‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 3)Chapitre 3 sur 62 · T. DE PB \ \ < :•• JAM MES · texte numérisé non relu

T. DE PB \ \ < :•• JAM MES

la prendre et la mettre à l'ombre de sa cornette,

telle qu'une couveuse qui recueille sous ses

ailes le poussin (rime sœur égarée. Et, à la vue

v petit être amené à l'hospice dans ce ber-

i. Pascal s'était demandé :

Pourquoi, puisqu'il y a tant de personnes

heureuses d'adopter des enfants qu'elles n'ont

eus, y a-t-il tant d'autres personnes em-

pi ssées à abandonner les enfants qu'elles ont? »

Et 1 fiscal avait conclu :

« Ça, c'est encore un mystère de Dieu. »

Et il était allé, en hochant la tête, arroser une fleur rouge.

D'un autre côté, pour que Pierre fît la connaissance de Pentecôte et ressentît, en la voyant, cette rosée sur son cœur, n'avait-il point fallu cette déchirure des muscles, ce terrible arrachement de toute une partie de son corps si soudée au reste que la sensation que ce bras était là persistait ?

Ainsi, deux drames : ce délaissement d'une enfant par quelque malheureuse, et cette amputation faite à un garçon de vingt ans par scie à la voix stridente, faisaient s'épanouir à leur ombre cette (leur bleue que tant de poètes ont chantée. Si elle croît un peu partout, au

bord des eaux montagneuses où la cueillent les romantiques Allemandes qui la nommèrent Souvenez-vous de moi ; si elle s'ouvre encore dans la forêt française, sur la berge où rêve la jeune fille intelligente, elle azuré surtout en ce moment le massif dont Pascal prend soin et que Sultan contemple parfois en balançant la queue, d'un air attrapé que l'on ne s'explique point. Serait-ce que Sultan qui, malgré son nom, n'est qu'une chienne, n'aurait sur les amours qu'une opinion très relative ? Plus qu'on ne se l'imagine, il y a nombre d'êtres à qui certaines amours sont bien indifférentes. Le bon os de mouton que Sultan déguste dans la terrine où est sa pâtée lui suffit sans doute. Et peut-être simplement que la bonne bête s'étonne que les myosotis ne lui servent de rien ? Tant de malheureux sont comme elle ! Tant d'habitués de l'Auberge des douleurs ne songent qu'au pain de chaque jour! Aussi bien que Sultan ils savent que certaines choses ne leur sont pas destinées, qu'elles se passent dans un monde interdit et lointain, sur une terre que ni leurs pieds, ni leurs béquilles ne peuvent fouler, dans un pays qu'ils n'aperçoivent que sur les journaux illustrés dont ils enveloppent un croûton. C'est la contrée des chevaux de courses,

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automobiles et des femmes parfumées, Il contrée où c'est, comme au théâtre, toujours éclairé à l'électricité. .Mais l'errant qui k village en village connaît la vie telle qu'elle avec ce soleil large sur la route et cette lune rète qui semble mesurer son huile pour ne pas fatiguer les yeux des pauvres endormis. Et à ce vagabond est inconnue même la banale et douce affection qui attend au coin du feu, en ravaudant le linge et en surveillant le pot où cuit un peu de chou dans l'eau salée.

Certes! infirme comme il l'était, Pierre n'eût pas même rêvé d'aspirer à ce dernier état, pourtant bien humble, si le Seigneur n'avait permis à Pentecôte de jeter cà son ami, sur la prairie de l'hospice, ces mots si doux : « Vous avez de si jolis yeux... »

Cette phrase, il se la répétait et il disait: «J'ai donc des yeux encore ! Dieu, dans sa munificence, ne m'a pas aveuglé comme Tobie. La vie est belle encore ainsi pour moi qui me décourageais aux premiers jours de l'accident... »

— Vous avez de si jolis yeux... »

Et Pierre retenait dans son cœur cette caresse parole et il la repassait comme une leçon, pour se la réciter lorsqu'il venait s'as-

seoir auprès de la fontaine et regarder les fleurs.

