COMPLIMENT
Fait au Roi le 16 décembre 1722, sur la mort de MADAME , par Fontenelle, alors directeur de r Académie.
IRE
QuAifD l'art de la parole serait tout-puissant , quand l'academie française, qui 1 étudie avec tant de soin , le posséderait m.u plus baut degré de perfection , elle n'entreprendrait pas cl*adoucir la douleur de Votre Majesté. Vous regretterez trèslégitimement , Sire , une grande princesse qui couronnait toutes nés vertus par un attachement pour vous, aussi tendre que l'amour maternel. Quoique déjà languissante , et attaquée d'un mal do(^t elle ne se dissimulait pas les suites , elle voulut être lénioin de la cérémonie qui a consacré votre personne , et remporter de cette vie le plaisir de ce dernier spectacle si touchant pour elle. Nous osons avouer , Sire , que l'affliction que vous ressentez de sa perte nous est précieuse ; elle nous annonce ,
S3a COMPLIMENT AU ROI.
dans Votre Majesté , ce que nous y désirons le plos. Combien doit être cher aux peuples, un maître dont le cœur sera sensible et capable de s'attendrir pour eux !
COMPLIMElTr
Fait le 16 décembre 17» à son S* A. it. leducTl^Onxtks%^ régent du royaume^ sur la mort de M AD A ME^ par FosrTEHBLLE^ alors directeur de t Académie,
Monseigneur,
Tout le royaume partage la douleur deyotre altesse royale. Les larmes que tous donnez au lien le plus étroit du sang , et aux yertus de l'auguste mëre que vous perdez , il les donne à ses vertus seules , et il rend à sa mémoire le tribut dont les princes doivent être le plus jaloux. Sa bonté et son humanité lui attiraient tout ce que la dignité n'est pas en droit d'exiger de nous. Si les qualités du cœur faisaient les rangs , sa droiture, sa sincérité , son courage lut en auraient fait un au-dessus même de celui cil sa naissance l'avait placée. Elle a conservé dans tout le cous de sa vie cette égalité de conduite , qui ne peut partir que d'une rare vigueur de l'âme , et d'un certain calme respectable qui j règne. La France se glori6ait d'avoir acquis cette grande princesse , et lui rendait grâces des exemples qu'elle donnait aux personnes les plus élevées. Ceux qui cultivent les lettres , sont ordinairement encore plus touchés que les autres , des pertes que fait la vertu ; du moins le sommes-nous davantage de tout ce qui vous intéresse , Monseigneur , nous à qui vous accordez une protection que vos lumières rendent si flatteuse pour nons. Si j'ose parler ici de moi , l'académie française ne pouvait avoir , auprès de vous , un interprète de ses sentimens qui en fût plus pénétré , ni qui tînt à votre altesse royale par un plus long , plus sincère et plus respectueux attachement. *
REPONSE
'uilors directeur de F Académie Française , au discours que S. E, le cardinal Dobois , premier ministre , fit à cette Académie, le 3 décembre 172a, lorsqiCil y fut reçu.
ONSEIGNEUR,
Q OELLS eût été la joie du grand cardinal de Richeliea , lors* qu'il donna naissance à l'académie française , s'il eût pu prévoir qu'un jour le titre de son protecteur, qu'il porta si légitimement, deviendrait trop élevé pour qui ne serait pas roi } et que ceux qui, revêtus comme lui des plus hautes dignités de l'état et de l'église, voudraient comme lui protéger les lettres, se feraient honneur du simple titre d'académicien I
Il est vrai , car votre éminence pardonnera aux Muses leur é naturelle , surtout dans un Heu oii elles égalent tous les xangs, et dans, un jour ou vous les enorgueillissez vous-même ; il est vrai que vous leur deviez de la reconnaissance. Elles ont eonuttencé votre élévation , et vous ont donné les premiers accès auprès du prince qui a si bien su vous connaître . Mais ce grand prince vous avait acquitté lui-même envers elles , -par les fruits de son heureuse éducation , par l'étendue et la variété des lunuères qu'il a prises dans leur commerce , par le goût qui lui xiarqne si sûrement le prix de leurs différens ouvrages. Je ne parle point de la constante protection qu'il lenr accorde } elles sont plus glorieuses de ses lumières et de son goût que de sa protection même. Leur grande ambition est d'être 'connues.
Ainsi , Monseigneur , ce que vous faites maintenant pour elles est une pure faveur. Vous venez prendre ici la place d'un homme qui n'était célèbre que par elles ; et quand votre éminence lui envie en^ quelque sorte cette distinction unique , combien ne la relève-t-elle pas l
M. Dacier se l'était acquise par un travail de toute sa vie , et qui lui fut toujours commun avec son illustre épouse , espèce de communauté inouie jusqu'à nos jours. Attaché sans relâche anx grands auteurs def antiquité grecque et romaine, admirdans leur familiarité à force de veilles, confident de leurs plus secrètes pensées , il les faisait revivre parmi «nous , les rendait nos con* temporains ; et par nn commerce plos libre et pins étenàa qu'il
nous ménageait avec enz , enrichissait un siècle déjà si riche par lui-même. Quoique sa modestie , ou peut-être aussi son amour pour les anciens , lui persuadât que leurs trésors avaient perdu de leur pnix en passant par ses mains , ils ne pouvaient guère avoir perdu que cet éclat superficiel, qui ne se retroate point dans des métaux précieux long-temps enfouis sous terre , mais dont la substance n'est point altérée. Il employait une longue étude à pénétrer les beautés de Tantiqnité , un soin passionné à les faire sentir , un £ële ardent à les défendre , toute son admiration à les faire .valoir ; et l'exemple seul de cette admiration si vive pouvait ou persuader ou ébranler les rebelles. Il a eu Tart de se rendre nécessaire à Horace , à Platon ^ à Marc-Aurële , à Plutarque , aux plus grands hommes : îl a^ié son wna avec les noms las plus sûrs de l'iauxiortalité } et pour turcroit de la récompense due à sop nSérite , son nom se trouvera encofe lié avec eelui de votre éminence.
Quel bienfait ne nous accordea-voua pas en lai succédante Vous euisiez pu nous favoriser commA premier ministre : mats un premier ministre peut-il jamais.nous favoriser davantage ^ qve lorsqu'il devient l'un d'entre nous? Les grâces ne partirent point d'une main étrangère à notre égard., et nous j serons d'autant plus sensibles , que vous nous les déguiaerea aous l'^iparence d*ua intérêt commun.
Aussi les applaudissemena que nous vous devions seroal-ils désormais , non pas plus vifs , mais plus tendres. Dans un oon^ çert de louanges , il est facile de distinguer les voix de ceux qot admirent et de ceux qui aiment. Tout^ votre gloire est devenue la nôtre, et dans nos annales particmUères , qui, aussi-hien que l'histoire générale du royaume , auront droit de se parer et vos actions et de vous , nous mêlerons à ce sentiment commua d'ambition un sentiment de sèle qui n'appartiendra qu'à nbùs.
Telle est la nature du ministère , dont îusqn'i présent votre éminenoe avait été uniquement chargée , que l'édat des anccès n'y est pss ordinairement proportionné au nombre ni à la gra»deer des dificnltes vaincues. Les ressorts des négoci étions doivent être imconmis , même après leur effort ; il faut les laîse jener sans bruit , et sacrifier courageusement k la solide utilité tout Fhojineur de la conduite la plus pmdenile et la pins délicate. Il m'y a q«e les événemens qui la décèlent , mais lé ftxn son?eat sans rien. découvrir du détail, qui en ferait britter le mérite; ih se font seiifeoitnt recpanattre pour l'ouvragl de 4|«efcqiae grand génie) et donnent Texeliiaien aux,jenx delà foiftiaie. Eassionsne^ae. prét^Vi que nées secteos tranquilles pendsttl u«e minorité, ^ semUeîtiairitef Ict: puissenoei veènnes à repranérç les aqno ?
A UACkDtMlE FRANÇAISE. &i%
Eosnoo^^noiu o^é 9u concevoir Tespéraoce? 1^ règne du feu roi^ si brillant par une loqgue prospérité , et plus encQre par les ad- Tersités liérotquexnent soutenues , et habilement réparées; Tunion de deui^ monarchies dans sa maison , défendue contre des efforts ai violens et si opiniâtres ; son pouToir trop reconnu et trop •prouTe } un certain éclat du nom français , ajouté par ce grand monarque au pouyoir réel ; enfin tout ce qui faisait alors notre gloire , faisait aussi notre danger ; Jks soupçQus et les jalousies se réveillaient ; les équivoques des traités y lef questions qu'ils laissaient indécisef f ne fournissaient que trop de ces prétextes toujours prêts à servir tous les besoins ou toutes le^ passÎQUs; l'occasion seule suffisait pour faire naître des ennemis. Cependant un calme pnw fond a régné en France, interrompu seulement par un léger mouvement de guerre» Quelle intelligence a produit cette merveille ? de quels moyens s'est-elle servie ? Nous ignorons les moyens j mais rintelligence ne peut être cachée. |> régent du royaume a pensé; son ministre a pensé avec lui , et a exécuté. Les siècles suivans en sauront davantage : fiei;-*vQus 4 •Uf > Monseigneur.
Ils sauront , et c'est une connaissance que cette compagnie leur doit particulièrement envier; ils sauront quelle éloquence a secondé vos entreprises , combien elle était digue des matières et de vous ; ils jouiront des ouvrages qu'jelle a produits, et que le temps présent on votre modestie nous dérobe. Un autre cardinal français , élevé par son seul mérite k cette dignité , célèbre à jamais par ses importantes et difficiles négociations , vous a préventi dans ce genre d'éloquence , et en a laissé des modèles immortels, n dédaignait d'employer d'autres armes que celles de la raison t mais avec quelle nobJe vigueur employait^il toutes les armes de la raison I Quand il avait le$ préventions ou les passions à combattre 9 ce n'était qu'à force de les éclairer qu'il en triomphait. L'académie a été formée trop tard , et elle n'a pu posséder un orateur d'un caractère $1 rare ; n^ais il fallait qu'elle lui pût opposer un rival?
Jusqu'ici les traités de paix avaient la guerre pour véritable objet* Oi^ se ménageait ou un r^pos de quelques années pour réparer ses forces , ou plus de forces pour attaquer un ennemi commun ; une haine dissimulée par nécessité , une vengeance méditée de loin , une a^mbition adroitement cachée , formaient tontes les liaisons ; et le désir sincère d'une tranquillité générale et durable , était un sentiment inconnu à la politique . Ce^t vous, Monseig^ueur $ qui en sujvan^ les vues , et , ce qui nous touche encore davantage , le caractère du prince dépositaire du sceptre, avec le premier amené dans le mond^ une nouveauté si peu attendue. Vous av?z fait àe$ t^.ait6 de paix qui ne pouvaient pro**
âuire que la paix : vous en ayez mënagé d'antres qnî Tinssent de plus loin seconder vos principaux desseins ; et par un grand nombre de ces liens différens , qui tiennent tous ensemble , et se fortifient mutuellement, vous ayez eu l'art d'encbainer si bien toute l'Europe , qu'elle en est en quelque sorte deyenue immobile, et qu'elle se trouye réduite k un heureux et sage repos.
