CHAPITRE Il
Comment Panurge loue les debteurs et emprunteurs.
« Mais, demande Pantagruel, quand serez-vous hors de debtes?—Es calendes grecques, respondit Panurge, lorsque tout le monde sera content, et queserez héritier de vous-mesme. Dieu. me garde d'en estre hors. Plus lors ne trouverois qui un denier me prestast. Qui au soir ne laisse levain, ja ne fera on matin lever paste. Debvez-vous toujours à quelqu'un ? Par icellui sera continuellement Dieu prié vous donner bonne, longue et heureuse vie, craignant sa debte perdre ; toujours bien de vous dira en toute compagnie, tousjours nouveaulx créditeurs vous acquestera, afin que par eulx vous faciez versure, et de lerre d’aultrui remplissez son fossé. Quand jadis en Gaule, par l'institution des druides, les serfs, varlets et appariteurs estoient touts vifs bruslés aux funérailles et exsèques de leurs maistres et seigneurs, n’avoient-ils belle paour que leurs maistres et seigneurs mourussent? Car ensemble force leur estoit mourir. Ne prioient-ils continuellement leur grand dieu Mercure, avec Dis (2) le père aux escutz, longuement en santé les conserver? N’estoient-ils soigneux de bien les traicter et servir? Car ensemble povoient-ils vivre, au moins jusques à la mort. Croyez qu’en plus fervente dévotion vos créditeurs prieront Dieu que vivez, craindront que mourez, d'aultant que plus aiment la manche que le bras, et la denare que la vie. Tesmoiïings les usuriers de Landerousse, qui naguères se pendirent voyants les bleds et vins ravaler en prix, et ban temps retourner. »
Pantagruel rien ne respondent, continua Panurge : « Vrai bot, quand bien j'y pense, vous me remettez à poinct en ronfle vue, me reprochant mes debtes et créditeurs. Dea, en ceste seule qualité me réputois auguste, révérend et redoubtable, que, sus l'opinion de touts philosophes (qui disent rien de rien n'’estre faict). rien netenent, ni matière première, estois facteur et créaleur. Avois créé, quoi? tant de beaulx et bons créditeurs, Créditeurs sont (je le maintien jusques au feu exclusivement) créatures belles et bonnes. Qui rien ne presle, est créature laide et maulvaise, créature du grand villain diantre d'enfer. Et faict, quoi? debtes. O chose rare et antiquaire! Debtes, di-je, excédentes le nombre des syllabes résultantes au couplement de toutes les consonantes avec les vocales, jadis projecté et compté par le noble Xenocrates. À la numérosité des créditeurs si vous estimez la perfection des debteurs, vous ne errerez en arithmétique practique. Cuidez-vous que je suis aise, quand touts les matins, autour de moi, je voi ces créditeurs tant humbles, serviables et copieux en révérences ? Et quand je note que, moi faisant à l’un visage plus ouvert et chère meilleure que és aultres, Le paillard pense avoir sa des-
(1) Invité à diner par le roi Louis IX, Thomas d'Aquin, oubliant où il était, se mit à composer un hymne, et par distraction mangea toute une lamproie destinée au roi. Quand il eut fini, il s'écria : Consummatum est, paroles de Jésus sur la croix.
(2) Pluton, dieu des enfers, confondu quelquefois avec Plutus, dieu des richesses enfouies dans la terre.
