‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 147 sur 327 · PLAN DANS · texte numérisé non relu

PLAN DANS

Trouvarent le bon vieillard en agonie, avec maintien joyeux, face ouverte et regard lumineux {page 168).

mole, et de loing voyants les mariniers et voyagiers dedans leurs naufs en haulte mer, seulement en silence les considérons, et bien prions pour leur prospère abordement; mais lors qu'ils approchent du havre, et par paroles, et par gestes, les saluons et congratulons de ce que à port de saulveté sont avecques nous arrivés; aussi les anges, les héroes, les bons démons (selon la doctrine des platoniques) voyants les humains prochains de mort comme de port très-seur et salutaire, port de repos et de tranquillité, hors les troubles et sollicitudes terriennes, les saluent, les consolent, parlent avecques eulx et ja commencent leur communiquer art de divination. Je ne vous alléguerai exemples antiques, de Isaac, de Jacob, de Patroclus envers Hector, de Hector envers Achilles, du Rhodien célébré par Posidonius , de Calanus indian envers Alexandre le grand, d'Orodes envers Mezentius, et aultres : seulement vous veulx ramentevoir le docte et preux chevalier Guillaulme du Bellay, seigneur jadis de Langey, lequel au mont de Tarare mourut, le dixiesme de Janvier, l’an de son age le climactère (1) et de nostre supputation l’an 1543, en compte romanique. Les trois et

quatre heures avant son décès il employa en paroles :

vigoureuses, en sens tranquille et serein, nous prédisant ce que depuis part avons vu, part attendons advenir; combien que pour lors nous semblassent ces prophéties aulcunement abhorrentes et estranges, par ne nous apparoistre cause, ne signe aulcun présent, prognostique de ce qu’il prédisoit. Nous avons ici, près la Villaumere, un homme et vieulx et poète, c’est Raminagrobis {2}, lequel en secondes nopces espousa

(1) Le climactère ou l’année climatérique par excellence, dans les vieilles doctrines fatalistes médicales, est la neuf fois septième ou 63e année de la vie. ;

(2) Selon Le Duchat, de Raoul, ermine et gros bis, c'està-dire un chat qui fait le gros monsieur sous sa robe fourree. Rabelais paraît avoir désigné ainsi Guillaume Cretin, de qui est effectivement le rondeau cité plus loin.

la grande Gourre (1), dont nasquit la belle Bazoche. J'ai entendu qu'il est en l’article et dernier moment de son décès : transportez-vous vers lui, et oyez son chant. Pourra estre que de lui aurez ce que prétendez, et par lui Apollo vostre doubte dissoudra. — Je le veulx, respondist Panurge. Allons y, Epistemon, de ce pas : de paour que mort ne le prévienne. Veulx-tu venir, frère Jean ? — Je le veulx, respondit frère Jean, bien voluntiers pour l’amour de toi, couillette ; car je t'aime du bon du foye. »

Sus l'heure fut par eulx chemin prins, et arrivants au logis poétique trouvarent le bon vieillard en agonie, avec maintien joyeux , face ouverte et regard lumineux.

Panurge, le saluant, lui mist au doigt médical de la main gauche, en pur don, un anneau d'or, en la palle duquel estoit un saphyr oriental beau et ample : puis, à l’imitation de Socrates, lui offrit un beau coq blanc, lequel incontinent, posé sus son lict, la teste eslevée en grande alaigresse, secoua son pennage, puis chanta en bien hault ton. Cela faict, Panurge le requist courtoisement dire et exposer son jugement sus le doubte du mariage prétendu.

Le bon vieillard commenda lui estre apporté encre, plume et papier. Le tout fut promptement livré. Adoncques escripyit ce que s'ensuit :

Prenez-la, ne la prenez pas.

Si vous la prenez, c’est bien faict.

Si ne la prenez, en effect,

Ce sera ouvré par compas.

Galopez, mais allez le pas.

Recullez, entrez y de faict.

Prenez la, ne.

(4) Sans doute la Sainte-Chapelle, d'où est sortie l’association des clercs appelée Bazoche.

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Vertus Dieu, la chambre est desja pleine de diables.… [page 170).

Jeusnez, prenez double repas.

Deffaictes ce qu’estoit refaict.

Refaictes ce qu’estoit deffaict.

Soubhaitez-lui vie et trespas.

Prenez-Ja, ne.

Puis leur bailla en main, et leur dist : « Allez, enfants, en la garde du grand Dieu des cieulx, et plus de cestui affaire ne d’aultre que soit, ne m’inquiétez. J'ai ce jourd'hui, qui est le dernier de mai et de moi, hors ma maison, à grande fatigue et difficulté, chassé un tas de villaines, immundes, et pestilentes bestes noires, guarres, faulves, blanches, cendrées, grivolées, lesquelles laisser ne me vouloient à mon aise mourir, et par fraudulentes poinctures, gruppemenis harpyaques, importunités fresloniques , toutes forgées en l’officine de ne sçai quelle insatiabilité, me évoquoient du doulx pensement auquel j'acquiesçois, contemplant, voyant et ja touchant et goustant le bien et félicité que le bon Dieu ha préparé à ses fidèles et esleus, en l’aultre vie et estat d'immortalité. Déclinez de leur voie, ne soyez à eulx semblables : plus ne me molestez, et me laissez en silence, je vous supplie. »

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