‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 261 sur 327 · CHAPITRE LXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXV

Comment Pantagruel haulse le temps avecques ses domestiques.

«En quelle hiérarchie, demanda frère Jean, de tels animaux vénéneux mettez-vous la femme future de Panurge?— Dis-tu mal des femmes, respondit Panurge, ho godelureau, moine cul pelé? — Par la gogue cénomanique, dit Epistemon, Euripides escript, et le prononce Andromache, que contre toutes bestes vénéneuses ha esté, par l'invention des humains et instruction des dieux, rémède profictable trouvé. Remède jusques à présent n’ha esté trouvé contre la male femme. — Ce gorgias Euripides, dist Fanurge, tousjours ha mesdict des femmes. Aussi fut-il par vengeance divine mangé des chiens, comme lui reproche Aristophanes. Suivons. Qui ha, si parle. — Je urinerai présentement, dit Epistemon , tant qu’on vouldra.— J'ai maintenant,-dist Xenomanes, mon estomach sabourré à profict de mesnage. Ja ne penchera d'un costé plus que d’aultre, — Il ne me faut, disi Carpalim, ne vin ne pain. Tresves de soif, tresves de faim.— Je ne suis plus fasché, dist Panurge, Dieu merci et vous.

Je suis gai comme un papegai, joyeux comme un

esmerillon, alaigre comme un papillon. Véritablement il est escrit par vostre beau Kuripides, et le dict Silenus, buveur mémorable :

Furieux est, de bon sens ne jouit, Quiconque boit, et ne s’en resjouit.

« Sans poinet de faute, nous devons bien louer le bon Dieu notre créateur, servateur, conservateur, qui, par ce bon pain, par ce bon vin et frais, par ces bonnes viendes, nous guérit de telles perturbations, tant du corps comme de l’ame : oultre le plaisir et volupté que nous avons buvants et mangeants.

— Mais vous ne respondez point à la question de ce benoist vénérable frère Jean, quand il ha demandé: Manière de haulser le temps? Puis, dist Pantagruel, que de ceste légère solution des doubtes proposés vous contentez, aussi fai-je. Ailleurs et en auiltre temps nous en dirons davantage, si bon vous semble, Reste doncques à vider ce que ha frère Jean proposé : Manière de haulser le temps ? Ne l'avons-nous à soubhaïit haulsé? Voyez le gabet de la hune. Voyez les sifflements des voiles. Voyez la roideur des estails, des utaques et des escoutes. Nous haulsants et vidants les tasses, s'est parcillement le temps haulsé par occulte sympathie de nature. Ainsi le haulsarent Atlas et Hercules, si croyez les sages mythologiens. Mais ils le haulsarent trop d'un demi degré : Atlas, pour plus alaigrement festoyer Hercules, son hoste; Hercules, pour les allérations précédentes par les déserts de Libye.—Vrai bis, dist frère Jean interrompant le propos, j'ai oui de plusieurs vénérables docteurs, que Turelupin, sommelier de votre bon père, espargne par chascun an plus de dix-huit cents pipes de vin, Sour faire les survenants et domestiques boire avant qu'ils ayent soif. — Car, dit Pantagruel continuant, comme les chameaulx et dromadaires en la caravane boivent pour la soif passée, pour la soif présente, et pour Ja soif future, ainsi feit Hercules, de mode que par cestui

excessif haulsement de lemps advint au ciel nouveau

mouvement de titubation et trépidalion, tant controvers et débatu entre les fols astrologues. — C'est, dist Panurge, ce que l’on dict en proverbe commun :

Le mal temps passe, et retourne le bon, Pendant qu'on trinque autour de gras jambon.

— Et non seulement, dist Pantagruel, repaissants et buvants, avons le temps haulsé, maïs aussi grande-

ment deschargé la navire : non en la façon seulement que fut deschargée la corbeille de Esope, sçavoir est, vidants les victuailles, mais aussi nous émancipants du jeusne. Car comme le corps plus est poisant mort que vif, aussi est l'homme jeun plus terrestre et poisant, que quand il ba bu et repu. Et ne parlent improprement ceulx qui par long voyage au matin beuvent et desjeusnent , puis disent : Nos chevaulx n'en iront que mieulx. Ne scavez-vous que jadis les Amycléens sus touls dieux révéroient et adoroient le noble père Bacchus, et le nommoient Psila en propre et convenante dénomination ? Psila, en langue dorique, signifie aisles. Car, comme les oiseaulx par aide de leurs aisles volent hault en l’aer légérement , ainsi par l’aide de Bacchus (c’est le bon vin friand et délicieux), sont hault élevés les esperits des humains; leurs corps évidemment alaigris, et assoupli ce qu’en eulx estoit terrestre. »

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