‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 3)Chapitre 2 sur 62 · DE FRANCIS J \M M F. S · texte numérisé non relu

DE FRANCIS J \M M F. S

Ils emportent le goûter et grimpent le coteau. t haut, le ciel. Mais avec du courage on peut v atteindre. Combien on avait raison d'affirmer que le Paradis est magnifique! Voici des pierres recouvertes de mousse, voici une fieur bleue qui tremble. Est-il possible qu'une telle joie vous inonde! L'enfant et sa nourrice vont voir le Créateur qui fait pousser Lefl feuilles et qui, dans la gravure, est entouré de chevaux, de chiens, d'oiseaux, de poissons, de palmiers et d'étoiles. Et c'est vrai qu'il est comme ça.

A mesure qu'ils s'avancent vers leur désir, leur foi grandit. 0 nourrice ! n'est-ce pas que tu es apte à prendre part à un tel pèlerinage, toi qui es née dans un village alpestre où il y a beaucoup de manne pour les abeilles ? Nourrice, qu'est-ce que c'est que la manne pour les abeilles? C'est un baume mystérieux qui enduit nocturnement les rameaux, les pierres et les toits et jusqu'au fouet du cocher, et qui se dissipe au soleil d'onze heures. Ce n'est pas tellement avec les fleurs que les avettes composent le miel, mais avec la manne. On ne sait pas ce qu'est la manne. Mais qu'est-ce que c'est ? On ne sait pas. Quand la nourrice était

petite gardeuse de vaches, elle suçait la manne sur les pousses des jeunes chênes. La manne a nourri le peuple de Dieu quand ce peuple marchait vers la Terre Promise. Et maintenant c'est l'enfant et la nourrice qui s'acheminent vers le ciel. Et quand ils ont gravi la côte, ils voient que c'est vrai qu'z'Z y a autre chose. La colline leur masquait cet air solide, cet azur terrestre qui est le long déroulement des Pyrénées. Et cette pelouse à leurs pieds ! Cette pelouse qu'ils n'avaient point prévue avec, au milieu, cette villa, ces arbres de bergerie, ces jeunes filles tranquilles ! L'enfant et la nourrice s'asseyent sur un banc qui domine cette pelouse contre la cabane. S'ils ne voient point Dieu encore, ceci n'est-ce pas le Paradis ? Et ce Dieu ne va-t-il pas leur apparaître comme à ces anciens justes dont parle l'abbé Pierre Vignot, « qui le surprenaient dans le défilé des montagnes » ? Oh ! il n'y a plus à douter de la gloire de ce monde. L'enfant enlève son chapeau, et la brise essuie son front comme dans un poème de Lamartine et pénètre jusqu'à son cœur ainsi qu'un baiser paternel. Est-ce que le Seigneur viendra se reposer dans la cabane quand la nuit va tomber ? Est-ce qu'il ne se repose

1 il a cire tant de merveilles? Et la nourrice «lit : On ne voit point ses mains quand il Us promène sur la montagne pour la peinais peut-être qu'on l'entend respirer.

! nourrice n'est-clle pas bien près, en cet instant, de ce passage grandiose : « Alors ils ■i tendirent le bruit de Jéhovah Dieu pasnt dans le jardin à la brise du jour... » Ht les deux innocents tiennent les yeux sur la vallée qu'ils viennent de découvrir, sur la vallée céleste. Xon, non, ils ne sont pas dupes; leurs regards plongent au del'i des énigmes. Ils ont raison, et leur foi l'emporte de mille coudées sur les pauvres critiques des incrédules : car si là n'est pas vraiment le Ciel, c'est vraiment là qu'il commence. N'est-ce pas, Vierge de Bigorre, que vous avez risqué vos pieds jusqu'au bord de ce rocher où même ne grimpe point la chèvre, mais seulement l'églantine? Et c' est-il pas une sœur de ces innocents qui vous a vue aussi sûrement qu'ils voient erbe? Lorsqu'un saint voit un être du Ciel, il le regarde faire des gestes auxquels il ne s'attendait pas, joindre les mains, aller, venir, se pencher comme une personne ordinaire : ce qu'un peintre ni un poète ne sauraient tra-

duire ainsi, tant la vraie vie est inimitable. L'enfant et la nourrice ne voient ni la Vierge, ni une autre Apparition, mais cependant l'ébauche de ce qui pourrait être le Paradis.

Ils prolongent, assis sur le banc, leur contemplation. Les jeunes filles jouent maintenant à la balle et le soleil se couche derrière la propriété, il se couche là, tout près, dans l'alcôve des nuages, tel qu'un être vivant qui a fait sa prière. Heureux cette nourrice et cet enfant qui connaissent l'élévation « dans la lumière et dans la vérité de Dieu ! » Leurs lèvres gardent un secret lorsqu'ils redescendent. Le petit garçon éprouve une tristesse en se retrouvant sur l'avenue de tilleuls du village. Le vieux percepteur, qui fume sa pipe et boit son absinthe entre les lauriers-roses du café, l'interpelle comme d'habitude : « D'où & viens-tu, petit ? » Il répond à peine bonsoir, car son âme est pleine de la brise verte et bleue de la vallée entrevue là-haut. Cet homme à barbe blanche n'est que sur la terre, sous une jolie treille, oui, mais une treille qui n'est pas de Vautre côté, du côté où les jeunes filles jouent à la balle, du côté de la montagne brisée et claire. Bientôt l'enfant retrouve ses père et

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mère qui s'affectent de sa tristesse et qui ne comprennent point la cause de cette humeur. Toute sa vie il éprouvera la nostalgie du ciel terrestre qui lui donne la nostalgie de Vautre :. Et désormais lui et sa nourrice conserveîunt. chacun dans son cœur, cette confidence que Dieu leur a faite auprès de la cabane, encore qu'il ne leur ait pas apparu.

Au delà des champs patriarcaux et de la route où va la couturière tenant un rameau lourd de cerises noires, il y a le coteau; au delà du coteau il y a la pelouse; au delà de la pelouse, il y a les sommets; au delà des sommets il y a le ciel; au delà...

La terre est désormais frappée de déchéance aux yeux de cet enfant qui laissent couler des larmes lorsque son père, le prenant sur ses genoux, lui demande :

Qu'est-ce qui Le fait de la peine ?

souffre aussi, mon Dieu, d'avoir entrevu la beauté d'En Haut dans celle que j'ai connue sur la Terre et de ne pas l'atteindre. Mais

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je continue de puiser obscurément le sens de cette beauté, comme l'humble graine qui, où qu'elle soit, recherche et distingue dans le sol ce qui sera son auréole et son parfum dans le ciel printanier. Je fais converger vers le centre de mon âme, à travers le monde entier, les visoins nécessaires à ma vie éternelle. J'opère ce miracle par l'espérance et le désir que vous avez mis en moi. Ainsi, le romarin attire jusqu'à ses racines l'odeur de la mer, si épais que soit le sol qui les sépare des flots. Je continue de faire appel à ces merveilles toutes colorées de la verdure des roues de moulins sauvages et du prisme du pommier en fleurs dans le ciel gris après la grêle. Je supplie les champs patriarcaux. Et par moments ils s'élèvent comme des nappes de lumière. Et j'entre dans la salle à manger même de Dieu, qui n'est plus celle où l'enfant avait succombé au sommeil. J'entre en hésitant. Mes pieds sont si poudreux ! Je me suis tant attardé dans ce monde ! tant attardé à dormir sur le lit de repos de la bibliothèque ! Je regarde les mains du Maître qui tiennent le pain. J'ai peur et je n'ai pas peur : « Oui, Sei- « gneur, vous savez que je vous aime. Oui, Sei- « gneur, vous savez que je vous aime. Seigneur,

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voua savez toutes choses; vous savez doue « que je vous aime. »

Je comprends que les fleurs peintes sur mon ictte se mettent à vivre et les notes de l'angélus deviennent des paroles. Et le vallon passe <laus la gloire de Dieu, ce que je souhaite que nous fassions.

