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dû envoyer an grand-seigneur. Il fit encore plus pour eux, persuadé presque -que c'étaient dés libérateurs généreux, qui pour son seul intérêt l'avaient tiré des mains des Tartares. L'emploi qu'il avait pour régler les limites le mettant à portée d'écrire au grand-visir , il lui demanda pour un de ces deux Turcs un timartot , bénéfice militaire ^ et en obtint un beaucoup plus considérable que celui qu'il demandait. Sa générosité fut sentie par ce visir , comme cm aurait pu souliaiter qu'elle le f àt par le premier ministre de la nation la plus polie et la plus exercée k la vertu.
Les différentes opérations d'une guerre trës^vi ve , suivies de toutes celles qui furent nécessaires pour un règlement de limites , devaient suffire pour occuper un homme tout entier. Cependant au nkiiieu de tant de tumulte , d'agitation , de fatigues , de périls , Marsigli fit presque tout ce qu'aurait pu faire un savant qui aurait ^^y^g^ tranquillement pour acquérir' des connaissances. Les armes à la main , il levait dès'plans , déterminait des positions par les méthodes astronomiques, mesurait la vitesse des rivières , étudiait les fossiles de chaque pays , les mines , les métaux , les oiseaux, les poissons , tout ce qui pouvait mériter tes regards d'un bomme qui sait oii il les faut porter. Il allait jusqu'à faire des épreaves chjmiques et des anatomies. Le temps bien ménagé est beaucoup plus long que n'imaginent ceux qui ne savent guère que le perdre. Le métier de la guerre a des vides fréquens , et quel^quefois considérables , abandonnés ou à'une oisiveté entière , ou à des plaisirs qu'on se rend témoignage d'avoir bien mérités. Ces vides n'en étaient point pour le comte Marsigli ; il les donnait a un autre métier presque aussi noble , à celui de philosophe et d'observateur , il les remplissait comme aurait fait Xénophon. Il amassa nu grand recueil , non-seulement d'écrits, de plans , de cartes , mais encore de curiosités d'histoire naturelle.
La succession d'£spagne avant rallumé en 170 r une guerre qui embrasa l'Europe, Fimportante place de Brisac se rendit par capitulation à fen le duc de Bourgogne le 6 septembre 170 3, après tveixe jours de tranchée ouverte. Le comte d'Arco y commandait , et sous lui BAarsigli , parvenu alon au grade de général de bataille. L'empereur persuadé que Brisac avait été en état de se défendre , et qu'une si prompte capitulation s'était faite contre les règles , nomma des juges pour connaître de cette grande affaire. Ils prononcèrent le 4 février 1704 une sentence, par laquelle le comte d'Arco était condamné à avoir la tête tranchée , ce qai fut' exécuté le 18 du même mois ; et le comte Marsigli à être déposé de tous honneurs et charges , avec la rupture de tèpée. Un coup si terrible lui dut faire regretter l'esclavage chez les Tartares. *
^j4 Éloge
Il est. presque impossible que de pareils coups fassent la même impression sur le coupable et sur' l'innocent : l'un est terrassé , malgré lui-même , par le témoignage de sa conscience ; l'autit en est soutenu et relevé. Il alla à Vienne pour se jeter aui pieds de l'empereur , et lui demander la révision du procès ; mais il ne put en huit mois approcher de S. M. I. , grâce en effet très-difficile à obtenir du prince le plus juste , à cause des conséquences ou dangereuses , ou tout au moins désagréables. Il eut donc recours au public , et remplit r£urope d'un grand mémoire im" primé pour sa justification. Par bonheur pour lui , un anonyme , et ce ne fut qu'un anonyme , y répondit ; ce qui lui donna lieu de lever jusqu'aux moindres scrupules que son apologie aurait pu laisser. Lé fond en est que long-temps ayant le siège de Brisac , il avait représenté très*instamment que la place ne pourrait se défendre , et il le fait voir par les états de la garnison , des manitions de guerre , etc. , pièces dont on ne lui a pas contesté la vérité. On lui avait refusé , sous prétexte d'autres besoins , tout ce qu'il avait demandé de plus nécessaire et de plus indispensable. Il n'était point le commandant , et il n'avait fait que se ranger k l'avis entièrement unanime du conseil de guerre. Mais cette grande brièveté , à laquelle nous sommes obligés de réduire ses raisons y lui fait tort ; et il vaut mieux nous contenter de dire que le public , qui sait si bien faire entendre son jugement sans le prononcer en forme , ne souscrivit pas à celui des conunissaires impériaux. Les puissances mêmes alliées de l'empereur , intéressées par conséquent à la conservation de Brisac , reconnurent l'innocence du comte Marsigli , et la Hollande nommément permit qu'on en rendit témoignage dans des écrits qui furent publiés. Parmi tous ces suffrages favorables nous en avons encore un à compter , qui n'est à la vérité que celui d'un particulier^ mais^ ce particulier est le maréchal de Vauban , dont l'autorité aurait pu être opposée , s'il l'eikt fallu , à celle de toute l'Europe , comme l'autorité de Caton à celle des dieux. Sur le fond de toute cette a£E^re, il parut généralement qu'on avait voul» au commencement d'une grande guerre donner un exemple effrayant de sévérité , dont on prévoyait les besoins dans beaucoup d'autres occasions pareilles. La morale des états se résout pour de si grands intérêts à hasarder le sacrifice de quelques particuliers.
Marsigli envoya toutes ses pièces justificatives à l'académie , , comme à un corps dont il ne voulait pas perdre l'estime ) et il est remarquable dans la lettre qu'il lui écrivit, qu'après avoir parlé en peu de mots de sa malheureuse situation , il ne pense plus qu'à des projets d'ouvrages , et les expose assez au long, principaletnent l'idée qu'il avait d'établir le véritable cours de la ligne à^^
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montagnes , qui commence à la mer Noire , va parallèlement au, Danube jusqu'au mont Saint-Gotard , et continue jusqu'à la Mé»diterranée.
