‹ Œuvres de FontenelleChapitre 52 sur 112 · DE L'ABBÉ DE LOUVOIS · texte numérisé non relu

DE L'ABBÉ DE LOUVOIS

toute la modération que Tobscurité des matières et l'esprit du christianisme sembleraient exiger de tout le monde y on ne s'en contenta pas ; et les canaux par 011 passaient les grâces ecclésiastiques paraissaient mal disposés à son égard. Il n'en espéra plift aucune , et ne renonça pourtant pas au genre de vie qui con- Tenait aux espérances qu'il n'avait plus. Il n'eût pas été trop eitraordinaire que le grand monde dans lequel il était né, heanconp de liaisons différentes , l'oisiveté, une liberté entière , ratiliié de la contrainte, eussent changé fort sensiblement ses premières allures.

Le talent naturel qu'il avait pour les affaires , fut du moins occupé à gouverner celles de madame de Louvois , sa mëre , qui, par leur étendue , leur nombre et leur importance , demandaient , en quelque sorte , un ministre ; et le talent des sciences se tourna principalement du côté de la bibliothèque du roi , qu'il s'appliqua fort à embellir. Il l'augmenta non-seulement de plus de 3o,ooo imprimés , mais d'un grand nombre de manuscrits , dont les plus considérables sont ceux de feu l'archevêque de Rheims , de BIM. Fabre , Bigot , Thevenot , de Ganiëres , d'Honer.

Des Tannée 1699 ' ^' ^^^^ entré dans cette académie en qualité d'honoraire. Il n'y était pas étranger , après les leçons qu'il avait reçues de quelques-uns des principaux sujets de la compagnie ; et l'on reconnut qu'il avait bien appris d'eux la langue , ou plutôt les différentes langues du pays. Il entra ensuite et dans l'académie française en 1706, et dans celle des inscriptions en 1708; si l'on y joint la Sorbonne , qui était , pour ainsi dire , sa patrie , on verra qu'il était, en fait de sciences , une espèce de cosmopolite , un habitant du monde savant.

Après la mort du feu roi , l'abbé de Louvois redevint un sujet propre à laprélature. Aussi fut^il nommé en 1717 a l'évéché de Clermont ; mais sa santé , qui malgré son peu d'âge et la force apparente de sa constitution devenait fort mauvaise , l'empêcha d'accepter cette place. H sentait déjà des atteintes de la pierre. Quand il en fallut venir à l'opération , il s^j prépara comme à une mort certaine ; et en effet , après l'avoir soufferte , il mourut le 5 novembre 1718 dans toutes les dispositions les plus édifiantes.

Tout ce qu'on peut désirer de plus sage et de plus sensé dans un testament se trouve dans le sien; des legs aux pauvres , à ses abbayes , à ses domestiques , à ceux de ses amis , dont la fortune était trop médiocre , tous créanciers à qui les lois ne donnent point d'action, et qui ne le sont qu'autant que les débiteurs ont des sentiranis de Ter tu.

Jr^fERHE-REMeND DE MoNTMORT naquît à P^ris le 26 octobre 1678 de François Remond, écuyer, sieur de Breviande^r et de Marguerite Rallu. Il était le second de trois frëresi

Après le collège , on le fit étudier en droit , parce qu'on le destinait à une charge de magistrature pour laquelle il arait beaucoup d'aversion. Son père était fort sévère et fort aJbsolu , et lui fort ennemi de la contrainte ^ d'un esprit asseK baat , ardent pour tout ce qu'il voulait , courageux pour prendre les moyens d'y réussir. Las du droit et de la maison paternelle , il se sauva en Angleterre; dès que la paix de Riswick eut rendu r£urope libre aux Français , il passa dans les Pays-Bas , et de là en Allemagne chez M. de Chamoys, son parent, plénipotentiaire de France à la diète de Ratisboune.

Ce fut là que W Recherche de la vérité lui toonba entre lesiliaîns. On ne lit guère ce livre-là indifféremment ^ quand ou est d'un caractère qui donne prise à la philosophie; il faut presque nécessaircmen t ou se rendre au système ^ ou se croire asset fiorrt pour le combattre. De Montmort s'y rendit absolument, et en éprouva les deux bons effets inséparables; il devint philosophe et véritable chrétien.

