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C'était toute la plus sublime géométrie , le calcul intégral joint au différentiel. Apparemment il y fixait ses idées sur la nature de l'infini et sur ses différens ordres ; mais quand même il serait possible qu'il n'eût pas pris le meilleur parti bien détermi* nément , on eût préféré les lumières qu'on tenait de lui k son autorité. C'est une perte considérable pour les mathématiques , que cet ouvrage n'ait pas été fini. Il est vrai que le plusdif* fîcile paraît fait 5 il a ouvert les grandes routes , mais il pouvait encore ou y servir de guide, ou en ouvrir de nouvelles.
De cette haute théorie , il descendait souvent k la pratique , Dti son amour pour le bien public le ramenait. II avait songé à rendre les voitures et les carrosses plus légers et plus commodes } et de là un docteur qui se preuait à lui de n'avoir pas eu une pension du duc d'Hanovre , prit occasion de lui imputer dans un écrit public , qu'il avait eu dessein de construire un charriot qui aurait fait en vingt-quatre heures le voyage de Hanovre à Amsterdam : plaisanterie mal entendue , puisqu'elle ne peut tourner qu'à la gloire de celui qu'on attaque , pouna qu'il ne soit pas absolument insensé.
' Il avait proposé un moulin k vent pour épuiser l'eau des mines les plus profondes , et avait beaucoup travaillé k cette machine , mais les ouvriers eurent leurs raisons pour en traverser le succès par toutes sortes d'artifices. Ils furent plus habiles que lui , et remportèrent.
On doit mettre au rang des inventions plus curieuses qu'utiles, une machine arithmétique dif^rente de celle de Pascal , à laquelle il a travaillé toute ta vie k diverses reprises. Il ne l'a en* tiërement achevée que peu de temps avant sa mort , et il y a extrêmement dépensé.
Il était métaphysicieti , et c'était une chose presque impossible qu'il ne le fût pas ; il avait l'esprit trop uni\'ersel. Je n'entends pas seulement universel , parce qu'il allait à tout , mais encore parce qu'il saisissait dans tout les principes les plus élevés et les plus généraux 5 ce qui est le caractère de la métaphysique. 11 avait projeté d'en faire une toute nouvelle , et il en a répanda çk et là difiërens morceaux selon sa coutume.
Ses grands principes étaient , que rien n'existe ou ne se f^it sans une raison suffisante ; que 4es changemens ne se font point brusquement et par «auts , mais par degrés et par nuances , comme ^ans des suites de nombres ou dans des courbes ; que dans tout l*univers , comme nous l'avons déjà dit , un meilleur est mêlé paitout avec un plus grand , oti , ce qui revient au même , les lois de convenance avec les lois nécessaires oa géométriques. Ces principes «i noUes et si spécieux ne $ont pas aisés
à appliquer ; car dès qu'on est hors du nécessaire rigoureux et akiola 9 qui n'est pas bien commun en métaphysique , le suffi<^ sant , le convenable , un degré ou un saut , tout cela pourrait bien être un peu arbitraire ; et il faut prendre garde que ce ne soit le besoin du système qui décide.
Sa manière d'expliquer l'union de l'ame et du corps par une harmome prééiabUe y a été quelque chose d'impreVu et d'ines* péré sor une matière ou la philosophie semblait avoir fait ses derniers ëffi>rts. Les philosophes aussi-bien que le peuple avaient cru que l'âme et le corps agissaient réellement et physiquement l'un sur l'autre. Descartes vint , qui prouva que leur nature ne permettait point cette sorte ^e communication véritable , e( qu'ils n'en pouvaient avoijr -qu'une apparente , dont Dieu était le médiateur. On croyait qu'il n'y avait que ces deux systèmes possibles 5 Leibnitz en imagina un troisième. Une âme doit avoir par elle-même une certaine suite de pensées , de désirs , de vo? Jontés. Un corps , qui n'est qu'une machine , doit avoir par loi^oiâme une certaine suite de mouvemens , qui seront déternûaéi par la combinaison de sa disposition machinale avec les impressions des corps extérieurs. S'il se trouve une âme et ui)l corps tels que toute la suite d^s volontés de l'âme d'une part, e( 3e Tantre toute la suite des mouvemens du corps , se répondent ^uctement ; et que dans l'instant y par exemple , que l'âmç voudra aller dans un lieu , les deux pieds du corps se meuvent nuchinalement de ce côté-là , cette âme et ce corps auront un rapport , non par une action réelle de l'un sur l'autre > mais par la correspondance perpétuelle des actions séparées de l'un et de l'autre. Dieu aura mis ensemble l'âme et le corps qui «raient entre eux cette correspondance antérieure à leur union , •cette harmonie, préUahUe. Et il en faut dire autant de tout ce ^u'il y a jamais eu , et de tout ce qu'il y aura jamais d'âmes et de corps unis.
