ANCIEN PROLOGUE DU QUART LIVRE
Buveurs très-illustres, et vous goutteux très-précieux, j'ai vu, receu, oui et entendu l'ambassadeur que la seigneurie de vos seigneuries ha transmis par devers ma paternité , et m'ha semblé bien bon et facond orateur. Le sommaire de sa proposition je réduis en trois mots, lesquels sont de tant grande importance, que jadis entre les Romains par ces trois mots le préteur respondoit à toutes requestes exposées en jugement. Par ces trois mots décidoit toutes controverses , touts complaincts, procès et différents, et estoient les jours dicts malheureux et néfastes, esquels le préteur n'usoit de ces trois mols fastes, et heureux, esquels d'iceulx user souloit. Vous donnez , vous dictes, vous adjugez (2). O gens de bien, je ne vous peulx voir ! La digne vertu de Dieu vous soit, et non moins à moi, éternellement en aide. Or ça, de par Dieu, jamaisrien ne faisons que son très-sacré nom ne soit premièrement loué.
Vous me donnez. Quoi? Un beau et ample bréviaire (3). Vrai bis , je vous en remercie : ce sera le moins de mon plus. Quel bréviaire fust certes ne pensois, voyant les réglets, la rose, les fermails, la reliure, et la couverture: en laquelle je n'ai omis à considérer les crocs, et les pies paintes au-dessus, et semées en moult belle-ordonnance, Par lesquelles, comme si fus-
(1) Ce prologue, d’abord supprimé par l’auteur, qui s’y disait Caloyer des îles d'Hières, a été rétabli dans les éditions modernes, d’après celle de 4548, in-16, de Claude Laville à Valence. x
(2) Do, dico, addico.
(3) C'était un flacon d'argent, ayant la forme d’un livre relié. (Voyez liv. v, chap, 46.)
sent lettres hiéroglyphiques, vous dictes facilement qu il n’est ouvrage que de maistires, et courage que dé croqueurs de pies.Croquer piesignifiecertaine joyeuselé par métaphore extraicle du prodige qui advint en Bretagne peu de temps avant la bataille donnée près Sainct Aubin du Cormier {1}. Nos pères le nous ont exposé, c'est raison que nos successeurs ne l'ignorent. Ce fut l'an de la bonne vinée : on donnoit la quarte de bon vin et friand pour une aiguillette borgne.
Des contrées de jevant advola grand nombre de
gais d’un costé, grand nombre de pies de l’aultre, .
tirants tous vers le ponent. Et se costoyoient en tel ordre que sus le soir les gais faisoient ieur retraicte à gauche (entendez ici l'heur de l’augure) etes pies à dextre, assez près les uns des autres. Par quelque région qu’ils passassent , ne demouroit pie qui ne se raliast aux piés, ne gai qui nese joignist au camp des gais. Tant allarent, tant volarent, qu'ils passarent sus Angers, ville de France, limitrophe de Bretagne, en nombre tant multiplié, que par leur vol, ils tollissoient la clarté du soleil aux terres subjacentes.
En Angers estoit pour lors un vieux oncle, seigneur de Saint George, nommé Frapin : c’est celui qui a faict et composé les beaulx et joyeux Noëls, en langage poictevin. Il avoit un gai en délices à cause de son babil, par lequel tous les survenants invitoit à boire, jamais ne chantoit que de boire, et le nommoit son Goitrou. Le gai en furie martiale rompit sa cage, et se joignit aux gais passants. Un barbier voisin, nommé Bahuart, avoit une pie privée bien galante. Elle de sa personne augmenta le nombre des pies, et les suivit au combat. Voici choses grandes, et paradoxes, vraies toutesfois; vues et avérées. Notez bien tout. Qu'en advint-il ? Quelle fut la fin? Qu'il en advint, bonnes gens? Cas merveilleux! Près la croix de Malchara fut la bataille tant furieuse, que c'est horreur seulement y penser. La fin fut que les pies perdirent la bataille, etsus le camp furent félonnement occises, jusques au nombre de 2,589,362,109, sans les femmes et petits enfants : c’est à dire sans les femelles et petits piaux, vous entendez cela. Les gais restèrent victorieux, non toutesfois sans perte de plusieurs de leurs bons souldards, dont fut dommage bien grand en tout le pays. Les Bretons sont gents vous 16 sçavez : mais s'ils eussent entendu le prodige, facilement eussent cognu que le malheur seroit de leur costé; car les queues des pies sont en forme de leurs ermines; les gais ont en leurs pennages quelques pourtraicis des armes de France.