Dans l'impression de ses apologies , il met pour vignette une espèce de devise singulière qui a rapport k son aventure. C'est une première lettre de son nom , qui porte de part et d'autre entre ses deux jambes les deux tronçons d'une épëe rompue avec ces mots: fra€tu9 integro. Eût-il imaginé , eùt-il publié cette représentation affligeante , s'il se fût cru flétri ? et n'eût-il pas cru l'être , si la voix publique ne l'eût pleinement rassuré ?
U chercha sa consolation dans les sciences , dont il s'était heureusement ménagé le secours , sans prévoir qu'il lui dût être un jour si nécessaire. Ce qui n'avait été pour lui qu'un lieu de plaisance devint un asile. U conserva la pratique d'étudier par les voyages, dent il avait contracté l'habitude, et c'est réellement la meilleure pour l'histoire naturelle, qui était son grand objet. Il alla en Suisse , oii la nature se présente sous un aspect si différent de tous les autres ; et ce pays l'intéressait particulièrement , parce qu'il voulait faire un traité de la structure organique de la terre , et que les montagnes sont peut-être des espèces d'os de ce grand corps. Il vint ensuite à Paris , oii il ne trouva pas moins de quoi exercer sa curiosité , quoique d'une manière différente. De là il parcourut la France , et s'arrêta à Marseille pour étudier la mer.
Etant «n jour sur le port , il reconnut un galérien turc pour être celui qui l'attachait toutes les nuits au pieu dont nous avons parlé. Ce malheureux , frappé d'un effroi mortel , se jeta à ses pieds pour implorer sa miséricorde , qui ne devait consister qu'à ne pas ajouter de nouvelles rigueurs à sa misère présente. tMarsigli écrivit au comte de Pontchartrain pour le prier de demander au roi la liberté de ce Turc , et elle ^t accordée. On le renvoya à Alger , d'oii il manda à son libérateur qu'il avait obtenu du hacha des traitemens plus doux pour les esclaves chrétiens. II semble que la fortune imitât un auteur de roman , qui aurait ménagé des rencontres imprévues et singulières en faveur des vertus de son héros.
Le comte Marsigli fut rappelé de Marseille en 1709 par les ordres du pape Clément XI, qui dans ^ les conjonctures d'alors crut avoir besoin de troupes , et lui en donna le commandement, tant l'affaire de Brisac lui avait laissé une réputation entière , car la valeur et la capacité les plus réelles n'auraient pas suffi ^ il faut toujours dans de semblables choix compter avec l'opinion des hommes. Quand ce commandement fut fini par le changement des conjonctures , le pape voulut retenir Marsigli auprès de lui pas
l'offre des emplois militaires les plus knportans dont il disposât; «t méine , pour n'épargner aucun mojen , par l'offre de la prélature qui aurait pu le relever si glorieusement , et le porter à un rang si haut : mais il refusa tout pour aller reprendre en Provence les délicieuses recherches «ju'il j avait commencées. Il en •envoya à l'académie en 1 7 1 o une assez ample relation dont nous avons rendu compte (i), et la belle découverte des fleurs du ayrail y est comprise. Cet ouvrage a été imprimé à Amsterdam en 1 7i5 sous le titre ^HUtoire physique de la mer. Des affaires domestiques le rappelèrent à Bologne, et là il commença l'exécution d'un dessein qu'il méditait depuis long-temps, digne d'un iioBame accoutumé au grand pendant tout le cours de sa vie.
Entre tontes les villes d'Italie , Bologne est céièhre par rapport aux sciences et aux arts. £lle a «une ancienne université pareille aux autres de l'ËuroJie, une académie de peinture, de sculpture et d'architecture , nommée Clémentine , parce qu'elle a été établie par Clément XI; enfin, une académie des sciences, qui s'appelle l'académie des inquiets , nom assez convenable aux philosophes modernes , qui n'étant plus fixés par aucune autorité , cherchent et cherclmront toujours. Le comte Marsigii voulut encore orner de ce côté-là sa patrie , quoique déjà si ornée. Il avait un fonds très-riche de toutes les différentes pièces qui peuvent servir à l'histoire naturelle , d'instrumens nécessaires aux observations astronomiques ou aux expériences de chymie , de plans pour les fortifications , de modèles de machinas , d'antiquités , d'armes étrangères , etc. ; le tout non-seuleAent acquis à grands frais , mais transporté encore à plus grands frais , de différens lieux éloignés jusqu'à Bologne : et il en fit une donation au sénat de cette ville par un acte authentique du 1 1 janTia* 1712 , en formant un corps qui eût la garde de tous les fondé donnés , et qui en fît à l'avantage du public l'usage réglé par les conditions du contrat. 11 nomma ce corps V institut des sciences et des arts de Bologne, Sans doute il eut des di^icultés à vaincre de la part des compagnies plus anciennes , différens intérêts à concilier ensemble , des caprices même à essuyer ; maîa il n'en reste plus de traces , et c'es.t autant de perdu pour sa gloire , à moins qu'on ne lui tienne compte de ce qu'il n'en reste plus de traces. Il subordonna son institut à l'université , et le lia aux deux académies. De cette nouvelle disposition faite avec toute l'habileté reqaise, et tous les ménagemens nécessaires , il en résulte certainement que la physique et les mathématiques ont aujourd'hui dans Bologne des secours et des avantages considérables qu'eties n*y
(1) VoycK PHisu de i^to , pag. a3 , 4^ et 6^