Quel doit être pour tous les hommes le charme de ce repos , si les souverains qui habitent une région ordinairement inaccessible aux malheurs de la guerre , ont senti comme les peuples les avantages que leur apportait la situation présente de l'Europe ! Ils les ont sentis , et si vivement , qu'ils ont tous concoum à vous faire obtenir la pourpre. Eux à qui l'union la plus étroite permet encore tant de diyisiop sur une infinité de sujets particuliers , ils se sont rencontrés dans l'entreprise de procurer votre élévation ; ils ont même relâché de leurs droits en votre faveur , et peutêtre , pour la première fois , ont sacrifié leurs délicates jalousies. Le souverain pontife n'a entendu qu'une demande de la bouche de tous les ambassadeurs , et vous avez paru être un prélat de tous les états catholiques , et un ministre de toutes les cours.
Ce même esprit , qui sait si bien concilier , vous l'arez porté dans la grande affaire dont l'église de France n'est occupée que depuis trop long-temps. Mais combien les intérêts politiques sont-ils plus aisés à manier que ceux de religion , que chacun se fait une loi de suivre tels qu'il les a conçus ; qui n'admettent point une modeste déférence aux lumières supérieures d'autmi ; qui ne peuvent céder , je ne dis pas à des considérations étrangères , mais même à d'autres intérêts de religion plus importans; qui enfin semblent avoir le droit de changer l'aveugle opiniâtreté en une constance respectable? Malgré ces difficultés renaissantes a chaque instant, des vues sages , et sagement communiquées, des soins agissans avec circonspection , mais toujours agtssans , ont réuni les sentimens de presque tous les prélats du royaume ; et il nous est permis désormais d'attendre une paix entière , oit l'église n'aura plus rien à craindre du zèle et de l'amoor même de ses enfans.
Cest dans cette disposition singulière des affaires générales que se fait le passage paisible du plus glorieux règne qu'ait yu la France , à un règne également glorieux qu'elle espère. Nul obstacle étranger n'empêchera que les inclinations naturelles du roi, cultivées avec tant de soin par de si excellens maîtres, ne se déploient dans toute leur étendue. Il n'aura qu'à vouloir rendre ses peuples heureux , et tout nous dit d'u'il le voudra. Déjà nos désirs les plus impatiens trouvent en lu tout ce qu'ils
cherchent ; et nos espérances , à force de se confirmer de jour en jour, ne sont plus de simples espérances.
S'il était besoin qu'elles s'accrussent , elles s'accroîtraient encore par l'application que ce jeune monarque donne depuis quelque temps aux matières du gouyemement , par ces entreliens 011 il veut bien vous faire entrer. Là , vous pesez à ses yeux* les forces de son état, et des difierens états qui nous environnent; TOUS lui dévoilez l'intérieur de son royaume , et celui du reste de l'Europe , tel que vos regards perçans l'ont pénétré } vous lui démêlez cette foule confuse d'intérêts politiques , si diversement embarrassés les uns dans les autres; vous le mettez dans le secret des cours étrangères; vous lui portez sans réserve toutes vos connaissances iferquises par une expérience éclairée ; vous vous rendez inutile autant que vous le pouvez.
Voilà , Monseigneur , ce que pense l'académie dans un des plus beaux jours qu'elle ait jamais eus. Depuis plus de trente ans qu'elle m'a fait l'honneur de me recevoir , le sort l'avait assez bien servie pour ne me charger jamais de parler en son nom à aucun de ceux qu'elle a reçus après mor; il me réservait à une occasion singulière , oii les sentimcns de mon cœur passent suffire pour une fonction si noble et si dangereuse. Vous vous souvenez que mes voeux vous appelaient ici long-temps avant que vous y pussiez apporter tant de titres : personne ne savait mieux que moi que vous y eussiez d|>porté ceux que nous préférerons toujours à tous les autres.
RÉPONSE
DE FONTENELLE A NÉRICADLT DESTOUCHES , Lorsquiljut reçu à V Académie Française^ le a5 ooiU 1^23.
ONSIEUR,
Ov sait assez que l'académie française n'affecte point de remplacer un orateur par un orateur , ni un poète par un poète ; il lui suffit que des talens succèdent à des talens , et que le même fonds de mérite subsiste dans la compagnie , quoique formée de différens assemblages. Si cependant il se trouve quelquefois plus de conformité dans les successions , c'est un agrément de plus que nous recevons avec plaisir des mains de la fortune. Nous avions perdu Carapistron , illustre dans le genre dramatique; nous retrouvons en vous un auteur revêtu du même éclat. Tous deux TOUS avez joui de ces succès si flatteurs du théâtre ; oh la louange
ne passe point lentement de bonche en boncbe « mais sort tmpé^ taeusement de toutes les bouches à la fob , et oîi souvent même les transports de toute une grande assemblée prennent la place de la louange interdite à la vivacité de l'émotion.
U est vrai <}ue votre théâtre n'a pas été le même qne celui de votre prédécesseur. Il s'était donné à la muse tragique ; et quoiqu'il ne soit venu qu'après des hommes qui avaient porté la tragédie au plus haut degré de perfection , et qui avaient été l'honneur de leur siècle , à un point qu'ils devaimt être aussi le désespoir étemel des siècles suivans , il a été souvent honoré d'na aussi grand nombre d'acclamations , et a recueilli autant de larmes. On voit asses d'ouvrages , qui , ayant paru sur le théâtre avec quelque éclat , ne s'y maintiennent pj|S ^ns la suite des temps , et auxquels le public semble n'avoir tait d'abord un accueil favorable , qu'à condition qu'il ne les re^ errait plus. Mais ceux de Gimpistron se conservent en possession de leurs premien honneurs. Son Alcibiade , son Andronic , son Tiridate vivent toujours; et à chaque fois qu'ils paraissent, les applaudissemens se renouvellent ^ et ratifient ceux qu'on avait donnés à leur naissance. Non , les campagnes oii se moissonnent les lauriers n'ont pas encore été entièrement dépouillées } non , tout ne nous a pas été enlevé par nos admirables ancêtres : et à l'égard da théâtre en particulier , pourrions-nous le croire épuisé dans le temps même oU un ouvrage sorti de»cette académie , brillant d'une nouvelle sorte de beauté , passe les bornes ordinaires des grands succès , et de l'ambition des poètes ?
Pour vous, Monsieur, vous vous êtes renfermé dans le comique , aussi difficile à manier , et peq^t-être plus , que le tragique ne l'est avec toute son élévation , toute sa force , tout son suMime. L'âme ne serait-elle point plus susceptible des agitations violentes que des mouvemens doux ? ne serait-il point plus aisé delà tran> porter loin de son assiette naturelle , que de l'amuser avec plaisir en l'y laissant ; de l'enchanter par des objets nouveaux et irvêtus de merveilleux , que de lui rendre nouveaux des objets familiers? Quoi qu'il en soit de cette espè<ce de différent entre le tragique et le comique , du moins la plus difficile espèce de comique est celle où votre génie vous a conduit , celle qui n'est comique que pour la raison , qui ne cherche point à exciter bassement un tire immodéré dans une multitude grossière 5 mw qui élève cette multitude , presque malgré elle-même , à rire finement et avec esprit. Qui est celui qui n'a point Senti dans le Curieux impertinent, dans rirrésolu , dans le Médisant , le beau choix des caractères, ou plutôt le talent de trouver eocore des caractères^ la j nstesse du dialogue , qui fait qu'on se parle ^qi|'on se répond;
A UACAErÉMIE FRANÇAISE. SBg
•t que ckaqve chMe'se dit à m place , beauté plus rare qn'on t» penM } la noblesse et l'élégance de la versification , cachées soua toutes les apparences nécessaires du stjle familier.
De là vient que vos pièces se lisent, et cette louange si simple n'est pourtant pas fort commune. Il s*en faut bien- que tout ce qu'on a applaudi au théâtre , on le puisse lire. Combien de pièces fardée^ par la représentation ont ébloui les yeux du spectateur ; et dépouillées de cette parure étrangère , n'ont pu soutenir ceux du lecteur? Les ouvrages dramatiques ont deux tribunaux à essuyer , trës-différens , quoique composés des mêmes juges; tous deux également redoutables , l'un parce qu'il est trop tumultueux , l'autre parce qu'il est trop tranquille : et un ouvrage n'est pleinement assuré de sa gloire y que quand le tribunal tranquille a confirmé le jugement favorable du tumultueux.
La réputation que vous deviez aux Muses , Monsieur, vous a enlevé à eltes pour quelque temps. Le public vous a vu avec regret passer à d'autres occupations plus élevées , à des affaires d'état dont il aurait volontiers chargé quelqu'autre moins nécessaire à ses plaisirs. Toute votre conduite en Angleterre , oii les intérêts de la France vous étaient confiés , a bien vengé l'honneur du génie poétique , qu'une opinion assez commune condanme k se renfermer dans la poésie. Et pourquoi veut-on que ce génie soit si frivole ? Ses objets sont ^ns doute moins importans que des traités entre des couronnes : mais une pièce de théâtre , qui ne fera que l'amusement du public , demande peut-être des réflexions plus profondes , plus de connaissance des hommes et de leurs passions , plus d'art de combiner et de concilier des «rhoses opposées , qu'un traité qui fera la destinée des nations. Quelques gens de lettres sont incapables de ce qu'on appelle les afiaires sérieuses ; j'en conviens : mais il j en a qui les fuient saas en être incapables, encore plus qui, sans les fuir et sans être incapables , ne se sont tournés du coté des lettres , que faute d'une antre matière à exercer leurs talens. Les lettres sont l'asile d'une infinité de talens oisib et abandonnés par la fortune; ils ne feat guère alors que parer , qu'embellir la société : mais on pent ks Àliger à la servir plus utilement ; ces ornemens deviendront des a]^nis. C'est ainsi que pensait le grand cardinal de Hichelieii , notre fondateur : c'est ainsi qu'a pensé à votre sujet celui qui commençait k le remplacer à la France , et que la France et l'académie viennent de perdre.
Vcaex parmi nous , Monsieur , libre des occupations politi- <|iies , et rendu à vos premiers goàts. Je suis en droit de vous dire , iaas craindre aucun reproche de présomption , que notre cainmerce T<ms lera utile. Le^ plu» graiji^^ hommea ont été ici ^
et n'en $ont devenus que pins grands. L'acâd^mie ê. été en même temps une récompense de la gloire acquise , et un mojen de l'augmenter. Vous en devee être persuadé plus que personne , vous qui savez si bien quel est le pouvoir de la noble émulation.
RÉPONSE
Doyen de V Académie Française^ et alors directeur ^ an discours de M, de Chalamoitt de la Visglede , secrétaire perpétuel y et Fun des députés de F Académie de Marseille , à la réception de messieurs les députés de cette Académie j au sujet de son adoption par F Académie Française , le ig septembre 1726.