A propos, le Goitrou, trois jours après, retourna tout hallebrené et fasché de ces guerres; ayant un œil poché. Toutesfois peu d'heures après qu'il eust repu en son ordinaire, il se remist en bon sens. Les gorgias peuple et escoliers d'Angers par tourbes accourroient voir Goitrou le borgne ainsi accoustré. Goitrou les invitoit à boire comme de coustume, adjoustant à la fin d'un chascun invitatoire : croquez pie. Je présuppose que tel estoit le mot du guet au jour de la bataille : tous en faisoient leur debvoir. La pie de Behuart ne retournoit point. Elle avoit eslé croquée. De ce fut dict en proverbe commun : Boire d'aultant et à grands traicts, estre pour vrai croquer la pie. De telles figures à mémoire perpétuelle feit Frapin paindre son tinel et salle basse. Vous la pourrez voir en Angers sus le tertre Sainct Laurent. Ceste figure sus vostre bréviaire posées me feit penser qu'il y avoit je ne sçai quoi plus que bréviaire. Aussi bien, à quel propos me feriezvous présent d'un bréviaire? j'en ai, Dieu merci et vous, des vieulx jusques aux nouveaulx. Sus ce doubte, ouvrant ledict bréviaire, j'apperceu que c'estoit un bréviaire faict par invention mirifique , et les reglets touts à propos, avec inscriptions opportunes. Doncques vous voulez qu'à prime je boive vin bianc; à tierce, sexte et none, pareillement : à vespres etcom-
(1) Ce combat des pies et des geais paralt fondé sur un fait réel qui eut lieu en 4488, | “
plies vin clairet. Cela vous appelez croquer pie; vraiement vous ne fustes onques de mauvaise pie couvés, Je y donnerai requeste.
Vous dictes. Quoi? Qu'en rien ne vous ai fasché par touts mes livres ei devant imprimés. Si à ce propos je vous allègue la sentence d’un ancien Pantagruelisle, encore moins vous fascherai.
Ce n'est (dict il) louange populaire Aux princes avoir peu complaire.
Plus dictes que le vin du tiers livre ha esté À vostre goust, et qu'il est bon. Vrai est qu'il y en avoit peu, etne vous plaist ce que l’on dist communément, un peu et du bon. Plus vous plaist ce que disoit le bon Evispan de Verron (4), beaucoup et du bon. D'abundant m'invitez à la continuation de l'Histoire pantagrueline, alléguant les utilités et fruits perceus en la lecture, entre touts gents de bien, vous excusants de ce que n'avez obtempéré à ma prière, contenant qu'eussiez vous réservé à rire (2) au septante huitiesme livre? Je Le vous pardonne de bien bon cœur. Je ne suis tant farouche, ne implacable que vous penseriez. Mais ce que vous en disois n’estoit pour vostre mal.-Et vous di pour response, comme est la sentence d'Hector proférée par Nævius, que c’est belle chose estre loué de gens louables. Par réciproque déclaration, je di et maintien jusques au feu exclusivement (entendez et pour cause) que vous estes grands gents de bien, tous extraicts de bons pères et bonnes mères, vous promettant foi de piéton, que si jamais vous rencontre en Mésopolamie, je ferai tant avec le petit comte
: George de la basse Egypte (3), qu’à chacun de vous il fera présent d’un beau crocodile du Nil et d’un cauquemarre d'Euphrates.
