SCÈNE PREMIÈRE
Au mois de juin de l'année suivante, dans une rue de Burgos, puis sur une place où l'on se promène au clair de lune.
FRANÇOISE
Regarde cet étalage. Ces olives sont énormes.
PIERRE
Vois donc au plafond, suspendu entre cette morue et ce balai, ce petit cercueil. C'est une chose bien espagnole que de vendre des cercueils tout faits dans une épicerie.
FRANÇOISE
Ppeuh... allons nous promener sur l'Espolon. C'est plus gai. As-tu vu aujourd'hui le directeur de ta Compagnie?
PIERRE
Oui...
FRANÇOISE
Eh bien?
PIERRE
C'est toujours la même chose. Dès qu'il y aura une place à Montevideo, elle m'est destinée. 11 y a là-bas une clientèle française plus nombreuse que je ne pensais.
FRANÇOISE
Vois donc ce couple, ce pauvre officier fourbu avec ces grandes lunettes noires et cette petite canne. Pauvre homme ! Qu'il a l'air peu guerrier, mais que sa femme a l'air heureux de se produire avec lui ! Ils font penser à une fable de La Fontaine illustrée... Tu disais donc qu'il y a Là-bas une nombreuse clientèle française. Avezvous parlé du traitement?
PIERRE
Oui, ce que je te disais : quatre cents pesetas par mois.
FRANÇOISE
Ça fait le double d'ici.
PIERRE
Et ce ne sera pas trop.
FRANÇOISE
Tu vois, ami, tu l'avoues, tu te gênes, tu te
gênes pour moi. Oh ! que je me sens malheureuse quand je songe à la charge que je te suis. 0 mon Pierre ! mon Pierre ! que je souffre ! Dis-moi que je ne dépense pas trop.
Non, certes, ma chérie, tu ne dépenses pas trop, tu es si raisonnable î
FRANÇOISE
Je fais pourtant tout ce que je peux. Vois mes bottines.
PIERRE
Non, mon amour, tu ne m'es pas à charge. Et j'exige que demain tu achètes d'autres bottines. (En lui-même) : Non, elle ne m'est pas à charge. C'est une pauvre blessée, et moi aussi je suis un pauvre blessé. Elle ne m'est pas à charge. Ma tristesse n'est pas de me dévouer ni d'avoir laissé là mon art pour notre pain quotidien... C'est autre chose... Qu'est-ce, ô mon cœur? Il me semble que bien que besogneux comme nous sommes, malgré ces chaussures éculées qu'elle porte, nous pourrions être heureux si... si nous n'étions pas nous... si elle n'était pas la femme d'un autre. Oh ! je sais bien que ce n'est pas la misère de l'argent qui
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me tue... C'est la misère du cœur. Oh ! si le passé n'existait pas... si elle était une simple épouse dont on a assumé la protection; si je sentais sur moi la bénédiction de Dieu. Combien, quand elle s'endort dans notre pauvre chambre, combien je saurais la consoler et la défendre de la vie. Mais quelque chose de plus fort que moi-même pèse sur moi, une tristesse, un dégoût, une lassitude qui ont tué en moi l'homme de naguère. C'est pour n'être ni lâche, ni cruel, que je réponds machinalement à son grand amour. Mais je suis à présent comme un violon sans âme. Il y avait en moi, malgré tout, malgré mon indifférence religieuse et mon paganisme de jeune homme, je ne sais quelle relation céleste : peut-être l'indulgence du Créateur pour celui que séduisait tant de beauté, les fruits et les courtisanes. Et il y avait des jours où je disais : Mon Dieu, pardonnez-moi, je n'ai pas pu ne pas succomber à une tentation aussi dorée. Mais à présent, ce n'est plus cela, maintenant j'ai perdu la relation du Divin. Et autant qu'un homme de la Bible, je ressens la réprobation du Juge, et je la ressens comme je sais que je suis là.
FRANÇOISE
Tu ne me parles pas, chéri. Tu ne me dis rien. Tu es fatigué?
PIERRE
Un peu de migraine, je ne me trouve pas très bien.
FRANÇOISE
Nous rentrerons de bonne heure. Voici la musique militaire. Ces enfants, comme ils ne tiennent déjà plus en place ! Il faut toujours qu'ils dansent. Quelle importance ils prêtent ici à cette musique de cigales! En Espagne, quand ils disent : « la musique ! » il semble qu'ils parlent d'une chose essentielle à l'existence. Et tant qu'un fifre résonne, ils sont comme des duvets dans un courant d'air. Quelle est cette petite fille qui te montre du doigt à ce monsieur?
PIERRE
C'est précisément la fille du directeur de la Compagnie. Elle m'a reconnu. Il est possible que son père me demande pour elle quelques leçons de français. Il m'a vaguement parlé de cela... Mais demain, je veux que tu achètes des bottines.
FRANÇOISE
Mon pauvre ami...
PIERRE
On dirait que tu boites un peu?
FRANÇOISE
Ce n'est rien, rien... N'aimes-tu pas, mon chéri, voir passer tous ces groupes de petites jeunes filles. Oh! regarde celle-là qui a un coquelicot sous sa mantille. Parce que ce jeune homme lui parle, comme elle pâlit! Et cette autre, mais blonde... Est-ce qu'elle ne te rappelle pas la Jonquille de ton drame?
PIERRE
Mon drame...
FRANÇOISE
Oh ! tais-toi, chéri, n'aie pas cet air désabusé. Oh! oui... dis... tu travailleras encore, les beaux jours reviendront.
PIERRE
Mais pourquoi boites-tu ainsi? Est-ce quêtes souliers te blessent?
FRANÇOISE
Non, mon ami. Mais j'aimerais bien rentrer. Je suis un peu lasse.