ESSIEURS
Si l'académie française avait , par son choix., adopté Vëcàéè^ mie de Marseille pour sa fille , nous ne nous défendrions pas de la gloire qui nous reviendrait de cette adoption ; nous recevrions avec plaisir les louanges que ce choix nous attirerait. Mais nous savons trop nous-mêmes que c'est votre académie qui a choisi U nôtre pour sa mère : nous n'avons sur vous que les droits que vous nous donnes volontairement 9 et à cet égard nous vous devons des remerctmens de notre supériorité.
Ce n'est pas que nous ne puissions nous flatter d'avoir quelque part à la naissance de votre compagnie. Un de ceux qui en ont en la première idée , celui qui s'en est donné les premiers monvemens , qui y a mis toute cette ardeur nécessaire pour conuneo* cer un ouvrage, est un homme que nos jugemens solennels avaient enflammé d'un amour pour les lettres ,' encore plus grand que celui qu'il tenait de son heureux naturel. Nous l'avions couronné deux fois de suite , et d'une double couronne à chaque fois , honneur unique jusqu'à présent. Et c<Mnbien un pareil honneur , aussi singulier en son esp^e , eût-il en d'éclat dans les jeux de l'Elide ? Combien Pindare l'eût-il célébré ? Nos lois ne donnaient pas à ce vainqueur , comme^celles des Grecs , des privilèges dans sa patrie : mais lui , il a voulu mnltiplier dans sa patrie, il a voulu y éterniser les talens qui l'avaient rendu vainqueur. D'un autre côté , le crédit qui vous a obtenu de l'autorité royale les grâces nécessaires pour votre établisse- «lent j c'a été celui d'un des membres de l'acidémie française.
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE. »4i
Sons une qualité si peu fastueuse et si simple , tous ne laissez pas de reconnaître le gouverneur de votre province , le général d'ar^ jnée qui rendit k la France la supériorité des armes qu'elle avait perdue ; et qui ensuite , par une glorieuse paix dont il fut le négociateur, termina cette même guerre qu'il nous eAt encore fait soutenir avec avantage. £t ne pourrions*nous pas nous glo^ rifier aussi de ce que , pour ces grâces qu'il vous a obtenues , il a eu besoin lui-même d'un autre académicien ? Nous ne lui donnerons que ce titre , puisqu'il néglige celui des fonctions les plus brillantes , content de pouvoir être utile , peu touché de ce qui n'y ajoute rien.
Mais à quoi servirait-il de rechercher des raisons qui vous liassent à l'académie française , tandis ^e votre inclination même vous fait prendre avec elle les liaisons les plus étroites ? Attendes de nous , Messieurs y tout ce que demande une conduite si flatteuse à notre égard , tout ce que votre mérite personnel eiâçe encore plus fortement. Votre académie sera, plutôt une sœur de la nôtre qu'une fille. Cet ouvrage , que vous vous êtes engagés à nous envoyer tous les ans , nous le recevrons comnse un présent que vous nous feres , comme un gage de notre union , semblable k ces marques employées chez les anciens , pour se faire reconnaître à des amis éloignés.
Nous avons ^éjà vu naître des académie^ dans quelques villes du royaume , et l'académie de Marseille , qui nttt aujourd'hui , nous donne le plaisir de voir que cette espèce de production ne s'arrête point. Si lorsque le grand cardinal de Richelieu eut formé notre compagnie dans la capitale , il s'en fût formé aussitôt d'autres pareilles dans les provinces , on eôt pu croire •que l'esprit d'imitation et de mode , si reproché à notre nation , agissait ; et s'il eût agi , il est certain qu'il ne se fût pas soutenu. Mais les académies , nées après l'académie française ,sont hées •en des temps assez difierens. Ce n'est donc plus une mode qui entraîne la nation :'une inutilité réelle et solide se fait sentir, mais lentement , parce qu'elle ne regarde que l'esprit } et en ré*compense elle se fait toujours sentir : la pure raison ne fait pas rapidement ses conquêtes) il faut qu'elle se contente de les avan- 4:er toujours de quelques pas.
Si les villes , si les provinces du royaume s'étaient disputé le ^roit d'avoir une académie , quelle ville l'eût emporté sur Marseille par l'ancienneté des titres ? quelle province en eût produit 3e pareils aux vôtres , Messieurs? Marseille était savante et polie Sm* le temps que le reste des Gaules était barbare ; car il n'est pas il présumer que le savoir des druides y répandît beaucoup de lumières. MarseiÛe a eu des hommes , fameux encore aujourd'hui.
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que les Grecs reconnaissaient pour leur appartenir, non-senleinent par le sang , mais par le génie. Il est sorti de la Pioycuce , soumise à l'empire romain , des orateurs et des pldlosoplies qne Rome admirait. Et dans des temps beaucoup moins reculés, lorsoue cette épaisse nuit d'ignorance et de barbarie , qui aradt tîouvert toute l'Europe , commença un peu à se dissiper , ne fut* ce pas en Provence que brillèrent les premiers rayons de la poésie française y comme si une heureuse fatalité eût voulu que cette partie des Gaules fût toujours éclairée la première ? Alors la nature j enfanta tout à coup un grand nombre de poètes dont elle avait seule tout l'honneur ; l'art , les règles , Tétude des Grecs et des Romains ne lui pouvaient rien disputer. Ces auteurs , qui n'avaient que de l'esprit sans culture , dont les noms sont k peine connus aujourd'hui de qnelque»-uns d'entre les savans les plus curieux , sont ceux cependant dont les Italiens ont pris le pre* mier goAt de la poésie ; ce sont ceux, que les anciens poêles de cette nation si spirituelle, et le grand Pétrarque luî-méae, ont regardés comme leurs maîtres , ou du moins comme des prédécesseurs respectables. La gloire de Pétrarque peut encore appai^ tenir plus particulièrement à la Provence par un antre endroit : il fut inspiré par une provençale. Vous avies aussi dans ces mêmes siècles une académie d'une constitution singulière : le savoir , à Ja vérité , n'y dominait pas ; mais en sa place re||prit et la gigoter ie. L'élite ae la noblesse du pays , tant en hommes qu'en femmes , composait la fameuse cour d'amour , ou se traitaient avec méthode et avec une espèce de régularité académique , tontes les questions que peuvent fournir ou les sentimens on ies aventures des amans ; questions si ingénieuses pour la plupart , et si fines , que celles de nos romans modernes ne sont souvent qsc les mêmes , ou ne les surpassent pas : mais il est vrai que sur ces sorfes de sujets , l'étude des anciens et les livres ne sont pas si nécessaires. Vous n'avea pas voulu , Messieurs , vous parer bean* coup de tout cet éclat qui ne vient que de vos ancêtres : niais avec ceux qui ne font pas valoir leur noblesse , on est d'autant plus obligé à s'en souvenir et à faire sentir qu'on s'en souvient. Une ancienne possession d'esprit est certainement un avantage. Ou c'est un don du climat , s'il y en a de privilégiés : et quel climat le devrait être plus queleyôtre? ou c'est un motif qui anime et qui encourage ; c'est; une gloire déjà acquise qui àe^ vient la semence d^une nouvelle.
Combien de talens semés assez indifféremment en tous Keux , périssent faute d'être cultivés ! Les académies préviennent ces pertes dans les différens départemens dont on leur a en quelque sorte confié le soin; elles mettent en valeur des bienfaits de h
À L'ACA&ËMIË FRANÇAISE. £4)
natare ^dont on n*eèt presque retira àBcan irait. RonSe envoyait des colonies dans les protinces de son empire , parce qu'elle n'j eût pas trouve des Romains |ûut formas : mais chez nons il se formera des Romains , pour ainsi dire , loin de' Rome j et qui sait s'il n'y en aura pas quelqne»*uns que la capitale enviera , et qu'elle enlèvera même aux provinces?
RÉPONSE
Doyen de T Académie française, et alors directeur^ à M. MiKABAUD , lorsqu'il y fut reçu le a8 septembre
Mo
NSIEUR,
Gif craint quelquefois que les lettres ne conservent pas encore long-temps dans ce royaume , tout l'ëclat qu'elles ont acquis ; il semble qu'elles ne soient plus asses considérées : et en e At une certaine familiarité que Ton a contractée avec elles , peut kur èm nuisible. Beaucoup plus d'excellens ouvrages ont porté tout les genres d'écrire à un point qu'il serait trët-difficile de passer ; et dès que Tespril ne s'élève plus, on croit qu'il tombe. La prompte décadence des Grecs et des Romains nous fiiit peur; car nous pouvons, sans trop de vanité, nons appliquer ces grands exemples. Cependant quand une place de l'acadéoiie française est à remplir , quel est notre embarras ? c'est le nombre des bons sujets. Nous perdons M. le duc de 1«^ Force , qui joignait à une grande naissance et à une grande dignité pins de goût ponr toute sorte d^ littérature que la naissance et les dignités n'en souffrent ordinairement , et même plus de talens qu'il n'osait en laisser Toir; et aussitôt notre choix est balancé entre plusieurs hommes , tons recommandables par difiérens endroits , et .dont le nombre est si grand par rapport à l'espèce dont ils sont , qu'il fait presque une foule. Vous avez été choisi , Monsieur ; mais dans la suite TOUS vous donnerez vous-mèflae pour confrères ceux qui ont élé -vos rivaux , et cette rivalité vous déterminera en leur fâvenr.
Ca été votre belle traduction de la Jérusalem du Tasse qui « brigué nos voix. La renommée n'a encore depuis trois mille ans consacré que trois noms dans le genre du poème épique , et k nom du Tasse est le troisième. Il fÎMit que les nations les plus jalouses de leur gloire , les phis Hères de leur succès dans tontes les antres prodfictîons de l'esprit , cèdent cet honneur 4 l'Italie.
Mais il arrive le plus souvent qae les noms sont, sans compai'aison , plus connus que les ouvrages qui ont fait connaître les noms» Les auteurs célèbres des siècles passés ressemblent à c» rois d'orient , que les peuples ne voient presque jamais, et doot l'autorité n'en est pas moins révérée. Yous avez appris auiFrasçais combien était estimable ce poète italien qu'ils estimaient déjà tant : dès qu'il a parlé par votre bouche , il a été reçu partout ; partout il a été applaudi : les hommes ont trouvé dans son ouvrage tout le grand du poème épique , et les femmes tout l'agréable du roman. L'envie et la critique n'ont pas eu h ressource de pouvoir attribuer ce grand succès aux seules beautés du Tasse : il perdait les charmes de la poésie ; il perdait les grâce de sa langue ; il perdait tout , si vous ne l'eussiez dédomnM{;é : le grand , l'agréable, tout eût disparu par un style , je ne dis pas faible et conmiun , mais peu élevé et peu élégant. Aussi le public a->t-il bien su démêler ce qui vous appartenait , et vous donner vos louanges à part. Sa voix , qui doit touj^uiis prévenir les nôtres, vous indiqua dès lors à l'acadéime.