Ce système donne une merveilleuse idée de l'intelligence iur ^uie du créateur ; mais peut-être cela même le rend-il trop su- Uime pour nous. Il a toujours pleinement contenté son auteur } cependant il n'a pas fiât jusqu'ici, et il ne parait pas devoir faire la même fortune que celui de Descartes. Si tous )es deux succombaient aux objections , il faudrait, ce qui serait bien pénible pour les philosophes , qu'ils renonçassent à se tourmenter avantage sur l'union de l'âme et du corps. Descartes et Leibnitc 'Q iostifieraient de n'en plus chercher ie secret.
leibnitz avait encore sur la métaphysique beaucoup d'autres Pensées particulières. Il croyait, par exemple , qu'il y a partout des substances simples , qu'il appelais monatUs ou unités , qui
«ont les vies , les âmes , les esprits qui peuvent dire moi ; ipi , selon le lieu ou elles sont , reçoivent des impressions de tout runiyers ; mais confuses , à cause de leur multitude ; ou <pii , pour employer à peu près ses propres termes , sont des miroîn sur lesquels tout l'univers rayonne selon qu'ils lui sont exposés. Par-là il expliquait les perceptions. Une monade est d'autant plus parfaite , qu'elle a des perceptions plus distinctes. Les monades , qui sont des âmes humaines , ne sont pas seulement des miroirs de l'univers des créatures , mais des miroirs ou images de Dieu même ; et comme en vertu de la raison et des vérités étemelles , elles entrent en une espèce de société , avec lui , eWti deviennent membres de la cité' de Dieu. Mais c'est faire tort à ces sortes d'idées* , que d'en détacher quelques-unes de tout le système , et d'en rompre le précieux enchaînement qui les éclaircit et les fortifie. Ainsi nous n'en dirons pas davantage ; et peut-être ce peu que nous avons dit est-il de trop , parce qu il n'est pas le tout.
On trouvera un assez grand détail de la métaphysique àt Leibnitz dans un livre imprimé à Londres en 1717. C'est une dispute conmiencée en 1715 entre lui et le fameux Clarke, et qui n'a été' terminée que par la mort de Leibnitz. H s'agit entre eux de l'espace et du temps , du vide et des atomes , du naturel et du surnaturel , de la liberté , etc. Car heureusement pour le public , la contestation en s'échaiiffant venait toujours à embrasser plus de terrein. Les deux savans adversaires devenaient plus forts à proportion l'un de l'autre , et les spectateurs qu'on accuse d'être cruels seront fort excusables de regretter que ce combat soit sitôt fini : on eût vu le bout àe$ matières , ou qu'elles n'ont point de bout.
Enfin , pour terminer le détail des qualités acquises de Leibnitz , il était théologien , non pas seulement en tant que philosophe ou métaphysicien , mais théologien dans le sens étroit ; il entendait les différentes parties de la théologie chrétienne , que les simples philosophes ignorent communément i fond 5 il avait beaucoup lu et les pères et les scolastiques.
En 1671 , Année oiiil donna les deux théories du mouvenoent abstrait et concret, il répondit aussi à un savant socinien , petitfils de Socin , nommé Wissowatius , qui avait employé contre la trinité la dialectique subtile dont cette secte se pique , et qu'il avait apprise presque avec la langue de sa nourrice. Leibnitz fit voir dans un écrit intitulé : Sacrosancia irinitas per noua in-' venta logica defenaa , que la logique ordinaire a de grandes défectuosités ; qu'en la suivant , son adversaire pouvait avoir eu quelques avantages : mais que si on la réformait , il les
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perdait tons ; et qae par consëqpient la véritable logique était favor^le à la foi des orthodoxes.