pesche le premier, pense estre le premier en date, et de mon ris cuide que soit argent comptant. Il m'est advis que je joue encore le dieu dela passion de Saulmur (1), accompagné de ses anges et chérubins. Ce sont mes candidats, mes parasites, mes salueurs, mes diseurs de bons jours, mes orateurs perpéluels. Et pensois véritablement en debtes consister la montagne de vertus héroïque, descripte par Hesiode, en laquelle je tenois degré premier de ma licence, à laquelle touts humains semblent tirer et aspirer (mais peu y montent pour la difficulté du chemin), voyant aujourd’hui tout le monde en desir fervent et strident appétit de faire debtes et créditeurs nouveaulx. Toutesfois, il n’est debteur qui veult : il ne faict créditeurs qui veult. Et vous me voulez débouter de cette félicité soubeline; vous me demandez quand serai hors de debtes! Bien pis y ha, je me donne à safnt Babolin le bon sainct, en cas que toute ma vie je n’ayeestimé debtes estre comme une connexion et colligance des cieux et terre; un entretènement unique de l'humain lignage, je di, sans lequel bien tost touts humains périroient : estre par adventure celle grande ame de l'univers, laquelle selon les académiques toutes choses vivifie. Qu’ainsi soit, représentez-vous en esperit serein l’idée et forme de quelque monde (prenez, si bon vous semble, le trentiesme de ceulx que imaginoit le philosophe Metrodorus), onquel ne soit debteur ni créditeuraulcun. Un monde sans debtes! là entre les astres ne sera cours régulier quelconque. Touts seront en désarroi. Jupiter, ne s’estimant debteur à Saturne, le déposera de sa sphère, et avecques sa chaine homérique suspendra toutes les intelligences, dieux, cieux, démons, génies, héros, diables, terre, mer, touts éléments. Saturne se ralliera avec Mars, et mettront tout ce monde en perturbation. Mercure ne vouldra soi asservir és aultres; plus ne sera leur Camille, comme en langue hétrusque estoit nommé ; car il ne leur est rien debteur. Vénus ne sera vénérée : car elle n’aura rien presté. La Lune restera sanglante et ténébreuse. À quel propos lui départiroit le Soleil sa lumière ? il n’y seroit en rien tenu. Le Soleil ne luira sus leur terre : les astres n’y feront influence bonne; car la terre désisteroit leur prester nourrissement par vapeurs et exhalations desquelles disoit Heraclitus, prouvoient les stoïciens, Ciceron maintenoit estre les estoiles alimentées. Entre les éléments ne sera symbolisation, alternation, ne transmutation aulcune; car l’un ne se réputera obligé à l’aultre : il ne lui avoit rien presté. De terre ne sera faicte eau; l’eau en aer ne sera transmuée; de l’aer ne sera faict feu; le feu n’eschauffera la terre. La terre rien ne produiraque monstres, titanes, aloïdes, géanis : il n’y pluira pluie, n’y luira lumiere, n’y ventera vent, n’y sera esté neautomne. Lucifer se desliera, et sortant du profund d'enfer avec les furies, les poines et diables cornus, vouldra dénicher des cieulx touts les dieux, tant des majeurs comme des mineurs peuples. De cestui monde rien ne prestant ne sera qu’une chiennerie, qu'une brigue plus anomale que celle du recteur de Paris; qu’une diablerie plus confuse que celle des jeux de Doué (2). Entre les humains l’un ne saulvera l'aultre : il aura beau crier à l’aide, au feu, à l’eau, au meurtre, personne n'ira au secours. Pourquoi? Il n’avoit rien presté, on ne lui debvoit rien. Personne n ha interest en sa conflagration, en son naufrage, en sa ruine, en sa mort. Aussi bien ne prestoit-il rien; aussi bien n’eust-il par après rien presté. Bref, de ces- Lui monde seront bannies*foi, espérance, cliarité ; car les hommes sont nés pour l’aide et secours des hommes. En lieu d’elles succèderont défiance, mespris, rancune, avec la cohorte de touts maulx, toutes malédictions et toutes misères. Vous penserez proprement que là eust Pandora versé sa bouteille. Les hommes
(1) Mystère en quatre journées joué à Saumur en 1534.
(2) Petite ville du Poitou, avec un reste d’amphithéâtre romain où l’on représentait les mystères,
seront loups és hommes : loups-garoux et lutins, comme furent Lycaon, Bellerophon, Nabuchodonosor : brigands, assassineurs, empoisonneurs, mal-faisants, mal-pensants, mal-veillants, haine portants : un chascun contre touts, comme Ismaël, comme Metabus, comme Timon athénien, qui pour ceste cause fut surnommé Misanthropos. Si que chose plus facile en nature seroit nourrir en l’aer les poissons, paistre les cerfs au fond de l’océan, que supporter ceste truandaille de monde qui rien ne preste. Par ma foi, je les hai bien. Et si, au patron de ce fascheux et chagrin monde rien ne preslant, vous figurez l'aultre petit monde, qui est l'homme, vous y trouverez un terrible tintamarre. La teste ne vouldra prester la vue de ses yeulx, pour guider les pieds et les mains; les pieds ne la daigneront porter; les mains cesseront travailler pour elle. Le cœur se faschera de tant se mouvoir pour les pouls des membres, et ne leur prestera plus. Le poulmon ne lui fera prest de ses soufflets. Le foye ne lui envoyera sang pour son entretien. La vessie ne vouldra estre débitrice aux rognons; l'urine sera supprimée. Le cerveau, considérant ce train desnaturé, se mettra en resverie et ne baillera sentiment és nerfs, ni mouvement és muscles. Somme, en ce monde desrayé, rien de debvant, rien ne prestant, rien n empruntant, vous voirrez une Conspiration plus pernicieuse que n’a figuré Esope en son apologue. Et périra sans doubte; non périra seulement, mais bien tost périra, fust-ce Esculapius mesme. Et ira soubdain le corps en putréfaction : l'ame toute indignée prendra cours à touts les diables, après mon argent. »