Voilà votre titre, Monsieur^ et nous ne comptons pas la pro* tection que vous avez d'un prince , la seconde tête de Tétat Ces grandes protections sont une parure pour le mérite; mais elles n'en sont pas un : et quand on veut les employer dans toute leur force , quand on ne veut pas qu'elles trouvent de résistance , osons le dire , elles déshonorent le mérite lui-même. Tous les suffirages auront été unanimes: mais quelle triste unanimité! Os aura été d'accord, non à préférer celui qu'on noinme, mais a redouter son protecteur. Pour vous , Monsieur , vous aT^a 1^ bonheur d'appartenir à un prince, dont la modération, dont l'amour pour l'ordre et pour la règle , qualités si rares et si k^ roïques dans ceux de son rang , yoîis ont sauvé l'inconrêment d'être protégé avec tt-op de hauteur , et appuyé d'un «ces d'autorité qui fait tort. Nous avons senti qu'il ne permettait pas ^ son grand nomd'ayoir tout son poids naturel : et le moyen d en douter, après qu'il avait déclaré expressément qu'il aimait mieat que sa recommandation fût sans efiet , que de gêner la liberté de l'académie? Il savait, j'en conviens, qu'il pouvait se fier a vos talens , et à la connaissance que nous en af ions : mais un antre en eût été d'autant plus impérieux , qu'il edt été armé de la rauoa et de la justice. Nous avons droit d'espérer, ou plutôt nous devons absolument croire qu'un exemple parti de si haut , sera desorou» une loi , et votre élection aura eu cette heureuse circonstance d'affermir une liberté qui nous est si nécessaire et » précieuse.
J'avouerai cependant , et peut-être , Monsieur, ceci ne devraitil être qu'entre yous et moi , que mon sui&age pourrait Q «T^^
pas été tout-à-fait aussi libre que ceus du reste de l'académie. Vous sayes qui m'a parlé pour vous. On en est quitte envers la plus haute naissance pour les respects qui lui sont dûs : mais la beauté et les grâces qni se joignent k cette naissance ont des droits encore plus puissans , et principalement les grâces d'une si grande jeunesse ^ qu'on ne peut guère les accuser d'aucun dessein de plaire , quoique ce dessein même fût une faveur. ' Quel agréable emploi que celui dont vous êtes chargé 1 Vous donnei à deux jeunes princesses toutes les connaissances qui leur conviennent : en même temps que les charmes de leur personne croîtront sous vos yeux , ceux de leur esprit croîtront aussi par vos soins ; et je puis vous annoncer de plus que les instructions qu'elles recevront de vous , ne vous seront pas inutiles à vousmême , et qu'elles vous en rendront d'antres à leur tour. La nécessité de vous accommoder à leur âge et k leur délicatesse naturelle , vous accoutumera à dépouiller tout ce que vous leur apprendreE d'une sécheresse et d'une dureté trop ordinaires au. savoir ; et d'un autre côté , les personnes de ce vang ^ quand elles sont nées avec de l'esprit , ont une langue particulière , des expressions , des tours que les savans seraient trop heureux de- pouvoir étudier chez elles. Pour les recherches laborieuses , pour la solidité du raisonnement , pour la force , pour la profondeur , il ne faut que des hommes. Ponr une élégance naïve ^ pour une simplicité fine et piquante , pour le sentiment délicat des convenances , pour une certaine fleur d'esprit ^ il faut «des hommes polis par le commerce des femmes. H y en a plus ei) France que partout ailleurs, grâces à la forme de notre société; et de là nous viennent des avantages dont les autres nations tâcheront inutilement ou de rabaisser , ou de se dissimuler le prix. La perfection en tout genre consiste dans un mélange juste de qualités opposées y dans une réunion heureuse qui s'en fait malgré .leur opposition. L'éloquence et la poésie demandent de la vivacité et de la sagesse , de la délicatesse et de la force ; et il arrive que l'esprit françab , auquel les hommes et les femmes contribuent asses également , est un résultat plus accompli de différens caractères. L'académie croira avoir bien- rempli sa destination, si par ses soins et par ses exemples elle réussit à perfectionner ce goût et ce ton qui nous sont particuliers; peut-^tre même êu^nririX qu'elle les maintienne.
RÉPONSE
DE FONTENELLE A L'ÉVÉQUE DE LUÇON, LorsquHlfut reçu à t Académie Française ,k6 mars i']h.
Monsieur,
Il arrîye <|uelque£NA que , sana examiner hs au>iî(s de notrt conduite, on nous accusa d'avoir dans nos ékctious beaucoup d'égard aux noms et aux diguilés , et de songer du moias «atut à décorer notre liste qu'à fortifier solidement la compare. Anjourd'kui nous n'avons poiat cette injuste accusation à aiindre. l\ est vrai que vous portée un beau nom ; il est vrai que vooi eta revêtu d'une dignité respectable : on ne nous reprochera cepndant ni l'un ni l'axitre. Le nom vous donnerait presque un droit héréditaire; \a dignité vous a donné lieu de fournir vos vérittUd titres , ces ouvrages oii vous aves traité des matières , qui , uèsrfpineuses par elles-mêmes , le sont devenues encore davantage par les circonstances présentes. Beaucoup d'autres ouTrapda mén^ genre ont essuyé de violentes attaques , dont les yotns se font garantis par eux-mêmes : mais ce qu'il nous appartieut le plus particulièrement d'observer , il y règne cette beauté de atjle , ce génie d'éloquence dont nous faisons notre principal objet.
Nous voyons déjà combien notre choix est applaudi fu ce mopde plus poli et plus délicat , qui peut-être ne sait pas trop en quoi consiste- notre mérite académique; mais qui se connaît bien en esprit. Ce monde oii vous êtes né , et oii vous avec vécu, ne ae lasse point de vanter les agrém«&s de votre conversation et b charmes de votre société. Nous croirons aisément que ces louanges vous touchent peu , soit par l'h^itude de les entendre, soit parce que la gravité de votre caractère peut vous les £aire mépriser: mais Facadémie est bien aise que ses membres les mériteutv elle que son noBi d'aoadén&ie française engage à cultiver ce qui est le plus particulier aux français , la politesse et les agrémeas.
Ici , Monsieur , je ne puis résister à la vanité de dire ^e foot n'aves pa» dédaigné de m'admettre au plaisir que votre commefte faisait à un nombre de persounes mieux choisies ; et je rendrai» grâces avec beaucoup de joie au sort qui m*st mis en plsce d^ vous en marquer publiquement ma reconnaissance , si ce même sort ne me chargeait aussi d'une autre fonction trës-douloureuse et très-pénible.
Il faut que je parle de votre illustre prédécesseur , d'un ami qui m'était extrêmement cher , et que j'ai perdu} il faut que j'eo
DISCOURS, etc. 547
fktle , qu^ )*^ppaie sur tout ce qui cmtise mM regrets , et que )e mette àa s«in à mndre la plaît de non cœtir encore ptus pro» Êotnde. Je convieae qu'il j^a toujours mn certaîn plaisir à dire ce* que 1*011 sent : mais il faudrait le dire dans cette assemblée dSin^ BunièBe di^pae d'elle , et di^e du sujet ; et c'est k quoi {e ne crois pas powroir sufitre , quelque nàé que )e sois par un tendre • souTOuir 9 par ma douleur même , et par mon sële pour la mé* moire de mon ami.
Le plus souvent on est ëtran^ment borne par la nature. On ne sera qu'un bon poète , c'est être défà assez réduit ; mais de plus, on Q€ le sera que dans un certain genre ; la chanson même en est un oii Ton peut se tronyer renfermé. La Motte a traité presque tous les genres de poésie. L'ode était assez oublrée depuis Malherbe ; l'élévation qu'elfes demande , les contraintes particulières qu'elle im|>o$e avaient causé sa disgrâce , quand un jeune ^ inconnu parut subitesMtnt avec des odes à la main , dont plu<« sieurs étaient des ehefs-^l'isuvres , et les plus faibles avaient de grandes beautés. Pindare dans les siennes est toujours Pindare , Anacrdon est toujours Auacréon , et ils sont tons deu-x très-opposés. La Motte , après avoir commencé par être Pindare , sut devenir Auacréon.
II passa au théâtre tragique , et ii y fut universellement applaudi dans trois pièces de caractères diffiérens. Les Machabées ont le sublime et le majestaenx qu'exige une religion divine ^ Romulas représente la grandeur romaine naissante , et mêlée dé quelque férocité ; hiès de Castro exprime les sentimens les plus (eadres , les plus touchaas , les plus adroitement puisés dans le scia de la nature. Aussi l'histoire du théâtre n'a-t-elle point ' d'exemple d'uu succès pareil k celui d'Inès. C'en est un grand pour une pièce que d'avoir attiré une fois chacun de ceux qui vont aux spectacles. Inès n'a peut-être pas eu un seul spectateur qui ne l'ait été qu'une fois. Le désir de la voir renaissait après la cariosité satisfaite.
Un autre théâtre a encore plus souvent occupé le- même auteur 5 c'est celui oti la musique s'unissant à la poésie , la pare quelquefois y et la tient toujours dans un rigoureux esclavage. De grands poètes ont ftèremant méprisé ce genre , dont leur génie , trop roide et trop inflexible , les excluait } et quand ils ont voulu prouver que leur mépris ne venait pas d'incapacité , ih n'ont lait que prouver , par des effisrts malheureux , que c'est un genre très-diftoile. La Motte eût été aussi en droit de le mépriser : mais il a fait mieux » il y • beaucoup réussi. Quelquesunes de ses pièces , car , fussent-elles toutes d'un mérite égal , le succès dépend ici dn concours de deux «accès } l'Europe galante ,
Issë y le Catvayal ^e la Folie ^ Amadis de Grèce, Omphtle, tireront autant que le tbéAtre pomr lequel elles ont été faites, et elles feront toujours partie de ce corps de rëserye qu'il ae ménip pour ses besoins.
Dans d'autres genres que la Motte a embrassés aussi, il n'a pu seçu les mêmes applaud issemens. Lorsque ses premien ouTn^a parurent, il n'avait point passé par de faibles essais , propra* seulement à donner des espérances : on n'était point averti , et on n'eût pas le loisir de se précautionner contre l'adjointion. Mais dans la suite on se tint sur ses gardes : on l'attendait iTec une indisposition secrète contre lui; il en eût coûté trop d'estiae pour lui rendre une justice entière. Il fit une Iliade , en iiÛTast seulement ie plan général d'Homère , et on trouva manTaisqo'il touchât au divin Homère sans l'adorer. Il donna un recueil ^ fables, dont il avait inventé la plupart des sujets; et on deoauU pourquoi il faisait des fables après la Fontaine. Sur ces tùsm on prit la résolution de ne lire l'Iliade ni les fables , et de les condamner.
Cependant on commence à revenir peu à peu sur les fables, et je puis être témoin qu'un assez grand nombre de personnes de goût avouent qu'elles y trouvent une infinité de belles choses; car on n'ose encore dire qu'elles sont belles. Pour l'Iliade, elle ne paraît pas jusqu'ici se relever; et je dirai , le plus obscurément qu'il me sera possible , que le défaut le plus essentiel qni 1'^ empêche , et peut-être le seul , c'est d'être l'Iliade. On lit lesaaciens par une espèce de devoir ; on ne lit les modernes qnepoar le plaisir , et malheureusement un trop grand nombre dWragei nous ont accoutumés à celui des lectures intéressantes.
