SCÈNE V
A quatre heures après midi, entre dans le salon,
PIERRE
Bonjour, madame.
FRANÇOISE
Bonjour, Pierre.
PIERRE
Paul n'est pas là ?
FRANÇOISE
Vous avez bien dû recevoir ma lettre qui vous disait qu'il n'y serait pas.
PIERRE
Oui, c'est vrai.
FRANÇOISE
Vous avez...
PIERRE
Que c'est beau, aujourd'hui.
FRANÇOISE
Vous avez...
PIERRE
Tout le pays est comme un four où cuisent des émaux. C'est un vernissage. On fauche partout le foin. Il n'est pas de saison qui me fasse mieux me souvenir de mon enfance, quand j'allais à l'école primaire avec Paul. On s'endormait sur les devoirs à cette veille de vacances. Il y avait dans un coin d'ombre de la classe un grand arrosoir plein d'eau vinaigrée pour
étancher notre soif. Paul avait la spécialité des coléoptères. Dans ses plumiers il rapportait de ces insectes que l'on dirait d'un métal où se mire un azur d'après la pluie, et des carabes d'or, que sais-je?
FRANÇOISE
Quelle mémoire ! Mes souvenirs scolaires m'ont laissé des impressions moins poétiques. Je n'avais pas l'esprit du couvent du tout. J'étais une insurgée. L'aumônier m'humiliait devant mes camarades, ce qui m'a rendue tant soit peu anticléricale. C'est le seul résultat que l'on ait obtenu. J'étais une espèce de jeune fleur ou plutôt une sorte de gros fruit bien réjoui, une sorte de pêche qui ne demande qu'à être mangée. Car, voyez-vous, nous nous apercevons bien vite de l'effet que nous produisons sur les hommes. Le professeur de dessin n'osait jamais me punir. Un jour il m'avait appelée à la sortie, sans doute pour m' adresser quelque observation, j'avais été insupportable, et il demeura tout gêné, tout drôle devant moi, sans rien dire. Ce jour-là j'ai compris. Ayezvous travaillé cette semaine ?
PIERRE
Oui, à mon drame lyrique, toujours.
FRANÇOISE
Qu'il est beau !
PIERRE
J'ai modifié, retouché la scène où la jeune fille, un peu lasse de tout ce luxe qui l'entoure depuis sa naissance, et qui l'a suivie dans cette villa où on l'isole pour la soigner, est toute ravie de coucher deux jours dans la pauvre chambre que lui a préparée la mère du poète.. Il y a là un motif, un contraste entre cette belle créature et ces gens modestes qui l'accueillent en passant comme des syl vains une déesse... C'est la nuit... Vous suivez mon idée?
FRANÇOISE
Oui, oui.
PIERRE
Jonquille s'est déshabillée. L'amour va naître dans ce grand cœur généreux pour ce pauvre écrivain qui pense et qui sent comme elle... On entend chanter le puits sous la fenêtre de sa chambre. Elle regarde. C'est la vieille servante qui tire un dernier seau d'eau pleine de lune, puis s'en va. On entend l'hymne du silence. Jonquille, comme pour rendre un hommage solennel à cet amour qu'elle sent sourdre en
LA BREBIS EGAREE 315
elle pour son humble poète, ouvre la fenêtre et jette dans le puits le saphir de famille qu'elle porte au doigt.
FRANÇOISE
Oh ! Que c'est beau, mon ami ! Comment concevez-vous Jonquille physiquement ?
PIERRE
Une lourde et belle jeune fille blonde. Un contraste entre l'âme et l'argile ensoleillée. On la croit folle, mais elle n'est pas folle, elle n'est que poète, un poète très aigu, voilà tout, et qui a eu le tort de raconter ses inspirations, ou ses visions, au lieu de les écrire... Oui, une femme ronde un peu forte... un peu... comme vous. Paul rentrera-t-il bientôt?
FRANÇOISE
Il m'a dit qu'il espérait être là vers cinq heures.
PIERRE
Quelle heure est-il?
FRANÇOISE
Cinq heures moins cinq.
Françoise va s'asseoir sur une chaise à côté de Pierre. Un silence. On entend un baiser.
Slt'. ŒUVRES DE FRANCIS J \ M M F. S