‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 185 sur 327 · LIVRE QUATRIESNME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIESNME

, : SUITE DU PANTAGRUEL

PR IÉPPPPES

A TRES-ILLUSTRE PRINCE, ET REVERENDISSIME MONSEI- GNEUR {1} ODET, CARDINAL DE CHASTILLON (2).

Vous estes deument adverti, prince très-illustre, de quants grands personnages j'ai esté et suis journellement stipulé, requis et importuné, pour la continuation des mythologies pantagruéliques, alléguants que plusieurs gents langoureux, malades, ou aultrement faschés et désolés avoient à la lecture d’icelles trompé leurs ennuis, temps joyeusement passé, et receu alaigresse et consolation nouvelle. Esquels je suis coustumier de respondre, que icelles par esbat composant ne prétendois gloire ge, louanse aulcune : seulement avois esgard et intention par escript donner ce peu de soulagement que povois és affligés et malades absents : ce que voluntiers, quand besoing est, je fais és présents qui soi aident de mon art et service. Quelques fois je leur expose par long discours, comment Hippocrates en plusieurs lieux, mesmement on sixiesme livre des Epidémies, descripvant l'institution du médicin son disciple ; Soranus Ephésien, Oribasius, Cl. Galen, Hali Abbas, aultres auteurs conséquents pareïllement, l'ont composé en gestes, maintien, regard, touchement, contenance, grace, honesteté, netteté de face, vestements, barbe, cheveulx, mains, bouche, voire jusques à particulariser les ongles, comme s’il deust jouer le role de quelque amoureux ou poursuivant en quelque insigne comædie, ou descendre en camp clos pour combattre quelque puissant ennemi. De faict la practique de médicine bien proprement est par Hippocrates comparée à un combat, et farce jouée à trois personnages : le malade, le médicin , la maladie. Laquelle composition lisant quelque fois, m'est soubvenu d'une parole de Julia à Octavian Auguste son père. Un jour, elle s’estoit devant lui présentée en habits pompeux, dissolus, et lascifs, et lui avoit grandement

(1) Les anciennes éditions portent Monsieur.

(2) Frère de l’amiral de Coligny.

desplu, quoi qu’il n’en sonnast mot. Au lendemain, elle changea de vestement et modestement se habilla, comme lors estoit la coustume des chastes dames romaines. Ainsi vestue se présenta devant lui. Il, qui le jour précédent n’avoit par paroles déclairé le desplaisir qu'il avoit eu la voyant en habits impudiques, ne put céler le plaisir qu'il prenoit la voyant ainsi changée, et lui dit : « O combien cestui vestement plus est séant et louable en la fille de Auguste ! » Elle eut son excuse prompte, et lui respondit : « Hui me suis-je vestue pour les œils de mon père; hier je l’estois pour le gré de mon mari. »

Semblablement pourroit le médicin , ainsi desguisé en face et habits, mesmement revestu de riche et plaisante robe à quatre manches (comme jadis estoit l’estat, et estoit appellée Philonium, comme dict Petrus Alexandrinus in 6. Epid.|, respondre à ceulx qui trouveroient la prosopopée estrange : « Ainsi me suis-je accoustré, non pour me gorgiaser et pomper; mais pour le gré du malade, lequel je visite, auquel seul je veulx entièrement complaire, en rien ne l’offenser ne fascher. » Plus y ha: sus un passage du père Hippocrates, on livre ci-dessus allégué, nous suons disputants et recherchants, non si le minois du médicin chagrin, tétrique, rebarbatif, calonian, mal-plaisant, mal-content, sévère, rechigné, contriste le malade; et du médicin la face joyeuse, sereine, gratieuse, ouverte, plaisante, resjouit le malade | cela est tout esprouvé et très-certain); mais si telles contristations et esjouissements proviennent par appréhension du malade contemplant ces qualités en son médicin, et par icelles conjecturant l'issue et catastrophe de son mal ensuivir, scavoir est, par les joyeuses, joyeuse et désirée ; par les fascheuses, fascheuse et abhorrente : ou par transfusion des esperits sereins ou ténébreux, aérés ou terrestres, joyeux ou mélancholiques du médicin en la personne du malade ; comme est l'opinion de Platon et Averroïs.