Il revint en France en 1699, et deux mois après son retour son père mourut , et le laissa à l'âge de 22 ans maître d'un bien assez considérable, et de lui-même ; mais la recherche de la vérité , et les autres ouvrages de la même main , les conseils de l'auteur qui l'avaient engagé dans l'étude des mathématiques , prévinrent les périls d'un élat si agréable. Il n'avait pas des goÂts faibles , ni des demi-volontés ; il se plongea entièrement dans les exercices d'une piété sincère , dans la philosophie et dans les mathématiques : il vivait dans un désert , puisqu'il ne voyait plus que ses pareils, surtout le P. Malebranche, son maître , son guide et son intime ami.

En 1700 , il fit un second voyage à Londres, et il était beaucoup plus âigne de le faire. 11 n'aVait été en Angleterre la première fois que pour sortir de France; et alors il y alla ponr voir un pays si fertile en savans : il osa dès ce temps-là rendre visitjB à Newton.

C'était de M. Carré et deM. Guisnée qu'il avait appris les premiers élémens 'de géométrie et d'algèbre , et rien de plus. Il n'avait fallu que lui ouvrir la route; une grande pénétration d'esprit naturelle , et la première ardeur d'une jeunesse fort vive , appli*

quées toute< deux ensemble , et sans interruption , à un seul objet , deyaient £iire , et firent efièctiyement un cbemin prodigieux. De Montmort se ménagea encore un secours trës-utile; il s'associa Nicole , jeune bomme qui avait déjà quelque teinture . de géométrie y et qyi promettait beaucoup. Ik s'instruisaient Tun l'autre / s'éclairaient , s'animaient , se communiquaient du goAt et de la passion. Dans ce cas-là le compagnon d'un travail le rend pins tendu , et cependant, plus agréable. Ils passèrent trois ans dans l'iyresse du plaisir des matbématiques ; ils pénétrèrent jusques dans le calcul intégral , qui les piquait d'autant plus qu'il était plus épineux et Aïoins connu; mais toute cette félicité fut troublée } quoiqu'elle ne parût pas devoir être trop exposée à la jalousie de la fortune.

On avait revêtu d'un canonicat de Notre-Dame de Paris le frère cadet de Montmort , sans trop consulter son inclination. Il voulut renoncer à l'état ecclésiastique , et se, donner pour successeur , ou M. de Montmort y s'il le voulait être, ou un autre à qui les suffrages des gens de bien n'étaient pas si favorables. Ils agirent auprès de Montmort pour le résoudre à prendre le canonicat, lui qui vivait déjà -comme le meilleur ecclésiastique do monde. Il n'avait à leur opposer que l'assujettissement pénible et perpétuel de la vie de chanoine , très-adouci à la vérité par l'usage ordinaire , mais^dont il^ voudrait porter tout le poids ; et dans le fond il était retenu aussi par ses chères mathématiques , qui devaient souffrir beaucoup de son assiduité au choeur. Mais enfin sa délicatesse de conscience , même pour autrui , lui fit tout surmonter. Il fut chanoine, et le fut à toute rigueur. Les offices du jour n'avaient nulle préférence sur ceux de la nuit, ni les assiduités utiles sur. celles qui n'étaient que de piété. Seulement le peu de temps qui pouvait être de reste , était soigneusement ménagé pour ce qu'il aimait.

n avait reçu de la nature des inclinations nobles , généreuses et bienfaisantes ; et tout ce qui pouvait les porter à un haut degrë de perfection se réunissait en lui , la philosophie , la religion , les engagemens encore plus étroits de l'état ecclésiastique. Il faisait imprimer à ses frais les livres d'autrui , qui ^ quoique bons , n'eussent pas trop été recherchés par les libraires , comme relut de Guisnée sur V application de l'algèbre et de la géométrie^ ou des ouvrages rares, qui, par certaines circonstances , ne se fussent pas aisément répandus , comme le traité de Newton sur la quadm^ tare des courbes. Il mariait ou faisait religieuses des filles , qui , faute de bien , n'eussent trouvé que des amans , et pas même des monastères; et pourvu que les besoins ne fussent pas toutà-fait disproportionnés .à son pouvoir , il ne .manquait jamais

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ni à l'amour des sciences » ni à celui du prochain. Cependant il faut avouer qu'au milieu de la douceur inséparable des bonnes actions, il n'était point pleinement content : sa vie rigoureuse de chanoine , sur laquelle il ne se faisait aucna quartier , le gênait trop , il ne sentait point qu'il fût oii il aurait voulu être.

