‹ Œuvres de Fontenelle, Volume 3Chapitre 29 sur 74 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Première raison pourquoi les anciens Chrétiens ont cru que les Oracles ' étaient rendus par les Démons. Les histoires surprenantes qui cousaient 8«r le fadt des Oracles et des Génies.

L'anliquitë est pleine de je ne sais combieia d'histoi^ re» surprenantes et d'oracles qu'an croit ne pouvoir attribuer qu'à des génies. Nous n'en rapporteroiis que qudquM exemples y qui représenteront tout k reste.

Tout le monde sait ce qui arriva au pilote Thamus* Son vaisseau étant un spir vers de certaines îles de U WT Egée , le vent cessa tout-4-fait« Tout les gens du vaisseau étaient bien éveillés; la plupart môme pas-^ saient le temps à boire les uns avec les autres , lors* qo'oa entendit tout d\in coup une voix qui venait des iles f et qui appelait Thamus. Thamus*se laissa appeler deux, fois sans répondre ; mais à la troisièmé il répondit. La voix lui commanda que , quand il serait arrivé a un certain lieu , il criât que le grand Pan était mort. Il m'y eut personne dans le navire qui ne fût saisi de frayeur et d'épouvante. On délibérait si Thamus de* vait obéir à la voix : mais Thamus conclut que si, quand ib seraient arrivés au lieu marqué, il faisait asaez de vent pour passer outre, il ne fallait rien dire; mais que si un ealme les arrêtait là, il fallait s'acquit* ter de Tordre qu'il avait reçu. Il ne manqua point d'être surpris d'un cahne à cet endroit là, et aussitôt il ae mit k crier de toute sa force que le grand Pan était mort. A peine avait-îl cessé de parler , que l'on enten* dit ào tous càtés des plaintes et des gémissemehs,

966 HISTOIRE comme d'un grand nombre de personnes surprises el affligées de celte nouvelle, Tous ceux qui étaient dans le vaisseau fucent témoins de Taventure. Le bruil s'en répandit en peu de temps jusqu'à Rome; et l'empereur Tibère ayapt voulu voir Thamus lui-même , assembla des gens savans dans la théologie païenne , pour apprendre d'eux qui était ce grand Pan ; et il fut conclu que c'était le fils de Mercure et de Pénélope, C'est ainsi que^ dans le dialogue où Plularque traite des oracles qui ont cessé , Cléombrote conte cette histoire , et dit qu'il la tient d'Ëpithersès , son maitre de grammaire , qui était dans le vaisseau de Thamus y lorsque la chose arriva.

Thulis fut un roi d'Egypte y dont Tempire s'étendait jusqu'à rOcéan, C'est lui , à ce qu'on dit, qui donna le nom de Thulé à File qu'on appelle présentement Islande. Comme son empire allait apparemment jusque» là , il était d'une belle étendue. Ce roi , enflé de ses succès et de sa prospérité , alla à Toracle de Sérapis , et lui dit :

* « Toi qui es le maître du feu , et qui gouveimes le » cours du ciel, dis-moi la vérité. Y a-t-il jamais eu et » y aura-t-il jamais quelqu'un aussi puissant que moi ? »

L'oracle lui répondit :

« Premièrement Dieu , ensuite la parole et l'esprit » avec eux y tous s'assemblant en un, dont le pouvoir » ne peutfinir. Sors d'ici promptement, mortel, dont » la vie est toujours incertaine. »

Au sortir de là, Thulis fut égorgé.

Eusèbe a tiré des écrits mêmes de Porphyre, ce grand ennemi des chrétiens, lés oracles suivans :

« I. Gémissez, Trépiés. Apollon vous quitte; il

DES ORACLES. 267 B vous quitte , forcé par une lumière céleste. Jupiter » a été ; il est, et il sera. O grand Jupiter ! hélas ! mes » fameuiL oracles ne sont plus.

» 2.' La voix ne peut revenir à la prêtresse : «lie o est déjà condamnée au silence depuis long -temps. » Faites toujours à Apollon des sacrifices dignes d'un » Dièu.

to 3. Malheureux, prêtre, disait Apollon à son prêtre, » ne mMnterroge plus sur le divin père , ni sur son fils » unique , ni sur Tesprit qui est Fâme de toutes choses, j» C'est cet esprit qui ma chasse à jamais de ces lieux. »

Auguste, déjà vieux, et songeant à se choisir un successeur, alla consulter Foracle de Delphes. L'oracle ne répondait point, quoique Auguste n'épargnât pas les sacrifices. A la fin cependant il en tira cette réponse :

a L'enfant hébreux, k qui tous les dieux obéissent, » me chasse d'ici , et me renvoie dans les enfers. Sors D de ce temple sans parler. »

11 est aisé de voir que sur de pareilles histoires , on n'a pas pu douter que les démons ne se mêlassent des oracles. Ce grand Pan qui meurt sous Tibère, aussi bien que Jésus-Christ, est le maître des démons, dont Fempire est ruiné par cette mort d'un Dien si salutaire à r univers ; ou si cette explication ne vous plait pas> car enfin on peut , sans impiété , donner des sens contraires à une même chose , quoiqu'elle reg^arde la religion , çe gi^nd Pan est Jésus-Christ lui-même, dont la mort cause une douleur et une consternation générales parmi les démons , qui ne peuvent plus exercer leur tyrannie sur les hommes. C'est ainsi qu'on a trouvé moyen de donner à ce grand Pan deux faces bien diffe^ rentes.

a68 HISTOIRE

L'oracle rendu au roi Thulis, un oracle si posilif sur la sainte Trinité y peut-il être une fiction humaine ? Comment le prêtre de Sérapis aurait-il deviné un si grand mystère, inconnu alors à toute la terre, et aux juifs mêmes?

Si ces autres orades eussent été rendus par des prêtres imposteurs, qui obligeait ces prêtres à se décréditer euxr mêmes , et à publier la cessation de leurs oracles ? N'est-il pas visible que c'étaient des démons que Dieu, même forçait à rendre témoignage à la vérité? De plus, pourquoi les oracles cessaient-ils , s41s n'étaient rendus que par des prêtres ?

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