ihematicum y qu'il devait opposer & celui d'Angleterre. Ainsi , quoique la société royale puisse avoir bien jugé sur les pièces qu'elle avait , elle ne les avait donc pas toutes ; et jusqu'à ce ^'on ait vu celles de Leihnitz , l'équité veut que l'on suspende •on jugement.
En général , il faut des preuves d'une extrême évidence pour
convaincre un homme tel que lui d'être plagiaire le moins du
monde \ car <^t là toute la question. Newton est certainement
inventeur , et sa gloire est en sAreté.
L«s gens riches ne dérobent pas ) et combien Leihnitz l'était-il ?
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^ Il ft blâmé Descartes de n'avoir fait honneur ni à Kepler d(f la cause de la pesanteur tirée des forces centrifuges , et de k découverte de l'égalité des angles d'incidence et de réflexion, ni à Soellius du rapport constant des sinus des angles d'incidence et de réfraction : petits artifices , dit-il , qui lui ontfaU perdre beaucoup de véritable gloire auprès de ceux qui ^y coq* luÙHsent. Aurait*il négligé cette gloire qu'il connaissait si bien? Il n'avait qu'à dire d'abord ce qu'il devait à Newton \ il lui en restait encore ;ine fort grande sur le fond du sujet ^ et il y gagnait de plus celle de l'aveu.
Ce que nous supposons qu'il eût fait dans cette occasion , il l'a fait dans une autre. L'un des BernouUi ayant voulu conjecturer quelle était l'histoire de ses méditations mathématiques, il Texpose naïvement dans le mois de septembre 1(391 des actes de Leipsick. 11 dit qu'il était encore entièrement neuf dans la profonde géométine étant à Paris en 1672 ; qu'il y con* nut l'illustre Huyghens , qui était , après Galilée et Descartes, celui à qui il devait le plus en ces matières \ que la lecture de son livre df horologio oscillatorio ^y jointe à celle des ouvrages de Pascal et de Grégoire de Saint-Vincent, lui ouvrit tout d'un coup l'esprit , et lui donna des vues qui Tétonnèrent lui-même , et tous ceux qui savaient combien il était encore neuf ^ qu'aussitôt il s'offrit à lui un grand nombre de théorèmes , qui n'étaient que des corollaires d'une méthode nouvelle , .et dont il trouva depuis une partie dans les ouvrages de Grégory , de Barrou , et de quelques autres ; qu'enfin il avait pénétré jusqu'à des sources plus éloignées et plus fécondes , et avait soumis à l'analyse ce qui ne l'avait jamais été. C'est son calcul dont il parle. Pourquoi dans cette histoire , qui parait si sincère et si exempte de vanité, n'aurait-il pas donné place à Newton? Il est plus naturel de croire que ce qu'il pouvait avoir vu de lui en 1672 , il ne l'avait pas entendu aussi finement, qu'il en est accusé , puisqu'il n'était pas encore grand géomètre.
Dans la théorie du mouvement abstrait qu'il dédia à l'aca^ demie en 167 1 , et avant que d'avoir encore rien vu de Newton , il pose déjà des infiniment petits plus grands les uns que les autres. C'est là une des clefs du système ; et ce principe ne pouvait guère demeurer stérile entre ses mains.
Quand le calcul de Leibnitz parut en 1684 , il ne fut point réclamé. Ne^vton ne le revendiqua point dans son beau livre , qui parut en 1687. ^^ ^*^ ^^^^ i{v^ï\ a la générosité de ne le revendiquer pas non plus à présent : mais ses anais , plus zélés que lui pour ses intérêts , auraient pu agir en sa place , connue ils agissent aujourd'hui. Dans to'us les actes de Leijtsick, Leib-
nîu est en une possession paisible et non interrompue de Finvention du calcul différentiel. Il y déclare même que les Bei^ nouUi l'avaient si heureusemient cultivé 9 qu'il leur appartenait autant qu'à lui. C'est là un acte dç propriété , et en quelque sorte de souveraineté .
On ne sent aucune jalousie dans Leibnitz. Il excite tout le monde à travailler; il se fait des concurrens , s'il peut; il ne donne point de ces louanges bassement circonspectes, qui craignent d'en trop dire ; il se plait au mérite d'autrui : tout cela n'est pas d'un plagiaire. Il n'a* jamais été soupçonné de l'être en aucune autre occasion ; il se serait donc démenti cette seule fois , et aurait imité le héros de Machiavel , qui est exactement vertueux Jusqu'à ce qu'il s'agisse d'une couronne. La beauté du système des infiniment petits justifie cette comparaison.
Enfin , il s'en est remis avec une grande confiance au témoignage de Newton, et au jugement de la société royale. L'aurait-il osé?
Ce ne sont là que de simples présomptions , qui devront toujours céder à de véritables preuves. Il n'appartient pas à un historien de décider , et encore moins à moi. Atticus se serait ' bien gardé de prendre parti entre ce César et ce Pompée.
U ne faut pas dissimuler ici une chose asseï singulière. Si Leibnkz n'est pas de son côté , aussi-bien que Newton , l'inventeur du système des infiniment petits , il s'en faut infiniment peu. Il a connu cette infinité d'ordres d'infiniment petits toujonn infiniment plus petits les uns que les autres , et cela dans la rigueur géométrique ; et les plus grands géomètres ont adopté cette idée dans toute cette rigueur. Il semble cependant <)u*il en ait ensuite été efiîrayé lui-même , et qu'il ait cru que ces différens ordres d'infiniment petits n'étaient que des grandeors incomparables , à cause de leur extrême inégalité , comme le seraient un grain de sable et le globe de la terre , la terre et la sphère qui comprend les planètes « etc. Or , ce ne serait U qu'une grande inégalité , mais non pas infinie , telle qu'on Vêublit dans ce système. Aussi ceux mêmes qui l'ont pris de lui , n'ont-ils pas pris cet adoucissement qui gâterait tout. Un architecte a fait un bâtiment si hardi , qu'il n'ose lui-même y loger } et il se trouve des gens qui se fient plus que lai à sa solidité , qui y logent sans crainte , et , qui plus est , sans accident. Mais peut-être l'adoucissement n'était-il qu'nne condescendance pour ceux dont l'imagination se serait révoltée. S'il faut tempérer la vérité en géométrie , que sera-ce en d'autres matières ?
U avait entrepris nn grand ouvrage de la science de l'infini. I. 16