En ce jour-là, il y aura une source ouverte...

Zacharie, c. xiii, i.

Le premier regard, c'est les fiançailles de l'âme de l'enfant, par les anneaux d'or ou d'azur des yeux, avec la Source des êtres et des choses. Continuellement s'avance la nappe de cet air solide et vert qu'est la rivière où le poisson, qui ne se cogne pas, glisse. En amont elle semble issir d'un berceau de tendres coudriers ou noisetiers. L'enfant ne sait pas si c'est de là qu'elle vient ou du commencement du monde. Et la voix du père, s' élevant dans le fracas irrégulier, coupé de silences, de la chute d'eau : La rivière arrive de plus loin, de sa source.

Que doit être cette source ? L'eau donc vient de sa source ? Où est la source ? Et avec un intérêt croissant de jour en jour, à chaque fois que

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l'enfant regarde la rivière, il songe à la source. Kniiii. tenant par la main sa nourrice, il l'amène dans la campagne et lui dit: il faut que tu me conduises à la source. Elle n'hésite pas, de ceux qui Bavent, parce qu'ils ont la foi. La source est par là, répond-elle. Ils s'avancent vers la lisière d'un petit bois endormi dans le silence. Et, tout à coup, la source! Quelle source? Il n'importe. La source. Elle est là. L'enfant n'explique point s'il avait prévu la source ainsi ou autrement, mais il regarde se poser la canicule dans ce coin frais, sur cette glace liquide, mais qui paraît immobile. Là est la source, le principe de la rivière majestueuse comme une fable. Et la nourrice : La source sort de terre.

A y regarder de plus près, l'eau frémit dans le bassin telle qu'une chair vivante. L'enfant attentif se rapproche. Il voit que le miroir déborde à mesure que l'argile pleure en haut et, nouille contre un bouquet de bruyères, il ne sait plus si c'est l'azur encore qui est en . entre les fougères, ou si c'est la source qui est au-dessus de sa tête. Il semble que ce trou traverse de part en part la terre éboulée. Et ce ciel renversé chante sous l'autre air aride, au contact des gouttes d'eau. Mais qu'y a-t-il

donc dans la glaise pour que la source en découle? 0 nourrice ! ne te trompes-tu point ? Est-ce que la terre n'est pas fermée au dedans et, lorsque le paysan la laboure, ne voit-il pas qu'elle est bouchée ? Comment est-ce donc que l'eau passe au travers de la terre si la terre n'est pas creuse? Et la nourrice : je pense que les gouttes d'eau sont comparables aux grains de blé qui font lever la moisson; qu'elles font lever la rivière verte comme un champ; qu'elles sont enfouies comme des semences. — 0 nourrice ! d'où proviennent les semences de la source ? — De la pluie. N'as-tu pas vu la pluie s'enfoncer dans le sol comme jetée avec les mains ? Elle ressort ici en source qui s'épand continuellement tel qu'un champ éternel qui ne cesserait de pousser en avant ses bandes d'épis.

Il interroge. Elle répond. Puis ils se taisent et leurs yeux d'innocents plongent maintenant, comme des oiseaux, dans le ciel qui est la source de la source.

J'ai longtemps contemplé avec angoisse le cours de la rivière dont le commencement et

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la lin m'étaicnl cachés. Mais la voix du Père : élevée aussi vers moi dans le fracas irrégulier, coupé de silences, de la chute. Et j'ai remonté Le courant jusqu'à la source où tant de choses et de créatures m'ont apparu qui avaient trait à la Terre ou au Ciel : sur la tête de la paysanne qui s'éloigne, la cruche dont r argile bombée sue comme le front du travailleur; la pierre que le faucheur vient humecter pour aiguiser sa faux altérée comme une moissonneuse qui a trop chanté. Voilà pour les minéraux. Quant aux animaux : le lièvre que j'ai dessiné d'un style pur, et il s'en allait comme à regret, frère de ma pensée attardée à trop de cii cuits et qui regagne enfin la haute vigne; r écureuil qui n'a aucun poids et qui flamboie en s'esquivant, c'est le serment d'amour d'un jeune homme volage; la libellule qui est une épingle d'émeraudes, elle emporte avec elle des lambeaux de gaze d'une écharpe de jeune fille; la bergeronnette qui, sur la pierre humide, cherche un équilibre qu'elle ne retrouve qu'en s '» n volant : ainsi la parole avant que d'être la prière. Pour les végétaux : la bruyère fleurie qui ressemble au Buisson Ardent de la sainte Écriture; la coupe bleue de la gentiane qui a

T amertume d'un calice divin dont le ciel comble le vide; les frondes altérées de ces cryptogames appelés langues-de-cerf, pendantes au-dessus de l'eau, qui expriment nos soifs de lumière confiée par Dieu à la Terre; les crosses de fougères, qui s'élèvent comme celles de Pasteurs de l'Église autour d'un reposoir de mousse; et les campanules qui tremblent ainsi que les clochettes des bénédictions des Fêtes-Dieu.

A toi, nourrice, et à toi, enfant qu'elle accompagne, je donne cette image que j'ai patiemment écrite avec les couleurs de ma raison et qui représente la source qui ramène à Dieu facilement les pensées. Vous avez coopéré à cette œuvre, car si j'en ai tracé les lignes, fixé les teintes, c'est vous qui guidâtes mon cœur à l'heure qu'il ne sut pas assez aimer. J'ai employé du rouge, du bleu, du vert, mais je n'ai pas su imiter la couleur de la lumière parce que mon âme n'est pas assez belle pour atteindre à un art aussi grand.

II a comblé de biens les affamés.

Luc, c. i, 53.

Passe le pont qui est comme celui de l'image d'Épinal. Signe-toi devant l'église et entre à l'auberge. Un oiseau crie dans la treille du potager, et un soufile essuie la sueur du figuier. Le dernier rayon, par la fenêtre, traverse le vin blanc. Une rose bouge. La servante ne te l'offre point, car son amour ne va pas à ceux dont le bâton et les souliers poudroient. Renonce, voyageur, même à sa compassion. Mais goûte cette triste joie que la rose du moins ne s'éloigne pas de toi, ni le figuier, ni la treille. Quand ton eœor est désert, laisse aller à lui l'amitié de la Heur rurale qui orne la croisée ou le talus. C'est pour l'âne boitant au bord du fossé que la fraîcheur de la menthe verdoie dans la douce poussière. C'est pour toi que la campanule

tremble, quand le vent d'orage s'élève au soir lourd de l'été. Ton âme, avant que de prétendre à être plongée en Dieu, là elle trouve sa densité, doit avoir toute soif. Le Ciel plus qu'un déluge t'immergera.