Dans la grande abondance de preuves que je pois donner de l'étendue et de la variété du talent de la Motte , je néglige 3a comédies qui , quoiqu'en prose , appartiennent au génie poétiqa^i et dont l'une a été tout nouvellement tirée de son premier état de prose , pour être élevée à la dignité de pièce en vers t » ^ pendant c'était une dignité selon lui ; mais enfin c'était toujoun un nouveau style auquel il savait se plier.
Cette espèce de dénombrement de. ses ouvrages poétiques d< les comprend pas encore tous. Le public ne connaît ni un ff^ nombre de ses psaumes et de ses cantates spirituelles , ni des églogues qu'il renfermait , peut-être par un principe dVuuti« pour moi , ni beaucoup de pièces galantes .enfantées par TamoaTt mais par un amour d'une espèce singulière , pareil à celai éf Voiture pour mademoiselle de Rambouillet , plus parfiitemea^ privé d'espérance , s'il est possible , et sans doute infiniment m disproportionné. Il n'a manqué à un poëte si unirersel qu'unie»
genre, la wtire; et il est pins glorieux poar lai <pi*eQe] lut manque» qu'il ne Test d'ayoir eu tons le» antres genres à sa disposition.
Maigre tout cela , la Motte n'ëtait pas poète , ont dit quelques* nnsy et mille ëchos l'ont répété. Ce n'était point, un eathonliasme involontaire qui le saisit , une fitirenr divine qui l'agitât ^ c'était seulement une volonté de £iire des vers , qu'il eiécutait ^ parce qu'il avait beaucoup d'esprit. Quoi ! ce qu'il j taure de plus estimable en nous » sera-ce donc ce qni dépendra le moins de nous^ ce qui agira le plus en nous sans nous-mêmes y ce qui aura le plus de conformité avec l'instinct des animaux ? Car cet enthousiasme tt cette fureur bien expliqués , se réduiront k de véritables ins*tincts. Les abeilles 'font un ouvrage bien entendu, à la vérité, mais admirable seulement en ce qu'elles le £»nt sans l'avoir mé«> dite et sans le connaître. Est-ce là le modèle que nous devons nous proposer } et serons-nous d'autant plus parfiuts que nous en aj^rocberons davantage ? Vous ne le croyes pas ,. Blessieurs ; vous MTes trop qu'il £aut du talent naturel pour tout , de l'enthou-> siasme pour la poésie; mais qu'il faut en même tmnps une raison qui préside à tout l'ouvrage , asses éclairée pour savoir jusqu'où elle peut lâcher la main à- l'enthousiasme , et asses ferme pour le retenir quand il va s'emporter» Voilà ce- qni rend un grand poète si rare ; il se forme de deux contraires heureusement unis dans UA certain point, non pas tont-à-fait indivisible, maisaisez )utfte. U reste on petit eq>ace libre ou la différence des goAts avra quelqiue jeu. On peut désirer un peu plus ou ni^ pen moins : mais ceux, qui n'<Mit pas formé le dessein de chicaner le mérite , et qui veulent juger sainement , n'insistent guère sur ce plus ou sur ce moins qu'ils désireraient , et l'abandennent , ne fbt-ce qu'à cause de l'impossibilité de l'expliquer..
Je sais ce qui a le plus nui à la Motte. U prenait asses souvent ses idées dans des sources assez éloignées de celle de l'Hippocrène , dans un &nd peu connu de réflexions «fines et délicates , quoique solides ; en un mot , car je ne veux rien dissimuler , dans la m^ taphysiqne , même dans la philosophie. Quantité de gens ne se trouvaient'plus en pays de connaissance , parce qu'ils ne voyaient plus Flore et les Ziéphyrs , Mars. et Minerve, et tous ces autres agréables et faciles riens de la poésie ordinaire^ Un poète si peu frivole , d fort de choses , ne pouvait pas être un poëte ^ accuf» sation plusin^rieuse à la poésie qu'à lui. U s'est répandu depuis nn temps nn e^rit philosophique presque tout nouveau , une lumière qui n'avait guère éclairé nos ancêtres ; et je ne puis nier* aux ennemis de la Motte , qu'il n'e&t été vivement frappé de cette lumière , et n.'eût saisi avidement cet esprit. 11. a bien »a
cueillir les fleurs en Parnasse ; maïs il y a raeiUramii , oa pftttèt il y a fait naitre des froitf t|ui ont pins de substance ^e cevL% èa Parnasse n'en ont communément. U a mis beancoop dé raÎMa dans ses ouvrages, f'en conyittil ; mail H n'y a pas ok^ moins de fev , d'élévatiott , d'à^ément , que- cent qi ont le pins briHc par l'avantage d'aroir nà» dans lea leurs moins de raison. ^
Parlerai-je ici de cette foute dt oenfeiirs ^ne «on mérite Im a faits? seconderai-fs leurs intentions en levr aidant à sortir de letir obscurité? Non , Messieurs ; non , je ne puis m'y résoudre : leart traits partaient de trop bas pour aller jusqu'à lui. LAisM>n»-ln )onir de la gloire d'avoir attaqué un grand nom , puisqu'ils a'ea peuvent avoir d'autre ; iaissoas-iles jouir da vil profit qii*ih m ont espéré , et que quelques-uns cberchnient à accroître par oa retour réglé de critiques injurieuses. Je sais cependant qae, même en les méprisant , car on ne petvt s'en empêcher , oa oe laisse pas de recevoir d'eux quelque impression : on les écoate » quoiqu'on ne l'ose le plus souvent , du moins si on a quelque pudeur , qn'aprës s*en être fnstifié par convenir de tous les titres odieux qu'ils méritent. Mais toutes ces impressions qu'ib peuvent produire ne sont que trës-passagëres ; nulle force n'égale celle du vrai. Le nom de la Motte vivra, et ceux, de ses tn)u$t€$ censeurs commencent déjà à se précipiter dans rétemel oabiî qui les attend.
Quand on a été le plus avare de louanges sur soin sujet , ou lui a accordé un premier rang dans la prose , pour se dispenser de lui en donner un pareil dans la poésie; et le moyen qu*il n'eût pas excellé en prose , lut qui avec un esprit nourri do réflexioœ , plein d'idées bien saines et bien ordonnées , avait une force , une noblesse , et une élégance singulière d'expression , même dam son discours ordinaire? ,
Cependant cette beauté d'expression , ces réflexions , ces idées, il ne ies devait presque qu'à lui-même. Privé dès sa jeuttesse ^e l'usage de ses yeui et de ses jambes , il n'avait pu g;uère profiter ni du grand commerce du m6nde , ni du secours des livres. Il ne se servait que des yeux d'un neveu , dont les aoins con^ tans et perpétuels pendant vingt-quatre années qu'il a entièrement sacrifiées à son oncle , méritent Teirtime , et en quelque sorte la reconnaissance de tons ceux qui afiment les lettres , oc qui sont sensibles à l'agréable spectacle que donnent des devoirs d'amitié bien f emplis. Oe qu'on peut se faire Jire ne va pas loin, et la Motte était donc bien éloigné d'être savant ; mais ta gloirf en redouble. Il ferait lui-même dans la dispute des anciens et des modernes un assec fort argument contre l'indispensable né» cesiité dont on prétend que soit la grande connaissance des ao-
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE. SSi
ctens , si eê n'^st qu'on pourrait fort lé^timeniéiit téféttdré qu'an homaw n rare ne tifie pas à eottséquence.
Dans les grands hommes , dans ceut suitout qui eu méritent miiqnement le titre par des talens , ou voit brilfer vii^\ement ce qu^Issont; mais on sent aussi, et le plus souvent sans beaucoup de reckerche , ce qu'ils ne pourraient pas être r les d^ns les plus éclatàus de la nature ne sont jjiu^e' plus marques en* eux que ce qu'elle leur a refusé. On n'eût pas facilement découyert de qu<H k Motte était mcapable. Il n'était ni pkysiden , ni géo-^ sn^tre^ ni théol^îen ; mais on s'apercevait q^e poui* l'être, et même à un baut point , il ne lui avait manqué que des yeux et de l'étude. Quelques idées de ces différentes sciences quli atcît reeueilliés çk et là , soit par un peu de lecture , soit par In conversation d'habiles gens , avaient gernvé dans êtt tête , y avaient jété des racines , et produit des fruits surprenans pa^ (e peu de culture qu'ils avaient coûté. Tout ce qui était du ressort de U raison ^àit du sien ; il s'en emparait avec force , et s'en rendait bientèt maître. Combien ces taléns patttculieHB , qui aoni des espèces de prisons souvent fort étroites d'oii un génie ne peut sortir, setaient^-ils inférieurs à celte raison univc^selle- 4|ui contiendrait tous les talens ,, et ne serait assujettie par aucun , qui d'elle-même ne serait déterminée à rien , et se porterait également k tout?
L'étendue de l'esprit de la Motte embrassait îusqu'aux agréuens delà conversation, talent dont les plus grands- auteurs^ les plus agréables même dans lenis ouvrages ,. ont été souvent privés, à moins qu'ils ne redevinssent en quelque sorte agréablespar le c^traste* perpétuel de leurs ouvrages et d'euE-mêmes. Pour lui , il apportait dans le petit nombre de ses sociétés, une gaieté ingénieuse , fine et féconde , dont le mérite n'était que trop augmenté par l'état cnntinuel de sonffi-anee oii il vivait.
n n'y a jamais en qu'une voiv à l'égard de ses mœurs , de sa probité, de sa droiture, de sa fidélité dans le commerce, denon attachement k ses devoirs ; sur tous ces points la louangea été sans restriction , peut-être parce que ceux qui se piquent d'esprit ne les ont pas jugés assez importans , et n'y ont pas^ pris beaucoup d'Intérêt. Milis je dois ajouter ici , qu'il avait les qualités de l'âme les plus Rarement unies k cdlês de l'esprit dans les plus grands héros des lettres. Ils sont sujets ou ii une basse jalousie qui les dégrade , ou à un orgueil qui les dégrade encore plus en les voulant trop élever. La Motte approuvait ,. il louait avec une satisfaction si vraie , qu'il semblait se complaire dans le talent d'autmi. Il eût acquis par là le droit de
53b DISCOURS , etc.
êe louer lui-même , si. on pouvait Tac^ërir. Ce n'est pas que les défauts lui échappassent; et comment l'auraient-ils pu? Mais il n'était pas touché de la gloire facile , et pourtant si recherchée , de les découvrir, et encore moins de celle d'en publier la découverte. Sévère dans le particulier pour instruire , il était hors de là très-indulgent pour encourager. Il n'avait point établi dans sa tête son style pour règle de tous les autres s^les; il savait que le beau ou l'agréable sont rares, mais non. pas uniques: ce qui était le moins selon ses idées parttcidières , n'en avait pas moins droit de le toucher; et il se présentait t tout , bien exempt de cette injustice du cœur qui borne et qui resserre l'esprit. Aussi était-ce du fond de ses sentimens qu'il se répandait sur ses principaux écrits une certaine odenr de vertu délicieuse pour ceux qui en peuvent être frappés. Qu'un antear qui se rend aimable dans ses ouvrages , est au-dessus de celai qui ne fait que s^y rendre admirable !
