CHAPITRE XVII
Comment Pantagruel évada une forte tempeste en mer, +
On lendemain rencontrasmes, à poge, une orque chargée de moines, jacobins, jésuites, capucins, ermites, augustins, bernardins, célestins, théatins, egnatins, amadéans, Cordeliers, carmes, minimes et aultres saincts religieux, lesquels alloient au concile de Chesil (4) pour grabeler les articles de la foi contre les nouveaux hérétiques. Les voyant, Panurge entra en excès de joie, comme asseuré d’avoir toute bonne fortune pour.celui jour et aultres subséquents en long ordre. Et ayant courtoisement salué les béats pères et recommendé le salut de son ame à leurs dévoles prières et menus suffrages, feit jecter en leur nauf soixante et dix-huict douzaines de jambons, nombre de caviars, dizaines de cervelas, centaines de boutargues, et deux mille beaulx angelots pour les ames des trespassés. Pantagruel restoil pensif et mélancholique. Frère Jean l'apperceut, et demandoit dont lui venoit telle fascherie non accoustumée ; quand le pilot, considérant les voltigements du peneau sus la pouppe, et prévoyant un tyrannique grain et fortunal nouveau, commenda touts estre à l’erte, tant nauchers, fadrins, et mousses, que nous aullres voyagiers ; feit mettre voile bas, meiane, contremeiane, triou, maistralle, epagon, civadière; feit caller les boulingues, trinquet de prore et trinquet de gabie, descendre le grand artemon, et de toutes les antennes ne rester que les grizelles et costières. Soubdain la mer commença s’enfÎler et tumultuer du bas abysme ; les fortes vagues battre les flancs de nos vaisseaulx ; le maistral, accompagné d’un cole effrené, de noires gruppades, de terribles sions, de mortelles bourrasques, siffler à travers nos antennes. Le ciel tonner du hault, fouldroyer,
(4) Sur laquelle un crapaud avait répandu son venin, ajoute le conteur italien.
(2) En hébreu, Manne et Miel rosat,
(3) Le landgrave de Hesse avait traité avec l’empereur Charles-Quint à condition de suivre ce monarque ohne + einige gefangnus, sans aucune prison. Au lieu de einige, l’empereur fit glisser dans l’acte le mot ewige, perpétuelle, et le landgrave se trouva de son propre consentement prisonnier à perpétuité.
(4) Nom hébreu de la constellation d'Orion,qui amène la tempête. Rabelais appelle ainsi le concile de Trente.
esclairer, pleuvoir, gresler ; l'aer perdre sa transparence, devenir opaque, ténébreux et obscurci, si que aulire lumière ne nous apparoissoit que des fouldres, esclairs et infractions des flambantes nuées; les catégides, thyellés, lelapes et prestères enflamber tout autour de nous par les psoloentes, arges, élicies et aultres éjaculations éthérées : nos aspects touts estre dissipés et perturbés, les horrifiques typhones suspendre les montueuses vagues du courant, Croyez que ce nous sembloit estre l'antique chaos onquel estoient feu, aer, mer, terre, touts les éléments en réfractaire confusion.
Panurge, ayant du contenu en son estomach bien repu les poissons scatophages, restoit accroupi sus le tillac, tout affligé, tout meshaigné, et à demi mort; invoqua touts les benoists saincts et sainctes à son aide, protesta de soi confesser en temps et lieu, puis s'escria en grand effroi disant : « Major dome, hau, mon ami, mon père, mon oncle, produisez un peu de salé : nous ne boirons tantost que trop, à ce que je voi. À petit manger bien boire sera dé<ormais ma divise. Plust à Dieu, et à la benoiste, digne, et sacrée Vierge, que maintenant, je di tout à cette heure, je fusse en terre ferme bien à mon aise!
« OÔ que lrois et quatre fois heureux sont ceux qui plantent choulx ! O Parces, que ne me filastes-vous pour planteur de choulx! O que petit est le nombre de ceulx à qui Jupiter ha telle faveur porté, qu'il les ha destinés à planter choulx ! Car ils ont tousjours en terre un pied : l’aulire n’en est pas loing. Dispute de félicité et bien souverain qui vouldra, mais quiconque plante choulx est présentement par mon décret déclairé bien heureux. à trop meilleure raison que Pyrrhon, estant en pareil danger que nous sommes, et voyant un pourceau près du rivage qui mangeoit de l'orge espandu, le déclaira bien-heureux en deux qualités, sçavoir est qu'il avoit orge à foison, et d'abundant estoit en terre. Ha ! pour manoir déifique et seigneurial il n’est que le plancher des vaches. Ceste vague nous emportera, Dieu servateur! O mes amis! un peu de vinaigre. Je tressue de grand ahan. Zalas, les vèles sont rompues, le prodenou est en pièces, les cosses esclatent, l'arbre du hault de la guatte plonge en mer : la carène est au soleil, nos gumènes sont presque touts roupts. Zalas, Zalas! où sont nos bolingues? Tout est frelore, bigot (1). Nosire trinquet est à vau l'eau. Zalas! à qui appartiendra ce bris? Amis, prestez moi ici derrière une de ces rambades, Enfants, vostire landrivel est tombé. Hélas! n’abandonnez l’orgeau, ne aussi le tirados. Je oi l’agneillot frémir. Est-il cassé? Pour Dieu saulvons la brague, du fernel ne vous souciez. Bebebe bous, bous, bous. Voyez à la calamite de vostre boussole, de grace, maistre Astrophile, d'ond nous-vient ce fortunal? Par ma foi, j'ai belle paour. Bou, bou, bou, bous, bous. C’est faict de moi. Je me conchie de male rage de paour. Bou, bou, bou, bou. Otto to to to to ti. Otto to to to to ti. Bou bou bou, ou ou ou, bou bou bous bous. Je naïe, je naie, je meurs; bonnes gens, je naie. »