CHAPITRE LXVI
Comment, près l'isle de Ganabin, au commendement de Pantagruel, furent les Muses saluées.
Continuant le bon ventet ces joyeux propos, Pantagruel descouvrit au loin et apperceut quelque terre montueuse , laquelle il montra à Xenomanes, et lui demanda : «Voyez-vous ci-devant à orche ce hault rocher à deux crouppes, bien ressemblant au mont Parnasse en Phocide ? — Très-bien, répondit Xenomanes. — C'est l'isle de Ganabin. Y voulez-vous descendre ? — Non, dist Pantagruel. — Vous faictes bien, dit Xenomanes. Là n’est chose aulcune digne d'estre vue. Le peuple sont touts voleurs et larrons. Y est toutesfois vers celte crouppe dextre la plus belle fontaine du monde, et autour une bien grande forest. Vos chormes y pourront faire aiguade et lignade.— C'est, dist Panurge, bien et doctement parlé. Ha, da, da. Ne descendons jamais en terre des voleurs et des larrons. Je vous asseure que telle est ceste terre ici, quelles aultres fois j'ai veu les isles de Gerq et Herm entre Bretagne et Angleterre , telle que la Ponerople de Philippe en Thrace , isles des forfants, des larrons, des brigands, des meurtriers et assassineurs : touts ex-. traicis du propre original des basses fosses de la conciergerie. N'y descendons poinct, je vous en prie. Croyez, si non moi, au moins le conseil de ce bon et sage Xenomanes. Ils sont, par la mort bœuf de bois, pires que les Canibales. Ils nous mangeroient touts vifs. N'y descendez pas, de grâce. Mieulx vous seroit en Averne descendre. Escoutez. Je y oi, par Dieu, le tocquesing horrifique, tel que jadis souloient les Gascons en Bourdelois faire contre les gabelleurs et commissaires. Ou bien les aureilles me cornent. Tirons vie de long. Hau! Plus oultre. — Descendez y, dist frère Jean, descendez y. Allons, allons , allons tousjours. Ainsi ne payerons-nous jamais de giste. Allons. Nous les sacmenterons très-touts. Descendons. — Le diable y ait part, dist Panurge. Ce diable de moine ici, ce moine de diable enragé ne craint rien. Il est asardeux comme tous les diables, et poinct des aultres ne se soucie. Il lui est advis que tout le monde est moine comme lui.— Va, ladre verd, respondit frère Jean , à touts les millions de diables, qui te puissent analtomiser la cervelle, et en faire des entommeures. Ge diable de fol est si lasche et meschant, qu'il se conchie à toute heure de male rage de paour. Si tant tu esde vaine paour consterné, n’y descends pas, reste ici avec le bagage. Ou bien te va cacher soubs la cotte hardie de Proserpine, à travers touts les millions de diables. »
À ces mots, Panurge esvanouit de la compagnie ; else mussa au bas dedans la soutte, entre les croustes, miettes et chaplis de pain. « Je sens, dist Pantagruel, en mon ame rélraction urgente, comme si fust
une voix de loing oule, laquelle me dict que n'y doibvons descendre. Toutes et quantefois qu'en mon esperit j'ai tel mouvement senti, je me suis trouvé en heur refusant et laissant la part d'ond il me retiroit ; au contraire en heur pareil me suis trouvé, suivant la part qu’il me poulsoit ; et jamais ne m'en repenti. — C'est, dit Epistemon , comme le démon de Socrates, tant célèbre entre les académiques. — Escoutez doncques, dit frère Jean, ce pendent que les chormes y font aiguade, Panurge là bas contrefait le loup en paille : voulez-vous bien rire? faictes mettre le feu en ce basilic que vous voyez près le chasteau gaillard. Ce sera pour saluer les Muses de cestui mons Antiparnasse. Aussi bien se gaste la pouldre dedans. — C'est bien dict, respondit Pantagruel. Faites-moi ici le maistre bombardier venir. »
Le bombardier promptement comparut. Pantagruel lui commanda mettre feu on basilic, et de fraisches pouldres en tout événement le recharger. Ce que fut sus l'instant faict. Les bombardiers des aultres naufs, ramberges, gallions et galéasses du convoi, au premier deschargement du basilic qui estoit en la nauf de Pantagruel, mirent pareillement feu chascun en une de leurs grosses pièces chargées. Croyez qu'il y eut beau tintamarre. |