‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 125 sur 327 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Comment Panurge fut faict chastelain de Salmigondin en Dipsodie, et mangeoit son bled en herbe,

Donnant Pantagruel ordre au gouvernement de toute Dipsodie, assigna la chastelenie de Salmigondin à Panurge, valant par chascun an 6789106789 royaulx en deniers certains, non comprins l’incertain revenu des banetons et caqueroles, montant bon an mal an de 2435768 à 2435769 moutons à la grande laine. Quel-

Cuidez-vous que je suis aise, quand touts les matins, je voi ces créditeurs tant humbles, serviables, et

copieux en révérences (page 150)?

quefois revenoit à 1234554321 seraphs, quand estoit bonne année de caqueroles et hanelons de requeste : mais ce n’estoit touts les ans. Et se gouverna si bien et prudentement monsieur le nouveau chastelain, qu'en moins de quatorze jours il dilapida le revenu certain et incertain de sa chastelenie pour trois ans. Non proprement dilapida, comme vous pourriez dire, en fondations de monastères, érections de temples, bastiments de colléges et hospitaulx, ou jectant son lard aux chiens. Mais despendit en mille petits banquets et festins joyeux, ouverts à touts venants, mesmement à touts bons compagnons, jeunes fillettes et mignonnes galoises; abatant bois, bruslant les grosses souches, pour la vente des cendres, prenant argent d'avance, acheptant cher, vendant à bon marché, et mangeant son bleden herbe. Pantagruel, adverti de l'affaire, n’en fut en soi aulcunement indigné , fasché, ne marri. Je vous ai ja dict et encore redi , que c’estoit le meilleur petit et grand bon hommet qu’onques ceignit espée. Toutes choses prenoit en bonne partie, tout acte interprétoit à bien. Jamais ne se tormentoit, jamais ne se scandalizoit. Aussi eust il esté bien for-issu du déifique manoir de raison, si aultrement se fust contristé ou altéré. Car touts les biens que le ciel couvre, et que la terre contient en toutes ses dimensions, haulteur, profundité, longitude et latitude, ne sont dignes d'esmouvoir nos affections et troubler nos sens et esperits. Seulement tira Panurge à part, et doulcettement lui remonstra que si ainsi vouloit vivre, et n’estre aultrement mesnager , impossible seroit, ou pour le moins, bien difficile, le faire jamais riche.—Riche ? respondit Panurge. Aviez-vous là fermé vostre pensée ? Aviez-vous en soing prins me faire riche en ce monde ? Pensez vivre joyeux, de par li bon Dieu et li bons

hommes. Aultre soing , aultre souci ne soit receu au sacrosainct domicile de vostre céleste cerveau. La sérénité d'icellui jamais ne soit troublée par nues quelconques de pensement passementé de meshaing et fascherie. Vous vivant joyeux, gaillard, dehait, je ne serai riche que trop. Tout le monde crie mesnage, mesnage, mais tel parle de mesnage, qui ne sçait mie

que c'est.

« C’est de moi qu'il fault conseil prendre. Et de moi pour ceste heure prendrez advertissement que ce qu'on m'impute à vice, a esté imitation des université et parlement de Paris : lieux esquels consiste la vraie source et vive idée de panthéologie , de toute justice aussi. Hérétique qui en doubte et fermement ne le croit. Ils toutefois en un jour mangent leur évesque, ou le revenu de l’évesché (c’est tout un), pour une année entière , voire pour deux aulcunesfois. C'est au jour qu'il y faict son entrée. Et n’y ha lieu d'excuse s’il ne vouloit estre lapidé sur l'instant. A esté aussi acte des quatre vertus principales :

« De Prudence, en prenant argent d'avance. Car on ne sçait qui mord ne qui rue. Qui sçait si le monde durera encoré trois ans? Et ores qu'il durast d’advantage, est-il homme tant fol, quis’osast promettre vivre trois ans ?

Onq’ homme n’eut les Dieux tant bien à main, Qu'’asseuré fust de vivre on lendemain (1).

« De Justice commutative, en acheptant cher (je di à crédit) vendant à bon marché (je di argent comptant).

(1) Sénèque, Thyeste.

150 CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.

Que dict Caton en sa mesnagerie sur ce propos? Il fault, dict-il, que le père-familles soit vendeur perpétuel." Par ce moyen est impossible qu’enfin riche ne devienne si tousjours dure l’apothèque.