Vous adjugez. Quoi? A qui? Touts les vieux quartiers de lune aux caphards; cagots, matagots, botineurs, papelards, burgots, patespelues, porteurs de rogatons, chattemites. Ce sont noms horrifiques seulement oyant leur son. À la pronunciation desquels j'ai vu les cheveulx dresser en teste de votre noble ambassadeur. Je n’y ai entendu que le haut allemand et ne scai quelle sorte de bestes comprenez en ces dénominations. Ayant faict diligente recherche par diverses contrées, n'ai trouvé homme qui les advouast, qui ainsi tolérast estre nommé ou désigné. Je présuppose que c’estoit quelque espèce monstrueuse de animaulx barbares, on temps des hauts bonnets (4); maintenant est dépérie en nature, comme toutes choses
.sublunaires ont leur fin et période, et ne sçavons quelle en soit la diffinilion, comme vous sçavez que subject péri, facilement périt sa dénomination.
Si, par ces termes, entendez les calumniateurs de mes escripts, plus aptement les pourrez-vous nommer diables, car en grec calumnie est dite diabolé. Voyez combien déteslable est devant Dieu et les anges, ce vice dict calumnie (c'est quand on impugne le bien faict, quand on mesdit des choses bonnes) que par icelui, non par aultre, quoique plusieurs sembleroient plus énormes, sont les diables d'enfer nommés et appellés. Ceulx-ci ne sont, proprement parlant, diables d'enfer, ils en sont appariteurs et ministres. Je les nomme diables noirs, blancs, diables privés, diables domestiques. Et ce que ont faict envers mes livres, ils feront (si on les laisse faire) envers touls autres. Mais ce n’est de leur invention. Je le di, affin que désormais ne se glorifient au surnom du vieux Caton le
(1) Evispan doit être le nom anagrammatisé d'un vigneron du pays de Verron ou Varron, qui produit d’excellent vin. + :
(2) Voyez le titre du liv. mr. né EN
(3) Probablement quelque voyageur un peu extravagant, connu à la cour de Henri IL,
(4) Ou henins, coiffure des femmes sous Charles VI.
CHEFS-D'OŒEUVRE EUROPÉENS. | |
censorin. Avez-vous jamais entendu que signifie cracher au bassin ? Jadis les prédécesseurs de ces diables privés, architectes de volupté, éverseurs d’honesteté, comme un Philoxenus, un Gnatho, et autres de pareille farine, quand par les cabarets et tavernes, esquels lieux tenoient ordinairement leurs escholes, voyants les hostes estre de quelques bonnes viandes et morceaux friands servis, ils crachoient villainement dedans les plats, affin que les hostes abhorrents leurs infames crachats et morveaux, désistassent manger des viandes apposées, et tout demourast à ces villains cracheurs et morveux. Presque pareille, non toutesfois tant abominable histoire nous conte l’on du médicin d’eau doulce, neveu del’advocat, feu Amer, lequel disoit l’aile du chapon gras estre mauvaise, et le croupion redoutable, le col assez bon, pourvu que la peau en fust ostée, affin que les malades n’en mangeassent, tout fust réservé pour sa bouche. Ainsi ont faict ces nouveaux diables engipponnés : voyants tout ce monde en fervent appétit de voir etlire mes escripts par des livres précédents, ont craché dedans le bassin, c'est à dire les ont touts par leur maniment conchiés, descriés et calumniés, en ceste intention que personné ne les eust, ne les leust, fors leurs poltronités. Ce que j'ai vu de mes propres yeulx, ce n’estoit pas des aureilles, voire jusqu’à les conserver religieusement entre leurs besongnes de nuict, et en user comme de bréviaires à usage quotidian. Ils les ont tollus és malades, és goutteux, és infortunés, pour lesquels en leur mal esjouir les avois faicts et composés. Si je prenois en cure tous ceulx qui tombent en meshaing et maladie, ja besoing ne seroit mettre tels livres en lumière et impression.