Il ne voyait Pentecôte guère qu'à la chapelle, à la messe ou, l'après-midi, aux bénédictions. Ces bénédictions étaient douces. L'un après l'autre, les convalescents ou les incurables un peu valides prenaient place dans les bancs qui n'étaient séparés des stalles des bonnes Sœurs que par la largeur des dalles laissées libres pour le passage. Les chaises étaient occupées par les personnes dévotes de la ville. On entendait tousser quelqu'un. A l'un des angles de l'autel de saint Joseph se tenait agenouillé un vieux tertiaire très charitable. On le sentait tout enveloppé de Dieu. Et là, sa jaquette râpée n'était point ridicule, et l'on s'imaginait sans effort son arrivée au Paradis, son attitude recueillie pour attendre saint Pierre, son front déjà dans l'auréole des cheveux blancs, ses pieds fermes comme les vérités de l'Église et à l'aise dans des souliers carrés. Depuis longtemps on l'attendait Là-haut. Et le Seigneur, faisant fête à cet ancien bienfaiteur des pauvres, disait aux anges : « Semez les fleurs qu'a cultivées Pascal sous les pas de ce fidèle serviteur, i

Pierre distinguait, en avant des religieuses prosternées, dont la plus âgée se reconnais-

p RANCIS J \ M MES

sait au vol plus lassé de sa cornette, le petit harmonium qui miroitait. Une demoiselle le tenait, entourée par les orphelines qui allaient chanter. Pentecôte était là, fraîche comme une eau qui murmure, vêtue d'une espèce de robe en toile à matelas, coiffée d'un misérable canotier. Toutes ces enfants savaient que Dieu est là. Et elles attendaient le moment d'élever la gerbe de leu rs voix vers le Maître. Les chaînettes de l'encensoir cliquetaient. Puis un grand souffle fait de parfum, de musique et de chant s'élevait. Et le jeune homme sentait couler ses larmes dans le creux de son unique main où s'appuyait son front.

Le patron de l'usine vint dire à Pierre : — A mon service ton père est mort et tu as été mutilé. J'ai eu du chagrin à ton sujet comme si tu avais été l'un de mes enfants. J'ai passé des nuits en prières pour demander au Ciel de te laisser vivre. Et maintenant les médecins déclarent que tout danger est écarté. Et la compagnie d'assurances te paiera une pension qui, hélas ! ne te rendra point ton bras, mais qui

pourra augmenter ce que je veux faire pour toi. J'estime, mon enfant, que tant que je serai là, à la tête de la scierie, je dois t' employer dans la mesure où tu peux être utilisé. Il y a des surveillances que je pourrai te confier, des pièces de bois à compter, d'autres contrôles. La somme que l'on t'accordera, comme accidenté, jointe au salaire que tu recevras, te permettra de vivre d'autant mieux que je veux te loger dans la petite dépendance de la villa, du côté du hangar à planches. Cela te conviendrait-il, mon ami? La dépendance est assez grande pour que vous y soyez à l'aise, ta mère et toi.

Et Pierre avait répondu :

— Merci, monsieur. Je n'aurais pas osé espérer tant d'aisance. On m'avait dit : un bras droit, ça vaut dans les vingt et un sous par jour, quand la blessure est consolidée. Les médecins disent : consolidée. Il paraît que c'est, au contraire, quand on ne peut pas aller plus mal, quand on est aussi diminué que possible. Mais enfin. On m'avait dit : vingt et un sous. Un Espagnol avait obtenu davantage, mais c'est parce qu'il touchait un salaire plus fort que le mien. Avec vingt et un sous par jour, on ne mange pas du poulet. Vous me tirez une épine du pied en m'annonçant que vous

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m'occuperez Ma mère, il est vrai, s'emploie à venir des chaises et, depuis que je suis ici, la Société de Saint-Vincent de Paul la secourt un jn'ii, un bon de pain par-ci, un bon de graisse pari .Je pense à elle, surtout le soir, monsieur, quand elle doit souper toute seule. Nous mangions en face l'un de l'autre. On donnait quelque chose à une vieille voisine pour nous garder le pot devant son feu. Ça paraît un si bon temps, monsieur, lorsque c'est passé. On n'y prête pas attention quand ça existe. Mais à présent, tout de même, vous m'avez mis du cordial dans l'âme. Je n'ai plus si peur de la vie. J'ai été bien soutenu par Dieu. Je vous remercie d'avoir prié pour moi. En ce moment, la cloche de l'hospice sonna 1" angélus de midi. Et le patron de l'usine, ayant redescendu l'escalier, s'arrêta un instant dans le jardin pour regarder ces campanules pyramidales qui ont la couleur de l'azur quand il blanchit par les trop fortes chaleurs. La cloche tintait, tintait. Et l'oraison des nonnes se faisait plus fervente dans la chapelle. Et c'est pourquoi le Seigneur, qui trùne sur les beaux nuages blancs que l'air bleu soutient, voulut exaucer la prière d'une de ses vierges qui lui recommandait l'avenir de Pierre le manchot. Il fit signe à deux anges qui

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comprirent aussitôt qu'il fallait descendre sans tarder sur la terre à l'Auberge des douleurs.