Un des plus célèbres incidens de la querelle sur Homère, fut celui oii l'on vit paraître dans la lice, d'un c6té, le savoir sous la figure d'une dame illustre ; de l'autre , l'esprit , je ne venx pas dire la raison , car je ne prétends point toucher au fond de la dispute , mais seulement à la manière dont elle fut traitée. £n vain le savoir voulut se contraindre à quelques dehors de modération , dont notre siècle impose la nécessité ; il retomba malgré lui dans son ancien stjle, et laissa échapper de l'ai* greur , de la hauteur et de l'emportement. L'esprit au contraire fut doux , modeste , tranquille , même enjoué , toujours respectueux pour le vénérable savoir , et encore plus pour celle qui le représentait. Si la Motte eât pris par art le ton qu'il prit, il eût fait un chef-d'œuvre d'habileté ; mais les efforts de l'art ne vont pas si loin , et son caractère naturel eut beaucoup de part à la victoire complète qu'il remporta.
Je sens bien , Messieurs , que je viens de faire un éloge peu vraisemblable y et je ne crains pas cependant que l'amitië m'ait emporté au-delà du vrai ; je crains seulement qu'elle ne m'ait pas inspiré assez heureusement , ou ne m'ait engagé à an trop long discours. Si la Motte était encore parmi nous , et que je me fusse échappé à parler aussi long-temps, je le prierais de terminer la séance , selon sa coutume , par quelqu'une de ses productions , et vous ne vous seriez séparés qu'en applaudissant y ainsi que vous avez fait tant de fois. Mais nous ne le possédons plus, et il faut bien que nous nous attendions à le regretter souvent.
Prononcé par TovTEHZLL^, dojen et directeur de VAcademie Française, à V ouverture de T assemblée publique du i5 août i74i*
Messieurs,
Avant que de faire en public les fonctions de la place où j'ai l'honneur d'être dans ce jour solennel , je me sens obligé à tous rendre grâces de ce que j'y suis. Une loi toujours exactement observée , veut que ce soit le sort qui mette l'un d'entre vous à TOtre tête } et vous avec voulu me déférer cette dignité indé-pendamment du sort, en considération des cinquante années que je compte présentement depuis ma réception. Un demisiècle passé parmi vous , m'a fait un mérite ; mais je l'avouerai , Messieurs ; je me flatte d'en avoir encore un autre , et plus considérable , et qui vous a plus touchés ; c'est mon attachement pour cette compagnie , d'autant plus grand , que j'ai eu plus de temps pour la bien connaître. Je dirai plus , ceux qui la composent présentement , je les ai vus tous entrer ici , tous naître dans ce monde littéraire , et il n'y en a absolument aucun à la naissance de qui je n'aie contribué. Il m'est permis d'avoir pour vous une espèce d'amour paternel , pareil cependant à celui d'un père qui se verrait des enfans fort élevés au-dessus de lui , et qui n'aurait guère d'autre gloire que celle qu'il tirerait d'eux.
Les trois âges d'hommes que Nestor avait vus , je les ai presque vus aussi dans cette académie , qui s'est renouvelée plus de deux fois sous mes yeux. Combien de talens , de génies , de mérites , tous singulièrement estimables en quelque point , tous différens entre eux , se sont succédés les uns aux autres ; et en combien de façons le tout s'est-il arrangé pour former un corps également digne dans tous les temps de prétendre à l'immortalité , selon qu'il a osé le déclarer dès sa naissance ! Tantôt la poésie , tantôt l'éloquence , tantôt l'esprit , tantôt le savoir ont ea la plus grande part à ce composé , toujours égal à lui-même et toujours divers ; et j'ose prédire , sur la foi de ma longue expérience , qu'il ne dégénérera point , et soutiendra cette haute et noble prétention dont il s'est fait un devoir.
J'ai vu aussi , et de fort près , et long-temps , une autre compagnie célèbre , dont je ne puis m'empécher de parler ici , quoique sans une nécessité absolue, mais â l'exemple de ce Nestor que je viens de nommer. Quand l'académie des sciences
prit une nouvelle forme par les mains d'un de vos plas illustres confrères , il lui inspira \e de&séiïi de répaûdre , le plus, qu'il lui serait possible , le goût de ces sciences abstraites et élevées qâ faisaient son unique occupation. Elles ne se servaient ordinairement , eomme dans Tancienue Egypte , que d*une certaine langue sacrée , entendue des seuls prêtres et de quelques initiés. Leur nouveau législateur voulait qu'elles parlassent , antant qu'il se pourrait , la langue commune ; et il nie fit Hiooneur de me prendre ici pour être leur interprète , parce qu'il compta que j'j aurais reçu des leçons excellentes sur l'art de la parole.
Cet art est beaucoup plus lié qu'on ne le croit peut-être avec celui de penser. Il semble que l'académie firançaise ne s'occvpe que des mots } mais à ces mots répondent souvent des nUes fines et déliées , difficiles à saisir et à rendre précisément teiks qu'on les a , ou plutôt telles qu'on les sent , aisées à confondre avec d'autres par des ressemblances trompeuses , quoique trëi^forta. L'établissement des langues n'a pas été fait par des raisonne* mens et des discussions académiques , mais par l'assemblage bizarre en apparence d'une infinité de hasards eoatpliqués } et cependant il y règne au fond une espèce de métaphysique fort subtile qui a tout conduit ^ non que les kommes grossiers qui la suivaient se proposassent de la suivre , elle leur était parfaite-ment inconnue : mais rien ne s'établissait généralement , rien n'était constamment adopté , que ce qui se trouvait conforme aux idées naturelles de la plus grande partie des esprits , et c'était là l'équivalent de nos assemblées et de nos délibérations. Elles ne font plus , qu'avec asses de travail , ce qui se fit alors sans aucune peine , de la même manière à pea près qu'un homme fait n'apprendra point , sans beaucoup d'application , la même langue qu'un enfant aura apprise sans y penser.
Un des plus pénibles soins de l'académie , est de développer dans notre langue cette métaphysique qui se cache , et ne peat être aperçue que par des yeux assez perçans. L'esprit d'ordre » de clarté , de précision , nécessaire dans ces recherches déli* cates , est celui qui sera la clef des p^us hautes sciences , potnrvv qu'on l'y applique de la manière qni leur convient } et j'avais pu prendre ici quelque teinture de cet esprit qui devait m*aider à remplir les nouveaux devoirs dont on me chargeait. Avec un pareil secours , ce savoir que les maîtres ne communiquaient pas réellement dans leurs ouvrages, mais qu'ils montraient seulement de loin , placé sur des hauteurs presque inaccessibles , pouvait en descendre jusqu'à un certain point, et se laisser amener à la portée d'un plus grand nombre de personnes.
* Ainsi , Messieurs , car je cesse enfin d'abuser des privile'ges de Neslor , c'est l'académie française qui m'a formé la preïniëre ; c'est elle ifui en mettant mon nom dans sa liste , y a la première attaché une certaine prévention favorable ; c'est elle qui ïn'a rendu plus susceptible de Thonnenr d'entrer dans de pareilles sociétés , et je me tiens heureux de pouvoir aujourd'hui lui en marqua publiquement ma vive reconnaissance. La cérémonie du renouvellement des vœux au bout de cinquante ans se pratique dans de certains corps ; et si quelque chose d'appro<r chant était en usage dans celui-ci , je descendrais volontiers de la première place pour me 'remettre à celle de récipiendaire , et •y prendre de nouveau les mêmes engagemens que j'y pris il y a 5i long -temps. Je me porterais à cette action avec d'autant plus d'ardeur , que je suis présentement plus redevable que jamais à cette respectable compagnie.
Lu dans rassemblée publique du iS août l'j^g*
Xj'académie juge à propos de prendre l'occasion de cette assemblée publique , pour avertir ceux qui aspireront aux prix de poésie que nous proposons ici tous les ans , d'être aussi exacts sur la rime , que l'ont été tous nos bons poètes du siècle passé. Quelques ouvrages modernes , qui*, quoiqu'ils manquassent souvent de cette exactitude , n'ont pas laissé de réussir à un certnift point , ont donné un exemple commode , qui a été aussitôt saisi avec ardeur y et prospère de )Our en jour.
L'académie s'en est aperçue bien sensiblement dans un grand -nombre des ouvrages de poésie qu'elle a reçus cette année ; et •elle croit qu'il est de son devoir de s'opposer au progrès d^ l'abus , en déclarant qne dans ses jogemens elle se conduira k cet égard avec tonte la rigueur convenable.
Cette rigueur va peut^tre scandaliser quelques personnes. Qu'est-ce que la rime , df ra-t-on ? N'est-ce pas une pure bagatelle? J'eft conviens, à parler selon la pure raison ; mais le nombre réglé des syllabes, un repos fixé au milieu de nos grands vers , ou la césure , ne sont-ce pas aussi des bagatelles précisément de la T|[iéme espèce? Traitez-les comme vous voulez traiter la rime ; négligez-^les autant , les proportions gardées , et vous n'anrez plus de poésie française , rien qui la distingue de la prose. On peut même remarquer ic^ , à l'avantage de la rime , que des trois conditions ou règles arbitraires qui distinguent
dans notre langue la poésie d'avec la prose , la rime .est ceUe qui la distingue le plus ; elle en fait plus elle seule que les deux autres ensemble , et il est clair qu'elle en doit être d'autant plus soigneusement conservée.
Ne sont-ce pas les difficultés vaincues qui font la gloire des poètes ? N'est*-ce pas sur cet unique fondement , par cette seule considération , qu'on leur a permis une espèce de langage particulier, des tours plus hardis, plus imprévus; enfin ce qu'ils appellent eux-mêmes , en se vantant , un beau , un noble , un heureux délire ; c'est-à-dire , en un mot , ce que la droite raison n'adopterait pas ? S'ils ne se soumettent pas aux conditions apposées à leurs privilèges , on aura cb'oit de les condamner à redevenir sages.
Il ne faut pas traiter de la même manière les arts utiles et ceux qui ne sont qu'agréables. Les utiles le sont d'autant plus , qu'ils sont d'une plus facile exécution , la raison en est évidente : au contraire , les arts purement agréables perdraient de leur agrément à devenir moiqs difficiles , puisque c'est de leur difficulté que naît tout le plaisir qu'ils peuvent faire. Le plus grand inconvénient qu'on aurait à craindre , ce serait que le nombre des poètes ne diminuât : hé bien , il faudrait se résoudre à prendre ce mal-là en patience ; certainement nous ne perdrions pas les grands génies , ils n'en seraient que plus oxcités à user de toutes leurs forces, et le sentiment intérieur de cette mime force ne leur permettrait pas de demeurer oisifs.
Ce que l'académie voudrait faire aujourd'hui chei nous , on croirait presque qu'il s*est fait de soi-même chez les Latins. Les fragmens d'Énnius ne nous donnent l'idée que d^une verstfica* tion extrêmement lâche , et qui se permettait à peu près tout ce qu'elle voulait.