Plus que la rose et la campanule, pour toi Dieu existe; plus que la menthe pour l'âne et que le pampre pour l'oiseau. Le bissac et la gourde ne souffrent d'être emplis que s'ils sont vides — et d'autant plus. L'indigent devient riche à mesure que son besoin augmente et que son donateur se dépossède. Il n'est donc de plus pauvre que Dieu.

Maintenant mon œil t'a vu.

Job, c. xlii, 5.

Je ne vois pas Dieu, dis-tu. Mais, à ce moment, tu ne vois pas davantage ta mère, bien que ton âme témoigne qu'elle dort dans son fauteuil. Et, si tu la sais malade, et que tu sois loin d'elle, ce n'est pas vers rien que se tendent

muscles de ta face et de ta pensée. Ce n'est pas vers rien non plus qu'allait la prière de cette personne prostrée dans son humble affliction, les bras en croix, les mains vides, les yeux fermés, la face abîmée, la bouche tordue par l'appel au miracle. Que des hommes grossiers ou qu'enfle le misérable savoir humain haussent

épaules devant ce masque ! Moi, je dis que

i le contemple.

Donnez-nous aujourd'hui noire pain quotidien.

Pakr.

Je me suis, comme toi, assis à l'auberge où l'on ne s'assied que pour manger, auprès de ceux qui savent le prix de chaque plat. J'ai rompu le pain avec eux, à la table dressée devant la porte — tandis que devant nous, qu'elles ne regardaient point, riantes, indécises sur leurs pieds minces, le col souple, des jeunes filles passaient.

Pour qui pleura, ce goût d'humilité que donnent les larmes à chaque bouchée est d'une amertume divine, apaise et réconforte.

Je sais un artisan. Il mange la soupe dans une terrine comme la terrine d'un chien, assis, les jambes dans le fossé, à la noire fraîcheur des platanes, tandis que midi sonne et tremble. Sa vieille femme, qui lui a apporté son déjeu-

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iur. lui verso de temps en temps un verre de vin. 11 boit, puis il relève son front suant et il jette sur la route un regard résigné. Tantôt, il va recasser des cailloux et sa femme retournera à la maison, remportant la terrine, sans qu'ils aient songé à s'adresser la parole. Il a mangé, mangé pour nourrir sa pauvre vie. Qu'est-ce donc qui l'attache encore à la terre, qui l'empêche de s'aller jeter à l'eau entre les aulnes ? Ici, je m'explique :

Ce repas qui te semble vil est sa récompense, le paiement de la besogne, un peu du repos que prit Dieu quand il eut fait le monde. L'Éternel ayant travaillé vit que tout était bien ainsi. De même, cet ouvrier, dont la tâche est suspendue. Il juge bonne la Création. Il retrouve dans sa soupe les pommes de terre, les carottes de son jardinet; et il loue en silence le Tout-Puissant de ce qu'elles sont jolies et parfumées.

Je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme l'un d'eux.

Matthieu, c. vi, 30.

Ceux qui ne se vêtent plus que pour se vêtir sont poignants, en qui toute idée de plaire a disparu, et plus poignants encore si leurs misérables habits témoignent d'un souci d'honnêteté.

J'ai vu, à l'entrée de la ville, à la fin d'un jour brûlant, un pauvre vêtu d'une jaquette déposer son bissac et laver à la borne-fontaine ses yeux brûlés par la poussière de la marche. Ainsi le Fils de l'Homme fut-il recouvert de pourpre et but-il au torrent. J'ai vu, sur un banc, au clair de lune, un jeune homme dormir la tête appuyée à un pain. Un élégant chapeau le coiffait, sa cravate à son col se nouait bien, mais ses pieds dans des sandales étaient nus. Encore : cette fille aux souliers de soldat, à la

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rendue mâle par la douleur, elle était à genoux prèa de moi. Et, à la filasse de son chignon mal tordu, on devinait de quel renoncemont s' et avait son indispensable prière. Une plume d'oie — le luxe ! — surmontait un affreux canotier posé de travers sur ce chignon. Mais peut-être qu'aux yeux de Celui qui fut couronné d'épines ce couvre-chef brillait autant que l'auréole d'Agnès, et que ces courts cheveux étaient aussi longs que ceux qui voilèrent à ses bourreaux la frêle beauté de la sainte.

Qui peut trouver une femme forte?

Proverbes, c. xxxi, 10.

Sous les ormes, le chalumeau de la noce fait pleurer la soirée. Le chien a envie du gâteau de la petite fille et ne cessera de le tenir en arrêt que lorsque aura disparu la dernière bouchée. Le facteur rural rentre, et sa blouse s'obscurcit à cette heure où tout un pan du ciel étoile commence de s'incliner.

Le poète qui a descendu le sentier de la colline s'essuie le front et regarde. Jamais il n'aura la paix de ces danseurs, de ces mariés, de ce passant. Il songe à Éliézer, à Rébecca allant aux citernes, la cruche au flanc. L'épouse dont les bras s'ouvrent comme un port est-elle destinée au poète qui ne peut, comme Booz, prendre à témoin la haute moisson ? Il ne faut point qu'il

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prétende à la joie du maître au long de qui la Moabite se couche : mais le poète est celui que ne nomme point l'Histoire, serviteur qui, pour Ruth, laisse tomber des épis.

Balaam dit à l'ange de Jéhovah : « J'ai péché, car je ne « savais pas que tu te tenais « devant moi sur le chemin.

Nombres, c. xxii, 34.

Un poète allant à la chasse rencontra une pauvresse qui béquillait, précédée d'un petit chien avenant. Vieille, elle n'avançait que peu à peu, entre ses deux croix qu'elle portait plus qu'elles ne la soutenaient. Le poète prit dans son carnier du pain et de la viande qu'il lui donna. Tandis qu'il faisait cette aumône, il ressentit qu'en échange il recevait de la mendiante une invisible charité. Elle lui dit des mots qu'il ne peut répéter, car :

Cosi la neve al sol se disigilla Gosi al vento nelle foglie lievi Se perdea la sentenzia di Sibilla.

Dante, 77 Paradisio, c. xxxiii, 22.

Puis il alla courir les bois. Comme il rêve-

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nait. à ['angélus de midi, il retrouva cette femme sur un talus et rapiéçant des bardes. A nouveau elle parla au poète. Ses ciseaux luisaient.

Quelques mois après, le poète étant malade et alité, on vint lui dire qu'une pauvresse était passée avec un petit chien qu'elle avait fait b' agenouiller devant la porte.

