‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 209 sur 327 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Comment Pantagruel passa les isles de Tohu et Bohu ; et de l’estrange mort de Bringuenarilles, avaleur de moulins à vent.

Ce mesme jour, passa Pantagruel les deux isles de Tohu et Bohu, esquelles ne trouvasmes que frire. Bringuenarilles, le grand géant, avoit loutes les paelles, paellons , chauldrons , coquasses, lichefretes et marmites du pays avalé, en faulte de moulins à vent, desquelles ordinairement il se paissoit. D'ond estoit advenu que, peu devant le jour, sus l'heure de sa digestion , il estoit en griève maladie tombé , par certaine crudité d'estomach, causée de ce (comme disoient les médicins) que la vertus concoctrice de son estomach, apte naturellement à moulins à vent touts brandifs digérer, n'avoit pu à perfection consommer les paelles et coquasses : les chauldrons et marmites avoit assez bien digéré. Comme disoient cognoistre aulx hypostases et énéorèmes de quatre bussarts d'urine qu'il

(1) La Palisse, pour l’Apocalypse.

(2) Sous le clocher de l’église.

avoit à ce matin en deux fois rendu. Pour le secourir usarent de divers remèdes selon l'art. Mais le mal fut plus fort que les remèdes. Et estoit le noble Bringuenarilles à cestui matin trespassé, en façon tant estrange, que plus esbahir ne vous fault de la mort de Eschyÿlus. Lequel (comme lui eust fatalement esté par les vaticinateurs prédict, qu'en certain jour il mourroit par ruine de quelque chose qui tomberoit sus lui), icellui jour destiné, s'estoit de la ville, de toutes maisons , arbres, rochers et aultres choses esloingné, qui tumber peuvent et nuire par leur ruine. Et demoura on milieu d'une grande praerie, soi commettant en la foi du ciel libre et patent, en seureté bien asseurée , comme lui sembloit; si non vraiement que le ciel tombast; ce que croyoit estre impossible. Toutesfois on dict que les alouettes grandement redoubtent la ruine des cieulx ; car les cieulx tombant, toutes seroient prinses. Aussi la redoubtoient jadis Tés Cel-

tes (4) voisins du Rhin : ce sont les nobles, vaillants,

chevaleureux, belliqueux ettriomphants François : lesquels interrogés par Alexandre le grand, quelle chose plus en ce monde craignoient (espérant bien que de lui seul feroient exception, en contemplation de ses grandes prouesses, victoires, conquestes ettriumphes), respondirent rien ne craindre sinon que le ciel tombast. Non toutesfois faire refus d'entrer en ligue, confédération et amitié avecques un si preux ét magnanime roi : si vous croyez Strabo, liv. 7, et Arrian, liv. 4. Plutarche aussi, on livre qu’il ha faict de la

‘face qui apparoist on corps de la lune, allègue un

nommé Phenace, lequel grandement craignoit que la lune tombast en terre; et avoit commisération et pitié de ceulx qui habitent soubs icelle, comme sont les Ethiopiens et Taprobaniens, si une tant grande masse tumboit sus eulx. Du ciel et de la terre avoit paour semblable, s'ils n'estoient deuement fuleis et appuyés sus les colomnes de Atlas, comme estoit l'opinion des anciens, selon le tesmoignage de Aristoteles, /ib. 6. Metaphys. Eschylus, ce nonobstant, par ruine fut tué, et chute d'une caquerolle de tortue, laquelle, d’entre les gryphes d'une aigle haulte en l’aer tombant sus sa teste, lui fendit la cervelle.

Plus de Anacreon poète, lequel mourut estranglé d'un pepin de raisin. Plus de Fabius préteur romain, lequel mourut suffoqué d’un poil de chèvre, mangeant une escuellée de laici. Plus de cellui honteux, lequel, par retenir son vent, et défault de peter un meschant coup, subitement mourut en la présence de Claudius empereur romain. Plus de cellui qui à Rome est en la voie Flaminie enterré, lequel en son épitaphe se complainct estre mort par estre mords d'une chatte au petit doigt. Plus de Q. Lecanius Bassus, qui subitement mourut d'une tant petite poincture d’aguille au poulce de la main gausche, qu'à poine la povoit on voir. Plus de Quenelault, médicin normand, lequel subitement à Monspellier trespassa, par de biais s’estre avecques un trancheplume tiré un ciron de la main (2). Plus de Philomenes (3), auquel son valet : pour l'entrée de disner ayant appresté des figues nouvelles, pendent le temps qu'il alla au vin, un asne couillart esgaré estoit entré on logis, et les figues apposées mangeoit religieusement. Philomenes survenant, et curieusement contemplant la grace de l’asne sycophage, dist au varlet qui estoit de retour : « Raison veult, puisqu'à ce dévot asne as les figues abandonné, que pour boire tu lui produises de ce bon vin qu'as apporté. » Ces paroles dictes, entra en si exces-

(1) Au lieu des Celtes, etc., on lit dans l'édition de 1548 les gymnosophistes de l'Inde, ce qui s'accorde mieux avec Alexandre et le rapport d'Arrien.

(2) On lit dans l'édition de 1548 : « Guignemauld, normand médicin, grand avaleur de pois gris et brelandier très insigne, lequel'subitement à Monspellier trespassa par faulte d’avoir payé ses dettes et par de biais, etc.»

(3) C’est Philémon.

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Hä ! pour manoir déifique et seigneurial il n’est que le plancher des vaches ! Cette vague

nous emportera, Dieu servateur !

J, BRY AINÉ, ÉDITEUR

Pakis.— Impr, Lacour ET C°, rue Soufflot, 46.

sive gaieté d'esprit, et s'esclata de rire tant énormement, continuement, que l'exercice de la ratelle lui tollut toute respiration , et subitement mourut. Plus de Spurius Saufeius, lequel mourut humant un œuf mollet à l'issue du bain. Plus de cellui lequel dist Boccace estre soubdainement mort par s'escurer les dents d'un brin de saulge (1). Plus de Philippot Placut, lequel estant sain et dru, subitement mourut en payant une vieille debte sans aultre précédente maladie. Plus de Zeuxis le painctre, lequel subitement mourut à force de rire, considérant le minois et pourtraict d'une vieille par lui représentée en paincture. Plus de mille aulires qu’on vous die, fust Verrius, fust Pline, fust Valere, Baptiste Fulgose, fust Bacabery l’aisné,

Le bon. Bringuenarilles (hélas!) mourut estranglé mangeant un coin de beurre frais à la gueule d’un four chauld, par l'ordonnance des médicins.

Là d'abundant nous fut diet que le roi de Cullan en Bohu avoit deffaict les satrapes du roi Mechloth, et mis à sac les forteresses de Belima. Depuis, passasmes des isles de Nargues et Zargues. Aussi les isles de Teneliabin et Geneliabin (2), bien belles et fruclueuses en matière de clystères. Les isles de Enig et Evig : desquelles par avant estoit advenue l’estafilade au landgraff d'Esse (3).

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