Lucrèce vint ensuite, qui se permet moins , mais encore beaur coup. Virgile paraît^ il «d>olit une infinité des anciens privilèges, et tout le Parnasse latin obéit. Cette poésie était toujours allée en augmentant à la fois de difficulté et de perfection } et elle s'est maintenue en cet éta( , du moins à l'égard de la difficulté et des règles , pendant plus* de quatre siècles ; après quoi un a^ freux déluge de barbarie a tout abîpié. Si . nous voulions en croire les novateurs d'aujourd'hui sur la rime , nous ferions précisément le contraire de ce qu'ont fait les Latins arrivés à leur beau siècle ; ils s'y sont tenus long*temps : nous , dès qne noos serions arrivés au nôtre (car nous pouvons hardinsent qualifier ainsi celui de Louis XIY) , nous nous presserions volontairement d'en décheoir ; ce serait pousser bien loin l'inconstance qn'oa nous reproche tant.
n est vrai cependant que les noyateun peuvent avoir des che6 qui agiront par un autre motif, par la noble ambition d'être k la tête d'un parti , d'une espèce de révolution dans les lettres , de quelque cbose enfin ; et en ce cas , ils ont raison de croire qu'ils engageront mieux leurs gens par une diminution , que par une augmentation de travail.
Si nous remontions jusqu'aux Grecs , nous trouverions que cbes eux la poésie a toujours marché aussi , en resserrant ellexnéme ses chaînes. Homère , qui est à la tête de tout , est si excessivement licencieux , qu'il ne paraît presque pas possible d'y rien ajouter à cet égard ; et il était bien naturel que l'on se fit un honnête scrupule d'aller si loin. Mais^e ne veux pas m'enga* ^er dans une discussion trop étendue , et y pour tout dire , dont je ne serais pas capable : renfermons-^ous chez les Latins^; com«parons leurs gênes avec les nôtres. Ce serait un long détail , si l'on voulait : mais il me semble que tout Tessentiel de ce parai* lèle peut se réduire à deux chefs principaux.
i*". Sur les six pieds qui composent un vers hexamètre latin , il n'j a que les deiix derniers qui soient assujettis à être d'nne certaine quantité } les quatre premiers sont libres , non absolument ^ mais par rapport aux deux autres. De cette structure du vers hexamètre , il résulte qu'il y a un asses grand nombre de mots latins qui n'y peuvent jamais entrer. Voilà donc la langue latine appauvrie d'autant , et la difficulté de s'exprimer en vers augmentée. Chez nous , les règles du grand vers n'excluent au* cun mot , à moins qu'il ne fét de sept syllabes , ce qui est très* rare.
2**. En latin , les mots exclus du vers hexamètre peuvent se réfugier dans les phaleuques , dans les odes alcaïques , etc. Mais Ik il n'y a aucun pied libre comme il y en avait dans l'hexamètre^ et c'est là tout ce qu'on a pu imaginer de plus cruel et de plus tyrannique. Le français n'a nen d'approchant. Jusques-là les Latins , qui , accablés d'un joug si pesant , n'ont pas laissé de s'élever jusqu'où nous ne pouvons guère que les suivre , ont , du c6té des difficultés vaincues , un avantage infini sur nous.
Mais il faut avouer qu'ils avaient une commodité qu'on pent aussi appeler infinie , et dont nous sommes presque entièrement privés; c'est l'inversion des mots. Je crois qu'on pourrait prouver, par les meilleurs poètes , que cette inversion était , à très-peu de chose près, totalement arbitraire ; et cela supposé, il est certain que cinq mots seulement peuvent être arrangés en cent vingt façons différentes , dix mots iraient à plus de trois millions. Horace dit galamment et ingénieusement à l'aimable Pirrha , qu'il s'était sauvé du naufage dont il étai| menacé par ses charmes; et voici
tiëfpHtteralemest et dans la dernière exaçtîtada 8/e$ propres mois: Une mopiùlle sacrée marqué^ peur un tableau votifs que faà appaudu au puissant Disu ds la mer mes pééemêns tout mouiUts. L'image est poétique et bettrense : cela fait au moîfts oase mots latjHi$|et yoici comment ils ont été arrangés par Horace pour^faire les vers qu'il voulait : Par un tableau une sacrée voiifmuraUU marque tout mouiiiés que f ai appendfà au puissant mes vétemens de la mer disu. J'ai vu des gens d'esprit , mais qui ne savaient point le latin , fort étonnés qu'Horace eût parlé ainsi ; et d'autres, qui avaient fait leurs études, étonnés encore de ce qii'ils ne l'avaient pas été )usque8«là. Tout ce que je prétends présente- Hient , c'est que l'arraQgeuenl qu'Horace donne à ces onze mots latins , est tel que Fou voit sis^et qu'une infinité d'autres arrangemens pareils auraient été égaleneot recevables ; que ces ar* rangesnens étaient donc arlMtraires , que puisqu'ils s'agissait *d'onae mots , il j avait plus de dix Bâillions d'arrangemens possibles } et que quand il y en aurait eu quelques-uns d'absoiomeut insupportables , il en restait encore un nombre prodigieux pins que suffisant pour y satisfaire.
Qne les Latins n'aient dans un certain genre de vers aucune i^llabe libre , mais une entière liberté de placer les mots comme ils voudront ^ et que nous n'ayioas aucune gène sur les syllabes , aoais un extrême assujettissement à un certain ordre des mots, et cela en tout genre de vers ; il me semble qu'il ne serait pas aisé de juger de quel c6té il y aurait plus ou moins de difficulté , et ^'on pourrait supposer ici une égalité assea parfaite. Mais il est question de savoir laquelle des deux pratiques est la plus raison- BaUe ; la décision pourra être asseï» prompte. Certainement la licence effrénée des transpositions produira sotvvent de Tobscurité et de l'embarraft; exigera du lecteur , et principalement de l'auditeur , une attention pénible , qui n'ira qu*à entendre te seni littéral, et non à envisager l'idée, et produira dans la phrase nne confusion et un eliaos oii l'on ne se reccmnattra un peu que lorsqti'tNi sera parvenu jusqu'au bout. Souvenons-nous du mor* ceau cité d'Horace. Il y a là un tout mouillés adjectif détaché de scm substantif , qu'on verra quelque temps après , jusques-là ce mot n'a aucun rapport à tout ce qui l'environne , et il parait tont'-àf'fait hors d'œuvre H comme suspendu en Tair. Il faudra £aire effort pour s'en souvenir , et le rejoindre au mot de véte^ mâns quand il daignera paraître.
Mais n'est-il pas à propos que le poète prenne tous les moyens possibles d'empêcher que l'attention qu'on lui donne ne se relâche? Sans doute , il les doit prendre } n^ais il faut que ce soit à ses dépens , et non aux dépens de l'auditeur. Le poète n'est fai^
i{ue pour le plaisir d'^utrui ; moîiis il pendra cher celui qu'il fera , plus il en fera : il doit se sacrifier de bonne grâce , sans songer jamais h Caire partager ses peines.
Nous étions partis de la rime , et nous voilà arrivés bien loin , et peut-être beaucoup trop loin , sur un sujet si léger» Nous demandons cependant la permission de dire encore up mot. En supposant que la rime soit régulière , quelle sera sa plus grande perfection possible ?
Il y a un bon mot fort connu. Foilà deux m^ts Heu étonnés de êê troui^er ensemble , a dit un homme d'esprit , en se moquant d'un mauvais assortiment de mots. J'applique cela à la rime , «MÎ6 en le renversant : et je dis qu'elle est d'aulant plus parfaite, que les deux mots qui la forment sont plfis étonnés de se trouver •asenable* J'ajonte se«lement qu'ils doivent être aussi aisés qu'étoBiiét. Si voua avev fini na vers par le mot é^dmey il vous sera biea aisé de trouver le mot de flâme pour finir Pautre. Noi^ se tttement il y a peu de mots de cette terminaison dans la langue 5 mais de plus , ceux-ci ont entre eux une telle affinité pour le sens , qu'il sera trè»^ifiçile que le discours où le prcntier sera emfioyji y n'admette ou même n'amène nécessairement le second. La r&iBe est légitime 3 mais c'est presque un mariage. Je dis qu'aloi» les mots ne sont pas étonuig , maïs ennuyés de se re»coutrer.
Si an contraire vous faites rimer Jhble et affabk 9 et je suppose que le sens des deux vers soit bon , 00 pourra dire que les deux mots, seront étomiés et bien aises de se trouver. On en voit assee la raison , en renversant ce qui vient d'être dit. Ce seront Ak des rim^s TÎches et heureuses.
Tovte langue cultivée se partage en deux branches différentes , dont chacune a un grand nombre de termes que l'autre n'emploie poi»t; la branche sérieuse et noble , la branche enjouée et ba»» dîne. On pourrait croire que les poètes sont plus obligés de bien rimer dans le sérieux que dans le badin : mais pour peu qu^on y pense , on verra ^le c'est le contraire. Leur assujettissement à la rime doit être d'autant plus grapd , qu'il* leur est plus aisé d'y sa;tisCaire. Or , la langue badine est de beaucoup la phis abon-^ danÉs et la plus riche ; outre tons les tenues qui lui sont propres , et auExqnels l'autre n'ose jamais toucher, elle a tous ceux de cett^ autre ^ sans exceptûgp , qu'elle peut tourner eu plaisanterie tant qu'elle voudra ; elle peut aller méoie jusqu'à en fiM^ger de nou^ veaAx- Il est bien juste que la joie , si néeessaire aux honuues | ait quelques
REPONSE
Directeur de V Académie Française , au discours prononcé par M. Tévéque de Rennes , le jour de sa réception aS septembre 1749*
Monsieur,
Ce que nous venons d'entendre ne nous a point surpris ; omis savions , il y a long-temps, que des votre entrée dans le monde on jugea qu'à beaucoup d'esprit naturel , et à une grande capacité dans les matières de l'état ecclésiastique que vous aviea embrassé, vous joigniez l'agréable don de la parole , qui ne s'attache pas toujours au plus grand fonds d'esprit , et encore moins à des connaissances également épineuses et éloignées de l'usage commun. Nous savions qu'après avoir été nommé évêque de la capitale d'une grande province qui se gouverne par des états , votre dignité , qui vous mettait à la tête de ces états , vous avait donné occasion d'exercer souvent un genre d'éloquence peu connu parmi nous , et qui tient assez du caractère de l'éloquence grecque et romaine. Les orateurs français , excepté les orateurs sacrés , ne traitent guère que des sujets particuliers , peu intéressans , souvent embarrassés de cent minuties importantes , souvent avilis par les noms mêmes des principaux personnages. Pour vous, Monsieur, vous aviez toujours en main dans vos discours publics les intérêts d'une grande province combinés avec ceux dn roî ; vous étiez , si on ose le dire , une espèce de médiateur entre le souverain qui devait être obéi , et les sujets qu'il fallait amener à une obéissance voloiitaire. De là vous avez passé , Monsieur, à l'ambassade d'Espagne , oii il a fallu employer une éloquence toute différente , qui consiste autant dans le silence que dans les discours. Les intérêts des potentats sont en si grand nombre , si souvent et si naturellement opposés les uns aux autres , qu'il est difficile que deux d'entre eux , quoique étroitement unis par les liens du sang , soient parfaitement d'accord ensemble sur tons les points , ou que leur accord subsiste long-temps. Les deux branches de la maison d'Autriche n'ont pas toujours f té dans la même intelligence. L'une des deux maisons royales de Bourbon vous a phargé de ses. affaires auprès de l'autre. La Renommée , qnoiipe si curieuse , surtout des alTaires de cette nature , quoique si ingénieuse et même si hardie à deviner , ne nous a rien dit de ce qui s'est passé dans un intérieur oii yous avez eu besoin de toute
DISCOURS A L'ACADÉMIE FRANÇAISE. S6i
Totre habileté } et cela même yous fait un mérite. Seulement nous voyons que l'Espace , pour laquelle vous aves dû être le moins zélé , ne vous a laissé partir de chez elle que revêtu du titre de grand de la première classe , honneur qii'elle est bien éloignée de prodiguer.