L'un de ces anges invisibles se tint à côté des belles campanules, les frappant d'une lumière si pure que le patron de l'usine s'attardait à les contempler.

L'autre ange, s' approchant de la stalle où était encore agenouillée la Fille de la Charité qui venait d'intercéder pour le jeune homme, la fit sortir par le jardin alors que d'habitude elle s'en retournait par le préau. Ce qui fit que, dans le jardin, elle se trouva en présence du patron de l'usine qui s'extasiait encore devant les campanules.

Ces fleurs, Pascal les avait semées et, maintenant, parla grâce de Dieu qui sanctifiait l'acte très simple du pauvre horticulteur, elles allaient donner de divins fruits.

Détournant enfin de ces claires corolles ses yeux pour les reporter sur la religieuse qui venait de quitter la chapelle, le patron de l'usine lui dit :

— ■ Bonjour, ma Sœur. Je vois que j'ai été bien inspiré en m' attardant à contempler ces fleurs, puisqu'elles me donnent l'occasion de vous présenter mes hommages, et puisque mieux que personne, peut-être, vous pourriez m' être

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utile dans l'occurrence. Ce n'est qu'en vous aper- ,iit tout à coup Là, que je me suis dit que bien êtourdiment ni ma femme ni moi n'avions songé à nous adresser à l'Hospice pour qu'il nous procurât si possible une jeune fille qui sût très bien n nuire et repasser, capable de s'attacher longtemps à nous. N'auriez-vous personne en vue, parmi les orphelines que vous instruisez ici dans ce genre de travaux, quelque enfant de dix-sept à dix-huit ans?

Et, sous l'empire de l'ange du Ciel, l'ange de la Terre, dont la tête est ailée, répondit :

— Nous avons justement une petite perfection qui s'appelle Pentecôte.

Et le Père qui est aux Cieux sourit.

Ainsi, plus souvent qu'on ne le croit en ce siècle impie, le Seigneur envoie sur terre ses anges pour dicter ou accomplir sa volonté. Tantôt, ils ont l'aspect de voyageurs comme ceux qu'Abraham reçut pendant la chaleur du jour sous les chênes de Membre et auxquels ce patriarche dit : « Reposez-vous sous cet arbre, j'apporterai un morceau de pain, vous prendrez des forces et vous continuerez votre chemin; car c'est pour cela que vous avez passé devant votre serviteur, a Voyageur encore, cet ange de Tobie

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dont Pentecôte remplit si bien le rôle qu'elle avait à jamais séduit Pierre le manchot; et voyageur, cet autre ange à cheval qui montre la route au pauvre curé d'Ars perdu dans une lande. Il est de ces êtres célestes qui se révèlent plus brillamment, tels que ceux qui étaient assis sur la pierre du sépulcre de Notre-Seigneur, ou ceux qui parlèrent aux disciples pendant l'Ascension, ou ceux qu'a vus saint Jean, qui ont en main les sept plaies, vêtus d'un lin pur et éclatant, et qui portent des ceintures d'or autour de la poitrine. Et il y a les anges, dont traitent Origène et saint Jérôme, préposés aux fontaines, aux fleuves, aux vents et aux forêts. Peut-être ont-ils des robes d'argent comme les eaux pures, ou de pourpre comme les forêts de l'automne ? Et il y a les anges qui favorisent les fiançailles, dont la présence se confond avec l'azur, tels que ceux qui venaient de s'introduire dans l'Auberge des douleurs sans que ni Pascal ni Sultan eussent vu s'ouvrir le portail.

Et quand la bonne Sœur eut fait part à Pentecôte du désir qu'avaient les patrons de ***** «

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une de la prendre à leur service, et ajouté qu'aucune place n'était meilleure en viîîe, elle > it que l'orpheline pleurait.