Yers la fin de 1 704 , il acheta la terre de Montmort. A celle de Mareuil , qui est dans le voisinage , demeurait madame la duchesse d' Angoulême , qui par un paradoxe chronologique était bru de Charles IX , mort il y avait alors i3o ans. De Montr mort alla rendre ses respects à cette princesse, et il vit chez elle mademoiselle de Romicourt , sa petite nièce et sa filleule. Après cette visite, son canonicat lui fut plus à charge que jamais ^ et enfin il se défît de l'importune prébende , pour pouvoir prétendre à cette demoiselle, dont il était toujours plus touché , parce qu'il la connaissait davantage: et il Tépousa en 1706 au château de Mareuil. Avaut le mariage, et malgré une extrême envie de conclure, il lui déclara de lui-même et sans aucune nécessité , qu'il avait dépensé vingt-cinq mille écus de son bien , tant il avait peur de tromper , même en cette occasion , oii .l'usage autorise les tromperies , en ne les punissant pas par le déshonneur qu'elles mériteraient. Il fut facile de juger à quoi ces vingt-cinq mille écus avaient été employés; sans cela , on n'aurait jamais su jusqu'où il avaft poussé la générosité ou la charité chrétienne, et il arriva qu'une vertu fut trahie par une autre.

Etant marié, il continua sa vie simple et retirée; et d'autant plus que par un bonheur assez singulier le mariage lui rendit sa maison plus agréable. Les mathématiques en profitèrent. Plein de différentes vues , il se fixa sur une matière toute neuve; car le peu que Pascal et Huyghens en avaient eiHeuré ne l'empêchait pas de l'être, et il se mit à en composer un ouvrage qui ne pouvait manquer d'être original. Feu BernouUi avait eu à peu près le même dessein, et l'avait fort avancé; mais rien n'en avait paru.

L'esprit du jeu n'est pas estimé ce qu'il vaut. Il est vrai qu*il est un peu déshonoré par son objet , par son motif , et par la plupart de ceux qui le possèdent;, mais du reste, il ressemble assez à l'esprit géométrique. 11 demande aussi beaucoup d'étendue pour embrasser à la fois un grand nombre de difierens rapports , beaucoup de justesse pour les comparer, beaucoup de sûreté pour déterminer le résultat des comparaisons , et de plus une extrêàie promptitude d'opérer. Souvent les plus habiles joueurs ne jugent qu'en gros , et avec beaucoup d'incertitude , surtout

dam les jeax de hasard , oit les partis qu'il faut prendre dépendent du plus ou moins d'apparence que certains cas arrivent , ou n'arrivent pas. On sent assez que ces différens degrés d'apparence ne sont pas faciles à évaluer ; il semble que ce serait mesurer des idées purement, spirituelles, et leur appliquer la règle çt le compas. Cela ne se peut qu'avec des raisonnemens d'une espèce particulière , très-fins , très-glissans , et avec une algèbre inconnue aux alge^bristes ordinaires. Aussi ces sortes de sujets n'avaient-ils point été traités -y c'était un vaste pays inculte, où à peine vojait-on cinq ou six pas d'hommes. De Montmort B*y engagea avec un courage de Christophe Colomb , et en eut aussi le succès. Ce fut en 1708 qu'il donna son essai d'anafyêê sur les jeux de hasard , oit il découvrait ce nouveau monde aux géomètres. Au lieu des courbes qui leur sont familières , des sections coniques , cycloïdes , des spirales , des logarithmiques, c'étaient le pharaon , la bassette , le lansquenet, l'hombre , le trictrac , qui paraissaient sur la scène assujettis au calcul , et domptés par l'algèbre.

