‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 103 sur 327 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Comment un grand clere d'Angleterre vouloit arguer contre

Pantagruel, et fut vaincu par Panurge.

En ces mesmes jours, un sçavant homme nommé Thaumaste, ouyant le bruit et renommée du scavoir incomparable de Pantagruel, vint du pays d'Angleterre en ceste seule intention de voir Pantagruel , et le cognoistre, et esprouver si tel estoit son sçavoir comme en estoit la renommée. De faict, arrivé à Paris, se transporta vers l’hostel dudict Pantagruel qui estoit logé à l’hostel Sainct Denis, et pour lors se pourmenoit par le jardin avecques Panurge, philosophant à la mode des péripatétiques. De premiere entrée tressaillit tout de paour, le voyant si grand et si gros : puis le salua, comme æst la façon, courtoisement , lui disant : « Bien vrai est-il, ce diet Platon prince des philosophes, que si l'image de science et sapience estoit corporelle et spectable és yeux des humains, elle exciteroit tout le monde en admiration de soi. Car seulement le bruit d'icelle espandu par l'aer, s’il est receu és aureilles des studieux et amateurs d'icelle, qu'on nomme philosophes, ne les laisse dormir ni reposer à leur aise, tant les stimule et embrase d’accourrir au lieu, et voir la personne, en qui est dicte science avoir establi son temple et produire ses oracles. Comme il nous fut manifestement démonsiré en la reine de Saba, qui vint des limites d'Orient et mer Persique , pour voir l’ordre de la maison du sage Salomon , et ouir sa sapience. En Anarcharsis, qui de Scythie alla jusques en Athenes pour voir Solon. En

Pythagoras, qui visita les vaticinateurs memphitiques.

Eu Platon, qui visita les mages de Æzgypte, et Architas de Tarente. En Apollonius Tyaneus, qui alla jusques au mont Caucase, passa les Scythes, les Massawètes, les Indiens, navigea le grand fleuve Physon, jusques és Brachmanes, pour voir Hiarchas ; el en Babylone, Chaldée, Medie, Assyrie, Parthie, Syrie, Phœænice, Arabie, Palestine, Alexandrie, jusques en Ethiopie, pour voir les gymnosophisies. Pareil exemple avons-nous de Tite Live, pour lequel voir et ouir, plusieurs gents studieux vinrent en Rome, des fins limit-ophes de France, et Hespagne. Je ne m'ause recenser au nombre et ordre de ces gents tant parfaicts : mais bien je veulx estre dict siudieux, et amateur, non seulement des lettres, mais aussi des gents lettrés. De faict, ouyant le bruit de ton scavoir tant inestimable, ai délaissé pays, parents et maison, et me suis ici transporté, rien n’estimant la longueur du chemin, l'attédiation de la mer, la nouveaulté des contrées, pour seulement te voiret conférer avecques toi d’aulcuns passages de philosophie, de géomantie et de cabale, desquels je doubte et ne puis contenter mon esperit : lesquels si tu me peulx souldre, je me rends dès à présent ton esclave, moi et toule ma postérilé : car aultre don n'ai que assez j'estimasse pour la récompense. Je les rédigerai par escript, et demain le ferai sçavoir à touts les gents sçavants de la ville, aflin que devant eulx publiquement nous en disputio s.

« Mais voici la manière comme j'entends que nous disputerons : je ne veulx disputer pro et contra, comme font ces sots sophistes de ceste ville, et de ailleurs. Semblablement, je ne veulx disputer en la manière des académiques par déclamation, ni aussi par nombres comme faisoit Pythagoras, et comme voulut faire Picus Mirandula à Rome. Mais je veulx disputer par signes seulement sans parler : car les matières sont tant ardues, que les paroles humaines ne seroient suffisantes à les expliquer à mon plaisir. Par ce, il plaira à ta magnificence de soi y trouver : ce sera en la grande salle de Navarre à sept heures du matin » (1).

Ces paroles achevées, Pantagruel lui dist honorablement : « Seigneur, des graces que Dieu m’ha donné, je ne vouldrois dénier à personne en desparlir à mon povoir : car tout bien vient de lui; et son plaisir est que soit multiplié, quand on se trouve entre gents dignés, et idoines de recepvoir ceste céleste manne de honeste sçavoir. Au nombre desquels parce qu’en ce temps, comme ja bien apperçoi, tu tiens le premier ranc , je te notifie qu'à toutes heures me trouveras presl de obtempérer à une chaseune de tes requesles, selon mon petit povoir. Combien que plus de Loi je deusse apprendre que toi de moi : mais, comme as protesté, nous confèrerons de tes doubles ensemble , et en chercherons la résolution jusques au fond du puits inespuisable , onquel disoit Heraclite estre la vérité cachée. Et loue grandement la manière d'arguer que as proposée, C'esi assavoir par signes sans parler ; car ce faisant toi et moi nous entendrons , et serons hors de ces frapements de mains, que font ces badaulx sophistes, quand on argüe, alors qu’on est au bon de

l'argument. Or demain je ne fauldrai me trouver on

lieu et heure que m'as assigné; mais je te prie que entre nous il n'y aît débat, ni tumulte, et que ne cherchons honeur ni applausement des hommes, mais la vérité seule. — A quoi respondit Thaumaste : Seigneur Dieu te maintienne en sa grace, te remerciant de ce que ta haulte magnificence tant se veult condescendre à ma petite vilité. Or à Dieu jusques à demain. — À Dieu ! dist Pantagruel. »

Messieurs, vous qui lisez ce présent escript, ne pensez que jamais gens plus fussent eslevés et transportés en pensée, que furent toute celle nuict, tant Thaumasle, que Pantagruel. Car ledict Thaumaste dist au concierge de l’hostel de Cluny, auquel il estoit logé, que de sa vie ne s’estoit trouvé tant altéré comme il esloit celle nuict. « Il m'est, disoit-il , advis que Pantagruel me tient à la gorge : donnez ordre que bu-

vons, je vous prie; el faictes tant que ayons de l'eau

fraische pour me gargariser le palat. » +

De l’aultre costé Pantagruel entra en la haulte gamme, et de toute la muict ne faisoit que ravasser après

Le livre de Beda, De numeris et $ignis.