Elle attribua ce chagrin au long attachement

cette enfant à la maison qui, dès sa naissance,

. avait abritée, nourrie et qu'il lui faudrait quitter

nais sans doute. Il est vrai que cette émotion entrait pour une large part dans les larmes de Pentecôte; mais ses regrets n'étaient-ils pas accrus singulièrement des heures de ces dernières semaim s ? Et la cause de ce redoublement d'afïection pour tout son entourage, Pentecôte se la fûtelle bien avouée à elle-même ?

Elle ignorait que le maître qui voulait l'attacher au service de sa femme avait en même temps le dessein d'occuper à nouveau, et même de loger Pierre à l'usine. Pourquoi ce dernier auraitil confié le plan de son avenir à la jeune fille ? Si doux que lui apparût, à certains moments, de fonder son plus cher espoir sur la pauvre fumée d'un foyer, cet espoir était trop faible encore pour oser parler haut à celle qui l'inspirait.

Pierre ne manquait point de profiter des

derniers après-midi d'automne. Il les goûtait

sur cette pelouse qu'ombrageait l'arbre au-

duquel j'avais pour la première fois en-

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trevu Pentecôte. Deux ou trois fleurs de ce magnolia persistaient. Pierrre et ses compagnons étaient assis là jusqu'au dîner de cinq heures. Les plus jeunes causaient davantage.

Par-dessus tout les intéressaient les rumeurs de guerre répercutées par les échos de quelque journal. Et même parmi les livres laissés à leur disposition, c'étaient ceux qui traitaient de bataille dont ils nourrissaient le plus volontiers leurs imaginations. Que des manœuvres eussent lieu dans la contrée, qu'un soldat par suite de quelque accident vînt échouer à l'Auberge des douleurs, c'était le maître. On lisait dans les yeux des pensionnaires habituels la fierté d'héberger un tel compagnon. Sans doute ces âmes simples et saines, mais habitant des corps infirmes, saisissaient-elles mieux que d'autres cet héroïsme de l'homme indemne qui va librement au-devant des blessures. Et tel est cet instinct militaire, le plus enraciné dans notre race, que je ressentais que sans aucun doute le plus mutilé d'entre eux eût offert sa vie pour son pays. Peu d'hospitalisés faisaient exception à cette règle. Une fois pourtant, un barbier, qui était venu se faire soigner pour un anthrax, répétait : i II n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de patrie; il

ni . RI - D I PRÀNCIS J A M MES

m' y a pas de 1 )ieu, il n'y a pas de patrie. » Mais il M rendait comme les autres à la bénédiction et il rendait le salut militaire à un vieux qui arborait la médaille de 1870-1871. C'est pour blaguer qu'on dit des choses comme ça, mais ce n'est pas sérieux. A l'hospice, on apprend à connaître les hommes.

Cet autre avait tenté fortune en Amérique et sa vie avait été comme une image d'Épinal peinte pour empêcher les gens de s'expatrier : l'enfance dans un doux village qui a un clocher d'ardoises; les progrès à l'école dont les murs s'ornent des tableaux des oiseaux utiles et nuisibles; la première communion blanche, noire et dorée; l'apprentissage dans la forge sombre et rouge; le retour au pays d'un voisin enrichi à Buenos-Ayres; le prestige de cet homme roulant carrosse; l'envie que son opulence inspire à l'apprenti forgeron; le départ de ce dernier pour L'Amérique; l'arrivée en Argentine et les déconvenues; la vie brutale des gardiens de troupeaux sauvages; la lièvre jaune, le typhus; le retour en France et la misère ; V intervention du député pour L'admission du rapatrié à l'Hospice.

Ce pauvre hère expliquait la culture exotique, nommait des camarades qui s'étaient enrichis

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par la hausse des terrains; qui avaient fondé des villes; qui remuaient l'or à pelletées. Et il évoquait ces réussites en leur opposant ses désillusions. S'il avait monté une laiterie, il serait aujourd'hui riche comme Crésus. Mais voilà, il n'avait pas eu de quoi monter une laiterie.

Pierre le manchot et les autres le laissaient dire, sceptiques à son endroit, le tenant pour original, mais intéressant. Puis des conversations s'engageaient, fréquentes aussi, à propos de la fameuse loi sur les accidents du travail. Un tel, bien qu'il n'eût perdu que la main gauche, aurait été mieux indemnisé que tel autre qui avait laissé la main droite à l'ouvrage. Dans ce domaine des accidents, il y avait aussi des songecreux qui, à peine convalescents, comptaient sur des dommages-intérêts considérables. Puis, quand arrivait le règlement final, c'était la fureur contre le patron, la Compagnie et le médecin. Et la vie continuait pour eux obscure, et parcimonieuse du pain de chaque jour.