Dans ce même temps un autre géomètre tourna ses vues de ce même côté; c'est Nicolas Bemoulli, neveu des deux célèbres Jacques et Jean Bemoulli. Jacques , qui était mort, avait laissé un manuscrit imparfait, intitulé: De arteconjectandi; et quand le neveu soutint à Bâle, en 1709, sa thèse de docteur en droit , il prit pour sujet : De arU conjectandi in y ur«.» Comme il était habile géomètre, aussi-bien que jurisconsulte , il ne put s'empêcher de choisir dans le droit une matière qui admit de la géométrie. Il traitait du prix ou l'on doit légitimement mettre des rtetes viagères et des usufruits, selon les différens âges; du temps oii un absent doit être censé mort , des assurances entre marchands , de la probabilité des témoignages , etc. Il appliquait à tout cela les principes de son oncle qui lui étaient connus ; et ensuite , entraîné par le charme de la nouveauté et de la dii&culté , il s'enfonça dans les mêmes théories que de Montmort. Cette conformité de goûts et d'études fit naître entre eux l'amitié et l'émulation. Bernoulli vint à Paris, et de Montmort l'emmena chec lui à sa campagne , ou ils passèrent trois mois dans un combat continuel de problêmes dignes des plus grands géomètres. Il s'agissait toujours d'estimer \es hasards , de régler des paris , de calculer ce qui se dérobait le plus au calcul. Leurs journées passaient comme des momens , grâce à ces plaisirs, qui ne sont pourtant pas compris dans ce qu'on appelle ordinaire ment les plaisirs.

Les problêmes qui occupaient ces deux géomètres, conduisent nécessairement à des combinaisons très-compliquées , et à des

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suites de nombres formées selon certaines conditions y et composées d'une infinité de termes , dont tantôt il fallait trouver ht sommes finies on infinies , tantôt , ce qui est souvent pins difficile , les sommes d^un nombre déterminé de termes , tantôt un terme quelconque.

La théorie de ces suites infinies est nne clef de la plus sublime géométrie des courbes ; car elles se résolvent en des suites conditionnées d*nne certaine manière , et leurs circonférences on les espaces qu'elles renferment sont des sommes de ces suites. Mats outre ces usages savans, les théories de Montmort en peuvent encore avoir une infinité de politiques et de civils. Le chevalier Petj, Anglais , a fait voir dans son cariéhmétique poiiiiçue , combien de connaissances nécessaires au gouvernement se réduisent à des calculs du ùombre des hommes , de la quantité de nourriture qu'ils doivent consommer , du travail qu'ils peuvent faire , du temps qu'ils ont à vivre , de la fertilité des terres , de la quantité des naufrages dans les navigations , etc. Ces connaissances et beaucoup d'autres pareilles étant acquises par l'expérience , et posées ponr fondement , combien de conséquences en tirerait un habile ministre pour la perfection de l'agriculture , pour le comfitenee , tant -intérieur qu'extérieur , pour les colonies , pour le Cours de l'argent, etc. Mais il faudrait qu'il passât par les combinaisons et par les suites de nombres , à moins qu'un grand gé' nie naturel ue le dispensât d'une marche si lente et si pénible, sans compter que la nature des aifaires ne demande pas la précision géométrique. Enfin, il est certain , et les peuples s'en convaincront de plus en plus , que le monde politique , aussi* bien que le physique , se règle par poids , nombre et mesure.

Après le livre de Montmort , il en parut un en Angleterre sur la même matière , intitulé : De mensurà sortis. Il est de Moivre, fameux géomètre , que la France a droit , puisqu'il est Français, de re\endiquer sur l'Angleterre , d'ailleurs fort riche. Je ne disrsimulerai point que de Moutmort fut vivement piqué de cet ouvrage , qui lui parut avoir été entièrement fait sur le sien , et d'après le sien. 11 est vrai qu'il y était louéj et n'était-ce pas assez, dira-t-on ? Mais un seigneur de fief n'en quittera pas pour des louanges celui qu'il prétend lui devoir foi et hommage des terres qu'il tient de lui. Je. parle selon sa prétention , et ne décide nullement s'il était en effet le seigneur.