On était si persuadé de sa capacité en théologie , que y comme on avait proposé vers le commencement de ce siècle un mariage entre un grand prince catholique et une princesse luthérienne , il fut appelé aux conférences qui se tinrent sur les moyens de se concilier à l'égard de la religion. Il n'en résulta rien , sinon que LeibnitK admira la fermeté de la princesse.
Le savant évéque de Salisbury, Burnet, ayant eu sur la réunion de l'élis* anglicane avec la luthérienne, des vues qui avaient été fort goûtées par des théologiens de la confession d'Angsbonrg , Leibnitz fit voir que cet évéque , tout habile qu'il était , n'avait pas tout-à-fait bien pris le nœud de cette controverse , et l'on prétend que l'évéque en convint. On sait assez, qu'il s'agit là des dernières finesses de l'art , et qu'il faut être véritablement théologien , même pour s'y méprendre.
II parut ici en 16^2 un livre intitulé : Delà tolérance des reli-" gions. Leibnitz la soutenait contre feu Polisson , devenu ayec saccès théologien et controversiste. Ils disputaient par lettres , et ayec une politesse exemplaire. Le caractère naturel de Leibnitz le portait à celte tolérance , que les esprits doux souhaiteraient ^ établir } mais dont , après cela , ils auraient assez de peine à marquer les bornes , et à prévenir les mauvais efièts. Malgré la grande estime qu'on avait pour lui , on imprima tous ses raisonnemens avec privilège , tant on se fiait aux réponses de Pelisson.
Le plus grand ouvrage de Leibnitz , qui se rapporte à la théologie, est sa Tkéodicée ^ imprimée en 17 10. On connaît ^ssez les difficultés que Bayle avait proposées sur l'origine du mal , soit physique , soit moral. Leibnitz qui craignit l'impression qu'elles pouvaient faire sur quantité d'esprits , entreprit d'y répondre.
U commence par mettre dans le ciel Bayle , * qui était mort. Celai dont il voulait détruire les dangereux raisonnemens il lui applique ces vers de "Virgile :
Ctuididus intueti miratur Umen olympi,
Sub pedibusgue videt nubes et ndera Daphnis.
n dît que Bayle voit présentement le vrai dans sa source y charité rare parmi les théologiens , à qui il est fort familier de damner leurs adversaires.
Voici le gros du système. Dieu voit une infinité de mondes «m univers possibles , qui tous prétendent à l'existence. Celui en qui la combinaison du bien métaphysique , physique et
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moral , avec les maux opposes , Tait an meilleur , semblable aut plu8 grands géométriques , est préféré : de là le mal quelconque permis , et non pas voulu. Dans cet univers , qui a mérité U préférence , sont comprises les douleurs et les mauvaises actions des hommes ; mais dans le moindre nombre , et avec les snitcs les plus avantageuses qu*il soit possible.
Cela se fait encore mieux sentir par une idée' philosophique,
théologique et poétique tout ensemble. II y a un dialogue de
Laurent Valla, où cet^auteur feint que Settus, fils deTarqnin-
le-Superbe , va consulter Apollon à Delphes sur sa destinée.
. Apollon lui prédit qu'il violera Lucrèce.
Sextus se plaint de la prédiction. Apollon répond qnê ce n'est pas sa faute , qu'il n'est que devin 3 que Jupiter a tout réglé ; et que c'est à lui qu'il faut se plaindre. Là finit le dialogue , ou l'on voit que Valla sauve la prescience de Dieu aux dépens de sa bonté : mais ce n'est pas là comme Leibnitz l'entend ; il continue , selon son système , la fiction de Valla. Sextus va à Dodone se plaindre à Jupiter du crime auquel il est destiné. Jupiter lai répond qu'il n'a qu'à ne point aller à Rome : mais Sextus déclare nettement qu'il ne peut renoncer à l'espérance d'être roi , et s^tn va. Apres son départ le grand-prétre Théodore demande à Jupiter pourquoi il n'a pas donné une autre volonté à Sextus. Jupiter envoie Théodore à Athènes consulter Minerve. Elle lui montre le palais des destinées,, oii sont les tableaux de tous les Qniycrs possibles ^ depuis le pire jusqu'au meilleur. Théodore voit dans le meilleur le crime de Sextus , d'oii naît la liberté de Rome , on gouvernement fécond en vertus ; un empire utile à une grande partie du genre humain , etc. Théodore n'a plus rien à dire.
