LE PETIT JACQUOT
Il était bien bon. Je vous rapporte cette fleur de la promenade, de la part de papa.
PIERRE
Merci à tous deux. Ils sont bien gentils. Je racontais à Mrae Paul mes souvenirs de l'école primaire, quand nous buvions, par les fortes chaleurs, de l'eau vinaigrée.
PAUL
Et que j'élevais des insectes dans une boîte et que nous jouions des tours à Paillassin. Te rappelles-tu Paillassin ?
PIERRE
Qu' est-il devenu?
PAUL
Il est épicier. Je me souviens d'un jour où Paillassin, afin de marquer son mépris pour le breuvage vinaigré de l'instituteur, avait rapporté de chez lui un mélange d'eau et d'anisette. Il nous montrait sa fiole avec orgueil. Pendant qu'il récitait sa leçon, je bus le contenu de sa fiole sans qu'il s'en aperçût et le remplaçai par de l'eau vinaigrée. Quand Paillassin se fut rassis, il reprit sa fiole. Et tout l'après-midi, il la vidait à petites gorgées sans s'apercevoir de la substitution, et il me chantait :
Tu n'en as pas,
Tu bisques, tu rages,
Tu manges du fromage.
On nous distribuait des croix d'honneur, de petites croix d'étain, te souviens-tu? Je dois dire que je gagnais la croix plus souvent que toi qui étais un peu irrégulier, déjà un artiste. .Mais je pense que la croix d'honneur on l'attachera sous peu à ton habit, et ce sera pour toujours. Et tu l'auras bien méritée, et pour ta belle poésie et pour la fidélité de ton cœur à tes amis. Tu sais, mon vieux Pierre, quand un de mes camarades est dans la joie ou dans le deuil, j'y suis aussi. Et quand tu seras dans la Légion d'honneur, ce sera un peu comme si j'en faisais partie. Et puis il en est si peu qui, aujourd'hui, peuvent porter cette distinction la tête haute, qui n'ont pas quelque vilenie à cacher.
PIERRE
Il n'est pas encore question de la croix pour moi.
FRANÇOISE
La croix, ça lui est bien égal.
PAUL
Si, si. Ça viendra, et la fortune avec, et ensuite le beau mariage, ou le bon mariage, qui est préférable au beau mariage. Une femme comme Françoise, mon vieux. Il te faudra une femme
comme Françoise, attentionnée comme Françoise, sûre comme Françoise. Car moi, vois-tu, je suis sûr de ma Françoise, comme elle peut être sûre de moi. Nous ne faisons pas un ménage très intellectuel ni très mondain. Mais nous nous aimons, n'est-ce pas, ma Françoise ? Françoise, laisse-moi t' embrasser.
FRANÇOISE
Non... pas sur cette joue, sur l'autre. J'ai mal aux dents de ce côté.