CHAPITRE XXI
Continuation de la tempeste, et bref discours sus testaments faicts sus mer.
« Faire testament, dist Epistemon, à ceste heure qu’il nous convient évertuer et secourir nostre chorme sus poine de faire naufrage, me semble acte aullant importun et mal à propos comme cellui des lancepesades et mignons de César entrant en Gaule, lesquels s’amusoient à faire testament et codicilles, lamentoient leur fortune, plouroient l’absence de leurs femmes et amis romains, lors que par nécessité leur
convenoit courir aux armes, et soi évertuer contre
Ariovistus leur ennemi. C’est sottise telle que du charretier, lequel, sa charrette versée par un retouble, à genoils imploroit l’aide de Hercules, et ne aguillonnoit ses bœufs, et ne mettoit la main pour soublever les roues. De quoi vous servira ici faire testament? Car ou nous évaderons ici ce danger, ou nous serons nayés. Si évadons, il ne vous servira de rien. Testaments ne sont valables ne auctorisés sinon par mort de testateurs. Si sommes nayés, ne nayera il pas comme nous? Qui leportera aulx exécuteurs? — Quelque bonne vague, respondit Panurge, le jectera à bord, comme feit Ulysses ; et quelque fille de roi, allant à l’esbat sus le serein, le rencontrera ; puis le fera trèsbien exécuter : et près le rivage me fera eriger quelque magnifique cénotaphe, comme feit Dido à son mari Sichée; Eneas à Deïphobus, sus le rivage de Troie près Rhœte; Andromache à Hector, en la cité de Butrot; Aristoteles à Hermias et Eubulus ; les Athéniens au poète Euripides, les Romains à Drusus en Germanie, et Alexandre Severe leur empereur en Gaule; Argentier à Callaischre; Xenocrite à Lysidices ; Timares à son fils Teleutagores; Eupolis et Aristodice à leur fils Theotime; Onestes à Timocles; Callimache à Sopolis, fils de Dioclides; Catulle à son frère ; Statius à son père ; Germain de Brie à Hervé le naucher Breton (1). — Resves-tu ? dist frère Jean. Aide ici, de par cinq cents mille et millions de charretées de diables, aide : que le cancre te puisse venir aux moustaches, et
(1) Hervé s’était fait sauter dans un combat naval : Germain de Brie, un des amis de Rabelais, célébra ce trait héroïque dans un poème latin, intitulé Cordigera, la Cordelière, nom du navire d'Hervé.
trois razes d'angonnages, pour te faire un hault de chausses et nouvelle braguette. Notre nauf est elle encarée ? vertus Dieu, comment la remolquerons-nous ? Que touts les diables de coup de mer voici! Nous n’eschapperons jamais, ou je me donne à toutsles diables. »
Alors fut ouïe une piteuse exclamation de Pantagrue] disant à haulte voix : « Seigneur Dieu, saulve nous : nous périssons. Non toutefois advienne selon nos affections: mais ta saincte volunté soit faite. — Dieu , dist Panurge, et la benoiste Vierge soient avecques nous. Holos, holos, je naie. Bebebebous, bebe bous, bous. Zn manus. Vrai Dieu, envoye-moi quelque daulphin pour me saulver en terre comme un beau petit Arion. Je sonnerai bien de la harpe, si elle n’est desmanchée.— Je me donne à louts les diables, dit frère Jean... — Dieu soit avecques nous, disoit Panurge entre les dents! — Si je descend là, je te monstrerai par évidence que tes couillons pendent au cul d’un veau coquart, cornart, escorné. Mgnan, Mgnan, Mgnan. Viens ici nous aider, grand veau plourart, de par trente millions de diables, qui te saultent au corps. Viendras-tu ? hau, veau marin! Fil qu'il est laid, le plourart. Vous ne dictes aultre chose ? Ça, joyeulx tiroir en avant, que je vous espeluche à contrepoil. Bealus vir qui non abiit (A). Je sçai tout ceci par cœur. Voyons la légende de monsieur sainct Nicolas.
Horrida tempestas montem turbavit acutum (2).
Tempeste fut un grand fouetteur d’escholiers au collége de Montagu. Si par fouetter pauvres petits enfants, escholiers innocents, les pédagogues sont damnés, il est, sus mon honeur, en la roue d'Ixion, fouettant le chien courtault qui l’esbranle : s'ils sont par enfants innocents fouettés saulvés, il doibt estre au dessus des... » |