•ni le cœur, mais sans qu'il en sache rien expliquer, communie avec une telle rencontre. Cotte fée de Dieu apparut au poète en un jour d'espoir suivi de quatre années pénibles. Et elle lui réapparut dans l'intervalle, mais en songe, mettant dans son cabas ce qui menaçait d'anéantir un souhait d'amour. Dans quel but fit-elle ce geste grave?

Le souhait du poète n'a pas été exaucé, et ce n'est point que cette sainte ne disposât d'une ] trière assez puissante pour toucher Dieu. Mais, je pense, elle se servit de cette oraison, dans sa sagesse, afin de conjurer un bonheur qu'elle envisageait comme un futur désastre. Nul doute qu'en cette matinée où le chasseur rencontra elle et son chien, il n'ait croisé sur la route l'ânesse de Balaam qui, docile à la voix de l'Ange plus qu'au bâton de son maître,

fusa d'aller vers Balac, roi de Moab.

Comme l'époux tardait à venir, elles s'assoupirent.

Matthieu, c. xxv, 5-6.

Comme l'oiseau qui trouve à terre les débris du nid qu'il bâtissait crie, s'affole et, ne pouvant croire à la vérité, s'essaye à retrouver ce nid sur la branche nue, semble vouloir contraindre ce qui est à n'avoir pas été et la réalité à se muer en rêve : tu as vu, ami, s'écrouler ton toit de chaume. Et, non plus que l'oiseau sa couvée, tu ne sais où déposer le fardeau de ton amour trahi. Tu fus trompé par celle qui partagea ta couche, par celle que louent les livres saints et profanes, celle dont il est écrit : Mets ta joie dans la femme de ta jeunesse (1). Et encore : Elle prit son voile et se couvrit (2). Et encore : Je suis ta servante (3).

(1) Proverbes, c. v, 18.

(2) Genèse, c. xxiv, 65.

(3) Ruth, c. m, 9.

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laisse au tout jeune homme le naïf orgueil do se croire amoindri de ce que l'on lui fut infidèle. Qui donc domine l'autre, de celui qui demeure seul, le regard fixé sur le vide — ou de celle ciui. l'œil rivé au nouvel amour, le compare tut ou tard à l'amour délaissé? Oui, certes, j'ai connu de ces personnes à qui les défaites donnaient une telle gravité qu'elle devenait une grâce.

Ami, qui es seul d'une solitude sans bornes, amer d'une grande amertume, cette solitude et cette amertume sont belles d'avoir été provoquées par la femme qui, en t'en chargeant, pensa les fuir. A-t-elle réussi ? Je crains qu'elle ne t'envie à présent le mal quelle t'a fait.

A chaque jour suffit sa peine.

Matthieu, c. vi, 34.

Il est une épargne aussi poignante que des sous dans la bourse d'une mère pauvre; de l'eau dans le désert de Gobi; du foin dans la mangeoire d'un âne. C'est l'épargne de la douleur. Ce pain, qui ne diminue pas quand nous y mordons, non plus que celui de Dieu, remplit, jusqu'à la mort, nos bissacs. Mais il s'agit de ne s'en nourrir que peu à peu, tâchant à chaque jour d'oublier que la portion du lendemain est nécessaire et prête. Car ce pain est d'une telle amertume que si, à l'avance, nous voyions quelle part en a été dévolue à chacun, eh bien, chacun tomberait en angoisse et n'en pourrait prendre une miette, cependant que Notre-Seigneur le mangea tout entier au Jardin des Olives, et le nôtre avec le sien. Que si tu essayes de t'abs-

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tenir de cd aliment, son âpreté se reporte à quelque autre mets tellement qu'il faut te raviser. La croate de ce pain est de cet or que pauvres ne possédèrent point et dont les bâtirent, en songe, Bagdad, ce qui rend plus pénible aux uns et aux autres le coup de dent.

Comme la fleur, il naît et on le coupe.

Job, c. xiv, 2.

Chauve, aveugle, édenté, 1* homme naît et il meurt. D'ici là, il pèlerine. Peu après qu'apparu, il se redresse, et l'on voit alors ses joues mûrir dans les palmes de sa chevelure, et ses yeux, comme deux gouttes d'eau baigner la pulpe de ses joues, et ses dents luire comme des graines.

Il est beau au départ. L'aube l'a vêtu dans l'avril bleu et blanc. Ce jeune Prince s'avance. A chaque pas, il lui semble qu'il emporte la terre et le ciel avec lui. Sa prière est une hymne à ce pays tempéré et propice à l'éclosion des œufs des fauvettes.

Mais à midi, la contrée change. Le Prince devient Roi. Les rayons solaires tissent son manteau. Il va par les plaines de l'été rose,

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jaune et noir. Au bord des routes il voit des parcs si luxuriants que leurs grilles se tordent sous la flore. 11 entre en ces retraites et pense y périr de volupté. Puis, voici la vieillesse.

Maintenant, c'est la fin de l'Automne, du jour et de la vie et, vêtu par les hardes de l'ombre, celui qui fut Prince et Roi ne se reconnaît plus. Comme ce paysage qui vacille et dont les seules lignes essentielles se détachent de la nuit qui les va confondre, l'homme dénué a nouveau titube avant de s'effacer.

Tu placeras sur la table les pains de proposition...

Exode, c. xxv, 30.

Il est une plage où croît du froment, au delà de laquelle est l'infini, et c'est la Table de l'Autel où l'on mange avant de s'embarquer. 0 joie ! que de vouloir franchir cette Ligne pour aller à cette Terre promise dont les seules obscurités témoignent de la gloire de Dieu. ...Sombres nuages, bénissez le Seigneur (1).

(1) Daniel, c. iii, 73.

Je crois la résurrection de la chair.

Symbole des Apôtres.

Par ici vécut une poète amie des humbles travaux. Il est doux de communiquer, par l'oraison, avec les âmes, tandis que le saint Livre de la nuit se déroule et que les chouettes font choir les glands. Au clair de lune, les plis du calcaire ne sont en réalité que les plis de linges étendus sur les morts. La foi en la résurrection demeure sous ces moulages. Aucune forme ne peut plus ne pas être, et le diamant, brisé comme un cœur, conserve la sienne en sa poussière.

Crois bien qu'au dernier jour, les cendres soulevées par l'Esprit obéiront à cet ordre de se retrouver d'elles-mêmes. Et tu reverras ta

fille tenant des cerises et des capucines; et ton fils lisant un journal dans le jardin où l'on étend la lessive; et ta jeune femme dont la joue sera douce comme la matinée.

J'ai rappelé mon fils d'Egypte.

Matthieu, c. ii, 15.

Cette femme qui trime n'aurait que sujets d'amertume si, de temps à autre, elle ne retirait de sa poche une lettre graisseuse de son fils, envoyée d'Algérie où il est zouave. Et la pauvre mère, qui cire le parquet à genoux, conçoit une crainte mêlée de fierté à la pensée que dans l'oasis où il y a des lions comme à la foire, son petit se promène de ce pas déluré que conservent, lorsqu'ils rentrent au village, ceux qui ont foulé le sable sous un ciel de chaux bleue. Rencontrera-t-il de dangereuses femmes, boira-t-il l'absinthe ? Ne fera-t-il pas un mauvais coup ? Cependant elle se rassure, car elle confie son fils, par toute la force de la prière, à la Sainte-Famille qu'elle a vue sur un vitrail soustraire aux massacres d'Hérode l'Enfant qui

tette à l'ombre d'un palmier du désert de

l'Egypte.