Le grand cardinal de Richelieu ^ lorsqu'il forma une société de gens presque tous peu considérables par eux-mêmes , connus seulement par quelques talens de l'esprit , eùi-il pu , même avec ce sublime génie qu'il possédart , imaginer à quel point eux et leurs successeurs porteraient leur gloire par ces talens et par leur union ? Eùt-il osé se flatter que dans peu d'années les noms les plus célèbres de toute espèce ambitionneraient d'entrer dans la liste de son académie } que dès qu'elle aurait perdu un cardinal de Rohan , il se trouverait un autre prélat , tel que vous , Monsieur, prêta le remplacer?
Le nom de Rohan seul fait naître de grandes idées. Dès qu'on l'entend , on est frappé d'une longue suite d'illustres aïeux , qui ya se perdre glorieusement dans la nuit des siècles : on voit des héros dignes de ce nom par leurs actions , et d'autres héros digne» de ces prédécesseurs } on voit les plus hautes dignités accumui ées , les alliances les plus brillantes , et souvent le voisinage des trônes : mais en même temps il n'est que trop sÂr que tous ces avantages naturels , si précieux aux yeux de tous les hommes , seraient des obstacles qu'aurait à combattre celui qui aspirerait au mérite réel des vertus , telles que la bonté , l'équité , l'humanité , la douceur des mœurs. Tous ces obstacles , dont la force n'est que trop connue par l'expérience , non-seulement M. le cardinal de Rohan » durant tout le cours de sa vie , les surmonta ; mais il les changea eux-mêmes en moyens , et de pratiquer mieux les vertus qu'ils combattaient, et de rendre ces vertus plus aimables. Il est vrai, pour ne rien dissimuler, qu'il y était extrêmement aidé par l'extérieur du monde le plus heureux , et qui annonçait le plus viyement et le plus agréablement tout ce qu'on avait le plus d'intérêt de trouver en lui. On sait ce qu'on entend aujourd'hui , en parlant des grands , par le don de représenter. Quelques-uns d'entre eux ne savent guère que représenter : mais lui , il repr^ntaitet il était*
Des son jeune âge , destiné à l'état ecclésiastique , il ne crut point que son nom , ni un usage assez établi chee ses pareils , pussent le dispenser de savoir par lui-même. Il fournit la longue et pénible carrière prescrite par les lois avec autant d'assiduité, d'application , de zèle , qu'un jeune homme obscur, animé d'une noble ambition , et qui n'aurait pu compter que sur un mérite acquis. Aussi dès ces premiers temps-se fit-il une grande reputa- 1. M
56a DISCOURS
tîon dans l'unîvcrtitcj les dignité et ks titrw qui ratlendaiettt , pour ainsi dire , avec impatience , ne laissaient pas de ▼enir le trouver selon un certain ordre.
Il ^tait à Wge de trente-un ans coadjuteur de M. le cardinal de Furstcnberg, cvêque et prince de Strasbourg , lorsqu'il •«'Wil dans cette académie un de cesincidens qui en troublent qitelqnefois la paix , et fournissent quelque Wgère pâture à la malignité du public. Le principe général de ces espèces d'orages «t U liberté de nos élections j liberté qui ne nous en est pas c«pcDdant, ainsi qu'aux anciens Romains , moins nécessaire , m moin» précieuse. Ce fut en de pareilles circonstances que le coadjuteur de Strasbourg se montra , et calma tout t et je puis dire bardent qu'il entra dans cette académie par un bienfait. Avec quel redoublement et de joie et de reconnaissance ne lui flmes-nons pas ensuite nos complimens sur le cbapeau de cardinal , sur la charge de grand-aumônier de France; dignités dont l'éclat rejailliKait sur nous , et qui nous élevaient toujours nous-mêmes de pins en
^ ' Nous savons assez en France ce que c'est que les afbtres de la constitution. Ne fussent-elles que tbéologiques , elles seTaient déjà d'une extrême difficulté: un grand nombre de gens d'espnt ont fait tous les efiforts possibles pour découvrir quelques nouveaux rayons de lumière dans des ténèbres sacrées , et ils n'ont fait que s'y enfoncer davantage j peu^-être eût-il mieux vain ks respecter d'un peu plus loin. Mais les passions bumaines ne manqnërent pas de survenir , et de prendre part k tout , voilées avec toute l'industrie possible , d'auUnt plus difficiles à combattre , qu'il ne fallait pas laisser sentir qu'on les reconnût. Le roi convoqua sur ce sujet des assemblées d'évéques , k la tête desifuelles il mit M- le cardinal de Robàn. Que l'on réfléchisse un instant sur ce qu'exige une pareille place dans de pareilles conjonctnres , et Ton jugera aussitôt qu'un prélat , avec peu de talens, peu de savoir des lumières acquises dans le besoin , moment par moment , empruntées en si bon lieu que Ton voudra , eèt paru l»en vite à tous les yeux tel qu'il était naturellement. Tatteste la Renommée sur ce qu'elle publia alors dans toute l'Europe à 1â gloire du prélat dont nous parlons. "Il joignit même au mérite de grand-bomme d'état et de savant évêque , un autre mente de surcroît , qu'il ne nous siérait pas de passer sons silence , quoique réellement fort inférieur j il fat quelquefois obligé de porter la parole aii roi ii la tête du respectable corps qu'il présidait, et il s'en acquitta en véritable académicien.
Il fut envoyé quatre fois à Rome par le roi pour des élections de souverains pontifes. Il n'y a certainement rien surtout le reste
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE. StlA
e la terre qui ressembte à an conchye. Là sont retiferméi , tous es lois trcs^troites «t trës^éaâmtes, m certain nombre d'homme» a premier ordre et du premier m^te ^n diffi^reates nations , qui 'ont tous que le même objet en vue , et tous diit^rens intérêts par apport k cet objet. La nation italienne en de beaucoup la ptni ombreuse , trës-spiritueHe par «ne faveur constante de k na*» lire , dressée par elle-^néme aux négtHriatiens , adroite à tendre es pièges subtils et imperceptibles, à pénétrer finement les appa** cnces trompeuses qui couvrent le vrai ^ et même les secondes ou roisièmes apparences qui , pour plus de sûreté , couvrent encore s premières. M. le cardinal de Roban ne Ait que prudeùt , que irconspect , sans artifice et sans mystère , ouvertement celé pour » intérêts de la religion et de là France ; et il ne laissa pas de fussir et de s'attirer une extrême considération des Italiens les lus habiles. Des exemples pareils , un peu plus fréquens , ren* raient peut-être au vrai plus de crédit qu'il n'en a aujourd'hui, u du moins plus de hardiesse de se montrer.
Toute la partie du diocèse de Strasbourg située au-delà du Rhin ppartient en souveraineté à l'évêque qui en prend l'investiture e l'empereur. D'un autre côté , l'évêché de Strasbourg est ttrémement mêlé de luthériens autorisés par des traités invto* ibles. M. le cardinal de Rohan avait k soutenir le double pèrmnage , et de prince souverain , et d'évêque catholique. Prince,
gouverna ses sujets avec toute l'autorité , toute la fbrmeté de rince , et eu même temps avec toute la bonté , tonte la douceut* u'un évêquè doit à son troupeau ; seulement il'y joignit l'esprit e conquête si naturel aux princes , mais l'esprit de conquête tirétien. Il employa tous ses soins , mais ses soins uniquement , ramener dans le sein de l'église ceux qui s'en étaient écartés :
était né avec de grands talens pour y réussir; et en effet le ombre des catholiques est sensiblement augmenté dans le dio- ;se de Strasbourg. *
De cette augmentation , moin» difficile à continuer qu'elle était k commencer ^ il en a laissé le soin à un neveu , son digne iccesseur , déjà revêtu de ses plus hautes dignités. Quelle gloire )ur nous , que le titre d'académicien n'ait pas été négligé dans le si noble et si brillante succession !
Apres tout ce qui vient d'être dit , nous dédaignons presque de irler de la magnificence de cet illustre cardinal. La magni^ :ence , considérée par rapport 4ux grands , est plutôt un grand ffaut quand elle y manque , qu^n grand mérite quand elle s'y ouve. Son essence est d'être poi^pipeuse et frappante ) sa perfec- 3n serait d'avoir quelque effet utile et durable. Notre grand rëlat l'a pratiquée de toutes les manières. Tantôt il a fait des
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présens rares 1^ des soayerains ; tantôt il a répaada ses bîenGdts dans les lieux de sa dépendance qui en ayaieat besoin } tantôt îl a construit des palais superbes; tantôt il a doté , pour tons ks siècles à yenir , un assex grand nombre de filles indigentes. Dam toutes les fêtes où pouvaient enà'er la justesse et Télégance da goût français , il n'a pas manqué de Caire briller .aux jeux des étrangers cet avantage , qui , quoique asses superficiel en loimôme , n'est nullement indigne d'être bien ménagé.
Je sens » Messieurs , que je vous fais un portrait , et fort étendu , et peut-être peu vraisemblable à force de rassembler trop de difierentes perfections ; on m'accusera de cet e^rit de flatterie qu'on se plaît à nous reprocher. Je vous demande encore un moment d'attention , et j'espère que je serai justifié.
Le roi a dit : « C'est une vraie perte que celle du cardinal de » Rohan ; il a bien servi l'état , il était bon citoyen et grand » seigneur; je n'ai jamais été harangué par personne qui m'ait » plu davantage. »
Je crois n'avoir plus rien à dire sur le reproche de flatterie. J'ajouterai seulement que de cet éloge fait par le roi , il en ré» iulte un plus grand pour le roi lui-même. Il sait connaître , il sait apprécier le mérite de ses sujets } et combien toutes les vertus , tous les talens doiyent-ils s'animer dans toute l'étendue de sa domination ! C'est là \:e qui nous intéresse le plus particalièrement: l'Europe entière retentit du reste de ses louanges; et ce qui est le plus glorieux , et en même temps le plus touchant poor lui I on compare déjà son règne à celui de Louis XIY.
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