De Montmort , voisin à sa campagne de madame la duchesse d' Angoulême , ^'étaît îbrt attiré son estime et sa confiance ; peutêtre aussi avait-il pour elle une sorte de reconnaissance de ce que son mariage était heureux. Après qu'elle eut vendu sa terre de Mareuil pout l'arrangement de ses affaires ^ il lui ofint la plus

DE MONTMORT. a»

bdie |Mirtîe in chlteait de Moatmort pour sa demeure y et elle TaccepU. £Ue j fut trois ans , au bout desquels elle mourut tu 1713, ajant encore augmenté de dix ans la merveiHe d'être belles fille de Charles IX. £Ue laissa soa kote , chargé d'une lettre pour ]e roi 9 et son exécuteur testamentaire. Il fallut que le philosophe allât k Versailles , et , ce qui est encore plus terrible , an palais , et fort souvent ; car il se troura sur les bras deux procès que le testament avait fait naître. Il avait pour les afiaires la double haine et d'honucte homme et de savant : cependant il en fit par^ faîtement son devoir y et gagna les deux procès. En comparaison de œs sortes d'honneurs funèbres qu'il rendit à la mémoire de la princesse , les obsèques dignes d'elle qu'il lui fit faire , et l'épi* taphe qu'il composa ne méritent pas d'être comptées.

En 1714 , il fit une nouvelle édition de ses jeux de hasard, trc» <onsidérablement augmentée , et enrichie de son commerce éptstolaire avec MM. Bernoulli , oncle et neveu ; surtout avec le nerau 9 qui ne respirait alors , comme lui , que combinaisons et suitos infinies de nombres.

Ce n'était pas seulement avec ces deux illustres mathématiciens qn'il était en conmierce , mais avec tous les autres de l'Europe , Newton, Leibnits , Halley , Craige, Taylor , Herman , Poleni. Tous les plus grands noms dans ce genre composaient la Inte de 9tB amisk Jl apprenait par eux les nouvelles les pins fraiches des nurthéniatiques , leurs vues particulières , leurs projets d'on** V rages , leurs réflexions sar ce qui paraissait an jour , l'histoire anecdote des sciences } il recevait et rendait des solutions de pri^» bUmes difficiles , des jugemans raisonnes , des dissertations méditées avec soin. Un géomètre médiocre aurait été souvent fort embarrassé de pareils commerces ; pour lui , il ne pouvait l'être que quand il fallait se ménager entre des savans brouillés ensemble comme dans la querelle qui s'éleva sur l'invention des nouveaux calculs, et dont nous avons parlé en 1716. D'un cÀté était tonte l'Angleterre en armes pour Nevrton , et de l'autre Leibnits , et après sa mort Jean Bernonlli , qui , anssi^^bien qne Jacques son frère , ajant pris les premières idées de ces calculs dans des écrits de Leibnitz , ou tout antre qu'eux ne les eût pas prises, les avait poussées si loin , qu'il y pouvait prendre le même intérêt qne Leibnits. Bernonlli seul , comme le fanaux Coclès , soutenait sur le pont toute l'armée anglaise. On «n était venn aux grandes hostilités, k des défis de problèmes; et de Mont* nsort , toujours posté entre les deux partis ennemis , dont chacun tâchait de Tattirer à soi , reconnu presque pour juge en qnelqnes occasions, avait besoin de toute sa sagesse. Il était peutêtre plus lié avec les Anglais qu'il connaissait persontielkment :

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cependant îl se maintint parfaitement neutre , en usant du seul artifice qui pût réussir : il disait toujours vrai de part et d'autre , mais du ton qui fait passer la véritë. Les savans avec qui il a eu ]e commerce le plus étroit, sont MM. BemouUi , onde et neyeu , et Taylor.

£n 1715 , il fit un troisième yoyage en Angleterre, pour y observer Téclipse solaire qui devait être totale à Londres. La société royale ne le voulut pas laisser partir sans se Tétre acquis, et sans l'avoir reçu dans son corps.