N'est-ce pas la grâce de Dieu qui tombe sur le front de cette servante comme s'épanchait la fraîcheur de l'arbre sur l'allaitement de Notre-Seigneur ? Ce n'est point tout que de trouver ce vitrail d'une puérilité criarde, mais il faut saisir à travers lui cette Lumière qui, réfractée par une âme pure, laisse dans les ténèbres tout art et toute crainte.

...Le pauvre n'avait rien, si ce n'est une petite brebis...

Samuel, II, c. xn, 3.

Dans le potager des Capucins de Burgos il v a un paon. Et, parce que ce potager est le plus pauvre du monde, ce paon est le plus riche : son plumage sur la misère du terreau éclate ainsi qu'une flore équatoriale. Dans la chapelle presque nue de ces saints hommes, il y a, seul ornement, quelques grandes-marguerites. Ces grandes-marguerites, si communes qu'à peine on les remarque dans les foins et sur les graviers du chemin de fer, gardent là tout leur prix et y sont découpées avec une telle netteté que leur forme apparaît dure comme la vie des moines. Ainsi, aux jours de l'Eden, à l'homme nu comme un temple, les choses se montraient dans leur vérité intégrale, c'est-à-dire aux taux même de leur valeur. Ayez un seul oiseau, une seule

fleur, mais qu'il perche et qu'elle éclose dans l'âme dépouillée.

J'ai reçu la visite d'un humble ménage en permission. Pour un jour qu'il venait de respirer dans la campagne, sa joie éclatait et il me narrait l'ivresse d'une promenade à pied. L'homme marquait cette rude bonté de ceux qui savent que le pain quotidien ne se paie pas de mots, et sa forte semelle ne battait pas les chemins où vont les hommes qui paradent. La femme avait la douceur de celle qui connaît le prix des caresses de l'époux à l'heure tardive où il s'étend à côté d'elle. Elle lui livre alors son corps qui, dans la chambre sans luxe, revêt la beauté de ce qui, n'étant point prodigué, conserve, comme au monastère le paon ou la grande-marguerite, sa signification.

...Tu as combattu avec Dieu.

Genèse, c. xxxn, 28.

Dans un sentier que j'aime croît la campanule à feuilles de lierre. Pour la cueillir, il faut traverser d'un bord à l'autre des ruisseaux roux, sur des pierres dont tremble l'ombre sur un lit de sable. Des joncs, des menthes, des populages, des prêles étalent un tapis qui sent la procession, et doux aux pas du solitaire qui va mendier en ces retraites le pain de l'oubli : c'est une ardente soif que celle d'un cœur vide.

Voilà ce poète que l'on dit heureux. Le voilà amer, déçu, plein d'un muet sanglot. Il en veut au Seigneur dont le souffle le pousse dans des ronces et, révolté contre lui, s'écrie avec Job : Pourquoi me traikz-vous comme votre ennemi ?

Cependant il aperçoit dans la mousse une fleur rose. Et, de même que Jacob, luttant avec

l'Ange, résistait à la grâce, ce poète, en proie à cette irritation que Dieu ne lui offre qu'une fleur, détourne son regard et son âme. Mais peu à peu il s'attendrit, cède, et, penché sur la mince corolle, voit le Ciel s'y poser.

...Chacun les entendait parler sa propre langue...

Actes, c. ii, 6.

Qu'à l'Ermite du Val Vert, Dieu dans les ténèbres apparaisse comme un triple fleuve à lu belle circulation; que le Docteur angélique l'entende dans le triangle du syllogisme; que le Pauvre d'Assise à qui les oiseaux font des signes de croix le goûte dans du pain bis; que sainte Thérèse le sente sur une rose, ou qu'Angèle de Foligno le touche sur le charbon ardent que baisa Isaïe, tous ils ont et sont la preuve qu'il est, et tous parlent et comprennent ces mêmes langues qu'il envoya aux apôtres en Son nom.

Que ce soit le pays des pipes, des tulipes, des moulins à vent et des bateaux au-dessus des prés; ou celui des cruches que barre de

lumière la porte du taudis soudain ouverte; ou celui des grenades de cuir dans le dur feuillage, ce sont les provinces d'un même Royaume en dehors duquel tout est confusion de Babel.

Lorsque vous aurez élevé le Fils de l'homme...

Jean, c. viii, 28.

11 a élevé les petits.

Luc, c. i, 52.

Il a enfin quitté l'Hiver dont les glaces mordent et dépassé le premier Printemps qui, encore que le rossignol module le clair de lune, secoue sur les errants sa crinière de pluie. Il entre en Été et voit, du haut de la côte, le paysage si net que l'on voudrait jeter dessus les dés du jeu-del'oie. C'est un dimanche de Fête-Dieu, après midi. Par bouffées la voix des trombones s'élève et, au moment que, du haut du reposoir, Notre- Seigneur bénit les fidèles, les tambours roulent comme un orage. Ici et là, les blés se rident sous la brise qui fait fléchir, en tirant sur son écharpe, les cimes écumantes des arbres. \

Voici l'homme dans la rue et qui foule, à la

suite de la procession, l'aqueuse verdeur des joncs, les campanules et les pétales de roses. De blancs nuages dans le bleu semblent naître de la fumée des encensoirs et attendre que le Père tenant la Loi les prenne pour marchepied. Et, cependant que les hymnes se délivrant de la terre heurtent le Ciel qui s'ouvre, le pauvre s'apaise. Une aumône lui permettra tantôt quelque extra. L'auberge est douce, et la sauce, et la tasse de vin, à celui qui noue son pantalon d'une corde comme un moine sa robe.

Mais, son repas fini, ce soir, il ne songe point qu'il y ait un lit meilleur que ce foin où il va s'étendre dans un pré. Il contemple l'abîme. Ses pieds bandés de cuir, sa tête et ses mains s'appuient aux étoiles, couché comme Notre- Seigneur sur la Croix avant l'Élévation.

L'Esprit-Saint viendra sur vous.

Luc, c. i, 35.

Au printemps, la colombe fait son nid sur l'eau qui la réfléchit le mieux. La colombe est la figure de l' Esprit-Saint et l'eau, Miroir de jus lice, l'image de Marie. Marie est élue entre les femmes (1) parce que sa pureté se reflète dans le Ciel le plus fidèlement.

Et, au cœur de cette Vierge, l'Amour, comme au seul nid qui convienne, fait que s'incarne Notre-Seigneur. Mystère, mais qui ne heurte pas mon sens si je tiens que cet Amour fut assez fort chez elle pour pousser des racines dans la royale cellule d'argile réservée à David. Il y a des degrés dans la conception que l'on a de son Dieu. Cette conception est parfaite en Marie, et prend corps.