« Distributive , donnant à repaistre aux bons (notez bons) et gentils compagnons, lesquels Fortune avoit jectés comme Ulysses sur le roc de bon appétit, sans provision de mangeaille : et aux bonnes (notez bonnes) et jeunes (notez jeunes). Car, selon la sentence d'Hippocrates, jeunesse est impaliente de faim, mesmement si elle est vivace, alaigre, brusque, mouvante, voltigeante, galoise. Lesquelles voluntiers et de bon hait font plaisir à gents de bien: et sont platoniques et cicéronianes, jusques-là qu'elles se réputent estre au monde nées, non pour soi seulement, ains deleurs propres personnes font part à leur patrie, part à leurs amis.

« De Force, en abatant les gros arbres comme un second Milo, ruinant les obscures forests, tesnières de loups, de saugliers, de regnards , réceptacles de bri- * gands et meurtriers, taupinières d’assassinateurs, officines de faulx monnoyeurs, retraictes d'hérétiques ; ét les complanissant en claires garigues et belles bruyères, jouant des haults bois et musettes, et préparant les sièges pour la nuict du jugement.

« De Tempérance, mangeant mon bled en herbe comme un ermile, vivant de salades et racines, me émancipant des appélits sensuels , et ainsi espargnant

pour les estropiats et souffreteux: Car, ce faisant, j'es-

pargne les sercleurs qui gagnent argent, les mestiviers qui boivent voluntiers et sans eau, les glaneurs esquels fault de la fouace, les bateurs qui ne laissent ail, oignon ne eschalotte és jardins, par l'autorité de Thestilis virgiliane (1), les meusniers qui sont ordinairement larrons , et les boulangers qui ne valent gaires mieux. Est-ce petite espargne? Oultre la calamité des mulots, le deschet des greniers, et la mangeaille des charansons et murrins.

« De bled en herbe vous faictes belle saulse Verde, de légère concoction, de facile digestion, laquelle vous espanouit le cerveau, esbaudit les esperits animaulx , resjouit la vue, ouvre l'appétit, délecte le goust, asseure le cœur, chatouille la langue, fait le tainct clair, fortifie les muscles , tempère le sang, allège le diaphragme, refraischit le foye, désoppile la ratelle, soulage les rognons, assouplit les reins, desgourdit les spondyles, vide les uretères, dilate les vases spermatiques, abbrévie les crémastères, expurge la vessie, enfle les génitoires, corrige le prépuce, incruste le balane,

rectifie le membre : vous faict bon ventre, bien rotter, :

vessir, peder , fianter, uriner, esternuer, sangloutir , toussir, cracher, vomiter, baisler, moucher, haleiner, inspirer, respirer, ronfler, suer, dresser le virolet, et mille aultres rares advantages.

— J'entend bien, dist Pantagruel, vous inférez que gents de peu d'esperit ne sçauroient beaucoup en bref temps despendre. Vous n’estes le premier qui ait conceu ceste hérésie. Néron le maintenoit, et sur touts'humains admiroit C. Caligula son oncle, lequel en peu de jours avoit par invention mirifique despendu du tout l'avoir et patrimoine que Tiberius lui avoit laissé.

« Mais, en lieu d'observer les loix cœænaires et sumptvaires des Romains, la Orchie, la Fannie, la Didie, la Licinie, la Cornelie, la Lepidiane, la Antie, et des Corinthiens, par lesquelles estoit rigoureusement à un chascun deffendu plus par an despendre que ne portoit son annuel revenu, vous avez faict Protervie (2), qui estoit entre les Romains sacrifice, tel que de l’a-

(1) Thestilis, dans la deuxième églogue de Virgile, prént Je repas des moissonneurs , avec de l'ail, du serpoet, etc.

@) Sacrificium propter viam, avant de se mettre en route.

gneau pascal entre les Juifs : il y convenoit tout mangeable manger, le reste jecter au feu, rien ne réserver au lendemain. Je le peulx de vous justement dire, comme le dist Caton d'Albidius, lequel avoit en excessive despense mangé tout ce qu’il possédoit : et restant seulement une maison, il mist le feu dedans, pour dire, Consummatum est, âinsi que depuis dict sainct Thomas d'Aquin, quand il eust la lamproye toute mangée (1). Cela non force. »

ts

Page 1