Le livre de Plotin, De inenarrabilibus.

Le livre de Procle, De magia.

Les livres de Artemidore, Peri oneirocriticôn. De Anaxagoras, Peri séméiôn.

Dinarius, Peri aphatôn.

Les livres de Philistion.

Hipponax, Peri anecphônétôn (2).

Et un tas d'aultres; tant que Panurge lui dist : « Seigneur , laissez toutes ces pensées , et vous allez coucher : car je vous sens tant esmeu en vosire esperit, que bien lost tomberiez en quelque fiebvre éphémère par cest excès de pensement : mais premier,

(1) Le commencement de ce discours de Thaumaste paraît emprunté à Erasme dans celui de ses dialogues familiers qui est intitulé Diluculum.

(2) Ces titres grecs signifient : De la Connaissance des songes; des Prodiges;, des Choses ineffables; des Choses inexprimables.

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buvant vingt et cinq ou trente bonnes fois, retirezvous, et dormez à vostre aise, car de matin je respondrai et arguërai contre monsieur l'Anglois, et au cas que je ne le melte ad metam non loqui (4), dictes mal de moi. — Voire mais, dist Pantagruel, Panurge, mon ami , il est merveilleusement sçavant : comment lui pourras-tu satisfaire? — Très-bien , respondit Panurge. Je vous prie, n’en parlez plus, et m'en laissez faire : y ha-il homme tant sçavant que sont les diables? — Non vraiment, dist Pantagruel, sans grace divine et spéciale. — Et toutesfois, dist Panurge, j'ai argué maintesfois contre eulx, et les ai faicts quinaulx et mis de cul. Par ce, soyez asseuré de ce glorieux Anglois, que je vous le ferai demain chier vinaigre devant tout le monde. »

Ainsi passa la nuict Panurge à choppiner avecques les pages, et jouer toutes les aiguilleltes de ses chausses à primus et secundus, et à la vergette. Et quand vint l'heure àssignée, il conduisit son maistre Pantagruel au lieu constitué. Et hardiment croyez qu'il n'y eut petit ne grand dedans Paris qu'il ne $e trouvast au lieu, pensant : « Ce diable de Pantagruel, qui ha convaincu touts les resveurs et béjaunes sophistes, à ceste heure aura son vin. Car cest Anglois est un aultre diable de Vauvert (2). Nous voirrons qui en gagnera. »

Ainsi, tout le monde assemblé, Thaumaste les attendoit. Et lors que Pantagruel et Panurge arrivarent à la salle, touts ces grimaulx, artiens et entrants commencearent à frapper des mains, comme est leur badaulde coustume.

Mais Pantagruel s’escria à haulte voix, comme si ce eust esté le son d'un double canon, disant : « Paix de par le diable, paix : par Dieu, coquins, si vous me tabustez ici, je vous couperai la teste à trestous. » A laquelle parole ils démourarent touts estonnés comme canes , et ne osoient seulement toussir, voire eussent ils mangé quinze livres de plumes. Et furent tant altérés de ceste seule voix, qu'ils tiroient la langue demi pied hors la gueule, comme si Pantagruel leur eust les gorges salées.

Lors commencea Panurge à parler, disant à l’Anglois : « Seigneur, es-tu ici venu pour disputer contentieusément de ces propositions que tu as mis, ou bien pour apprendre et en sçavoir la vérité? — A quoi respondit Thaumaste : Seigneur, aultre chose ne me ameine, sinon bon desir d'apprendre et sçavoir ce dont j'ai doubté toute ma vie, et n'ai trouvé ni livre ni homme qui m'ait contenté en la résolution des doubtes que j'ai proposés. Et au regard de disputer par contention, je ne le veulx faire, aussi est-ce chose trop vile, et Le laisse à ces maraulx sophistes, lesquels en leurs disputations ne cherchent vérité, mais contradietion et débat. — Doncques, dist Panurge, si je, qui suis pelit disciple de mon maistre monsieur Pantagruel, te contente et satisfai en tout et par tout, ce seroit chose indigne d'en empescher mon dict maistre; par ce mieulx vauldra qu'il soit cathédrant jugeant de nos propos, et te contentant au parsus sil Le semble que je n'aye satisfait à ton studieux desir. — Vraiment, dist Thaumaste, c’est très-bien dict. Commencons doncques. »

Or notez que Panurge avoit mis au bout de sa longue braguette un beau floc de soie rouge, blanche, verde et bleue ; et dedans avoit mis une belle pomme d'orange.

(1) Que je ne le réduise au silence,

(2) Château bâti par le roi Robert, près de la barrière appelée aujourd’hui Barrière d’Enfer. Des bruits effrayants se faisaient entendre dans les carrières situées sous cette habitation; mais dès que saint Louis l’eut donnée aux Chartreux, toute canse de terreur disparut,

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