SCÈNE VII
Trois mois après, fin d'août, vers midi. Seul dans sa chambre,
PIERRE
...Page 48 de l'indicateur... Puyoo 4 h. 53... Puyoo... Puyoo... D'Audaux à Puyoo, deux heures de voiture... Quel scandale! Quel scandale!... Deux heures de voiture de Puyoo à Audaux... non d'Audaux à Puyoo... c'est la même chose; pour être à Puyoo à 4 h. 53, il faudra donc que je parte d'ici un peu avant trois heures. Quel éclat! Quel scandale! Deux heures... Je dis donc qu'il me faut partir d'ici
un peu avant trois heures... Faire charger ma malle... Mais il faut que Françoise aille à pied jusqu'à la croix de mission sur la route de Puyoo. Il y a bien quatre kilomètres, des Cerises jusque-là. Cela fait une bonne heure... Quel scandale ! Quel éclat ! Pourvu que ça ne tue pas ma pauvre maman, qu'elle ne tombe pas raide en apprenant la chose. Mais comment reculer à présent? Je suis engagé jusqu'à la garde... Puyoo... 4 h. 53. Nous serons à Bayonne à G h. 32... Bayonne. Quelle scandale! Après tout, elle m'ennuie, cette femme... Non, elle ne m'ennuie pas... Je l'aime. Mais c'est la vie, mais c'est ma vie, mais c'est sa vie, nos vies qui déraillent. C'est le scandale, le scandale dont on parle dans la petite ville cinquante ans après. C'est l'enlèvement de la femme mariée, de la femme mariée à l'ami et qui a deux enfants... Bayonne à Hendaye, trois heures... Irun... D'Irun, le lendemain matin, d'Irun à Saint- Sébastien... Burgos...
Mme DENIS entre.
Mon chéri, dis-moi, j'ai bien mis dans ta malle tout ce qu'il te fallait? Dès ton arrivée à Paris, tu commanderas quelques chemises de
flanelle pour te lever. Il fait frais parfois à la fin d'août. J'ai placé entre deux paquets de mouchoirs la photographie qui a été faite sur le daguerréotype de ton père à ton âge. Comme tu t'es mis à lui ressembler ! 0 mon enfant, que je t'aime ! Tu as l'air tout triste.
PIERRE
Maman, c'est de te quitter, c'est de te quitter, maman. (A part) : Oh ! que je souffre ! Être ou ne pas être... Oh ! ne pas être... Mais pas l'horrible chose, pas le suicide. Comment me trouver acculé à ce départ, lorsqu'il y a trois mois il n'y avait pas un baiser entre nous. Je sais qu'elle se tuera si je m'en vais sans elle. Je sais qu'elle se tuera. Je la connais. Elle se tuera comme cet encrier est là. On se demande pourquoi ces choses-là arrivent. Elles arrivent. Elles arrivent
Mme DENIS
J'ai mis tes manuscrits sur le dessus de la malle au cas où tu voudrais disposer de quelques-uns d'entre eux pendant le voyage. Tu feras bien de ne pas fatiguer tes yeux à la lumière et de dormir jusqu'à Paris. Si tu désires te servir de quelques livres, tu me les indiqueras et je les rangerai dans la valise que tu prends avec toi.
PIERRE
Merci, maman. Je ne travaillerai pas en route.
Mme DENIS
J'ai mis encore dans ta malle quelques billes de chocolat et un peu de pâte de coing, — du coing de ce cognassier où lorsque tu étais enfant tu suspendais ton polichinelle. Puis j'ai glissé cinq cents francs dans cette enveloppe pour que tu les ajoutes à ce que tu as déjà. Je les ai économisés depuis le commencement de l'année, A mon âge, on peut avoir toujours la même robe et le même chapeau. Tu sais, mon ami, dans notre monde, quand une femme est veuve, elle ne dépense plus beaucoup.