(1) Luc, c. i, 28.

Il n'y avait pas de place pour eux dans l'hôtellerie.

Luc, c. il, 27.

Ils sont deux qui s'efforcent à vivre, mais par des voies si différentes qu'elles ne se rejoignent qu'à l'Infini.

L'un, âgé et pauvre, qui ne moissonna jamais qu'orages, poussières et cailloux, meurt auprès de son chien, au cœur de la paille plus chaud que le cœur des aubergistes à qui elle appartient. Tout plein de la nausée de la terre, il râle. Et, couché sur le flanc, il ramène ses genoux vers sa barbe. Le chien inquiet bat, de la queue, le sol. Ce vieillard va bientôt voir Dieu dont il pressent te pitié dans celle de ce chaume qui console sa dernière douleur.

L'autre, un nouveau-né que Ton abandonna contre une borne, essaye un geste pas bien

encore délié du néant. Déjà, et sans même qu'il marche, sa course est commencée.

11 semble que l'un aille à la mort, l'autre à la vie, -Mais ces deux routes se confondent au can\fuur où se dresse la croix du poteau indicateur.

A François Mauriac.

Le chien de Pascal est une chienne qui a nom Sultan. Aussi bien Pascal pourrait l'appeler Sultane. Mais Pascal n'a cure de connaître mille subtilités que notent sur des bouts de papier les poètes « qui ont le temps »; à savoir, par exemple, que le verbe déclancher s'orthographie déclencher; que le mot anian est applicable seulement à l'année précédente; qu'effluve est du genre masculin (comme Sultan); et que l'adjectif émérite signifie : qui a pris sa retraite.

Pourquoi Pascal aurait-il eu besoin de cette science pour remplir ses fonctions de portier d'hospice et arroser les fleurs du jardin où est sa loge?

Au milieu de ce jardin il y a une fontaine qui

Œl'Vlï! S DE FRANCIS JAMMP.S

coule. Il est, de par le monde, tant de fontaines qui ne coulent pas! Au-dessus de la fontaine, une Vierge de Lourdes couleur de neige par un ciel bleu. Deux longs massifs bordent l'allée au centre de laquelle, en un rond-point, est cet le Vierge. Cette allée mène du portail qui ouvre sur la rue au couloir qui donne dans ['intérieur môme de l'hospice. Il y a dans ces massifs cinq familles de fleurs qui, autant que leur jardinier, se passent de classifications chères aux savants. Ces familles simplifiées comme les familles qui finissent à l'hôpital sont : la famille des fleurs roses, la famille des fleurs bleues, la famille des fleurs rouges, la famille des fleurs jaunes et des blanches aussi. La rose, l'hortensia, le géranium, le soleil et la grande-marguerite trouvent ainsi une place là, sans qu'elles aient besoin d'invoquer les grandes ombres de Tournefort et de Linné. Je vous demande un peu ce que Pascal pourrait bien faire de la famille des Mésembrianlhémées, lorsque dans son pays on se nomme, par exemple, Brun, tout court? Rirait-il si on lui apprenait qu'un certain œillet emprunte son nom du maréchal de Mac-Mahon ! Pourquoi, diraitil, si l'on prête à une fleur le nom et le titre

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d'un militaire, ne donnerait-on pas à ce militaire la teinte et le parfum de cette fleur?

C'est ainsi que Pascal m'a souvent édifié par ce bon sens auquel tant de gens prétendent qui ne sont pas, hélas ! portiers d'hospice.

Quel chemin dans le royaume de la Sagesse n'avait-il point parcouru depuis qu'il ouvrait ce portail dont la cloche, de temps à autre, sanglotait ! Que de mendiants venaient à midi implorer qu'on emplît de soupe leur écuelle!... Les pauvres qui s'en viennent du côté de Lourdes où est l'Immaculée, et les pauvres qui s'en viennent du côté de Bayonne où est la mer, et les pauvres qui s'en viennent du côté de Mont-de-Marsan où sont les pins sans nombre, et les pauvres qui s'en viennent du côté de l'Espagne où il y a un roi... Les pauvres qui s'en viennent de tous les côtés, de tous les coins, de tous les pétales de la rose-des-vents de F infortune. Et il n'y avait pas que les pèlerins de cette vallée de larmes, dont les pieds traînassants chantaient un long cantique sur le sable du jardin, qui sonnassent à l'Auberge des douleurs. Mais la cloche rendait parfois un sanglot plus poignant que si la main d'un errant la tirait par sa corde nouée comme celle de saint François.

56 <T ' D s ru \ N cia I A M M BS

t qu'alors on conduisait quelque blessé sur un brancard et c'était l'un des porteurs qui, précipitamment, la faisait tinter. On voyait alors ceci : Pascal ouvrait le portail et Sultan baissait la tête et rentrait la queue. La civière passait entre les massifs de ileurs, tenue haut sur les épaules par les compagnons du malheureux. Les Heurs rouges devinaient que, sous le drap qui recouvrait l'homme, s'épanouissaient leurs cruelles sœurs, les blessures. On entendait se refermer en gémissant le portail. Le triste corparvenait à l'entrée du couloir. Là, un instant, il attendait. C'est alors que surgissait de l'ombre sainte un grand oiseau calme et blanc, les ailes incurvées à la pointe comme celles de ces espèces de colombes qui régnent sur les tempêtes de la mer. Son vol suivait les arceaux du cloître. Puis un deuxième, un troisième oiseau apparaissaient. N'est-il pas dit au Cantique des cantiques :

.Mi 1 mbe qui te tiens dans les fentes des rochers, Qui te caches dans les parois escarpées, Moi ' -moi ton visage ?

Et c'étaient, en effet, les colombes choisies qui, s' envolant du nid creusé dans le granit

de Dieu, se montraient au blessé qu'elles découvraient en l'éventant de leurs ailes, les Sœurs du père de ceux qui n'ont plus de père, les Sœurs de Saint-Vincent de Paul plus doux que le pain du soir dans la chaumière.

En ce jour-là, le blessé transporté à l'hospice sur un brancard s'appelait Pierre. Et Pierre était fils de Jean, mort l'an dernier broyé par la mâchoire d'une turbine. Et voici que Pierre venait deux fois témoigner de la férocité des monstres que crée l'homme : tout à l'heure, une scie ayant amputé le bras droit de cet ouvrier qui ne comptait pas vingt ans. Et autour de son corps, image de celui de Xotre-Seigneur Jésus- Christ, non pas les aigles, mais les colombes s'assemblaient. Et d'autres colombes, tandis que leurs compagnes veillaient à ce que l'enfant sanglant reposât, psalmodiaient dans la chapelle trouble encore de l'encens d'une bénédiction.