La Théodicée seule suffirait pour représenter Leibnite. Une lecture immense, des anecdotes curieuses sur les livres ou les personnes , beaucoup d'équité et même de faveur pour tous les auteurs cités , fût-ce en les combattant, des vues sublimes et lumineuses , des raisonnemens au fond desquels on sent toujours l'esprit géométrique , un style oii la force domine , et oii cependant sont admis les agrémens d'une imagination heureuse.
Nous devrions présentement avoir épuisé Leibnitz ; il ne Test pourtant pas encore , non parce que nous avons passé sous silence un trës-grand nombre de choses particulières qui auraient peutêtre suffi pour l'éloge d'un autre , mais parce qu'il en reste une d'un genre tout diffét*ent : c'cdt le projet qu'il avait conçu d'une langue philosophique et universelle. Wiliins , évêque de Chester, et Dalgarme, y avaient travaillé : mais dès le temps qu'il était en Angleterre, il avait dit à Boyle et d'Oldenbourg, qu'il ne croyait pas que ces grands hommes eussent encore frappé au but«
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Us pouyAÎent bien faire que des^nations qui ne s'entendaient pas, eussent aisément commerce : mais ils n'avaient pas attrapé le» véritables caractères réeh , qui étaient l'instrument le plus fin dont l'esprit humain se pût servir ^ et qui devaient extrêmement faciliter elle raisonnement , et la mémoire , et l'invention des cboses. Ils devaient ressembler, autant qu'il était possible , aux caractères d algèbre, qui en effet sont très-simples et très -expressifs , qui n*ont jamais ni superfluité , ni équivoque, et dont toutes les variétés sont raisonnées. Il a parlé en quelque endroit d'un alphabet deg pensées humaines qu'il méditait. Selon toutes les apparences , cet alphabet avait rapport à sa Langue universelle. Après l'avoir trouvée, il eîit encore fallu , quelque commode et quelque utile qu'elle eut été, trouver l'art de persuader aux différens peuples de s'en servir ; et ce n'eût pas été là le moins difficile. Ils ne s'accordent qu'à n'entendre point leurs intérêts communs.
Jusqu'ici nous n'avons vu que la vie savante de Leibnits , ses talens, ses ouvrages, ses projets : il re»te le détail des événemens desa vie particulièr.e.
n était dans la société secrète des chymistes de Nuremberg , lorsqu'il rencontra par hasard à la table de l'hâtellerie oii il mangeait, le baron de Boinebourg , ministre de l'électeur de Mayence Jean-Philippe. Ce seigneur s'aperçut promptement du mérite d'un jeune homme encore inconnu : il lui fit refuser des offres considérables que lui faisait le comte Palatin , pour récompense du livre de George Ylicovius } et voulut absolument l'attacher à son maître , et à lui. En 1668 , l'électeur de Mayence le fit conseiller de la chambre de révision de sa chancellerie.
M. de Boinebourg avait des relations à la cour de France ; et de plus , il avait envoyé son fils à Paris pour y faire ses études et tes exercices. Il engagea Leibnitz à y aller aussi en 1672 , tant par rapport aux affaires qu'à la conduite du jeune Konmie. M. de Boinebourg-étant mort en 1673 , il passa en Angleterre , oii , peu de temps après , il apprit aussi la mort de l'électeur de Mayence , qui renversait les commencemens de sa fortune. Mais le duc de Brunswick-Lunebourg se hâta de se saisir de lui pendant qu'il était vacant : il lui écrivit une lettre très-honorable , et trèspropre à lui faire sentir qn'il était bien connu ^ ce qui est le plus doux et le plus rare plaisir des gens de mérite. Il reçut avec toute la joie et toute la reconnaissance qu'il devait, la place de conseiller et une pension qui lui étaient offertes.