Hippocrates ha faict un livre exprès, lequel il ha intitulé De lestat du parfaict médicin (Galen l’ha illustré de doctes commentaires), auquel il ha commandé rien n’estre au médicin (voire jusqu'à parculiser les ongles), qui puisse offenser le patient; tout ce qu'est au médicin, gestes, visage, vestements, paroles, regards, touchement, complaire et délecter le malade. Ainsi faire en mon endroict et à mon lourdois je me poine et efforce envers ceulx que je prend en cure. Ainsi font mes compagnons de leur costé, dont par adventure sommes dits parabolains au long faucile et au grand code (1), par l'opinion de deux gringuenaudiers aussi follement interprétée comme fadement inventée.
Plus y ha: sus un passage du sixiesme des Epidémies dudit père Hippocrates, nous suons disputants, à sçavoir, non si la face du médicin chagrin, tétrique, rebarbatif, malplaisant, malcontent, contriste le malade; et du médicin la face joyeuse, sereine, plaisante, riante, ouverte, esjouist le malade (cela est tout esprouvé et certain) : mais que telles contristations et esjouissements proviennent par appréhension du malade contemplant ces qualités, ou
par transfusion des esperits sereins ou ténébreux,
(ete ou tristes du médicin ou malade, comme est ‘’advis des platoniques et averroïstes. Puis donc que possible n’est que de touts malades soye appellé, que touts malades je prenne en cure, quelle envie est ce tollir és langoreux et malades le plaisir et passe temps joyeux sans offense de Dieu, du roi ne d’aultre, qu'ils prennent oyants en mon absence la lecture de ces livres joyeux ?
Or, puisque, par vostre adjudication et décret, ces mesdisants et calumniateurs sont saisis et emparés des vieulx quartiers de lune, je leur pardonne; il n'y aura pas à rire pour touts désormais, quand voirons ces fols lunatiques, aulcuns ladres, aultres boulgres, aultres ladres et boulgres ensemble, courir les champs, rompre les bancs, grinsser les dents, fendre quarreaulx; battre pavés, soi pendre, soi noyer,
(1) Jeux de mots, d’abord sur faucille (petite faulx) et focile (os du bras); puis sur code (livre) et coubte (coude).
soi précipiter, et à bride avalée courrir à touts les diables, selon l'énergie, facullé et vertu des quartiers (1) qu’ils auront en leurs caboches, croissants, initiants, amphicyrtes, brisants et désinents. Seulement, envers leurs malignités et impostures userai de l'offre que fist Timon le misanthrope à ses ingrats Athéniens.
Timon , fasché de l’ingratitude du peuple athénien en son endroict, un jour entra au conseil public de la ville, requérant lui estre donnée audience pour certain négoce concernant le bien public. À sa requeste fut siience faicte, en expectation d'entendre choses d'importance, vu qu'il estoit au conseil venu, qui tant d’années auparavant s’estoit absenté de toutes compagnies et vivoit en son privé. Adonc leur dist : « Hors mon jardin secret, dessoubs le mur, est un ample, beau et insigne figuier, auquel vous autres, messieurs les Athéniens désespérés, hommes, femmes, jouvenceaulx et pucelles, avez de coustume à l’escart vous pendre et estrangler. Je vous adverti que, pour accommoder ma maison, j'ai délibéré dedans huictaine démolir icelui figuier : pourtant, quiconque de vous aultres, et de toute la ville, aura à se pendre, s’en dépesche promptement. Le terme susdit expiré, n’auront lieu tantapte, ne arbre tant commode. »
A son exemple, je dénonce à ces calumniateurs diaboliques , que touts ayent à se pendre dedans le dernier chanteau de cette lune; je les fournirai de licols. Lieu pour se pendre je leur assigne entre Milly et Faverolles. La lune renouvellée, ils n’y seront receus à si bon marché, et seront contraincts eulxmesmes à leurs despens achapter cordeaulx et choisir arbre pour pendage, comme feit la seignore Leontium, calumniatrice du tant docte et éloquent Théophraste (2).