Pierre ne distingua rien d'abord de ce qui se passait autour de lui, que ce nuage qu'une douleur trop vive noue comme un bandeau sur les yeux des hommes. Ce nuage, il s'efforça de le percer avec la pointe de sa volonté. C'est alors qu'il vit les saintes femmes et le docteur

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qui le pansaient et Le prêtre qui l'assistait. Et il pensa :

« Je n'ai plus qu'un bras! 0 mon Dieu! je n'ai plus qu'un bras ! »

Et tandis que cela se précisait, une lueur ineffable se glissait dans cette salle d'opération. C'était au déclin du jour, le moment sacré où les pèlerins d'Emma us s'écrient : « Restez avec nous, Seigneur, car déjà le soir tombe ! » D'où émanait à une heure si cruelle cette lumière gonflée comme l'aube d'un desservant? Pourquoi tant de douceur à cette gerbe d'eau que recueillait Pascal, en cet instant, pour donner à boire à ses plantes ? Ah ! c'est qu'il y a encore de cette eau vive pour désaltérer les malades, et cette même lumière a tissé la corolle du lin dont leur lit est fait.

— Au revoir, monsieur, me dit Pascal. Il y a bien du malheur en ce monde. Mais, si Pierre ne meurt pas, il viendra se reposer auprès de cette fontaine.

Le convalescent ressemble à la branche qu'entraîne le fleuve. On ne sait point si elle

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ira jusqu'à la mer y pourrir, ou si, arrêtée dans sa course par la berge, elle ne reprendra pas. A une minute favorable il suffît que le vent pousse le rameau dans une des anses de la rive et il peut y revivre par des racines adventives. Pierre me dit : « Je sens que je ne mourrai pas, cette fois; mais à quoi bon mon existence, désormais ? » Et moi : « Le bonheur, mon enfant, luit parfois au milieu des pires peines comme un ver luisant dans l'obscurité. »

Comme je repassais devant la loge de Pascal, le portail s'ouvrit, livrant passage à l'une de ces enfants du Seigneur que l'on nomme orphelines. Au risque de me tromper, je voudrais que ce doux mot : orpheline, tirât son étymologie d'Orphée dont la lyre était si touchante qu'elle arrachait des pleurs aux rochers. Et cette orpheline avait la figure pareille à une pomme du côté où elle est rose et une collerette comme une marguerite des champs. Et Pascal en me la désignant me demanda :

— Vous ne connaissez point Pentecôte ?

Et à elle :

— D'où reviens-tu, Pentecôte?

Et elle :

— J'ai été faire une commission, acheter

D I PB \ NCIS J v m mi: s

pou Pierre le manchot un moule à faire des cigarettes. Il verra s'il peut apprendre à les rouler ainsi avec la main qui lui reste.

Elle parlait contre le gazon, non loin d'un arbre que l'on appelle magnolia, qui avait l'air de la protéger et dont les fleurs avaient été attirées 1: peut-être par des tourterelles ou par les coiffes des Filles de la Charité.

Déjà Pierre commençait de descendre au jardin et à la chapelle. Il avait quitté la chambre des opérations pour la salle commune. Audessus de chaque lit un cadre était fixé. Ainsi sur la croix du Rédempteur fut cloué ce tableau accusateur en trois langues : en latin, en grec et en hébreu. Et l'inscription semblait, au chevet de Pierre, de l'hébreu. C'étaient les lignes sinueuses qu'avaient tracées les phases de la fièvre. Celle-ci avait peu duré, la température n'était plus relevée chaque soir. Ces hiéroglyphes montants et descendants avaient aussi l'aspect d'une chaîne de montagnes et

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n'était-ce point le graphique du calvaire où ce garçon avait monté ?

Dès cinq heures du matin, l'une des religieuses ouvrait les volets et Pierre voyait contre le mur, en face, le Christ. Et il se disait : Hélas ! je n'ai plus de bras droit. Cela est bien vrai. Ce n'est pas un mauvais rêve. Je ne pourrai plus me servir jamais de ce bras droit qui n'est plus attaché à moi. Mais mon bras gauche est libre, tandis que les deux bras de Notre-Seigneur sont rivés à la croix. Ses bourreaux ont voulu l'empêcher de se servir de l'un et l'autre bras, et de ses jambes aussi. Ah ! combien il est plus souffrant que moi ! Durant son agonie, nul n'a étanché son sang, et à sa résurrection aucun juge de paix, aucune compagnie d'assurances, aucun patron ne sont venus estimer ce qu'il avait souffert pour l'en dédommager. Aujourd'hui, grâce à la loi sur les accidents, un bras vaut tant, une jambe vaut tant, selon le salaire. Mais lui, le Fils de Dieu, quelle blessure ne lui a pas été faite de la racine des cheveux à la plante des pieds? Et l'on n'a rien payé ni à lui, ni à sa mère, ni à son Père qui règne dans les Cieux. Et pourtant il avait droit comme un autre. Il était un humble charpentier à Nazareth.

Dl FRANCIS JAMMES

I t si ainsi que Pierre méditait au point du jour, et il voyait les têtes de ses compagnons se relever hors des lits une à une, pas toutes, certaines étant trop appesanties. Il y avait dix-huit couchettes sur deux rangs. A dix heures l'on déjeunait. L'une des vierges du Seigneur distribuait un peu de viande, quelques légumes, le pain et le vin coupé d'eau contenu dans un broc : « Assez, ma Sœur... merci, ma Sœur... oui, ma Sœur... » Et sur elle on eût entendu résonner ce violon de la Charité dont une seule note fit défaillir le Pauvre d'Assise.

Vers onze heures, dans la véranda qui donne sur le potager, on jouait à la bataille avec des cartes usées. Et les fils malades du peuple voyaient glisser entre leurs doigts des rois et des reines. Pour distraire Pierre et ses camarades, dans cette Auberge des douleurs, à près de trois mille ans, David reprenait la harpe sur laquelle il fit sonner sa joie ou son repentir, sur laquelle il avait sangloté avec le pauvre et l'orphelin éternels. Il trônait In avec sa chevelure nnnelée, sa barbe en tubes, son épaisse couronne qui étincela dans les batailles de Dieu et son sceptre et son instrument cà cordes. Et Pierre disait : « Je joue le roi de pique »; et son unique

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main le présentait. Puis César étincelait dans le jeu d'un adversaire, César vêtu de pourpre; et tant de combats livrés aux Gaules, tant de triomphes en Asie et a Rome, et cette fin tragique au milieu du Sénat, et ces Commentaires pompeux, tout cela finissait de par la volonté du Très-Haut sur cette table où la misère et l'humilité se faisaient face. Et l'on entendait : « Je joue le roi de carreau. » César était suivi par Alexandre et celui-ci l'emportait encore sur le Romain par son caprice victorieux, sa beauté, son amour de la philosophie élégante. Thèbes rasée, la Thrace et l'Illyrie prises, Darius vaincu, l'Egypte prisonnière, le Caucase franchi, les Indes soumises, Babylone réduite et c'était là tout ce qui demeurait, à cette heure, d'un triomphe si inouï : cette image coloriée et cette phrase lentement articulée par un malade : « Je joue le roi de trèfle. » Et Charles venait prendre part aussi à la bataille pacifique, Charles le Grand qui vainquit les Lombards, qui vainquit les Saxons et qui passe dans l'histoire flanqué de son neveu Roland et suivi de moines et de législateurs qui tiennent les Capitulaires. « Je joue le roi de cœur », disait un autre hospitalisé. Mais en tête des héros et des héroïnes de l'épopée,