Cependant il ne partit pas ^ur-le-champ pour l'Allemagne. Il obtint permission de retourner encore à Paris , qu'il n'avait pas épuisé à son premier voyage. De là il repassa en Angleterre , oli il fit peu de séjour j et enfin se rendit en 1676 auprès àu^ duc Jean-
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Frédéric. Il y eut une considération qui appartiendrait autant et peut-être plus à l'éloge de ce prince qu'à celui de Leibnitz.
Trois ans après , il perdit ce grand protecteur , auquel succéda Je duc Ernest- Auguste , alors évéque d'Osnabruck. li passa à ce nouveau uiaitre , qui ne le connut pas moins bien. Ce fut sur ses vues et par ses ordres qu'il s'engagea k l'histoire de Brunswick , et en 1687 il commença les voyages qui y avaient rapport. L'électeur Ernest-Auguste le fit en i6g6 son conseiller privé de justice. On ne croit point en Allemagne que les savans soient incapables des charges.
En 1699, ^' ^"^ ™^' ^ ^^ ^^^ ^^^ associés étrangers de cette académie. Il n'avait tenu qu'à lui d'y avoir place beaucoup plus tôt, et à titre de pensionnaire. Pendant qu'il était à Paris, on voulut l'y fixer fort avantageusement , pourvu qu'il se fit catholique : mais tout tolérant qu'il était , il rejeta absolument cette condition.
Comme il avait une extrême passion pour les sciences , il voulut leur être utile , non-seulement par ses découvertes , mais par la grande considération oii il était. 11 inspira à l'électeur de Brandebourg le dessein d'établir une académie des sciences à Berlin; ce qui fut entièrement fini en 1700 sur le plan qu'il avait donné. L'année suivante , cet électeur fut déclaré roi de Prusse. Le nouveau royaume et la nouvelle académie prirent naissance presque en même temps. Cette compagnie , selon le génie de son fondateur , embrassait , outre la physique et les mathéinatiques , l'histoire sacrée et profatie, et toute l'antiquité. 11 en fut fait président perpétuel , et il n'y eut point de jaloux.
En 17T0 , parut un volume de l'académie de Berlin , sons le titre de miscellanea berolinemia.
Là , Leibnitz garait en divers endroits sous presque toutes ses différentes formes , d'historien , d'antiquaire , d'étymologiste , de physicien , de mathématicien : on y peut ajouter celle d'orateur à cause d'une fort belle épître dédicatoire adressée au roi de Prusse. Il n'y manque que celle de jurisconsulte et de théologien, dont la constitution de son académie ne lui permettait pas de se revêtir.
Il avait les mêmes vues pour les états de l'électeur de Saxe , roi de Pologne, et il voulait établir à Dresde une académie qui eût correspondance avec celle de . Berlin : mais les troubles de Pologne lui ôtèrent toute espérance de succès.
En récompense, il s'ouvrit à lui en 1 7 1 1 un champ plus vaste, et qui n'avait point été cultivé. Le czar , qui a conçu la plus grande et la plus noble pensée qui puisse tomber dans l'esprit d'un souverain , celle de tirer ses peuples de la barbarie^ et d'introduire chez
eux les sciences et les arts , alla à Torgan pour le mariage du prince son ùh aîné avec la princesse Charlotte-Christine , et y vit et consulta beaucoup Leibnitz sur son pfojet. Le sage était precisément tel que le monarque méritait de le trouver.
Le czar fit k Leibnitz un magnifique présent , et lui donna le titre de son conseiller privé de justice , avec une pension considérable. Mais , ce qui est encore plus glorieux pour lui , l'histoire de l'établissement des sciences en Moscovie ne pourra jamais l'oublier , et son nom y marchera à la suite de celui du aar. C'est un honneur rare pour un sage moderne , qu'une occasion d'être législateur de barbares. Ceux qui l'ont été dans le» premiers temps, sont ces chantres miraculeux qui attiraient les rochers , et bâtissaient des villes avec la lyre ; «t Leîbnitx eût été travesti par la fable en Orphée ou en Amphion.
