‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 3)Chapitre 5 sur 62 · L AUBERGE SUR LA ROUTE H · texte numérisé non relu

L AUBERGE SUR LA ROUTE H

La fanfare reprit, autoritaire. On eût dit d'une fête chez les Papous, l'ombre nous rendant nègres et les rondes et pourpres lanternes vénitiennes simulant un trophée de têtes coupées. Je consultai à nouveau le programme épingle à un ormeau et je lus : Bohème Joyeuse, par Yvan. Ah ! Comment cet auteur fit-il passer devant mes yeux consternés des troupes de vieillards sablant du Champagne avec des filles dans des restaurants de nuit?... Je doute qu'Yvan ait voulu évoquer ce tableau. Donc, il s'est trompé.

C'est en écoutant cette mélodie que je compris quelle grâce le Ciel m'avait faite en me réduisant à cette misère. Une ineffable allégresse m'envahit au milieu de ces naïves réjouissances. J'aspirai l'air de Dieu sous l'azur de cette belle nuit. Quand la musique et le feu d'artifice eurent pris fin, le bal recommença. J'allai m' étendre, à un kilomètre de là, dans du foin et non loin de feuillages que le clair de lune caressait. Une bouffée du bal me parvenait parfois comme un écho triste. Je m'endormis en priant.

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, car le lendemain il plut, vers neuf heures, au moment que je quittais l'auberge où j'étais revenu

lit", ŒUV'nr.S DF FRANCIS IAMMES

pour me restaurer et me munir de pain, de fromage et de vin pour la route. Ma dépense s'éleva à douze sous, ce qui fit baisser mon avoir à vingtcinq francs quatre-vingts centimes. L'averse tombait si dru que le mastroquet me dit :

— Vous allez vous tremper, et n'irez pas loin dans ces paniers à salade que sont vos souliers. Si vous voulez, abritez-vous là, en face, dans l' écurie.

Je m'y réfugiai, et, m' asseyant sur la paille, je goûtai le bruit de l'eau. A onze heures, il pleuvait autant, et davantage à midi. La servante vint soigner les bêtes qui me tenaient compagnie, un cheval et un âne, et ne me dérangea nullement. Un instant après arriva un gendarme. Il m'aperçut, fronça les sourcils et réclama mes papiers. Je lui tendis mon livret, tout dernièrement visé par le maire d'Orthez, et un certificat de bonne conduite à moi délivré par la Commission de l'hospice. Il me les rendit et me demanda quelle avait été la profession de ma jeunesse. xVfin de ne pas rester muet, et aussi bien pour le déconcerter un peu — on sait mon penchant à l'ironie — je répondis :

— Poète.

Il eut un grave signe d'assentiment.

— On voit, en effet, fit-il, à votre manière

l'auberge sur la route 119

de tenir le chapeau bas devant l'autorité, que vous avez été honorable.

Et il quitta l'écurie, traversa la cour et rentra dans la salle à manger de l'auberge où l'attendaient deux copains, qu'il m'amena après qu'ils eurent, je crois, bien déjeuné. L'un des deux nouveaux venus me parla sévèrement :

— Vous avez dit à monsieur que vous aviez exercé la profession de poète, ce qui nous a donné à penser. Répondez-moi. Connaissezvous M. Léonard Bazeilles ?

Je fus obligé, à mon grand regret, de répondre : non.

— Ce qui me prouve, dit l'enquêteur, que vous ne les connaissez pas tous.

— Tous qui ? demandai- je.

— Allons ! Soyez convenable, intima-t-il. C'est M. Léonard Bazeilles qui a lu sa rime sur le tombeau de notre regretté Pascal Mongiscard.

— Messieurs, excusez-moi ! Nombreux sont les poètes et divers les sujets qu'ils traitent. Et puis ma génération n'est plus toute jeune.

— Ne parlez point politique ! ordonna le gendarme qui n'avait encore rien dit.

— Quant à ça, il est convenable, reprit l'enquêteur qui me parut avoir une prédilection

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