Sus toutes choses, les auteurs susdicts ont au médicin baillé advertissement particulier des paroles, propos, abouchements. et confabulations, qu'il doibt

Paris. = Imp. Lacour er C°, rue Soufflot, 10, 26

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tenir avecques les malades, de la part desquels seroit appellé: lesquelles toutes doibvent à un but tirer et tendre à une fin, c’est le resjouir sans offense de Dieu et ne le contrister en façon quelconque. Comme grandement est par Herophilus blasmé Callianax, médicin, qui, à un patient l'interroguant et demandant : « Mourrai-je ? » impudentement respondit :

« Et Patroclus à mort succomba bien :

Qui plus estoit que n’es, homme de bien. »

A un aultre voulant entendre l’estat de sa maladie, et l'interroguant à la mode du noble Patelin': « Et mon urine vous dict-elle poinct que je meure ? » il follement respondit : « Non, si t’eust Latona mère des beaulx enfants Phœæbus et Diane engendré. » Pareillement est de CI. Galen., lib. 4, comment in 6. Epidem. grandement vitupéré Quintus son précepteur en médicine, lequel à un certain malade en Rome, homme honorable, lui disant : « Vous avez desjeuné, nostre maistre, vostre haleine me sent le vin! » arrogamment respondit : «La tienne me sent la fiebvre : duquel est le flair et l’odeur plus délicieux, de la fiebvre ou du vin ?»

Mais la calumnie de certains canibales, misanthro-

pes, agélastes, avoit tant contre moi eslé atroce et desraisonnée, qu’elle avoit vaincu ma patience; eLplus n’estois délibéré en escripre un iota. Car l’une des moindres contumélies dont ils usoient, estoit, que tels livres tous estoient farcis d’hérésies : n’en povoient toutesfois une seule exhiber en endroit aulcun : de follastries joyeuses, hors l'offense de Dieu, et du roi, prou { c’est le subject et thème unique d’iceulx livres ); d’hérésies poinct : sinon, perversement et contre tout usage de raison et de langage commun, interprétants ce que à poine de mille fois mourir, si aultant possible estoit, ne vouldrois avoir pensé : comme qui pain interprèteroit pierre ; poisson, serpent ; œuf, scorpion. Dont quelque fois me complaignant en vostre présence, vous dis librement, que si meilleur christian je ne m'eslimois, qu'ils ne monstrent estre en leur part; et que si en ma vie, escripts, paroles, voire certes pensées, je recognoissois scintille aulcune d’hérésie, ils ne tomberoient tant détestablement és lacs de l’esperit calumniateur, c'est diabolos, qui par leur ministère me suscite tel crime. Par moi-mesme, à l'exemple du Phœnix, seroit le bois sec amassé, et le feu allumé, pour en icellui me brusler.

Alors me distes que de telles calumnies avoit esté le défunet roi François d’éterne mémoire adverti ; et curieusement ayant par la voix et pronunciation du plus docte et fidèle anagnoste de ce royaulme, oui et entendu lecture distinete d’iceulx livres miens (je le di, parce que méchantement l'on m'en ha auleuns supposé faulx et infames), n'avoit trouvé passage auleun suspect. Et avoit eu en horreur quelque mangeur de serpents, qui fondoit mortelle hérésie sus une N mise pour une M par la faulte et négligence des imprimeurs (1). Aussi avoit son fils, nostre tant bon, tant vertueux et des cieulx bénist roi Henri, lequel Dieu nous veuille longuement conserver : de manière que pour moi il vous avoit octroyé privilège et particulière protection contre les calumniateurs. Ceslui évangile depuis m'avez de vostre bénignité réitéré à Paris, et d'abundant lorsque nagaires visilastes monseigneur le cardinal du Bellay, qui, pour recouvrement de santé, après longue et fascheuse maladie, s'estoit retiré à Sainct-Maur, lieu, ou ( pour mieulx et plus proprement dire) paradis de salubrité, aménité, sérénité, commodité, délices, et tous honestes plaisirs d'agriculture et vie rustique. |

(1} Notamment dans certains passages, où Rabelais prétend avoir écrit asme (ancienne orthographe pour dme), M8) que les imprimeurs ont mis asne (âne) (iv. nr, ch. 29).

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