A quelque point que cet honneur le flattât , il ne le séduisit pourtant pas en faveur des attraciiona , abolies , à ce qu'on croyait, par le cartésianisme , et ressuscitées par les Anglais, qui cependant se cachent quelquefois de l'amour qu'ils leur portent. De Montmort eut de grandes querelles sur ce sujet avec Taylor , son ami particulier , et lui composa même , avec soin , une assez longue dissertation , par laquelle il renvoyait les attractions dans le néant , d'oii elles tâchaient de sortir. Taylor y répondit peu de temps après. Il est certain que si l'on veut entendre ce qu'on dit , il n'y a que des impulsions ; et si on ne se soucie pas de l'entendre , il y a des attractions, et tout ce qu'on voudra ; mais alors la nature nous est si incompréhensible , qu'il est peut-être plus sage de la laisser là pour ce qu'elle est.

De Montmort ,' pour remplir quelque devoir de membre de •la société royale de Londres , lui envoya un grand écrit fort curieux et fort profond sur les suites infinies , qu'elle fit imprimer 4lans ses treuiaactions en 171 7. Taylor, très-versé aussi dans cette matière , comme il paraît par son traité de methodo incremenU)^ rum 9 y fit une addition ; ce qui marquait entre deux géomètres vivans une liaison assez tendre, et une espèce de fraternité.

De Montmort destinait aussi un pareil morceau à l'académie des sciences , oii il avait été reçu associé libre en 17 16: mais étant venu de sa campagne à Paris au mois de septembre 1716 pour des affaires , il fut pris de la petite vérole , qui faisait alors beaucoup de ravage , et mourut le 7 octobre suivant.

. Quand il fut extrêmement mal , et que , selon la coutume , on l'envoya recommander aux prières de trois paroisses dont il était seigneur, les églises retentissaient des gémissemens et des cris des paysans. Sa mort fut honorée de la même oraison funèbre , éloges les plus précieux de tous , tant parce qu'aucune contrainte ne les arrache , que parce qu'ils ne se donnent ni à l'esprit ni au savoir , mais à des qualités infiniment plus estimables.

Il travaillait depuis un temps à rhistoire de la géométne. Chaque science , chaque art devrait avoir la sienne. Il est très-

agréaUe , et ce plaisir renferme beaucoup d'mstraction , de voir la route que Tesprit humain a tenue , et , pour parler géomëtriqucment , cette espèce de progression , dont les intervalles sont d'abord extrêmement grands , et vont ensuite naturellement en se%errant toujours de plus en plus. L'histoire de la géométrie ancienne aurait été d'une discussion , et d'une recherche fort pénible , et il eût fallu beaucoup travailler pour ne rien apprendre que des méthodes embarrassées qui ont conduit les plus grands génies à ce qui n'est présentement qu'un jeu. La géométrie moderne, dont l'époque est à Descartes, qui a changé la face de tout , eût été plus agréable et plus intéressante , mais en même temps plus dangereuse à traiter. Non-4eulement les particuliers, mais les nations mêmes ont des jalousies. Heureusement de Montmort était assez intelligent et assez laborieux pour la première partie de son ouvrage, assez instruit et assez équitable pour la seconde. Il n'était pas encore fort avancé. Puisse-t-il avoir un digne successeur !

Le fort de son travail n'était qu'à sa campagne , ou il passait la plus grande partie de l'année } la vie de Paris lui paraissait trop distraite pour des méditations aussi suivies que les siennes. Du reste , il ne craignait pas les distractions en détail. Dans la même chambre oîi il travaillait aux problêmes les plus embarrassans,on jouait du clavecin ; son fils courait et le lutinait , et les problêmes ne laissaient pas de se résoudre. Le P. Malebranchc en a été plusieurs fois témoin avec étonnement. Il y a bien de la force dans un esprit qui n'est pas maîtrisé par les impressions du dehors , mêtne les plus légères.

n faisait volontiers les honneurs de Paris aux savans. étrangers, qui la plupart s'adressaient d'abord à lui. Quoique vif et sujet à des colères d'un moment , surtout quand on l'interrompait dans •es études pour lui parler d'affaires , il était fort doux , et à ces colères succédaient une petite honte et un repentir gai. Il était bon maître , même à l'égard de domestiques qui l'avaient volé , bon ami, bon mari , bon père, non-seulement pour le fond des sentimens , mais , ce qui est plus rare , dans tout le détail de la vie.

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