U n'y a pointée prospérité continue. Le roi de Prusse mourut en 1713 , et le goût du roi , son successeur, entièrement déclare ponr la guerre , menaçait l'académie de Berlin d'une chute prochaine. Leibnitz songea à procurer aux sciences un siège plus assuré, et se tourna du côté de la cour impériale. Il y trouva le prince Eugène , qui , pour être un si grand général , et fameux par tant de victoires , n'en aimait pas moins les sciences, et qui favorisa de tout son pouvoir le dessein de Leibnitz. Mais la peste, survenue à Vienne , rendit inutiles tous les mouvemens qu'il s'était donnés pour y former une académie. Il n'eut qu'une assez grosse pension de l'empereur , avec des offres très-avantageuses , s'il voulait demeurer dans sa cour. Dès le temps du couronnement de ce prince , il avait déjà eu le titre de conseiller auliqne.
U était encore à Vienne en 1714 , lorsque la reine Anne mourut , à laquelle succéda l'électeur d'Hanovre , qui réunissait sous sa domination un électorat , et les trois royaumes de la Grande-Bretagne, Leibnitz et Newton. Leibnitz se rendit à Hanovre x mais il n'y trouva plus le roi , et il n'était plus d'âge i le suivre jusqu'en Angleterre. Il lui marqua son zèle plus utilement par des réponses qu'il fit à quelques libelles anglais publiés contre sa majesté.
Le roi d'Angleterre repassa en Allemagne , oii Leibnitz eut enfin la joie de le voir roi. Depuis ce temps sa santé baissa toujours ) il était sujet à la goutte , dont les attaques devenaient plus fréquentes. Elle lui gagna les épaules : on croit qu'une certaine tisane particulière qu'il prit dans un grand accès , et qui ne passa point , lui causa les convulsions et les douleurs exce»' sives dont il mourut en une heure le 14 novembre 17 19. Dans les derniers momens qu'il put parler , il raisonnait sur la manière
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dont le faméui Furtenback avait changé la moitié d'un don de fer en or.
Le savant Eckard , qui avait vécu dix-neuf ans avec Ini , qui l'avait aidé dans tous ses travaux historiques , et que le roi d'Angleterre a choisi en dernier lieu pour être historiographe de sa maison , et son bibliothécaire k Hanovre ;, prit soin de lui faire une sépulture trës-honorable , on plutôt une pompe funèbre. Toute la cour y fut invitée , et personne n'y parut. Eckard dit qu'il en fut étonné } cependant les courtisans ne firent que ce qu'ils devaient : le mort ne laissait après lui personne qu'ils eussent à considérer , et ils n'eussent rendu ce dernier devoir qu'au tnérite.
Leibnitz ne s'était point marié ; il y avait pensé à l'âge ^e cinquante ans : mais la personne qu'il avait en vue voulut avoir le temps de faire ses réflexions. Cela donna à Leibnitz le loisir de faire aussi les 'siennes , et il ne se maria point.
Il était d'une forte complexion. Il n'avait guère en de maladies , excepté quelques vertiges dont il était quelquefois incommodé , et la goutte. Il mangeait beaucoup et buvait peu , quand on ne le forçait pas ; et jamais de vin sans eau. Chez loi il était absolument le maître , car il y mangeait toujours seul. Il ne réglait pas ses repas à de certaines heures , mais selon ses études. Il n'avait point de ménage , et envoyait quérir chez un traiteur la première chose trouvée. Depuis qu'il avait la goutte , il ne dînait que d'un peu de lait ; mais il faisait un grand souper , sur lequel il se couchait à une heure ou deux après minuit. Souvent il ne dormait qu'assis sur une chaise , et ne s'en réveillait pas moins frais à sept ou huit heures du matin. Il étudiait de suite , et il a été des mois entiers sans quitter le siège } pratique fort propre à avancer beaucoup un travail , mais fort malsaine. Aussi croit-on qu'elle lui attira une fluxion sur la jambe drofte, avec un ulcère ouvert. Il y voulut remédier , à sa manière , car il consultait peu lei médecins ; il vint & ne pouvoir presque plus marcher , ni quitter le lit.