Les plus âgés ne parlaient guère. L'un de ceux-ci avait peut-être transporté, sur l'impériale de la diligence dont il fut le conducteur, mon père et mon grand-oncle. Assis, il regardait l'extrémité de son bâton. Et je me l'imaginais

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traversant l'ancienne campagne béarnaise par des matins d'été noyés de rosée; ou je croyais entendra Le choc des sabots de ses chevaux au crépuscule quand l'ombre sur l'horizon devient longuement bleue, quand on aperçoit à la lisière d'un bois une lumière vite dépassée. Dans quelles hôtelleries du Jeu-de-1'Oie n'avait-il relayé, parmi les claquements des fouets, les rires des iilles, les aboiements des chiens hérissés, avant que de venir trôner sur ce siège inamovible de l'Auberge des douleurs ? Il fumait dans une courte pipe de terre. Parfois, sans mot dire, un compagnon généreux lui passait un paquet de tabac de dix sous éventré.

Pierre fumait aussi, mais des cigarettes qu'il parvenait à rouler très bien avec le moule que Pentecôte était allée lui acheter. La vue de ce petit appareil, qui lui était un cher souvenir, l'attristait : car si Pentecôte ne savait pas que Pierre dût loger non loin d'elle, Pierre ignorait que Pentecôte dut habiter tout près de lui.

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Cependant les deux anges veillaient à la trame de cet amour comme de parfaits tisserands qui ne laissent dans l'ombre aucun des fils d'une belle pièce en confection. Et dans ce but ils se servaient non point d'extraordinaires événements, mais des plus banaux qui fussent en harmonie avec cette humble idylle. Il n'était pas utile, pour unir ces pauvres enfants. de mettre en jeu les rouages complexes qui aident aux alliances des grands de la terre. Ici, point de subtiles diplomaties, point de suite somptueuse, point d'escorte, point d'ambassadeurs solennels qui, dans une île toute sonore de faisans, discutent les termes d'un contrat qui doit rapprocher un roi d'une infante.

Mais tout simplement se trouva exposée, à la devanture d'une boutique, une feuille de papier à lettres. Elle était belle tellement que l'on pensait ne pouvoir y écrire que des compliments bien sentis, à la fin du nouvel an. Les bords de cette feuille de papier étaient brodés comme ceux d'un pantalon de petite fille. Et en tête, une

■ : LNCIS JAMMES

fleur violemment coloriée éclatait, une pensée d'une l ointe aussi profonde que celle des pensées de Pascal et dont le modèle avait été jadis dessine et point par une demoiselle âgée qui n'avait pour tous biens que sa misère, comme Notre- Seigneur. Oh! la magnifique feuille de papier 1 Et que cette vieille fille, morte aujourd'hui, qui contribua à la rendre si artistique, s'était bien acquittée de l'ordre que lui avait donné le Ciel pour un futur dessein qui, maintenant, allait s'accomplir !

Cette feuille fleurie, à cet étalage, attendait Pentecôte et Pentecôte l'attendait. La douce orpheline demeura en extase en l'apercevant derrière la vitre. Et, mue par une volonté supérieure, qui était celle de son ange, elle pénétra dans le pauvre magasin et demanda à la marchande :

— Combien vendez-vous cette jolie feuille de papier à lettres?

Oh ! que ne l'eût-elle payée s'il l'avait fallu et si sa bourse avait été assez garnie? Elle rougit de joie en entendant :

— Deux sous, mademoiselle.

Et elle emporta le chef-d'œuvre roulé dans un morcau de papier à chandelle. Et elle revint

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à l'hospice. Et elle entra dans la loge de Pascal à qui elle demanda une plume et un encrier. Et elle déploya la feuille merveilleuse sur un guéridon. Et avant que de la clore dans une enveloppe à l'adresse de Pierre, elle écrivit au-dessous de la pensée peinte :

Mon cher Pierre,

Je vous aime je pleure parseque je manvai pour être placée pour le linge les col et les manchète de la dame de luzine éternelement dans le ciel.

Pentecôte.

Seigneur, dirent les anges, puisque vous approuvez cette lettre, puisque vous ordonnez que ces deux déshérités s'épousent dans votre Amour infini, bénissez -les.

Et Dieu étendit la main.

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