PB INCI9 JAMMBS

au front dos roi nos, entourée de valets assagis par sa vertu, voici qu'apparaissait, brillante comme uno épée qui n'a jamais frappé, cette Pallas qui ost la Pucelle d'Orléans. La bienheureuse était à l'aise là autant qu'elle le fut lorsque dans les haltes de ses chevauchées miraculeuses elle entrait dans les campements des blessés. I ait-elle point sœur de ces hommes du peuple dont plusieurs avaient fait leur service militaire ? Point ne la scandalisaient les gros verres de vin rouge encore emplis à moitié sur cette table où se jouait une moins grave partie que la partie de Compiègne. Jeanne ! Jeanne qui, dans la forêt que tapissent les muguets les plus nombreux que j'aie vus, marcha, toute pâle de Dieu, vers son martyre enflammé, Jeanne était bien là, dans cet hospice, chez elle. C'était l'heure de midi. Tous les angélus de France sonnaient, accompagnant les voix de Mme Sainte Marguerite, de Mme Sainte Catherine et de M. Saint Michel. Et le môme soleil, qui avait fleuri l'enclos de Domrémy, s'épanouissait comme un grand tournesol, ou comme l'ombelle qui ombrage l'Hostie, au-dessus d'une prairie où Pierre apercevait Pentecôte. Elle suspendait la lessive, on eût dit qu'elle mesurait de la neige.

l'auberge des douleurs

Ainsi, tant de nobles personnages avaient pénétré dans l'Auberge des douleurs pour y verser le baume du bon Samaritain. Pascal ne les avait point entendus tirer la cloche du portail ni vus entrer, car les morts pénètrent sans bruit au cœur des saintes habitations. Et ni Pierre ni ses compagnons d'infortune, qui tenaient entre leurs doigts les images de ces preux, n'en connaissaient bien l'histoire. Mais il suffisait que ceux-ci revêtissent des habits éclatants, qu'ils ceignissent des diadèmes et des baudriers, qu'ils tinssent des glaives et des boucliers, pour que ceux-là leur fussent reconnaissants de leur belle assistance. Ceux qui sont vraiment grands ne négligent pas les humbles, et ils sont grands les morts qui viennent s'asseoir en silence sur l'escabeau du pauvre et lui tenir compagnie.

Pentecôte tenait le principal rôle dans une pièce jouée par les orphelins à l'occasion de la fête de la Sœur supérieure des Filles de la Charité. On avait seulement dû se procurer

des costumes, sans s'inquiéter du décor, parce que la représentation avait lieu en plein air sur une prairie encadrée de chênes qui dominait le gave. C'était là que se tenaient les récréatiens dominicales ou les fêtes extraordinaires des chantonnes et des Enfants de Marie. L'eau du torrent coulait au-dessous de leurs jeux, glauque, profonde, massive, hésitante, heurtée, sonore, exhalant autour des galets mis à nu par l'été ce parfum qui est le parfum de Veau et qu'on ne peut autrement définir. Sur la rive creusée qui faisait face, on distinguait déjà cette lueur à demi nocturne qui tombe de la voûte des aulnes, des chênes et des saules.

On avait autorisé quelques malades, dont Pierre le manchot, à venir assister en ce dimanche après-midi à ce spectacle candide. Le thème de la pièce était tiré du Livre de Tobie. Et même Sultan, la chienne de Pascal, y faisait sa partie : i Tobie partit, suivi du chien », affirme le Vieux Testament qui explique encore : « Alors le chien, qui avait accompagné dans leur voyage Raphaël et Tobie, courut devant eux, comme pour apporter la nouvelle, caressant de la queue et tout joyeux. »

0 ineffable simplicité de la parole révélée !

l'auberge des douleurs 67

Pentecôte remplissait le rôle de l'archange Raphaël. Elle avait des ailes blanches étoilées de papier doré. Se penchant vers le poisson, elle disait au jeune pèlerin :

« Et le fiel sert à oindre les yeux couverts « d'une taie et il les guérit. »

Et l'assistance s'émouvait. Et Pierre se demandait :

— Ah ! pourquoi le fiel de ce poisson ne peut-il faire repousser mon bras ?

Et, tremblantes comme les ailes des papillons blancs des potagers, les cornettes des Filles de Dieu saluaient les paroles de Pentecôte :

« Lorsque tu seras entré dans la maison, adore aussitôt le Seigneur ton Dieu, et lui rends grâces; puis, Rapprochant de ton père, tu le baiseras, et tu étendras tout de suite sur ses yeux <fu fiel de ce poisson que tu portes avec toi; car sache que ses yeux s'ouvriront à l'instant et que ton père verra la lumière du ciel et que ta vue le comblera de joie. »

Et Pierre se disait encore :

— Ah! petite, petite Pentecôte!.. Si tu étais vraiment un ange qui me rendît non pas la vue, mais le bras qui me manque...

\ l; B9 Dfl FRANCIS J A M MES

Et le jeune Tobie, étendant le fiel du poisson sur Les yeux de son père, annonçait :

Je \ois une taie blanche, comme la pellicule d'un œuf, qui commence à sortir... » El l'enfant qui représentait le vieux paj'écriait : Je vous bénis, Seigneur, Dieu d'Israël, parce que vous m'avez châtié et que vous m'avez ii; et voici que je vois mon fils... » Et l'archange répondait par la bouche de ! décote :

Bénissez le Dieu du Ciel et rendez-lui gloire devant tout être qui a vie parce qu'il a exercé nvers vous sa miséricorde... Maintenant, le [gâtai m'a envoyé pour te guérir... »

Et Pierre, les larmes aux yeux, regardait Pentecôte, et, en lui-même, il reprenait cette rase :

... Maintenant, le Seigneur m'a envoyé pour guérir... »

D murmure d'admiration accompagnait les s et les paroles de l'orpheline. Et dans l'ombre qui allait croître, il semblait que le gave liât les mots d'une langue inconnue.

Tomme, la représentation terminée, Pente-

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côte passait devant Pierre, il lui demanda à voix basse :

— 0 jolie Pentecôte! mon ange, n'as-tu pas un remède qui me guérisse aussi ?

Elle devint, plus qu'elle n'était, rose, et :

— Vous avez, répondit-elle, de si jolis yeux que, pour eux, il n'est pas besoin de remède.

Et elle s'enfuit.

Telle que la graine du myosotis, qui profite du torrent tourmenté pour se transporter là où Dieu veut qu'elle germe, une subtile amitié s'enracinait dans le cœur de ces enfants, charriée par un flot de souffrances.

N'avait-il point fallu, pour que Pentecôte vînt habiter cette Auberge des douleurs, qu'une fille-mère l'eût abandonnée, cinquante jours après Pâques, dans un panier, au pied de la Sainte Table de l'église paroissiale ? Celui qui Est avait alors étendu sa droite puissante sur le sommeil de cette créature déposée en cet osier comme une petite poule blanche que l'on veut vendre. Et, à ce signe, l'une des vierges qui attendent nuit et jour l'Époux, était venue

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