Il faisait des extraits de tout ce qu'il lisait , et y ajoutait ses réflexions , après quoi il mettait tout cela k part , et ne le regardait plus. Sa mémoire , qui était admirable , ne se déchargeait point, comme à l'ordinaire , des choses qui étaient écrites ; mai.^ seulement l'écriture avait été nécessaire pour les y graver à jamais. Il était toujours prêt à répondre sur toutes sortes de matières , et le roi d'Angleterre l'appelait son dictionnaire vit^cmi*
Il s'entretenaitJFolon tiers avec toutes sortes de personnes, gens de coiir , artisans , laboureurs , soldats. Il n'y a guère d'ignorant qni ne puisse apprendre quelque chose au plus savant homme
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èa monde ; et en tont cas le savant s'instrnît encore , qnand il sait bien considérer l'ignorant. Il s'entretenait même souvent avec les dames , et ne comptait point pour perdu le temps qu'il donnait à leur conversation. Il se dépouillait parfaitement avec files du caractère de savant et de philosophe ; caractère cependant presque indélébile j et dont elles aperçoivent bien finement et avec bien du dégoût les traces les plus légères. Cette facilité de se commnniqoer le faisait aimer de tout le monde. Un savant illnstre qui est populaire et familier , c'est presque un prince qui le serait aussi : le prince a pourtant beaucoup d'avantage.
Leibnitx avait un commerce de lettres prodigieux. Il se plaisait à entrer dans les travaux ou dans les projets de tous les savans de l'Europe; il leur fournissait des vues; il les animait, et certainement il prêchait d'exemple. On était sûr d'une réponse dès qu'on lui écrivait, ne se fùt-on proposé que l'honneur de lui écrire. Il est impossible que ses lettres ne lui aient emporté un temps très*considérabIe : mais il aimait autant l'employer au profit ou à la gloire d'autrui , qu'à son profit ou à sa gloire particulière.
Il était toujours d'une humeur gaie , et à quoi serviriat sans cela d'être philosophe? on l'a vu fort affligé à la mort du feu roi de Prusse et de l'électrice Sophie. La douleur d'un tel homme est la plus belle oraison funèbre.
Il se mettait aisément en colère , mais il en revenait aussitôt. Ses premiers mouvemens n'étaient pas d'aimer la contradiction sor quoi que ce fût , mais il ne fallait qu'attendre les seconds ; et en e£ret ses seconds mouvemens ^ qui sont les seuls dont il reste des marques , lui feront éternellement honneur.
On l'accuse de n'avoir été qu'un grand et rigide observateur du droit naturel. Ses pasteurs lui en ont fait des réprimandes publiques et inutiles.
On l'accuse aussi dWoir aimé Targent. Il avait un revenu très-considérable en pensions du duc de Volfembutel , du roi d'Angleterre, de l'empereur, du csar, él vivait toujours asset grossièrement. Mais un philosophe ne peut guère , quoiqu'il devienne riche , se tourner à des dépenses inutiles et fastueuses <{u'il méprise. De plus , Leibnitz laissait aller le détail de sa maison comme il plaisait à ses domestiques , et il dépWisait beaucoup en négligence. Cependant la recette était toujours la plus forte ; et on lui trouva après sa mort une grosse sonHne d'argent comptant qu'il avait cachée. C'étaient deux années de son reyenn. Ce trésor lui avait causé pendant sa vie de grandes inquiétudes qu'il avait confim à un ami ; mais il fut encore plus faneste à la femme de son seul héritier , fils de sa sœur , qui était curé d'une paroisse près de Leipsick. Cette femme, en
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voyant tant d'argent ^semble qui lui appartenait , fat si saisie de joie , qu'elle en mourut subitement.
Éckard promet une vie plus complète de Leibnits : c'est aus mémoires qu'il a eu la bonté de me fournir qu'on en doit déjà cette ébauche. Il rassemblera en un volnme toutes les pièces imprimées de ce grand homme , éparses en une infinité d'endroits , de quelque espèce qu'elles soient. Ce sera|lâ , pour ainsi dire , une résurrection d'un corps dont les membres étaient extrêmement dispersés ; et le tout prendra une nouvelle vie par cette réunion. De plus, Eckard donnera toutes les œuvres posthumes qui sont achevées , et des JLeibnitiana , qui ne seront pas la partie du recueil la moins curieuse. Enfin il continuera l'histoire de Brunswick , dont Leibnitz n'a fait que ce qui est depuis le commencement du règne de Charlemagne^ jusqu'à l'an ioo5. C'est prolonger la vie des grands hommes , que de poursuivre dignement leurs entreprises.